PREMIÈRE PARTIE
Le 18 août 18.., je m’embarquai au Havre sur le navire de commerce l'Étoile. Ce navire était chargé d’une riche cargaison pour Vera-Cruz. La durée de la traversée devait être de quarante à quarantecinq jours; nous ne débarquâmes qu’au bout de soixante-six.
Le capitaine de l'Étoile, M. Darvis, était un matin ‘dans toute la bonne et franche acception du mot. Il mit tous ses soins à nous rendre aussi agréable que possible cette longue traversée, et je ne lui ai nul-
lement gardé rancune du jeûne forcé qu’il fut contraint de nous faire observer. L’armateur avait économisé sur les vivres et approvisionné son navire en vertu de ce principe digne d’Harpagon : Quand ù y a pour deux, il y a pour dix.
Nous quittâmes le Havre vers les dix heures du matin, avec un vent de bout qui nous fit louvoyer en vue de la jetée pendant plusieurs heures. L’armateur et quelques personnes du haut commerce du Havre étaient montés à bord pour le plaisir de faire un déjeuner en mer. Ces messieurs riaient, bavardaient, fumaient et s’extasiaient sur la variété des voluptès qu’un long voyage sur mer ne pouvaient manquer de faire naître. J'étais fondé à croire que ces diseurs de riens n’étaient jamais sortis de leurs comptoirs, et que ce voyage en rade était le premier qu'ils eussent tenté sur l'Océan. Pour moi, qui savais à quoi m'en tenir sur les futurs plaisirs de notre navigation, je laissais vanter la mer et ses charmes par ces enthousiastes marchands, et je regardais la terre avec cette émotion douce et triste qu’on éprouve chaque fois que l’on quitte le connu pour entrer dans l’inconnu. J'ai déjà bien navigué, j'ai cheminé sur mer au moins vingt mille lieues ; malgré cela, je n'ai jamais quitté la terre sans éprouver un profond serrement de cœur. Ce n’est point la crainte de dangers pressentis, ce n’est pas la perspective d’une ennuyeuse captivité qui me tourmente; mais c’est, je le crois, cette puissante attrac-
tion que la terre à sur moi qui me cause, chaque fois que je dois m'embarquer, cette sorte de malaise moral auquel nulle distraction n’a jamais pu me soustraire. J'ai connu de vieux amiraux qui m'ont assuré éprouver ce que j'éprouve, et, un peu consolé de ma faiblesse par leur aveu, je me laisse doucement aller à mes impressions mélancoliques.
Je n'étais pas le seul passager de l'Étoile. I y en avait cinq ou six sur le pont, et tous m’étaient absolument inconnus. C’étaient, pour la plupart, des commerçants du Mexique et des commis de quelque grande maison du Havre. Il y avait aussi, debout dans les haubans, un jeune homme en blouse auquel l’obligeant capitaine avait donné passage gratis. Impressionné comme je l’étais, je cherchais à lire sur le visage de mes futurs compagnons les émotions qu’ils pouvaient eux-mêmes ressentir: mes yeux étaient fixés sur eux avec une ténacité telle qu’ils eussent pu s’en fâcher s'ils avaient pu prendre la peine de s'occuper de moi. Chacun d'eux avait bien autre chose à faire : c’étaient des saluts à échanger avec les promeneurs de la jetée, des adieux à adresser à de belles jeunes dames qui pleuraient et riaient à la fois. Le jeune homme en blouse dont je viens de parler, comme tout émerveillé de la beauté du tableau qui, pour la première fois, se déroulait devant lui, était rayonnant de joie et d'enthousiasme. Le pauvre garçon était heureux de quitter la France, où il n'avait eu à
abandonner que sa misère, et déjà tous les rûves dorés de la fortune, portés par une sainte espérance au fond de son cœur, le rendaient tout heureux, tout fier de lui-même. Ce jeune homme était un ouvrier plâtrier du midi de la France. On le nommait Caraman. Il allait travailler à Mexico et pensait, le bon et naïf jeune homme, que cette ville était pavée d'or, et que, grâce à son travail, il ne pouvait manquer de devenir millionnaire. Gette illusion est toujours l’aiguillon des gens de cœur et d'intelligence.
Le capitaine de l'Étoile avait à s'occuper de son armateur et des personnes que celui-ci avait invitées à déjeuner. 11 répondait en souriant à toutes les fades plaisanteries de ses hôtes ; mais son sourire avait quelque chose de triste et de contraint. De temps en temps son regard s’élançait vers le port, et on pouvait le surprendre, arrêté sur un balcon où se tenaient trois dames désolées. Ces trois dames étaient la femme et les filles du capitaine,
Un petit mousse vint nous dire que le déjeuner était servi. Les convives de l’armateur descendirent dans la salle; les passagers, qui avaient déjeuné avant de s’embarquer, demeurèrent sur le pont. Nous entendimes bientôt déboucher des bouteilles de vin de Champagne et des voix porter des toasts à l’armateur, au navire, au grand mât, au chargement, — que sais-je ? Il n’y en eut point pour le capitaine. L'armateur eût dérogé en buvant à la
santé de l’homme auquel il confiait sa fortune. Le capitaine d'un navire de commerce est si peu de chose dans l'esprit d’un armateur ! On le considère à peu près comme une partie inhérente au bâtiment, on l’estime comme une grande voile, comme une utilité; mais il est rare que l’on s’imagine qu’il est l’âme, l'intelligence, la force et le salut de ce navire avec lequel on le confond. M. Darvis remonta sur le pont, il appela le pilote, et après lui avoir ordonné de faire approcher son canot :
— Messieurs, cria-t-il aux mangeurs, il est temps de nous séparer.
Les convives montèrent sur le pont; ils saluèrent les passagers, et, après avoir serré la main du capitaine et taquiné le second officier, ils descendirent avec le pilote dans sa barque.
— Enfin! murmura le capitaine.
Puis, après avoir jeté un dernier regard à son habitation, qui était perdue pour mes yeux, mais que les siens durent encore retrouver, il dit à son lieutenant, M. Robert, de faire orienter.
Je descendis dans ma cabine pour arranger mes bagages. J’emplis mes petites armoires de tout le linge dont je pouvais avoir besoin pendant la traversée ; je me fabriquai une sorte de bibliothèque avec des ficelles, et, après m'être assuré que mes livres et autres objets étaient solidement fixés, je remontai sur le pont pour faire connaissance avec mes compagnons de voyage. La première nécessité
de l’homme est de se créer une affection, de chercher un ami avec lequel il puisse parler de ses regrets et de ses espoirs. Ce besoin est si impérieux, qu'on à vu des prisonniers aimer leur geôlier et même les animaux les plus repoussants. Pélisson aimait son araignée presque autant qu'il avait aimé ses maîtresses.
En mer, on fait vite connaissance. Au bout d’un quart d'heure de conversation, je savais les noms de mes compagnons, leur qualité, le but de leur voyage au Mexique. Au bout d'un autre quart d'heure, je sus que j'étais seul sur l'Étoile. Mes compagnons étaient des marchands, et rien que des marchands. Ils retournaient à Mexico, où ils avaient laissé leur femme, leurs enfants, leurs amis, et plus que tout cela, leur boutique. Je n'avais à entendre d'eux que des additions, que des soustractions, et cela n’était pas de nature à me charmer beaucoup.
Atiristé de me trouver seul, je me rapprochài du Capitaine Darvis. Cet homme, d’une stature athléique, avait une de ces loyales physionomies qui attirent et font naître la sympathie. Je causai longuement avec lui, et j'appris bientôt qu'il était riche et que ce voyage à Vera-Cruz était le dernier qu'il voulait faire. Il me parla de sa femme, de ses filles, de son vieux père, de son jardin d’Ingouville, et enfin de tout ce dont son cœur était plein,
… On piqua cinq heures.
— Mousse ! cria le capitaine, dis au maître d'hôtel de servir.
Les passagers descendirent dans la salle. Le capitaine désigna à chacun sa place. Je fus placé à sa droite.
Le diner fut superbe. Nous crûmes tous avoir un Vatel pour cuisinier; mais notre émerveillement dura peu. Ce beau diner avait été confectionné au Havre, et notre coq n'avait eu que le mérite de le chauffer.
L'ouvrier plâtrier que M. Darvis avait pris à son bord ne mangeait point dans la grande chambre, mais avec les matelots, de sorte qu’à table nous ne nous trouvions être que huit ou dix personnes, savoir : le capitaine, M. Robert, second du navire, les commerçants et moi.
La conversation fut peu animée : elle ne roula guère que sur des lieux communs. Personne ne se connaissait. Les Français établis au Mexique avaient eu peu de rapports entre eux, et, à les voir si polis les uns à l'égard des autres, on pouvait penser qu'ils avaient plus de penchant à se haïr qu’à s'aimer. Ils avaient chacun une pacotille à bord de l'Étoile; cette pacotille les faisait rivaux. Cela se voyait clairement.
Le second de l'Étoile cria beaucoup pendant le diner après le petit mousse qui nous servait; il le menaça de le faire fouetter, et, en attendant, il s'amusa à Jui tirer les oreilles, Cette grande colère
le
intempestive de M. Robert n'avait d'autre but que de prouver aux passagers toute la puissance dévolue au second officier du navire. Or, comme personne de nous n’était disposé à contester celle du lieutenant, le pauvre garçon en fut pour ses frais de cris et de jurements. J'avais bien remarqué que M. Darvis fronçait les sourcils pendant cette scène stupide; mais il n’ouvrit point la bouche pour la faire cesser, et j'avoue que son silence me contrariait très-fort.
On prit le café sur la dunette, assis sur les cages à poules. M. Darvis, après avoir vidé sa tasse, la remplit de café et d’eau-de-vie, y mit un gros morceau de sucre, et, remuant le tout avec sa cuiller, il dit au matelot qui tenait la barre :
— Tiens, mon fils, bois cela!
— Merci, capitaine! répondit le timonier avec un gai sourire,
On fuma, on babilla. L'un des passagers chanta plusieurs grands airs d'opéra ; les autres parlèrent d’affaires de commerce; le capitaine donna quelques ordres à son second ; je fis avancer M. Caraman, l'ouvrier plâtrier, et, après lui avoir offert des cigares, je lui demandai le vrai motif qui l'avait décidé à S'expatrier.
Le brave garçon me raconta son histoire avec une touchante simplicité. Son histoire était celle de tous les ouvriers en général : rude labeur, petite paye, vie de misère et de privations. Caraman, avec
entente
quelques économies qu'il était parvenu à faire, avait conçu la malheureuse idée de s’établir à son compte ; puis, une fois établi, le travail avait manqué, les dettes étaient venues, et il avait bientôt fallu vendre, pour les payer, avec tous Îles matériaux, tous les ustensiles du métier. Alors, et comme par un hasard providentiel, on avait lu dans je ne sais quel vieux bouquin de famille’ que le Mexique était un pays où les gens les plus pauvres avaient une vaisselle d'argent, une maison commode et un bon cheval pour courir la montagne, et on en était venu à se demander pourquoi on n’irait pas essayer de faire des rosaces aux plafonds des palais de Mexico ; le moindre travail d'ornementation, dans un pays où l'or et l'argent abondaient, devait tout naturellement être magnifiquement rémunéré. Tous ces beaux rêves avaient pris de la consistance, et si parfois la sagesse venait les battre en brèche, on se hâätait d'en reconstruire de plus séduisants. L'ouvrage manquant toujours et la bourse s’allégeant de plus en plus, on se mit résolûment en marche pour le Havre. Là on vit l'Étoile prête à partir pour Vera-Cruz ; on se hasarda à attendre le capitaine et à lui demander passage pour rien, c’est-à-dire pour le travail qu’on promettait de faire sur le bâtiment. Le capitaine demanda à voir nos passe-ports; heureusement, ils étaient en règle, ainsi que notre livret, sur lequel il n'existait pas la plus petite tache, et, après quelques banales questions, quel-
ques sages conseils qu’on écouta et qu’on ne voulut pas Suivre par la seule raison qu’ils contrariaient les beaux rêves qu’on avait formés : après s'être de nouveau engagé à travailler avec les matelots, on fut admis comme passager sur l'Étoile.
Quand M. Caraman eut fini de parler, je lui demandai s’il avait quelque argent pour attendre, une fois arrivé à Mexico, que l'ouvrage lui vint.
— J'ai sept francs vingt-cinq centimes, me r'épondit-il en souriant.
— Mais, fou que vous êtes, ajoutai-je, comment vous reudrez-vous de Vera-Cruz à Mexico si vous n'avez que cela ?
— Je m'occupe tous les jours d’en trouver les moyens.
— Espérez-vous venir à bout de les trouver ?
— Oui, monsieur! J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut pour cela.
— Enfin! nous verrons bien.
Le soleil se coucha. Nous jetâmes un dernier adieu à la terre de France. Caraman commençait à souffrir du mal de mer; je l’engageai à aller s’étendre dans son hamac et je descendis dans la chambre Commune. Les passagers étaient attablés et faisaient une partie de piquet à tour de rôle avec M. Robert. Le Capitaine rangeait dans sa cabine: je pris un livre et me mis à lire, Bientôt j'entendis un bruit sec et mat retentir à côté de moi, et je sentis quelque chose me grouiller dans les jambes, Ce quelque
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EN MER. ur À 13 chose était le petit mousse de la salle commune; le bruit que j'avais entendu était un soufflet donné par M. Robert au pauvre mousse. Les passagers et M. Robert continuaient leur partie. Le capitaine vint s'asseoir auprès de moi et il sembla suivre avec intérêt le jeu de ces messieurs ; puis, quand les cartes furent ramassées et que chacun des joueurs eut compté et marqué ses points :
— Monsieur Robert, dit-il avec un accent un peu comprimé, permettez-moi de vous raconter une courte histoire ; je suis sûr qu’elle vous intéressera.
M. Robert jeta ses cartes sur la table et se posa pour écouter parler son chef.
« Il y a une trentaine d'années, dit M. Darvis, la frégate française la ** Dartait de Brest pour se rendre à Bourbon, où elle allait porter deux cents soldats. Le commandant de ce bâtiment était un brave et noble oflicier qui est mort amiral de France il y a peu d'années, et que toute la marine de guerre et de commerce a vivement regretté. »
— Mais, dit un passager, nous pourrions jouer tout en vous écoutant, monsieur le capitaine.
— Certainement, monsieur! répondit M. Darvis: l’histoire que j'ai à raconter ne s'adresse qu’à mon lieutenant; et, se tournant tout à fait du côté de \. Robert, il reprit d’un ton un peu saccadé : « Sur la frégate étaient embarqués de jeunes officiers pleins de bravoure et de talent. La plupart d’entre eux étaient adorés des matelots; un seul en était
haï; plus tard, il en fut exécré. Voici comment. On
était depuis longtemps en haute mer; le temps était lourd, le vent rafaleux, le navire roulait, tanguail, faisait les cent coups. L’oficier de quart cria : « Mousse ! »
«Aussitôt un enfant de douze ans s’approcha de lui en portant la main à son chapeau.
«— Va me chercher mon cercle, lui dit l'officier.
« Le mousse se rendit dans la chambre de celui- Ci, prit l'instrument et remonta sur le pont, rendu glissant par l’eau qu'à chaque coup de roulis le navire embarquait, I fit un pas vers l’oflicier de quart ; mais tout à coup, perdant l'équilibre, il alla se heurter contre lui, le renversa par terre et brisa l'instrument sous son corps. L’oflicier se releva furieux, et, d’une voix tonnante, il appela le capitaine d'armes en lui disant :
« — Déboutonnez-moi les culoties de ce b.....-Ià et flanquez-lui douze coups de garcette pour lui apprendre à être plus adroit une autre fois.
« Le capitaine d’armes fit un pas vers l'enfant : mais, avant qu’il eût pu le saisir, il s'était jeté à la ner par un sabord... Quand il revint sur l’eau, il trouva à Sa portée une cage à poules; il s’accrocha dessus... puis on lui lança un câble avec une-traverse de bois, et en peu de temps il fut hissé sur le pont et entouré de tout l'équipage et de tout l’étatmajor. L'oflicier de quart avait reçu l’ordre de se rendre aux arrêts... Eh bien! monsieur Robert,
ajouta M. Darvis après une pause, cel enfant qui avait préféré mourir que d'être battu, cet enfant est devenu un homme, un officier à son tour, un chef qui, en souvenir de ses misères passées, ne permettra pas que les enfants qui lui sont confiés soient malheureux à côté de lui. »
— C’est bien, capitaine! fit M. Robert avec émotion, je me rappellerai cette histoire.
— Je l'espère, monsieur, répondit sévèrement M. Darvis. +
Le capitaine se retira dans sa chambre, et fé ne pus résister au désir de l'y suivre.
— Capitaine, dis-je en tirant la porte de la cabine derrière nous, votre histoire doit avoir une fin ? si
— Oui! répondit-il en souriant ; seulement la fin eût été de trop.
— Pouvez-vous me la dire ?
— Si vous y tenez absolument.
— Certes, lui dis-je.
— Eh bien! permettez-moi de faire le tour du pont; je redescends dans un instant, et là, tout en fumant un cigare et en buvant notre bouteille de porter, je vous finirai ce que vous appelez mon histoire et qui n’en est guère qu’un mince épisode.
Et M. Darvis se retira pour aller inspecter la voilure du navire.
La mer était mauvaise, le vent rafaleux; nous commencions à rouler horriblement. Plusieurs per-
sonnes souffraient déjà du mal de mer. Les animaux que nous avions à bord n’en étaient euxmêmes pas exempts. On entendait les moutons bêler d’une façon lamentable, les poules se débattaient en gloussant dans leurs cages. J'envoyai à M. Caraman un peu de kirsch-wasser. Le kirsch- Wasser, pris en petite quantité, est, à mon avis, le meilleur remède contre les premières souffrances du mal de mer. J'ai vu plusieurs dames prendre quelques gouttes de cette liqueur et cesser bientôt de souffrir. Le médecin d’un navire anglais, à qui je vantais longuement les vertus thérapeutiques du kirsch-wasser, m’expliqua fort doctement ses effets sur les nerfs gastriques; il me dit, en outre, qu’il conseillerait aux femmes et aux enfants de s’en mettre des compresses imbibées sur la région épigastrique et d'en aspirer fortement l'odeur. C’est à ceux qui souffrent du mal de mer à essayer de ce remède.
M. Darvis rentra tout mouillé par l’eau du ciel et par l’eau de la mer. Il prit des cigares, son caban de toile cirée et me dit en riant :
— Je suis tout à fait désolé de ne pouvoir, en ce moment, vous achever mon histoire: mais le temps est mauvais et ma présence est nécessaire là-haut.
— Allez donc, cher capitaine! pendant que vous allez veiller à notre sûreté, je vais, moi, faire tout mon possible pour dormir. Ce roulis devient intolérable et j'ai décidément l'estomac meilleur que les jambes, Bonne nuit!
Je serrai la main du capitaine et me retirai en trébuchant dans ma cabine. Figurez-vous une boîte de six ou huit pieds de long sur quatre ou cinq de large, et vous aurez une juste idée de ce qu'est, en général, une chambre de passager à bord d’un navire de commerce; et, dans cette boîte exiguë, j'avais trouvé place pour mes livres, pour mes caisses de cigares, pour mon linge de voyage, pour mes armes et pour toutes les petites choses de première nécessité.
Je me couchai. La pluie tombait à flots, le vent faisait craquer la mâture, et l’on entendait, pardessus tout ce bruit de la mer et de l’orage, la voix sonore du capitaine dictant froidement des ordres aux hommes de quart. Ballotté, roulé, foulé, berné dans mon lit, je me levai, et, découvrant un coin du capot assujetti sur le grand panneau, je vis que nous étions à la cape.
C'était bien débuter!