‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 33 sur 80 · NOMBREUSE COMPAGNIE · texte numérisé non relu

NOMBREUSE COMPAGNIE

Nous fimes notre première halte au bout de huit heures d’ascension. J'étais pour mon compte trèsfatigué, et le pauvre rancho qui devait m’abriter m'apparut revêtu de beautés qu’en tout autre temps je ne lui eusse sans doute point reconnues. C'est que ces quelques piquets recouverts d’un toit de feuillage m’offraient ce dont j'avais le plus besoin : quelques heures de repos et de bon sommeil.

Mes arrieros désanglèrent les mules, rangèrent mon bagage devant la porte du rancho et s’occu-

pèrent de leur dîner. Pendant que mon domestique cuisinait, je m’amusais à apprivoiser un joli groupe d'enfants indiens, beaux vraiment dans toute leur nudité. Leurs grands yeux noirs et doux comme ceux de la gazelle du Liban erraient tout curieux sur les boîtes de conserves qu'on ouvrait pour moi. C'était avec un plaisir extrême que je leur jetais des poignées de bonbons que je les voyais se partager avec une scrupuleuse loyauté. Les plus âgés s’empressaient d'offrir à leur mère une part de leur part, et celle-ci, heureuse de leur bonheur, leur donnait des sourires et des baisers.

La misère de ces pauvres habitants des bois est extrême. Les hommes travaillent dans l’intérieur de la forêt à abattre des acajous et ne reviennent au logis qu’à la nuit. Les femmes sont naturellement chargées des soins du ménage : ce sont elles qui préparent le maïs en tortillas, qui font la récolte des fruits et des légumes, qui lavent et entretiennent le linge et qui donnent l'hospitalité aux voyageurs. Tout individu qui traverse un village indien n’a qu’à s'arrêter à la porte de la première case, il y sera toujours accueilli avec aménité. Ce n’est pas toujours une bonne raison de choisir la case la plus vaste, celle qui semble appartenir au plus riche, pour croire que l’on y sera plus à son aise. J’ai toujours remarqué que l’Indien le plus pauvre était le plus hospitalier, le plus prévenant et toujours aussi le plus désintéressé. À quoi cela tient-il ? peut-être

ROUTE D’IZABAL A ZACAPA. 239

à une cause toute morale. Le pauvre vraiment pauvre est humble, le pauvre en train de ne l’être plus est déjà assez satisfait de lui-même pour se croire légal de tout le monde.

Le maître du rancho arriva au moment où nous terminions notre diner. C'était un homme d’une trentaine d’années, droit, fort et beau. Son teint d'un brun pâle était éclairé par un regard doux et intelligent. Il s’avança vers moi et me fit le salut tel que les Espagnols avaient l'habitude de l’exiger de leurs vassaux. Ce salut consiste en une inflexion profonde de la tête et une génuflexion que l'esprit d'indépendance qui anime ces braves gens tend à diminuer de jour en jour davantage. Mon hôte s’appelait Reymundo. Je lui offris des cigares et du café, et bientôt il perdit le ton obséquieux qu’il avait cru devoir observer en m'abordant.

On n'avait pas manqué de me dire que les Indiens étaient généralement fanatiques et tout à fait dévoués à leurs curés, qu'ils désignent simplement par le nom de pères (padres). Reymundo me semblait l’homme propre à fixer mon opinion sur ce point. Je voulais savoir ce qu’il pensait des prêtres de son pays, de la religion catholique que ces mêmes prêtres exploitent comme une mine inépuisable, et, après avoir un peu encouragé mon hôte, j'eus avec lui la conversation suivante :

— Tu n’as point d'église ni de prêtre ici?

— Non, Votre Grâce‘.

— Cela doit t'affliger ?

— Mais pas du tout, je vous assure ?

— Tu n’aimes donc pas à servir Dieu? tu n’es donc pas un bon catholique?

— J'aime beaucoup à servir Dieu ; mais je ne sais pas si je suis un bon catholique. Pour servir Dieu , le créateur de toutes choses, de tous les êtres, de l'Indien comme de l'Espagnol, ma raison me dit qu'il n’est pas nécessaire d'aller s’enfermer dans une église; nos forêts sont des temples qui me paraissent beaucoup plus dignes de sa grandeur: elle s’y fait mieux comprendre que partout ailleurs. Quant à ce qui est des pères, il est économique de s’en passer. Nos faibles moyens ne pourraient suflire ici à l'entretien d’un curé, et, si nous avions la fantaisie d'en demander un, il nous faudrait redoubler de travail et nous priver du nécessaire pour le nourrir.

— Un bon prêtre pourrait vous être fort utile. Il pourrait instruire vos enfants, donner de bons con-

1. Les Indiens donnent ce titre à toute personne vêtue un peu proprement. Je l’ai entendu prodiguer souvent à mon domestique qui en était tout fier et tout insolent. Le mot de cavallero se donne aux gens distingués ou qui paraissent l'être.

Le mot don se donne à tout le monde comme le mot señor.

ROUTE D’IZABAL A ZACAPA. 241 seils à vos femmes, et vous soigner quand vous êtes malades.

Reymundo ne put contenir un éclat de rire, tant

mon observation lui paraissait naïve.

— Nos curés, reprit-il après un instant, ne sont point aussi charitables qu’ils le disent. Ils ne consentent guère à s’enterrer dans nos villages que pour nous prendre nos réaux. Ils ne sont point des instituteurs pour nos enfants, des conseillers pour nos femmes, des guérisseurs pour nous; ils sont pour nous tous des maîtres très-durs qui s'efforcent de pervertir notre faible raison. Ils passent leur temps à créer des confréries, à enrichir leur église au détriment de nos cabanes, et à vendre toutes sortes de sacrements qu’ils imposent à nos femmes. Ils ont toujours des menaces à la bouche; il semble qu'ils tiennent les clefs de l’enfer dans leur poche et qu’ils n’aient qu'un mot à dire pour nous en faire ouvrir les portes. Nos curés ne sont pas des saints, et Votre Grâce ne manquera pas d’en trouver, le long de sa route, qui lui rappelleront ce que je lui en dis.

— Señor, interrompit la femme de Reymundo, mon mari est bon catholique; il aime les pères et leur bon Dieu aussi.

— N'aie pas peur, Concha, fit Reymundo en souriant à sa femme, je n’ai rien dit de mal des pères; et pour ce qui est du bon Dieu, il lit dans mon cœur, et cela me suffit.

Je ne voulais pas en savoir davantage sur le point que j'avais posé. Je rassurai la pauvre femme en lui disant que son mari était un brave homme que j’aimais pour sa franchise, et que d’ailleurs ce n’était pas un péché que de ne pas aimer les mauvais prêtres qui font commerce des sacrements et des prières.

Je fis dresser mon lit de camp et m’allai bientôt coucher en compagnie de tout ce que le rancho renfermait de créatures du bon Dieu. J'étais dans une véritable arche de Noé : il y avait de tout, des poules, des porcs, des insectes, des enfants et des jeunes gens. Je ne pus fermer l’œil de toute la nuit, et ce fut avec un vrai bonheur que j’entendis mes mozos faire les préparatifs du départ.

Je me levai sans déranger mes divers compagnons de nuit, et je sortis pour surveiller l’enharnachement des chevaux et le chargement des mules.

Tous les buissons étaient éclairés par des millions de mouches phosphorescentes. On entendait dans l'intérieur de la forêt tous les bruits que font les chasseurs de nuit; la lune, blanche comme un disque d'argent, faisait courir toutes sortes de silhouettes fantastiques le long des grands arbres, et le murmure de la rivière Motagua, roulant sur son lit de pierres volcaniques, me faisait croire à un orage prochain.

Mes hôtes se levèrent pour me dire adieu. La femme de Reymundo arriva près de moi demi-nue,

ROUTE D’IZABAL A ZACAPA. 243

et elle me tendit une coupe de bois remplie d’un

breuvage fermenté que je ne crus pas devoir refuser de porter à mes lèvres. Après lui avoir mis quelques réaux dans la main, je montai à cheval, et bientôt j'eus perdu de vue le petit rancho hospitalier.

LA ROUTE D’IZABAL A ZACAPA.

HALTE A LA FERME D'IGUANA.— ARRIVÉE A GUALAN. LES POLITIQUES DE CETTE VILLE.

Nous venons d'entrer à la ferme d’Iguana. Le propriétaire de cette ferme est un Portugais nommé don Joaquin Ferro. Il peut avoir soixante ans: il est très-brusque, très...-Portugais, et la politesse qu’il me témoigne semble lui coûter beaucoup d'efforts. Je suis assis dans un beau hamac accroché dans un petit salon fort propre et ayant vue sur le plateau

boisé qui entoure la ferme. Des servantes, dirigées par madame Ferro, belle ladina qui crie et qui jure après elles, s'occupent à dresser une table dans le salon. Elles déplient des nappes, des serviettes, essuient des verres et rangent des assiettes. M. Ferro semble fier de son luxe de ménage, et j'ai moi-

ARRIVÉE À GUALAN.

même un certain plaisir, en voyant que je vais diner plus chrétiennement que je ne l'ai fait

‘Ja veille.

On servit bientôt. Le menu du diner était fort varié; il se composait d’une soupe aux haricots noirs avec des biscuits de mer concassés, d’un plat de concombres à la sauce, d’un chapelet d'œufs d’iguana, d’un rôti de chèvre flanqué de tourterelles et d’un dessert de fruits très-beaux et très-parfumés. Quant au vin, M. Ferro m'offrit de l’aguardiente. On prit le café dans une veranda ouverte sur la forêt et toute tapissée de rosiers du Bengale et de jasmins d'Espagne.

J'admirai quelques beaux chevaux en liberté autour de la maison. Ils étaient de race mexicaine, et, partant, de race arabe. M. Ferro avait l'intention d'en vendre quelques-uns; mais les prix qu’il en voulait avoir me parurent si élevés que je ne crus point pouvoir lui faire d'offres.

J'ai parlé d’un chapelet d'œufs d’iguana qu'on nous servit à diner. L'iguana est une espèce de saurien long de trente centimètres, ressemblant au caméléon. 11 à dans le ventre une quantité d'œufs d'un goût délicieux. C’est ce reptile, très-commun

dans ces parages, qui a fait donner le nom d'Iguana à la ferme de M. Ferro.

On m’apporta la carte de mon diner. Elle s'élevait à sept piastres et huit réaux, environ trente-huit francs. Mon domestique, un Belge qui ne manquait

pas d'esprit et qui m'a quitté à Zacapa pour se faire négociant, paya tout en chantant :

Chez vous, l’hospitalité se vend, Elle ne se donne jamais!

Mais M. Ferro n'avait pas vu jouer la Dame Blanche, et les vers de M. Scribe qu’on estropiait et parodiait lui importaient fort peu.

Nous partimes.

Après avoir quitté le large plateau d’Iguana, nous entrâmes dans un sentier bordé d’arbres en fleur, mais tellement encombré de roches, tellement crevassé et coupé de petits cours d'eaux jaillissantes, qu’il nous fallut plus de trois heures pour le dépasser. Ce petit sentier ne s'appelle pas moins el camino real. Si l’on savait en France ce que sont les chemins royaux de la république de Guatemala, on voudrait croire que les Guatemaliens ne les appellent ainsi que pour dénigrer la royauté; mais telle n’est pas l'intention de ces honnêtes républicains, qui aujourd’hui, bien repentants de s’être affranchis de l'Espagne, seraient tout prêts à se raccrocher à elle et à se laisser gouverner par la main de la reine Isabelle, qui est assurément beaucoup plus douce et beaucoup moins noire que celle de leur président!,

Page 1