SON HISTOIRE
Il y à douze jours que nous avons quitié le Havre, et nous ne sommes encore qu'à quarante-cinq ou cinquante lieues de cette ville. La tempête ne cesse pas. Nous naviguons à sec de voiles. Cent navires de commerce se cabrent sur cette mer verdàtre, essayant de gagner les côtes d'Angleterre pour aller dans quelque port réparer les avaries qu’ils ont faites pendant la nuit. On voit arriver des pilotes anglais qui nous offrent de nous conduire dans un port Voisin, à Portsmouth, je crois. Des pilotes belges, hollandais, apparaissent de temps en temps, de loin en loin, guettant les navires qui reviennent des
Antilles ou des Etats-Unis, pour les conduire à leur destination.
Le one Darvis ne d ‘scend jamais. Il mange sur le pont, il dort sur le pont, assis sur son banc de quart et enveloppé dans son Caban. Quelle santé de fer il faut avoir pour résister aux fatigues de la
mer!
Mes compagnons de voyage se tiennent dans la salle, et ils passent leur temps à jouer et à se disputer. Rien n’irrite les nerfs, n'aigrit le caractère comme le mauvais temps. Jai toujours vu les hommes les plus patients devenir insupportables en temps de cape. Pour un rien on se taquine, on se heurte, on se froisse, et il est heureux que l’on n'arrive pas à se prendre aux cheveux. Connaissant heureusement toute la puissance de l'ennui et des fatigues de la mer sur mes nerfs, j’ai pris sur moi de vivre seul, en ces temps d'orage, et je m'applaudis de ma résolution chaque fois que j'entends se chamailler mes compagnons.
M. Caraman est tout à fait guéri de son mal de mer. Il est venu me voir ce matin et m'a ouvert Sans façon la jolie lanterne magique de ses espérances.
— Vouloir énergiquement, me dit-il, c’est presque toujours pouvoir.
Or, ce que veut M. Caraman, Cest gagner à Mexico assez d'argent pour pouvoir revenir en France, acheter une ferme dans son pays et se marier avec une belle blonde cousine qui, s’il faut l'en croire, est de moitié dans ses projets de richesse et
d’ambition.
J'allais prolonger ma conversation avec M. Caraman quand un choc horrible me renversa avec lui. Un bruit de vaisselle cassée retentit dans les buffets, et la voix du capitaine, tonnant sur le pont, me fit sortir de ma cabine.
M. Caraman me suivit. Tous les matelots étaient OCCUPÉS à débarrasser les haubans du grand mât de perroquet qu’un violent coup de vent avait coupé.
— Allons, bon! dis-je à Caraman, si les avaries se mettent de la partie, nous pourrons bien n’arriver à Vera-Cruz que l’année prochaine... si nous y arrivons.
— Patience! répondit-il, après l'orage, le beau temps!
Et il s’en alla aider les matelots à débrouiller les cordages.
Caraman était un homme brave et fort. Je suivais de l’œil tous ses mouvements intrépides. — Rien ne l’effrayait, ni le roulis qui le faisait choir à chaque pas, ni les vagues qui déferlaient furieuses sur le pont. Son énergie semblait invincible, son courage inébranlable, On le voyait courir partout, là où le renfort de ses bons bras était utile. Les matelots le guidaient, le conseillaient, et l’on pouvait voir qu’ils faisaient grand cas de lui. M. Darvis lui-même avait plusieurs fois crié bravo au digne jeune homme qui, fier de se rendre utile, remerciait tout le monde et redoublait d'activité. Comment se fait-il qu'il y ait des hommes assez favorisés pour se rendre aptes à
toutes choses? Ce jeune homme, qui n'avait jamais quitté son pays natal, avait été assez fort pour vaincre le mal de mer, pour s’amariner en quelques jours. Moi, qui, malgré mon habitude des longues traversées, n’ai jamais pu avoir le pied marin, je tremblais, en voyant courir Caraman, qu’il ne se brisàt la tête contre quelque caisse ou qu’il ne fût emporté à la mer à chaque coup de roulis.
La tempête dura trois jours. On parlait d'aller relàcher dans l’île de Wight, quand, tout à coup, le temps s’'amenda et le vent nous devint favorable. M. Darvis mit le cap en route, et, après dix-sept jours de la plus fatigante navigation, nous parvinmes à démancher.
Nous étions par le travers des Açores, le temps était superbe, la brise fraîche, la mer unie, nous filions dix ou douze nœuds; les passagers fumaient et chantaient, assis sur la dunette; Caraman lisait, appuyé sur le cabestan. Je descendis dans la chambre du capitaine que je trouvai occupé à écrire son journal.
— Mon cher capitaine, lui dis-je, je suis fâché de vous déranger; mais je ne sortirai d'ici qu'après que vous m’aurez raconté la fin de l’histoire de l’autre jour.
— Ah! fit-il, vous y pensez encore ?
— Pardieu! si j'y pense.
— Eh bien! prenez un cigare, remontez sur le pont, je vais vous rejoindre sur le banc de quart.
En un clin d’œil, le capitaine fut à mes côtés.
— Voilà, dit-il, un temps superbe.
— Et qui vous permettra...
— C'est juste, je dois m’exécuter... Eh bien! écoutez donc :
QI y a dix ans, j'étais à l’île Bourbon, prêt à appareiller pour revenir en France. j'allais donner l’ordre de lever les ancres lorsqu'un aide de camp du gouverneur vint me remettre une lettre qui m'enjoignait de différer mon départ de quelques heures et de me réndre immédiatement auprès de Son Excellence. Arrivé au palais, je fus conduit auprès de l’amiral *#** 1 qui, assis à son bureau, s’occupait à signer quelques lettres, tout en causant avec un officier supérieur qui me parut être fort malade.
«— Monsieur Darvis, me dit le gouverneur, je vous ai prié de venir me trouver pour vous demander s’il Vous serait agréable de prendre à votre bord M. le Capitaine de vaisseau ** que voici.
« En entendant prononcer le nom de cet officier, je sentis un frisson me parcourir tout le Corps, je vis mon visage pâlir dans les glaces, et quelque chose de froid, de douloureux, m'étreignit le cœur, Mes yeux, fixés sur l'officier supérieur, venaient de
1. Le gouverneur de Bourbon n’est ordinairement qu'un capitaine dé vaisseau:
reconnaître celui qui, vingt ans auparavant, avait voulu me faire fouetter, parce que je l’avais fait tomber de son banc de quart, et que je lui avais brisé son cercle. Le gouverneur semblait impatient de mon silence: mais moi, en proie à la plus vive émotion, je ne pouvais trouver un mot pour lui répondre.
« — Eh bien ! fit-il, est-ce que vous ne m'avez pas entendu, monsieur Darvis?
« — Pardon! balbutiai-je ; mais.
« — Mais quoi?…
« — Je voudrais savoir, monsieur le gouverneur, si, en supposant qu'il ne me fût pas agréable de prendre M. le capitaine de vaisseau à mon bord, il serait dans l'intention de Votre Excellence de m'en donner l’ordre.
« — Évidemment, monsieur! répondit l'amiral en me regardant avec étonnement.
«— Alors, j’obéirai à votre ordre, mon amiral.
«— Je l'espère bien, et vous voudrez aussi ne point oublier que, M. le commandant étant hiérarchiquement votre chef, vous lui devez tous les égards...
«— Pardon, Excellence ! fis-je avec un froncement de sourcils qui n’échappa point au gouverneur; quand je suis à mon bord, je n’ai plus de chef. Je suis maître sur mon pont, et il n’est ni amiral, ni capitaine de vaisseau qui puissent prétendre à être
mes supérieurs. Quant aux égards à avoir pour mes passagers, quels qu’ils soient, c'est là une affaire
d'hospitalité, de savoir-vivre, à laquelle je ‘n’ai ja: mais manqué, et qu'il est tout à fait inutile de faire inscrire sur mes lettres de bord.
(J'étais dans un état d’irritation incroyable. Le bon gouverneur me regardait fixement comme pour voir si je n’avais pas perdu la raison : enfin, il me dit :
« — Je vous avertis de vos devoirs envers vos passagers.
«— Mes devoirs envers mes passagers sont ceuxci : leur donner à boire et à manger, les soigner où les faire soigner s’ils sont malades, les sauver en cas de naufrage, les ensevelir s'ils meurent, et les
jeter à la mer avec un boulet aux pieds, leur dire un bout de prière, recueillir leur succession, la faire parvenir à leur famille ou à l’État, s'ils n’ont point
de famille... Vous voyez bien, mon amiral, que je les connais, mes devoirs.
«— Mais, monsieur, on doit encore, outre tous ces soins que vous énumérez si brutalement, on doit encore à ses passagers, suriout quand ils appartiennent à une classe élevée de la société, les égards, la politesse, les prévenances que tout homme bien élevé est en droit d'attendre de tout autre homme bien élevé.
« — Amiral, dis-je, j'ai été bien mal élevé’. L’édu-
1. 11 y a une trentaine d'années, la vie du matelot était fort dure. Aujourd'hui, un officier qui frapperait un matelot ou un mousse scrait rigoureusement puni. La loi, en France, est égale pour tous.
reçue par messieurs vos collègues me dispense d’être un chevalier bien courtois à l’égard de messieurs mes passagers. — Une fois à mon bord, je n’entends pas qu'on me désobéisse, et je ferais jeter pardessus les bastingages le Grand Mogol ou le schah de Perse si l’un ou l’autre de ces augustes personnages, étant sur mon navire, ne reconnaissait pas qu'il n’y a, à mon bord, d'autre majesté que la mienne. Et, dans ma folle et insolente colère, j'ajoutai : — Vous traitez un peu le capitaine d’un navire de commerce comme un conducteur de diligence. Mais vous avez tort de faire cela. En avilissant la marine marchande qui, entre nous soit dit, rend pour le moins autant de services que la marine militaire, en l’avilissant, en la vexant, vous manquez au pays tout entier.
« — Monsieur, dit le gouverneur d’un ton glacial, je n’ai pas voulu vous interrompre. j'ai voulu voir jusqu'où vous pousseriez l'esprit d’insubordination… Je saurai en temps et lieu me souvenir de vos paroles; mais, en attendant, rendez-vous sur-le-champ à votre bord où vous garderez les arrêts. Allez! vous recevrez ultérieurement mes ordres.
« J'avais été, je l'avoue, plus qu'inconvenant envers l’honorable gouverneur de Bourbon, et je ne me rends pas encore bien compte aujourd'hui de la bonté dont il usa envers moi. Il pouvait trèscertainement me mettre à pied et m'ôter le com-
mandement de mon navire. Il fut indulgent et bon,
je l’en remercie dans mon cœur.
« En sortant du cabinet du gouverneur je jetai un furtif regard sur mon futur passager. La mine pitense qu’il faisait me fit éclater de rire. Sans doute il n’était pas très-désireux de prendre passage sur un navire dont le capitaine lui semblait être une espèce d’ogre, affamé d'officiers de la marine de l'État.
« En arrivant à bord, mon lieutenant me remit une liste de tous les colis de M. *%, et, au bout de deux heures, celui-ci arriva dans un des canots du gouverneur.
«— Capitaine, me dit-il avec un rire ironique et presque insolent, bien que je vous sois passablement antipathique, il faudra pourtant que nous fassions bon ménage ensemble jusqu'à notre arrivée en France. Voici d’ailleurs une dépêche de Son Excellence le gouverneur; vous aurez le temps d’en méditer l’esprit.
« Je pris le pli que me tendait M. **, et, sans lui répondre autrement que par un froid salut, j’ordonnai à mon lieutenant de lui indiquer sa cabine.
« Bientôt après on leva les ancres et nous partimes.
«Depuis vingt jours nous naviguions avec gros temps. Je venais de descendre dans ma chambre
pour me reposer un peu, quand j’entendis le bruit d'une manœuvre exécutée sans mon ordre. Je r'e-
montai en courant sur le pont et je trouvai M. *** sur mon banc de quart et en train de dicter à mon second un commandement très-militaire, et partant
très-peu exécutable à mon bord. Il était évident que
le capitaine de vaisseau me croyait endormi pour en agir ainsi. Quant à mon second, bon et simple jeune homme, il avait cru bien faire en s’efforçant de suivre les conseils de l’oflicier supérieur, et j'ai su plus tard que ce dernier lui avait promis sa protection pour peu qu’il voulût bien le laisser jouer au commandement pendant mon sommeil. La première chose que je fis fut de faire mettre mon second aux fers; ensuite j'invitai M. **# à descendre dans sa chambre, ce qu’il fit sans dire un mot. Il avait sans doute compris, du moins je le pensais, toute la gravité de son tort, et je fus tout à fait désarmé par l'air de soumission avec lequel il m’abandonna le banc de quart.
« Après avoir vertement admonesté mon second, je le fis sortir des fers et je le menaçai de le traduire devant un conseil de discipline s’il lui arrivait une seconde fois d'oublier que j'étais son capitaine et qu’à bord du navire il n’y avait que moi qui eusse l’autorité et la responsabilité. Le pauvre diable me répondit qu'il n’avait pu résister aux instances du capitaine de vaisseau, et, pour obtenir tout à fait son pardon, il m’avoua que celui-ci s’amusait à criti-
quer ma conduite et à blàmer les manœuvres que je faisais faire; que souvent il lui était arrivé de tenir aux matelots des discours qui auraient pu m'ôter leur confiance. Après m'être assuré de la vérité de ces détails, je descendis dans ma chambre et je fis prier M. ** de venir m'y trouver.
« — Monsieur, lui dis-je froidement, savez-vous que j'aurais le droit de vous brûler la cervelle?
«— Vous, monsieur! fit le commandant avec son mauvais sourire, et qui vous donnerait ce droit-là ?
« — La nécessité où je suis de m'opposer à vos projets.
«— Quels projets ai-je donc ?
« — Vous voulez pervertir l'esprit de discipline qui doit régner parmi les hommes de ce navire.
«— Ah bah! fit M. *#**, avec un ton d’impertinence impossible à rendre.
« — Monsieur, lui répondis-je avec une expression de volonté qui le fit pàalir, sur mon honneur sans tache de marin, je vous déclare que si vous vous permettez de faire une observation sur la conduite de mon bâtiment, si vous adressez la parole à mes matelots, je vous traiterai comme j'en ai le droit et le devoir.
« Je sortis, laissant le capitaine de vaisseau ricaner à son aise sur les paroles que je venais de lui dire, et je l’entendis crier à travers la porte de ma chambre :
« — Vous pouvez m’assassiner ou me faire assas-
siner, je le reconnais; mails Ce droit-là, mon cher capitaine, il n’est pas mentionné dans les codes maritimes, et il appartient aussi bien aux bandits des grands chemins qu'aux bandits de la mer.
« — Monsieur, répondis-je de loin, les codes maritimes m’importent fort peu, je vous assure; je vous brûlerai la cervelle si vous continuez de vouloir révolutionner mon équipage, et vos conseils de guerre feront ensuite de moi tout ce qui leur plaira.
« Les efforts que je m'étais imposés pour paraitre calme m’avaient fatigué : j'entrai dans le salon, j'y pris un grand verre d’eau; mais me trouvant mal à l'aise, je revins dans ma chambre et je me jetai sur mon lit, priant Dieu d’éteindre en mon cœur cette vieille haine de mon enfance que la présence de M. *#** avait ravivée. Je venais de m’assoupir, quand le bruit d’une voix qui haranguait me réveilla en sursaut. Je croyais rêver et je dus, pour secouer mon sommeil, me frotter les yeux à- plusieurs reprises. M. ** était sur le banc de quart: il avait assemblé mes hommes et il s’eflorcait de leur faire croire à mon incapacité nautique. Sans vanité, monsieur, c'était là une rude tâche que s'était imposée le commandant. Tout mon équipage me connaissait de longue date; il avait, avec moi, fait deux fois le tour
du monde: il avaît essuyé cent tempêtes, et il savait bien que son capitaine ne dormait pas dans les jours de danger. Toutes les belles phrases de M. ** étaient donc assez mal accueillies par mes hommes qui, de
sans doute par respect pour ses épaulettes, se contentaient de ne manifester que des murmures autour de lui. J'écoutai un moment tout ce discours anarchique en me disant en moi-même : « Allons!
il paraît que le bon Dieu veut la mort de ce pauvre homime. Que sa volonté soit donc faite! »
«Je Montai sur le pont, froid, sans rougeur au front, et sans sentir mon cœur battre plus fort qu’à l'ordinaire. Pétais si bien convaincu de mon droit et de ma victoire prochaine que je me sentais, au moment de condamner mon ennemi, cette sérénité de conscience qui me rendait pour ainsi dire clément et compatissant envers lui. J'allais, moi, simple officier marchand, condamner un officier de la marine r0yale. 11 ÿ avait, daus le jugement que j'allais por-
ter, plus qu’une satisfaction personnelle : il y avait un triomphe assuré d'esprit de corps. Le marchand allait punir l’épaulette, le conducteur de diligence allait frapper de mort une aristocratie ‘, 11 va sans
4. Il est bien évident qu'un capitaine de la marine de guerre ou de commerce n’a pas le droit de vie et de mort sur son pont. Il peut prendre toutes les mesures qui lui plaisent pour empêcher ses passagers de nuire à son autorité; mais il est toujours responsable de sa conduite envers eux, et il est certain que toute violeuce de sa part serait sévèrement punie.
Pour comprendre le récit de M. Darvis, il faut se rendre compte de l’état de surexcitation dans lequel il se trouvait et ne pas oublier que les hommes de mer ont des nerfs autrement faits que ceux des bourgeois,
L'histoire que je raconte est parfaitement authentique, et
dire que je ne raisonnais pas comme un légiste et que la passion troublait mon jugement. Enfin !... Je m'arrêtai à l'entrée de la dunette, M. * m'aper- Qut. Il devint fort pâle, mais n’en continua pas moins ses invectives contre moi. Je me croisai les bras et le regardai froidement sans l’interrompre. Mes matelots ne bronchaient. pas; mais à leur contenance et à leurs murmures, il m'était facile de voir que l’éloquence du commandant ne les persuadait pas beaucoup. Celui-ci, gêné par ma présence et voulant brûler ses vaisseaux, termina son allocution par la proposition de m'ôter le commandement de mon navire, s'offrant tout naturellement pour me remplacer.
« — Ah! c'en est trop! cria un de mes vieux gabiers, il faut aller prévenir le capitaine!
« — Le voicil il a tout entendu, répondit un novice en me désignant à tout l'équipage.
« — Oui, mes enfants, dis-je alors en avançant sur le pont, j’ai tout entendu. C’est une belle et bonne révolte envers votre capitaine que vous prêche monsieur, Vous voilà tous réunis, mes garçons, et c'est à vous de lui répondre.
« — Vive notre capitaine! à la mer le commandant! vociférèrent mes hommes.
M. *** lui-même m'en a donné les détails, il y à quelques
années, avec une franchise qui lui fait le plus grand honneur, M. *** est toujours l’ami de M, Darvis,
« — Monsieur, dis-je alors au commandant, vous
venez d'entendre ce que mes matelots me proposent; ils me proposent de vous faire jeter à la mer.
« — Faites! répliqua-t-il, vos hommes sont des imbéciles.
« — Donc, mes fils, poursuivis-je en m’adressant à tout l'équipage, vous jugez que celui qui vous a proposé de vous révolter contre votre chef mérite un châtiment ?.…
«æ— À la mer! à la mer! répondit tout le monde.
« — Monsieur, fis-je en m’approchant du commandant et en le forçant de descendre du banc de quart, vous avez, vous, un officier de la marine royale, failli à tous vos devoirs d’oflicier, vous avez voulu révolter ces hommes contre leur chef naturel... vous avez mérité la peine de mort...
« — À la mer! à la mer! répétèrent tout d’une voix les matelots. Pas de grâce pour cet homme! qu'il meure comme il l’a mérité! Vive notre capitaine !
« — Vous me permettrez sans doute, me dit tout bas M. **, de me brûler la cervelle? Pourvu que je vous débarrasse de ma présence, le moyen doit peu vous importer.
«— Je vais, monsieur, lui répondis-je, vous donner une preuve de ma souveraineté ici, souveraineté que vous n'avez pas voulu reconnaître d’abord et qu'en ce moment vous ne nierez plus ; et, me tournant vers l’équipage, j’ajoutai :
C — - Mes enfants, cet homme n "est nr votre ennemi. Votre bon sens, votre esprit de justice et de loyauté vons ont fait repousser avec mépris les odieuses propositions qu'il vous a faites. En le condamnant vous avez encore été justes et je vous approuve de l'avoir fait. Seulement, je dois vous dire que cet homme est mon ennemi, et qu’à moi seul il appartient de lui faire grâce de larviess. "Je vous ordonne donc de reprendre chacun vos posies et de me laisser rentrer avec monsieur dans la chambre des passagers.
«Tous les matelots se retirèrent aussitôt, un peu contrariés peut-être de la modification que je venais d'apporter au résultat qu'ils attendaient.
«Je fis entrer M. #* dans ma cabine, et lui ayant montré un siége :
«— Commandant, lui dis-je presque gaiement, voulez-vous que nous causions un peu de notre jeune temps? |
«— Je vous écoute, monsieur, répondit-il, toujours dédaigneux et glacial.
« Je lui racontai alors, en peu de mots, ce que je vous ai dit au début de cette singulière histoire ; je Jui fis revoir en moi ce pauvre mousse de la frégate auquel il avait voulu infliger une injuste correction, et après lui avoir dit que j'étais assez vengé et que, bien convaincu de son impuissance à me nuire, je lui laissais pleine et entière liberté à mon bord, je vis le pauvre et hautain M. **#* essuyer de grosses
larmes etsse jeter à mes genoux pour me demander pardon.
«— Commandant, lui dis-je alors, un homme qui pleure me révolutionne atrocement. Essuyez vos yeux et embrassez-moi!... mon cœur est aussi malade que le vôtre, soyez-en bien convaincu! ft comme il hésitait à s'approcher, je l’attirai à moi et l'embrassai cordialement... J'ai là, ajoutai-je en riant, d’excellent vin de Ténériffe; vous plairait-il d'en boire un verre à la santé de mon équipage et à notre prochaine arrivée en France?
«— Vous êtes bon et généreux, me répondit le commandant avec une profonde émotion, et, si je ne VOUS paraissais pas trop ambitieux, après ce qui s'est passé entre nous, je vous demanderais de m'accorder une part, si petite qu’elle soit, de votre amitié...
«— Commandant, dis-je, vous avez eu des torts envers moi; mais j’en ai eu aussi envers vous. Ce sont mes brutalités chez le gouverneur de Bourbon qui vous ont fait mon ennemi... Oublions pour jamais toutes ces misères qui nous ont rendu bien malheureux tous les deux.
«— Vous êtes un noble cœur, mon cher Capitaine ! murmura M. *#*,
«— Bah! exclamai-je en Jui tendant la main, dans toute cette longue et vieille haine il n'y a
Jamais eu entre nous deux... que vos épaulettes.
« Nous remontâämes un instant après sur le pont,
et cela au grand étonnement des hommes du bord.
« — Mes amis, leur dit le commandant, ne soyez point étonnés de ce que vous voyez. Vous savez que je suis malade... tout ce que vous m'avez entendu dire était le résultat de la fièvre. J'ai été fou, en délire, et il faut que vous me pardonniez Comme votre brave capitaine m’a pardonné.
« Mes matelots crurent ce que leur dit la commandant, et, grâce aux vertus du vin de Ténériffe, ils eurent bientôt oublié les scènes étranges qui s'étaient passées.sous leurs yeux.
« Nous arrivâmes heureusement en France. M. *#* partit pour Paris, et c’est grâce à ses démarches, au zèle avec lequel il fit valoir mes humbles services, que le ministre de la marine m'a envoyé la croix d'honneur. »
Le capitaine avait fini son histoire; il sauta de son banc de quart et courut sur l'avant respirer le vent frais,