LES ÉDIFIOES PUBLICS, ETC
médiocre statue de Ferdinand VII. C'est là*que la musique militaire donne chaque soir des concerts qui attirent toutes les belles dames de la ville. À
l'heure où commence la musique, la place est pleine de promeneurs et de promeneuses, et ses abords sont barrés par un triple rang de voitures découvertes où se tiennent les dames de la haute société.
Le palais de l’archevêché est un grand bâtiment et rien de plus.
Les églises sont d'énormes masses de maçonnerie, ayant la lourdeur des mosquées turques sans en avoir les gracieux et sveltes minarets. La cathédrale est intérieurement fort riche. Les statues des saints et des saintes y sont surchargées d’or et de
pierreries. Jai remarqué plusieurs beaux tableaux de maîtres espagnols bêtement relégués dans les coins de la nef. Les Havanais sont en général peu artistes, et vous pouvez voir plus d’un riche indigène admirer le beau cadre d’un tableau magistral, tandis qu’il daignera à peine en regarder la toile. Dans ce pays de l'or, l’or seul'a de la valeur. Montrez à un Vandale un vase d'argent ciselé par Ben- ( venuto Cellini ou par Froment Meurice, il vous demandera combien il pèse!
Il est, m'a-t-on assuré, plusieurs couvents de femmes qui possèdent des toiles merveilleuses. Pai souvent regretté de ne pouvoir aller m'assurer du plus ou moins de valeur des peintures qui y sont enfouies; mais pour visiter un couvent de femmes, à
la Havane, il faut être tonsuré ou avoir beaucoup d’onces à jeter dans la main de la sœur portière.
Dans chaque église, il y a une tribune fermée pour les nègres. Il est curieux que, même à l’église, l’esclave ne puisse s’agenouiller où bon lui semble. Pour frapper son imagination, on a un grand Christ nègre qui étale ses plaies béantes et dégouttantes de sang, et qui semble être là pour encourager l’esclave à la patience et à la résignation.
. Ce grand bon Dieu nègre est un hideux mensonge qui déshonore l’Église espagnole tout entière.
A l’un des angles de la place du Gouvernement est une petite chapelle consacrée à Christophe Colomb. On assure que ce pieux édifice a été bâti là où le hardi Génois à débarqué. Si cette opinion est fondée, ce qui est possible, il faut convenir que l'Espagne ne mérite pas sa réputation d’ingratitude envers l’illustre navigateur. Il lui avait donné un monde, elle lui a consacré une petite chapelle, et ne lui doit plus rien que des prières pour qu'il repose en paix.
Je ne sais pas si Christophe Colomb avait lu Aristote , Plutarque et Diodore de Sicile; mais sil avait lu ces grands docteurs de l'antiquité, on pourrait Croire que ce sont ceux qui l’ont mis sur le chemin de sa découverte. La description que donne Plutarque de son île de Chronos, des grandes rivières qui charrient du sable, a dû éveiller l’attention de Christophe Colomb, si toutefois il a lu les
LES ÉDIFICES PUBLICS, ETC. 137 ouvrages de ce philosophe. M. Ternaux Compans, dans un petit livre qu’il publia en 1843 sur la Guyane française, cite plusieurs noms de Bretons et de Normands qui avaient visité les côtes du Brésil au commencement du xvi® siècle. Il regrette, et je partage vivement ses regrets, « que nos affaires maritimes « aient toujours été tellement négligées, qu'aucun « auteur français ne se soit donné la peine d’écrire « les navigations des Bretons et des Normands. Ces « n’est, ajoute-t-il, qu’en glanant dans les ouvrages « des historiens étrangers que nous pouvons en « retrouver les traces. J. de Léry, Thévet, Barré, « de Thou, et tous ceux qui ont raconté la ten- «tative du chevalier de Villegagnon pour établir « une colonie à Rio-Janeiro, parlent du Brésil comme « d'un pays connu et fréquenté de tout temps, mais « sans entrer à cet égard dans aucun détail. Le seul « qui s'explique d’une manière positive est P. Ber- « geron, qui dit dans son Histoire de la navigation, « Paris, 1630, in-8°, page 107 : « Toutefois, nos « Normands et Bretons maintiennent les premiers « avoir trouvé ces terres-là, et que de toute ancien- « neté ils ont trafiqué avec les sauvages du Brésil «au lieu dit Port-Real. Mais faute d’avoir par écrit « gardé la mémoire de cela, tout s’est mis en oubli. « Ce pays fut appelé par les Portugais Terre de « Sainte-Croix, à cause d’une croix que Cabral y fit « solennellement arborer; mais nos Français lui ont « donné le nom de Brésil, pour ce que ce bois y
« gument de plus en faveur des Français, c’est que « le nom de Brésil qu'ils donnaient à cette contrée « s'est généralisé dans toute l’Europe et a définitivement été adopté. »
Enfin on lit dans un auteur espagnol, Gomara !, qu'un pilote français de Saint-Malo vint mourir dans la maison de Christophe Colomb, et qu’il lui révéla le secret du Nouveau Monde.
Voilà bien des lignes à propos de la petite cha-
pelle élevée à la Havane en l'honneur de l’immortel
Génois ; mais si la France pouvait revendiquer une petite part de sa gloire pour un de ses obscurs enfants, je n'aurais point à regretter de les avoir écrites.
Les promenades de la Havane sont charmantes, Elles sont plantées de beaux arbres et bordées de plates-bandes fleuries. C’est au bout de la principale promenade que s'élève le théâtre Tacon. Extérieurement cet édifice n’a rien de bien remarquable, son péristyle est mesquin et son fronton est d’une lourdeur abominable. La salle est très-belle et ses loges construites et décorées de ia façon la plus cracieuse.
En dehors de la ville, on trouve les jolis villages de Regla, del Serro, de Puente-Grande. La campagne
Î. Gomara, Hist. de las Indias. Medina del Campo, 1553, in-f°, page 10.
LE S É DIFIC E s PU BLI C8, ETC. 139 est bien cultivée, bien plantée. Les palmiers royaux, les cocotiers, les sapotilliers, les avocatiers, les orangers, les limassiers, les goyaviers s'élèvent de toutes parts et embellissent le paysage. Le sol est tout accidenté : il a de beaux. vallons plantés de cannes à sucre, de tabac, de coton, et au milieu desquels serpentent des ruisseaux d’eau courante ef limpide, des coteaux hérissés de cactus épineux, de belles montagnes boisées et de profonds ravins où coulent avec fracas plusieurs torrents. Dans les villages, on voit d’élégantes salles de bal élevées en plein vent pour le peuple. Au village de Bilbao, il Y a une posada fort en renom. On y déjeune fort mal, mais en revanche le déjeuner y coûte fort cher. Dans le bas de ce village, il y à un torrent qui vaut la peine d’être vu.
La quinta du gouverneur est située à deux ou trois lieues de la Havane. Elle est bâtie dans un jardin délicieux. ME
Il y a à la Havane de beaux cafés, des établissements de confiserie où les dames vont boire des sirops et manger des glaces.
L'île de Cuba n’a pas d'animaux féroces, mais on trouve souvent, dans la campagne, des serpents et des scorpions très-dangereux. Il est prudent d’avoir toujours un flacon d’alcali quand on se promène dans les champs.