‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 22 sur 80 · BÉLIZE. — LE ROI DES MOSQUITOS · texte numérisé non relu

BÉLIZE. — LE ROI DES MOSQUITOS

La petite colonie anglaise de Bélize est située sur la côte nord du golfe de Houduras. Elle comprend une superficie de 17,000 milles anglais carrés, et l’on évalue sa population à environ 15,000 habitänts.

La ville de Bélize ressemble bien plus à un village suisse qu’à une ville américaine ; mais cette ressemblance disparaît aussitôt qu’on arrête son regard au delà des habitations : toute la végétation des tropiques est là pour faire oublier la froide Helvétie.

Bélize est, pour ainsi dire, bâtie dans l’eau : il faut, avant de songer à construire une maison, s’occuper de faire son terrain : les galets de la mer, le

sable qu'elle charrie en forment toujours la première assise. Cette ville, puisque ville il y a, appartient à

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Ja Grande-Bretagne. Elle est défendue par une langue de terre, verte comme un jardin et sur laquelle on a monté, sur de mauvais affûts, une demi-douzaine de petits canons. C’est cette langue-de terre, ainsi armée, qu’on appelle LE FORT. Une vingtaine de nègres en pantalons blancs et en vestes de même couleur y tiennent garnison.

En arrivant sur la place de Bélize, nous nous mîimes à chercher un hôtel ; mais, dans cette ville, il n’y en à point. On ne peut trouver que de sales tavernes où les nègres et les matelots vont se griser et se disputer. Le capitaine de la Malibran, pour se raccommoder tout à fait avec moi, me mena chez son consignataire, M. Mathe, négociant anglais, qui me reçut avec la plus exquise courtoisie.

Bélize, comme bien on le pense, n’a ni édifices, ni monuments. Ses maisons, en forme de chalets, sont toutes construites en bois d’acajou, depuis les parquets jusqu'aux toits. Elles sont affreusement peinturlurées, ce qui est incontestablement une preuve du mauvais goût des habitants qui, au lieu de badigeonner leurs demeures, devraient se borner à y appliquer une couche de vernis gras qui laisserait au bois sa couleur naturelle. Cela serait alors tout à fait charmant, et l’on aurait une ville toute rouge et toute luisante, ce qui, au milieu des arbres verts et sur le bord de la mer, produirait un tableau aussi joli qu'original.

Les appartements sont, comme au Mexique, très-

peu meublés; quelques consoles, quelques fauteuilsbalançoires, quelques canapés en jonc, des lits de sangle enveloppés de blancs moustiquaires, des nattes ou des peaux de jaguars jetées sur les parquets, voilà à peu près tout ce dont se compose un mobilier de riche négociant. Les habitations des ouvriers n’ont guère qu'un hamac en pita, une table grossière toute chargée d’ustensiles de ménage et une guitare suspendue au-dessus du hamac.

Ce qu’on appelle à Bélize le palais du gouverneur est une grande case en bois établie au milieu d’un jardin. Le post-office et l’église sont les deux seuls bâtiments construits en pierres. Un pont de bois assez élevé traverse la rivière. On a de là le plus joli point de vue qu’on puisse imaginer.

Les rues de Bélize sont boueuses, sales, mais assez régulièrement percées. On y rencontre, comme au Mexique et à la Havane, de nombreuses confréries de zopilotes; mais là, ces vilains oiseaux sont moins familiers qu’à Vera-Cruz.

La population se compose de nègres et de mulâtres, parlant tous un exécrable anglais. L’esclavage est aboli à Bélize comme dans toutes les autres colonies de la Grande-Bretagne. On nomme ici Caraïbes tous les noirs habitant les côtes du golfe de Honduras, et j'avoue que ce nom ne me semble pas facile à justifier. Les Caraïbes sont des Indiens, tandis que les noirs de Bélize sont de pure race africaine. Le

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chiffre de la population de Bélize s’élève à 4,000 âmes, dont 3,000 nègres environ.

L'armée se compose de 170 Caraïbes et de 25 Anglais.

Le port de Bélize est un port franc. On n’y trouve ni douaniers, ni agents de police. C’est l’entrepôt général où arrivent les produits d'Europe, et ou l’on envoie ceux des divers États du Centre-Amérique. Quelques maisons anglaises font le commerce dû bois d’acajou qui a été fort abondant dans toute l'étendue du golfe de Honduras et qui maintenant commence à devenir rare sur plusieurs points de la côte, Ab

Après avoir fait deux ou trois fois le tour de la ville, j'allai rendre visite à M. le colonel Faacourt, qui était le superintendant de cette petite colonie. M. Faacourt me reçut avec cette dignité courtoise qui distingue généralement les hauts fonctionnaires de la Grande-Bretagne. Je restai à dîner avec lui, et il me parla tant de la France, qu’il connaissait bien, que je n’eus pas le temps de le questionner sur son gouvernement.

Je me fis reconduire à onze heures chez M. Mathe qui, pour se conformer aux usages du pays et pour pratiquer l'hospitalité de la manière la plus ample, était sorti et m'avait abandonné sa maison et tout ce qu’elle renfermait, personnel et matériel.

C'est à Bélize qu’eut lieu le prodigieux couronnement de Sa Majesté le roi des Mosquitos. L'histoire

de cette royauté, improvisée par la politique britannique, est fort burlesque. Nous en dirons quelques mots.

Les Anglais, comme chacun le sait, ont inventé, pour déguiser leurs conquêtes, toutes sortes de mots ingénieux dont aucun gouvernement n’a été dupe. Il n’est personne qui ne sache ce que signifie, dans leur langage diplomatique, le mot ProrTEc- TORAT.

Entre les territoires de l’État de Honduras et de Nicaragua il existe une tribu d’Indiens auxquels on a donné, je ne sais pourquoi, le nom de Mosquitos. On prétend que ces Indiens sont les seuls de l’'Amérique centrale dont les ancêtres aient résisté aux conquérants espagnols. Dans la curieuse relation du major général Cood, gouverneur de Bélize, sur la ridicule entreprise de l’Écossais Gregor Mac-Gregor, les Mosquitos s'appellent les Poyais. Je vais copier tout d’abord le rapport de M. Cood :

« Investigation du major général Cood, gouver- « neur de Bélize, juin 1824. (London, published by « Lawler and Quick, Old Broad Street, 1824.)

« Un Écossais nommé Gregor Mac-Gregor, après « avoir parcouru une partie de l'Amérique centrale «et particulièrement la côte des Mosquitos, imagina « de se faire donner, en 1822 ou 23, par le gouver-

«nement d'Espagne, la concession du pays des « Poyais, faisant partie de la côte dite des Mosqui-

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« tos, contrée que l'Espagne n’avait jamais pu sou- « mettre à sa domination.

« Mac-Gregor était un homme d'imagination, am- « bitieux et entreprenant. N'ayant pu se faire inféo- «der par l'Espagne, comme il le désirait, la souve- « raineté des Poyais, il s'établit de sa propre autorité «cacique de leur petit pays: Il endoctrina en An- «gleterre et en Écosse un certain nombre de per- « sonnes, parvint à se fair&avancer des fonds, et « bientôt il expédia sur les bords de la Rivière Noire « (Black River) deux à trois cents malheureux tirés « de la classe la plus corrompue du peuple. Il nomma « des ministres, des amiraux, des généraux et des «officiers de tout grade pour administrer son em- «pire, et commander ses flottes et ses armées. En- « viron deux cents de ses sujets étaient arrivés à « Saint-Joseph (sa capitale) en février et mars 1823. « Vers la fin d'avril, la ville de Saint-Joseph comp- « tait déjà une douzaine de huttes de feuillage, y « compris l'hôpital et le palais du gouverneur. Au « commencement de mai, sur deux cent cinq indi- « vidus, un douzième était mort, et cent quatre- « vingt-onze se mouraient de la fièvre. Il est pro- « bable qu’au mois de juin Saint-Joseph se fût « retrouvée comme elle était au mois de janvier, « alors même que quelques charitables pêcheurs de « Bélize ne fussent point venus chercher les admi- « nistrateurs, les populations, les troupes et la marine du florissant empire des Poyais.

« Au mois d'août suivant, un navire parti d’Angleterre amenait à Saint-Joseph cent et quelques nouveaux sujets de Son Altesse ; mais Saint-Joseph avait disparu. Les bords de la Rivière Noire étaient redevenus aussi sauvages que jamais, et les émigrants ne voulurent point débarquer. Ils allèrent implorer les secours du gouvernement de Bélize qui les établit sur un îlot voisin (l'ile de Roâtan), et où, se trouvant afssi mal à l'aise qu’ils l’auraient pu être à Saint-Joseph, ils se prirent tous à déserter jusqu’au dernier.

« De cette grande et noble entreprise il ne resta que quelques grades d’amiral, de général, de colonel et de capitaine, quelques titres de comte du Rio-Negro et de baron Tinto qui servirent à consoler les dupes de $S. A. S. le haut et puissant cacique des Poyais.

« Saint-Joseph, pendant les deux mois de son existence, était gouvernée par M. Hector Hall; ancien militaire, breveté par S. A. S., colonel de l’armée, commandant le 4€ régiment de ligne et créé plus tard brigadier général, baron Tinto et lieutenant gouverneur de Saint-Joseph. C'était, il paraît, un brave homme qui s'était laissé duper de la meilleure foi du monde et qui, pour sauver la vie de ses sujets, fut le premier à démolir l’empire naissant.

« L'histoire n’a malheureusement pu enregistrer les noms des autres officiers généraux qui ont eu

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« l'honneur de coopérer à l’héroïque entreprise du « cacique Mac-Gregor. »

On a peine à comprendre qu’il y ait des gens assez crédules pour s'attacher à des aventuriers qui n’ont souvent d’autres fonds que leurs projets extravagants. J'aurai l’occasion de parler de la colonisation belge de Santo-Thomas : ce sera un joli pendant à la folie du sieur Mac-Gregor.

Mais il est temps de revenir à la royauté des Mosquitos. Bien avant Mac-Gregor, la côte des Mosquitos avait attiré l'attention des Anglais. Plusieurs petites colonies avaient été fondées : la première sur la baie de la Griva, la seconde entre la rivière Cartago et celle de Ségovie, la troisième près la pointe du Gouverneur, et la quatrième dans le bas de la rivière des Perles. En 1786, ces petits établissements furent abandonnés. Les Anglais voulaient avoir une main sur l'Amérique centrale, afin de pouvoir paralyser l’action des États-Unis, toujours disposés: à s’annexer les portions territoriales les plus riches et les moins capables de se défendre contre les hardis aventuriers du Nord; mais pour prendre pied au Centre-Amérique, il fallait à l'Angleterre un prétexte. Elle le trouva dans la reconnaissance du cacique des Mosquitos comme roi de cette contrée tant convoitée par Mac-Gregor et par les colonisateurs qui l’avaient précédé.

Des ordres émanés du Foreign-Office arrivèrent au gouverneur de Bélize qui s'empressa de les. exécu-

ter. On envoya prendre le cacique dans son misérable rancho et on l’amena chez le gouverneur, Le pauvre diable ne savait pas trop @ qu’on voulait faire de lui, et il eût reçu la bastonnade avec moins de surprise qu’il n’en témoigna lorsqu'on lui eut annoncé qu'on le voulait proclamer roi,

Pour terminer la grotesque cérémonie du couronnement, on bàcla quelques dépêches, on bredouilla aux Caraïbes une espèce de proclamation, et l’on joua, après ce qu'on appelait les choses sérieuses, la grosse farce que nous allons raconter.

Dans le salon du gouverneur de Bélize on avait fabriqué une sorte de trône avec un tonneau défoncé ; on y fit asseoir le roi des Mosquitos, revêtu d’un caleçon neuf et d’une chemise propre, et après que le gouverneur lui eut lu l’acte de son investiture, il lui flanqua sur la tête une couronne en papier doré. Tous les négociants habitant Bélize furent naturellement invités à cette parodie, et tous m’en ont donné les détails que je transcris avec la plus scrupuleuse exactitude. Une fois couronné, le roi des Mosquitos, à qui le gouverneur avait donné quelques réaux, invita gracieusement les palefreniers, les cuisiniers et les quelques soldats nègres qu’il put ramasser dans le palais, et il alla se griser avec eux dans les affreuses tavernes du port. Le lendemain, on trouva Sa Majesté couchée par terre à Ja porte du gouverneur et dans un état de complète ivresse.

La farce était jouée et avait donné lieu à cette

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autre farce : le prorecrorar de l'Angleterre sur le ROYAUME des Mosquitos.

De ce qu’on ne trouve pas le roi des Mosquitos inscrit dans l’Almanach de Gotha, il ne faut pas conclure que ce souverain n'existe pas. Il existe parfaitement, et lord Palmerston, qui a eu l’idée de le faire couronner par M. le colonel Faacourt, saura bien vous en donner l'assurance.

Les Anglais, pour maintenir leur protectorat, allèrent s'établir à la rivière San Juan de Nicaragua, et cela malgré les réclamations de ce pauvre État indépendant et souverain. Ils avaient ainsi un pied sur le Centre-Amérique et pouvaient s’y créer une immense influence.

J'avais vu en deux jours tout ce que l’on peut voir à Bélize, et j'allais apprendre ailleurs les détails que je n'aurais pu y recueillir sur son commerce et sur sa salubrité.

Je pris congé de M. Faacourt, de M. Mathe, et je is retenir mon passage à bord de la goëlette l’Aurora qui devait appareiller le soir même pour Izabal.

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