III D
LÀ
pays, telle une chasuble en soie blanche brodée en perles fines, au dos de laquelle on lisait les mots suivants tracés avec des fils d'or: $. Ungarorum R. et Gisla dilecta sibi conjux mittunt hœc munera domno apostolico Johi. Etienne, roi des Hongrois, et Gisla, sa chère épouse, envoient ces présents à leur seigneur l’apôtre ou le souverain pontif Jean*. Cette piéce magnifique, donnée à l’abbaye de Saint-Arnoul, élait employée aux grandes fêtes. On ne peut trop en regretter la perte, comme spécimen artistique d’une époque dont les
monuments deviennent chaque jour plus rares**.
En quittant Metz, sa sainteté, accompagnée d'Adalberon, se rendit à Mayence, où fut tenu un nouveau concile pour y défendre la simonie et le mariage des prêtres. Notre évêque revint ensuite ici prendre le commandement des troupes à la tête desquelles il devait, conjointement avec les évêques de Liège, d’Utrecht, et quelques seigneurs laïcs, attaquer Godefride-le-Bossu , duc de Basse-Lorraine , Bauduin, comte de Flandres, et Théodorik, marquis de Hollande, révoltés contre l'empereur. Dans une première expédition, ce monarque avait échoué. Les princes ligués s'étaient retranchés derriére leurs manoirs et leurs remparts boueux ; mais l'hiver rigoureux de 1049 permit à nos évêques de passer sur la glace et d’arriver au chœur de la Hollande , où personne ne leur résista. Théo-
dorik fut tué et Godefride obligé de chercher son salut dans la fuite***,
Pendant que nos ancêtres guerroyaient ainsi loin du foyer
* Ce ne pouvait être que Jean xix, ** D. Mabill, annal. bened., lib. LI, n. 26.
*** Herman. contr. ad ann. 1049.
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natal et contribuaient au salut de l'empire , l'empereur Henri et Henri 1, roi de France , avaient à Metz une conférence pour terminer d'anciennes, querelles. Leur réconciliation marqua d’une lueur d'espérance la fin du demi-siècle où nous sommes arrivés, et Adalberon ayant retrouvé Léon 1x, l’accompagna jusqu’à Rome. Revenu bientôt après, notre saint évêque apporta tous ses soins à la conduite du diocèse. Pendant les vingt-deux années de prélature qui vont s’écouler, on ne trouvera pas un fait répréhensible, pas un attentat à la liberté des consciences, pas le moindre empiétement sur lautorité
municipale. Aussi la prospérité messine a-t-elle été croissant.
Les bulles papales, les diplômes impériaux obtenus par Adalberon en faveur des monastères du diocèse et du chapitre de la cathédrale, prouvent à la fois la haute considération dont il jouissait et le sein qu’il prenait de son église*. On vit naitre alors beaucoup d'institutions religieuses : au-dehors, l'abbaye de Hesse** ; celle d'Herbitsheim*** ; les prieurés de Kerlange****,d'Oley*****,d'Augny******,d'Apremont*******,
deStenay*******%#; à Metz, la collégiale de S'-Sauveur*****%#%*,
* Chron. gén. de l’ordre de saint Benoît, t. v, p. 255; titres de la cathédrale; hist. des Euesq. de Metz, par Meurisse, p. 358 à 560.
** D. Calmet. Notice de Lorraine, t. 1, p. 566; hist. de Lorr. ,t. 11, pe 148—149.
*** Ibid. Notice de Lorr., t. 1, p. 563; supplém., p. 168; Polum Metensis, M. N.S.
**X* ist. bénéd. de Metz, t. 11, p. 158—159.
***** Ibid. p. 459; D. Calmet, Not. de Lorr., t. 1, supplém., p. 42. *XXX#X Anc. Cartul. de Saint-Arnoul.
*X#XXXX Cartul, Gorziensis, ad ann. 1060.
AAA AE ZT b:d ad ann, 10694614: 4601, 45730446:
*X#RX#XX Le P. Benoit , hist. M. N. S. de Metz, t. 1, p. 257; D. Calmet, hist, de Lorr.; hist, bénéd, de Metz, t. n, p. 169 et suiv.
L'empereur Henri 1v donna le vaste comté de Sarrebruck à la cathédrale de Metz*; les princes de Luxembourg, qui conservaient avec Adalberon des relations de bonne parenté ; Gerald d'Alsace, premier duc héréditaire de Lorraine, dont notre digne évêque avait élevé le fils ; les princes de Bouillon, d'autres seigneurs encore, firent en faveur du prélat messin d'importantes donations qui accrurent considérablement l'opulence cléricale**. Ce furent partout constructions nouvelles, souvent somptueuses ; partout vastes églises substituées à de modestes oratoires ; palais remplaçant de sombres retraites. L'abbaye seule de Saint-Martin-lés-Metz, reconstruite alors***, donnait la plus grande idée des ressources pécuniaires du clergé messin, et de l'élan qu'il imprimait aux beaux-arts. Nous reviendrons sur cet objet un peu plus loin, dans nos considérations relatives à l’état social.
Aprés vingt-six années d'administration, Adalberon, grand devant les hommes ainsi qu'il devait l'être devant Dieu, s'endormit du sommeil de paix, le 13 novembre 10792. On l'enveloppa dans une chasuble de soie, couleur violet foncé ; on l’exposa plusieurs jours à la vénération publique; puis on le mit dans une chàsse de bois de chêne avec une croix en plomb derriére le dos, une autre croix sur la poitrine, un calice en cuir bouilli entre les mains, une crosse divoire près de lui, et, au pied du cercueil, quelques monnaies frappées à son coin. Placé contre l'évêque Wala,
* Hist. bénéd. de Metz, t. n, p. 168.
** Ibid. p. 168 et suiv.; hist. de Luxembourg du P. Bertholet et notice de Lorr. de D. Calmet, t. 1, p. 247.
*** Chron. en vers de l'abbé Richer, M. N. S. du douzième siècle. Nous en citerons plus loin le texte,
sous un monument fort simple, il y demeura jusqu’en 1565, époque où cette église fut démolie. La pieuse vénération des fidéles ne cessa point d'être attirée vers ce tombeau*.
Avant d'aborder une époque d’agitation, entiérement opposée à celle qui vient de finir, arrêtons-nous pour jeter un coup-d'œil rétrospectif sur nos institutions municipales. Depuis l'an 1065, peut-être même antérieurement, Folmar avait remplacé Gérald dans l'administration du comté de Metz**, succession opérée sans secousse, et durant laquelle une parfaite harmonie semble avoir continué de régner entre les premiers magistrats du pays. Millon, élu maître-échevin à vie vers l’année 1058, était venu remplacer Hennolubertin; le conseil échevinal, ou conseil des Douzes, continuait ses fonctions à la fois magistrales, administratives et guerrières; le système démocratique se consolidait, et l'attachement des Messins
au gouvernement impérial prouve qu'ils n'étaient nullement
* Ces détails sont extraits d’une pièce manuscrite, sorte d'inventaire dressé au moment de l’exhumation des deux prélats. La chasuble d’Adalberon était encore si bien conservée, qu’on l’employa depuis annuellement à Saint-Sauveur le jour de son anniversaire. L'inscription du tombeau faite par un ouvrier inhabile, portait :
D. Adalberonis tertii, Metens, Episcopi quadragesimi quarti (pour quinquagesimi) ossa, qui obit idibus Novembris anno millesimo octogesimo quinto (pour septuagesimo secundo ).
On lit, dans le nécrologe de la cathédrale, les dispositions prises par Adalberon pour perpétuer son anniversaire :
Idibus novembris obit Dominus Adalbero tertius, Sanctæ Metensis Ecclesiæ pius Episcopus, qui sancto Paulo concessit curtim de Juef nomine, de qu& habemus XX solidos, Præbendæ de Juef debent item XV sohdos de sancio Salvatore, et fiunt vigihiæ in Ecclesi& sancti Salvatoris quâcumque die eveniat.
Remarquez en passant, le mot Juef pour Jœuf, déja détourné de sa racine latine Jovis Curtis ou villa.
** À cette époque, une charte en fayeur du monastère de Saint— Arnoul fut signée par le comte Folmar.
inquiétés dans l'exercice de leurs droits. C’est ce qu'exprime
fort bien notre chroniqueur Philippe Gérard :
« Ainssy durant ce tamps, pour ce que le pays d’Austrasie « a present dit Loraine, lequel soulloit estre soubs la cou- « ronne de France, comme dit ait, et duquelle la cité de « Mets estoit et avoit tousjour esté chief capitalle, pource- « que a present estoit mis de nowiaulx soubs l’ampire, yceulx « noble de Mets acquirent tousjour plus grant franchise et « libertés pour eulx et pour leur Cité; Et tellement que en « ce tamps il gouvernoient et regentoient eulx et leur Cité, & Gaussy du tout par eulx meisme; et de jour en jour ac- « quirent plus grant franchise et libertés, comme icy apres « en plus." passaige il serait dit*. »
Au décès d'Adalberon, la querelle des investitures agitait le sacerdoce et l'empire. Metz y avait échappé; mais bientôt le désordre devait pénétrer dans son sein avec Hérimann, nouvel évêque. Il n’est donc pas hors de propos de dire en quoi consistait cette querelle.
& On nomme investiture, la concession que l’empereur ou uu autre prince faisait à un évêque, ou à un abbé nouvellement élu, des fiefs et des autres biens de son église, en lui mettant en mains la crosse et l'anneau. Cet acte ne donnait pas le caractère épiscopal, mais il était devenu si essentiel , qu'un prélat qui n'aurait pas recu l'investiture, était regardé comme intrus. Le pape Grégoire vnr, élu le 22 avril 1075, résolut de remédier à un pareil abus. Il s'agissait de rendre
les élections libres et indépendantes, d'empécher que les
* Philippe Gérard, liv. 1.%, fol, 172, recto,
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princes et les seigneurs n’en fussent plus les maîtres, et de donner la paix à une infinité de provinces accablées sous le despotisme des grands’; ceux-ei d’un autre côté, se regardant comme les patrons des grands bénéfices, tels que les évèêchés et les abbayes, dont les biens, pour la plupart, venaient de la libéralité de leurs ancêtres, voulaient s'assurer de la fidélité des personnes qui les possédaient. Grégoire vir trouva donc beaucoup d'opposition à la réforme qu'il prétendait introduire. Chaque parti employa les armes de son état; de là, les guerres, les interdits , les meurtres et les excommunications. Jamais les rois de France n’eurent de démélés avec les papes touchant les investitures. Ils en ont toujours joui, même du temps de Grégoire vi, qui craignait de s’attirer trop d'ennemis à la fois, s'il se brouillait avec la France pour ce sujet. Sous les papes suivants, les monarques francais se départirent de l'investiture par le bâton pastoral et l'anneau, et se contentérent de la donner par écrit ou de vive voix, au moyen de quoi les successeurs de Grégoire vi, qui paraissaient ne s'attacher qu'à cette cérémonie extérieure, les ont laissés jouir paisiblement du serment de fidélité qui a succédé aux investitures, et des droits de joyeux avènement et de régale. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre. Saint Anselme voulant se conformer aux décrets des papes contre les investitures, refusa de prêter foi et hommage au roi. La contestation dura plusieurs années, sans que les papes, ni les rois voulussent céder. Enfin, lassés de contester, ou devenus plus raisonnables, ils se conformérent à un règlement fait entre Calixte 11 et l’empereur Henri v. Voici la substance de ce traité ou règlement : 1.° Les élections des évêques et des abbés se feront en présence des princes, et de leur consentement; 2.°, dans l'Allemagne, l'évêque sera investi des biens qu'il tient de la couronne, par le sceptre, six mois avant d'être con-
h0 METZ RÉPUBLICAINE.
sacré ; et dans les autres états, cette investiture se fera durant les six mois après la consécration ; 3.°, les évêques rendront tous les devoirs auxquels ils sont attenus, à cause de leurs fiefs ou de leurs régales. Ce traité apportait deux changements dans la cérémonie des investitures. Le sceptre était substitué à la crosse et à l'anneau; et il n'y était plus fait mention que des seules régales, c'est-à-dire des biens et des fiefs que les prélats tenaient de la couronne. Telle fut l'origine et la fin d'une querelle tout-à-fait digne des siècles qui en furent les
témoins, et dans laquelle Hérimann entra avec ardeur*. »
Ce prélat, saxon d'origine, était prévot de l'église Cathédrale de Liège quand de nombreux suffrages l’appelérent au trône épiscopal messin. L'empereur Henri 1v lui donna volontiers l'investiture, mais Grégoire vit trouva mauvais qu’il l'eùt acceptée, et notre évêque en conçut d'amers regrets. Son premier soin fut de chercher à pacifier l'Allemagne. Il figura pour cet objet, dans l'assemblée de Gersleng, avec beaucoup d’autres personnages distingués. Malheureusement leurs efforts devinrent inutiles, et l'évêque messin se rendit à Rome où l’appelait la profonde amitié que lui portait Grégoire va**. Aprés un séjour de quelques mois dans Ja capitale du monde chrétien, Hérimann revint ici. L'orage grossissait alors. Une rupture éclatante entre Rome et l'empire se pré-
parait; Hérimann ne pouvait échapper aux tristes conséquences qu'elle allait entrainer.
Le 25 janvier 1076, une grande assemblée a lieu dans la
* Histoire béuédictine de Metz, t. n, p. 175 à 177.
** Hug. Flavin,, ap. Labb. Conc., t. 1, p.224; Martene, amplis.
collect., t. 1, præf., n. 45; Lambert. Schasnab. , ad ann. 1072, 1073; Epist. Greg. VIT; ap: Labb. concil, , t, x 9 11,° 54.
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ville de Worms. L'empereur y propose la déchéance de Grégoire vi. Hérimann qui se trouve à la réunion, résiste et prenant la défense du pape, « vous ne pouvez, dit-il, con- < damner un évêque absent que dans un concile général, sur « la déposition de plusieurs témoins, d’après des preuves « évidentes; à plus forte raison vous est-il interdit d'agir de « la sorte envers le souverain pontife contre lequel l'accu- « sation d'un prélat même doit demeurer non avenue. » — « Eh bien, replique l’évêque d'Utrecht avec emportement, « souscris à la condamnation de Grégoire ou renonce au « serment de fidélité que tu as fait à l'empereur. » Hérimann céda. Udon, archevèque de Trèves; Théodorik, évêque de Verdun, suivirent son exemple ; mais ils s'en excusérent près du souverain pontife qui leur écrivit une lettre touchante dont notre évêque fut tellement ému qu’il rompit aussitôt avec l'empereur excommunié. Cet acte d'indépendance lui valut son absolution immédiate, prononcée à Metz, la veille de Noël, par l'abbé de Saint-Bénigne de Dijon, mandataire du légat résidant à Saint-Dié. Hérimann ne s’en tint point là. On le vit dans les assemblées tumultueuses d'Utrecht, d'Oppenheim, de Tribur, opiner pour que l'empereur füt déclaré déchu du trône s’il persistait à suivre la même voie. Il fit plus ; il mit en liberté des princes saxons que l'empereur avait envoyés prisonniers ici et devint un des plus fermes appuis de la papauté. Cet esprit d'opposition aux volontés impériales éclata surtout lorsqu’en janvier 1079 , Henri 1v étant à Trèves pour remplacer l’archevèque Udon, mit à sa place, contrairement aux vœux de la majorité, un certain Egilbert. Hérimann et son collégue de Toul ne voulurent pas le sacrer. Alors, l'irritation du monarque fut extrème ; il chargea Théodorik, duc héréditaire de Lorraine et duc de Metz, c'est-àdire chef des troupes que l'empereur pouvait lever dans notre
JIX
ville*, d'en chasser Hérimann qui courut se refugier à Verdun, puis à Liège, aliénant, pour se faire des créatures el subsister, les biens de son église, ou pressurant l'abbaye de Saint-Trudon, au point de la ruiner et d'en disperser les moines. Grégoire VII blâma cette conduite, bien qu'elle füt la conséquence du dévouemént absolu que lui portait Hérimann ; mais il approuva l'excommunication lancée par notre évêque contre l'empereur et le duc de Lorraine**. Ce dernier n’en demeura pas moins maître de Metz et des principales forteresses du diocèse, Épinal, Deneuvre, etc. jusqu’au moment où un messin illustre, créature, défenseur, chevalier (miles) d'Hérimann et portant le même nom que lui, eût été déclaré roi d'Allemagne par les seigneurs du parti de Grégoire vir, en remplacement de Rodolphe, duc de Souabe, qui avait perdu la vie le 15 octobre 1080, dans une sanglante affaire contre l’empereur légitime ***,
Couronné à Goslar, l'an 1081, le jour de saint Etienne, Hérimann rétablit son homonyme , son parent peut-être, sur le trône épiscopal où il demeura quelque temps paisible, sous l'influence des victoires remportées par le nouveau roi; mais dans une assemblée tenue à Mayence, les partisans de Guibert l'anti-pape déclarérent notre évêque excommunié, déchu ;
* Garin-le-Loherans désigne partout les ducs de Lorraine sous la qualification de ducs de Metz ; et Théodorik prend ce titre dans une charte expédiée en 1105 pour l’abbaye d’Andlau.
* Lambert. Schaffnaburg., ad ann. 1076; Hug. Flavin., ad ann. 4076 , ap. Labb. concil.; Johan Bayon. hist. Mediani monast. cap. Lxix; Greg. ir, Epistol. ap. Labb. concil. t. x, Uib. it, epist. 12; lib, 1v, epist. 2 et 21; Hd. wi, epist, 5 et 22; lib. vrir, epist. A.
*** Jn Galliä Hermannus, miles Hermanni episcopi, corond sibi impositä post Rodulphum in Saxiond tyrannidem exercet. Sigibert. chron., ad
ann. 1081.
AN 1000 4x 1095. L3
d'un autre côté, le roi Hérimann, abandonné des Saxons, ayant fait sa paix avec l’empereur pour vivre en Lorraine comme un simple particulier, le prélat messin demeura sans appui. L’exil devint donc son unique ressource. En 1085 il se rendit à Pise, prés de la comtesse Mathilde, avec plusieurs ecclésiastiques, parmi lesquels un chanoine de la cathédrale appelé Richard, qui fut plus tard cardinal et légat d'Urbain 11. Lanzon, abbé de Saint- Vincent partit pour Jérusalem. D’autres dignitaires prirent différentes directions ou s’abstinrent des fonctions cléricales *. Ce fut un grand vide dans nos murs et l’occasion de mouvements divers au sein de la bourgeoisie**, car elle affectionnait Hérimann à proportion de la haine qu'elle portait au duc de Lorraine. Ce sentiment éclata surtout quand l’empereur Henri 1v eut élevé Walôn abbé de Saint-Arnoul (voyez son sceau, p. 7) sur le siège épiscopal messin. À peine si l'évêque intrus put se faire quelques créatures, malgré l'argent énorme qu’il ré— pandit dans le public, en aliénant plusieurs propriétés de l’abbaye. Fatigué d’être isolé, poursuivi d'ailleurs par des remords , il abdiqua et fut se réfugier à Gorze en 1086. L’empereur désigna, pour le remplacer, Brunon, fils d'Albert, comte de Calve, qui pilla les églises et acheva la ruine de Saint-Trudon. Tant d’excès soulevérent la bourgeoisie messine. Elle prit les armes , attaqua l’évêque intrus jusqu'au sein de la cathédrale où il s'était réfugié, massacra ses gens au pied
* Bertold, Constant. et Sigibert. chron. , ad. ann. 1080, 1084, 1085 ; Labb. concil., t. x, p. 409; hist. litt. de la France, t. vin, p. 28.
** « Sous l’eveque Hermanus, il y eust , dit notre chroniqueur Philippe
« Gérard, grande division entre les royaumes et le clergé ; et on mettoit < roy sur roy et pape sur pape... On temps que la division cy dessus dura, € la commune de la cite de Metz se joignit a l’eglise et ne voulut pas obeir < a l’empereur. »
lil METZ RÉPUBLICAINE.
des autels et le chassa. Deux députations partirent alors de la ville; l'une chargée d'exprimer à l'empereur les justes griefs qu'on avait ; l’autre qui se rendit en Lombardie pour ramener Hérimann*. Celui-ci ne demandait pas mieux. On oublia ses fautes , son caractère inflexible, son amour du faste ; on ne tint compte que de ses qualités. La population courut au-devant de lui; les magistrats, d'accord avec le clergé, rendirent sa réception magnifique. Chose remarquable, les deux Hérimann, l’ex-roi et le prélat, naguëre si liés, rentrérent en même temps l'un et l’autre dans la cité messine ; le prélat sur une monture triomphale, l'ex-roi étendu dans son cercueil **.
L'année suivante (1089), au mois d'avril, l'empereur vint à Metz***, mais sans communiquer avec Hérimann qui parcourait le diocèse, tenait les plaids et soulevait quelquefois Îa colère des justiciables. À Saint-Trudon , par exemple, il faillit être déchiré par le peuple. « AR, dit un bourgeois, voilà cet « évêque qui a perdu notre église ! qui a fait périr nos parents « avec le glaive; qui a laissé détruire notre ville par les « flammes! Vient-il ici pour nous tourmenter encore ?..…. « Le misérable ne mérite que la mort... » C’en était peutêtre fait d'Hérimann , s’il avait répliqué ; mais soudain il monta sur son cheval et s'enfuit à Liège. L’accusation violente dirigée
contre le prélat ne me semble pas complètement méritée, car
* Chron. Hug. Flavin., t. 1, p. 259, bibl, Labb. ; chron. Trudon. spicil. t. vi, p. 982-585; Annal. bened. lib. 1x, n.° 89; Zb. zx, PONT SATA
** Hermannus,rex catholicus, ab üs in Lotharingiam secessit, ibique non multô post, viam universe terræ arripuit, anno dominicæ incarnationis 1088, regni ver ejus septimo ; indict. xn, et in patrid sud Meris honorificè sepelitur. Bertold. const,, ad ann. 1088.
*XX Mireæi diplom. Bels.,t. 1, p. 164 ; Chron. Trudonensis.
s'il abusa quelquefois du pouvoir, si, dans des circonstances calamiteuses, il dissipa les richesses accumulées en certains monastères, s'il bouleversa leur régime intérieur, on ne peut lui reprocher d’avoir jamais commis le mal pour le plaisir même du mal. Hérimann savait oublier les injures. Il l’a prouvé en rendant à l'abbé Walon, évêque intrus, le sceptre abbatial qu'il possédait avant son schisme.
Attaqué d'une maladie mortelle, Hérimann se prépara bientôt à mourir. La translation des cendres de saint Clément, de la grotte qu'elles occupaient dans l'abbaye qui porte son nom, lui parut digne de clôturer ses fonctions épiscopales, et ïl fixa cette cérémonie au 1.% mai. La province entière s’en émut. Théodorik, duc de Lorraine, qui, dans une charte expédiée alors, prend le titre de vice-roi ; Folmar, comte de Metz ; les abbés des grands monastères et quantité de seigneurs furent convoqués, Quand les restes du premier apôtre messin eurent été solennellement exposés au chœur de l'église saint Etienne , et que des milliers de pélerins se furent inclinés devant eux, Hérimann monta en chaire, donna sa bénédiction au peuple, puis lui ayant demandé humblement pardon des scandales dont il pouvait s'être rendu coupable, « Dieu « veuille, ajouta-t-il, terminer mes travaux et recevoir en « paix mon esprit. » Sa prière fut entendue, car, trois jours aprés, il avait cessé de vivre * On l’inhuma dans l'église de
Saint-Pierre-aux-Images**.
* Hugo Flavin. chron, ap. Labb. p. 258 ; ancien cartul. de Saint-— Clément, ann, 1090.
** Une tablette de plomb déposée dans son tombeau portait : obrit domino Herimannus metensis episcopus, legatus apostolicæ sedis, a Gregorio vu, honore mitræ et pallii decoratus. Anno domini m. xc. L'an 1090, est décédé dans le sein de Dieu, Iérimann , évêque de Metz, légat du siège apostolique , décoré du pallium et de la mître par Grégoire vu.
À peine Ilérimann était-il décédé que l’empereur, prenant l'initiative de son remplacement, donna pour évêque aux Messins Adalbert ou Adalberon. L'anti-pape Guibert le reconnut tel, mais nos ancêtres ne voulurent pas le recevoir. Animés par un autre Adalbert, princier de la cathédrale, devenu plus tard archevêque de Trèves, les magistrats, le peuple et le clergé s’unirent contre l’intrus. Ce fut un soulévement général, soulèvement légitime, puisqu'Henri 1v attentait à la liberté des votes, base du système municipal, et s’arrogeait un pouvoir dont Grégoire vi devait seul jouir. Les suffrages se fixérent sur l’archidiacre de Trèves, Poppon dit Burchard, frère d'Henri, comte Palatin*. Sa tâche devenait
extrêmement difficile ; mais le courage ne l'abandonna point.
« Popo fut consacré par un legat du pape** pendant la
division cy-dessus, et tandis que l'Empereur vouloit oster « les franchises de l'esglise. Et quand led. Empereur apprit & lad. Election, il en voulut placer vn autre. La cité reffusa « de le recevoir; il en renvoia trois l'vn apres l'autre qu'il € y vouloit mettre par force, mais on n’en voulut recevoir « aucun, pour raison de quoy la Cité se mit en grand danger « de tout perdre***. »
Metz était alors administrée par le maïître-échevin Vipart, qui avait succédé en 1090 à Millon. Les fonctions de Vipart
ù Chron. Episc. Met., spicil, t, w, p. 660 ; chron. S. Vincent. , ap. bibl, Labb.,t.1, p. 346; Chron. S. Tr., spicil. t. vn, p. 597; Berthold. Const. , ad ann. 1095; Hug. Flavin., ap. Labb. Bibl, , t. 1, p. 240.
** Gébehard, évêque de Constance. La cérémonie eut lieu à Metz, dit
Berthold , le 27 septembre 1093.
*** Chron. M. N. S. de Philippe Gérard,
AN 14000 à 1095. h7
furent de bien courte durée, car, en 1093, on voit figurer dans les actes Hunnolubertin, sans doute petit-fils de celui qui commença le maïtre-échevinat*.
Théodorik, duc de Lorraine, chargé des intérêts impériaux, et ne voyant pas sans colère une ville qu'il regardait presque comme sienne, lui fermer ses portes, désolait alors avec cruauté les rives Mosellanes. Hugues de Flavigny en fait un sombre tableau**, et le pére Benoït assure que le pape Urbain 11
jeta l'interdit sur toutes les propriétés ducales***
. Mais dans le triste conflit où se trouvaient l'empire et l'église, les armes spirituelles étaient frappées d'impuissance, un concile d’évêques approuvant ce qu'un autre concile condamnait. L'empereur donnait d’ailleurs à ses lieutenants l’exemple des usurpations domaniales , car il s’'emparait d'une partie des biens de notre évêque, tandis que Godefroi de Bouillon vendait arbitraire
kAkX
ment l'abbaye de Saint-Trudon”""”, et que d’autres seigneurs,
assurés de l'impunité, commettaient mille excés.
Rien ne semblait devoir arrêter un tel désordre. La divine Providence vint au secours de l’église et de l'humanité. Aux yeux égarés des peuples et des rois, elle ouvrit les portes de lorient, leur montra le berceau du juste profané par les infidéles, et donnant aux passions incandescentes un but moral et religieux, elle souffla sur l'Europe entiére, insinua
* Liste manuscrite des maîtres-échevins. Ecriture du xur,® siècle, ** Hug. Flav., ut suprà.
**X Ilist. M. N. S. de Metz,
**** Chron. Trudon,, spicil, t, vu, p. 392 et seq.
dans les cœurs ce goût des pérégrinations armées, ces croi-
sades qui furent accompagnées d’incroyables désordres , sans
doute, mais qui ont changé l'attitude des empires et le ré-
gime intérieur des familles.