‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 18 sur 80 · LES HAVANAISES, LES PETITS CHIENS HAVANAIS · texte numérisé non relu

LES HAVANAISES, LES PETITS CHIENS HAVANAIS

J'ai eu plusieurs fois l’occasion d’admirer les belles dames de la Havane. J'ai vu, aux bals du gouverneur, tout ce que cette ville renferme de beautés aristocratiques; j'ai été reçu‘ dans beaucoup de maisons particulières, j'ai assisté très-régulièrement aux représentations du théâtre Tacon, et dans tous ces lieux j'ai pu à mon aise contempler avec ravissement ces reines de beauté et de coquetterie.

Les dames havanaises sont fort belles. Elles ont le teint d’une blancheur mate admirable, des yeux noirs fort grands et fort doux, la bouche petite, les dents du plus pur émail, la main parfaite, le pied. ah! le pied le plus mignon, le plus coquet, le plus agaçant que l'on puisse imaginer, Un léger embon-

pos HAVANAISES, Al

gai oi leurs formes et 1 He la ne cheur à leur peau. Leurs épaules et leurs bras sont charmants, et elles ne l'ignorent pas. La chaleur qu'il fait à la Havane n’est pour elles qu'un heureux prétexte de se montrer très-décolletées et les bras nus au théâtre et chez elles. Leur vêtement est toujours de fort bon goût; il se compose d’une robe en batiste très-ouverte sur la poitrine et toute garnie de dentelles du plus haut prix. Lenrs pieds sont toujours chaussés de soie, leurs cheveux, bien peignés, bien parfumés, n'ont jamais d’autre ornement qu’une fleur naturelle; leurs mains sont toujours nues, mais aussi toujours chargées de bagues.

La dame havanaise ne sort jamais à pied. Elle va à l’église en volante, elle va en volante faire ses emplettes. Les marchands viennent sur le marchepied de son véhicule lui montrer leurs marchandises et en débattre le prix avec elle. J'en ai vu ainsi plusieurs acheter des objets qui ne laissaient pas que de me les dépoétiser un peu.

La dame havanaise est paresseuse comme la paresse. Est-elle assise et laisse-t-elle tomber son éventail, elle sonnera une esclave pour le lui ramasser. Elle passe des heures entières à se bercer dans un fauteuil américain, et là, moitié éveillée, moitié dormant, elle se fait raconter des contes, des-histoires de revenants par ses esclaves.

La dame havanaise se nourrit de sucreries et de limonades. Elle grignote des bonbons comme une

perruche et boit de l’eau de chocolat (tiste) comme un Polonais boit de l'eau-de-vie. Elle fume beaucoup le petit cigare, mais elle a soin de manger des pastilles de menthe ou de cachou pour en corriger l'odeur. Elle est naturellement dévote,.aime les curés et les moines et a toujours un saint ou une sainte à qui elle accorde une vénération toute particulière. Elle va aux églises voilée d’une riche mantille de blondes noires, et, tout en tenant les yeux baïissés sur son livre d'heures ou sur son rosaire, elle ne perd pas un seul regard de ses galants.

Elle à une certaine instruction. Elle chante bien, joue de Ja harpe et de la guitare. Sa conversation est pleine d'images ; elle n’a point d'esprit, mais beaucoup de malice, ce qui en tient souvent lieu. Elle aime beaucoup plaire aux hommes, mais elle est peu aimante. Très-frivole, très-vaniteuse, elle est amoureuse des fêtes et des spectacles. Elle est fort jalouse des succès de ses rivales, et sa langue, acérée comme une flèche, :n’épargne jamais celles qui ont la prétention de la surpasser en élégance ou de lui enlever une conquête. — N'y a-t-il que les Havanaises qui aient ces jolis défauts? — Je n’oserais répondre :

La paresse de la dame havanaise se change en une prodigieuse activité dans un bal. Qu'il y ait de beaux cavaliers dans un salon, elle ne sera jamais lasse et voudra passer la nuit à danser avec eux.

— Ma chère amie, disait un soir le comte de B...

fatigue, il faut nous en aller.

— Ah! mon chéri, répondit la comtesse, laissemoi, je ten prie, ensorceler encore M. le capitaine T...

— Ensorcelle, ensorcelle donc! fit le mari en retournant philosophiquement au buffet.

La dame havanaise est, malëré tout, bonne épouse et bonne mère. Elle aime son mari sagement, froidement, pourvu que son mari lui permette d’éditer | son petit roman tous les mois. Elle aime ses enfants | sans enthousiasme ; elle laisse aux esclaves le soin | de les conduire aux promenades, aux écoles, aux

églises ; le temps lui manque tout à fait pour leur donner des soins. Elle leur rend d’ailleurs tous leurs baisers avec tendresse, elle les gâte, les caresse par caprice et ne les corrige guère de leurs jeunes défauts.

La dame havanaise a inventé un langage télégraphique; son éventail est l'instrument à l’aide duquel elle transmet à ses amants les émotions de son cœur. L'éventail babille dans ses-doigts avec une volubilité extrême. Il dit tout ce qu’on veut qu’il dise : les phrases caressantes et pleines de baisers, les jalousies amères, les reproches pleins de larmes, les menaces terribles. Son roulement est, selon ce qu'on veut qu'il exprime, lent, moelleux, ondulé,

saccadé, fiévreux, convulsif. C’est au théâtre Tacon que l’on peut juger de l’éloquence des éventails. Un

soir que j'assistais à une représentation de l’Attila de Verdi, un jeune homme auprès duquel je me trouvais me dit tout d’un coup :

— Voulez-vous venir saluer madame-G...? La voici qui vous appelle dans sa loge.

Je tournai mes yeux vers la dame, qui ne me regardait pas, mais qui agitait très-fort son éventail.

— Allons donc! répéta mon interprète en m'entrainant, n’allez-vous pas vous faire attendre ?

En arrivant près de madame G..., je fus stupéfait de l'entendre me dire :

— Vous êtes donc sourd, monsieur? Il y a plus d’un quart d'heure que je vous prie de venir me tenir compagnie.

Je ne savais pas qu’une dame havanaise avait le pouvoir de mettre sa langue dans son éventail.

Je passai une demi-heure avec madame G... Madame Tedesco chantait; on ne me pardonna pas de la trouver jolie ni de trouver qu'elle avait une voix délicieuse.

Pour en finir, il faut confesser que les Havanaises sont adorables et qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, de quitter leur ville sans laisser un peu de son cœur accroché aux pointes de leurs jolies épines. Au reste, il n’y à pas que les Espagnoles qui soient belles, j'ai vu de très-jolies mulètresses, de très-belles quarteronnes.

Ce que l’on trouve de plus charmant à la Ha-

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