Le gouvernement de Guatemala a repris dans son dra
peau les couleurs de l'Espagne.
ARRIVÉE A GUALAN. 217
Il y a à Guatemala un ingénieur en chef des ponts et chaussées. Cet honorable fonctionnaire, ancien sous-officier belge, sous le prétexte assez raisonnable qu'on ne lui paye pas toujours très-régulièrement ses honoraires, abandonne les routes à tous les caprices d’une végétation désordonnée, et si les mules qui convoient les marchandises, de Guatemala à Izabal et de ce port à la capitale, ne se chargeaient pas de maintenir les petits sentiers serpentueux qu’on appelle chemins royaux, il est probable que la forêt envahirait bientôt toute voie de communication et que de beaux arbres prendaient promptement droit de cité dans le domaine dudit fonctionnaire. Les mules de la république mériteraient donc, à notre avis, beaucoup mieux que M. Van. de je ne sais plus quoi, le titre d’ingénieur, et il pourrait bien arriver que le gouvernement pensât tout à fait comme nous. Cela serait sans doute peu flatteur pour M. Van... de tout ce qu'on voudra; mais en réalité je ne sais trop ce que les chemins royaux pourraient perdre à cette permutation d’un nouveau genre.
Au bout du sentier était un précipice qu'il nous fallut descendre et remonter avec les plus grandes diflicultés.
À chaque pas nos chevaux s’arrêtaient, effrayés par le bruit d'un torrent, par l’éboulement des | terres ou par quelque tronc d'arbre renversé; et | puis c’étaient les sangles de nos selles qui s'élargis-
saient ou qui cassaient et qu’il fallait resserrer ou raccommoder. Les mozos juraient après leurs mules et couraient de l’une à l’autre pour soutenir les bagages toujours près de tomber. Tous ces tracas, tous ces ennuis étaient compensées par la beauté d’un site indescriptible. Le précipice était tout plein d'arbres magnifiques plantés, en quelque sorte, sur la roche vive; des bouffées de parfums passaient dans l’air et nous apportaient tour à tour la douce et pénétrante odeur de la vanille, des fleurs de citronnier, ou celle encore plus fine des monjas et des squisuchels, des suquinés et des belles et splendides danylées.
Nous arrivames à huit heures du soir à Gualan, petit bourg habité par huit ou neuf cents familles indiennes et ladinas, et bâti sur un plateau aride au bas duquel coule une rivière tout encombrée de roches et d'énormes racines chevelues qui, de chaque rive, s'étendent dans toutes les directions et forment des barrages presque infranchissables. On nomme cette rivière la Hotagua.
Le curé, que je rencontrai en arrivant, m’engagea à aller loger chez lui; mais ayant appris que Gualan avait une assez bonne posada, je le remerciai et le
priai seulement de vouloir bien m'y faire conduire.
Un accident survenu à l’un de mes mozos m’obligea à passer la journée du lendemain à Gualan. Jemployai mon temps à m’aller baigner à la rivière et à visiter M. le curé. Ce bon curé me reçut à bras
ARRIVÉE À GUALAN. 249
ouverts: il m’entraîna tout de suite dans sa petite église, et, après que j'y eus admiré tout ce qu’il lui plut de me faire admirer, nous retournèmes au presbytère. L’alcade de Gualan et deux ou trois notables étaient venus pour entretenir leur curé des événements de l’intérieur. Or, comme ces événements pouvaient m’intéresser, je priai le curé de les recevoir et de les interroger sur ce qu'ils avaient appris de l'insurrection des Lucios. L’alcade de Gualan était un chaud partisan du général Vicente- Cruz, le chef de la guerre des peuples, et, si son audace eût répondu au désir qu'il caressait, il se fût bientôt mis à la tête de ses administrés pour aller aider à culbuter le pauvre gouvernement de Guatemala. Une chose étonnante, dans ce pays, c’est l'amour du changement dont tous les habitants sont également épris. Il n’est pas de pueblo, si pauvre et si petit qu'il soit, qui n'ait tenté plusieurs fois de se détacher de la métropole. Les insurrections sont pour ainsi dire endémiques dans l'Amérique centrale, et il n’est pas rare de voir tel arriero ou portefaix! devenir, avec l’aide de quelques montagnards, généralissime d’une révolution qui, après deux ou trois mois de durée, conduit son auteur au fauteuil présidentiel, quand elle ne le conduit pas à la fusil-
4, Le général Nuflo, que j’ai connu, était un arriero. Je crois que, lassé de ses grandeurs, il a repris son ancien métier à Zacapa.
lation. Ces insurrections ont leur cause dans la mauvaise administration du gouvernement central, qui -sacrife tout le pays aux besoins de la capitale et laisse les habitants des campagnes se distraire de leur misère par de perpétuelles agitations.
L'alcade de Gualan était un riche Indien, fort intelligent, très-patriote, et qui aurait bien voulu, ne fût-ce que pour un jour, avoir son petit bout de rôle politique à jouer. 1] faisait hautement des vœux pour le triomphe du général Vicente-Cruz et ne doutait pas un moment que ce chef des insurgés ne parvint à entrer dans la capitale en vainqueur. Je voulais savoir quels étaient les projets de ce grand homme en fait de gouvernement et quels avantages pourraient ressortir de son triomphe, en supposant que son triomphe fût aussi certain que nous l’assurait l’alcade. Le curé, qui lui-même penchait un peu pour l'insurrection, m’assura que Vicente-Cruz était un honnête homme, qu’il avait des vues solides, et qu’il s'empresserait de s'occuper du sort des Indiens s’il parvenait à saisir le pouvoir présidentiel.
— Toutes les révolutions, me dit-il, qui ont eu lieu jusqu’à ce jour n’ont jamais été profitables qu’à ceux qui les ont faites. Leur unique but a toujours été de faire arriver tel ou tel homme au pouvoir, et, ce grand fait accompli, les abus ont repris leur marche. Toutes les ressources de la république ont été absorbées par la capitale ; elles ont servi à enrichir quelques particuliers et à bâtir quelques églises,
ARRIVÉE A GUALAN. 251
voilà tout! Jamais un président n’a eu l’idée de faire faire quelques travaux utiles, de protéger l’agriculture, d'encourager l’industrie; il s’est appuyé sur le clergé, et il a toujours sacrifié les intérêts du pays à sa propre conservation. Le général Vicente-Cruz est un homme supérieur à tous les chefs d'État que nous avons eus jusqu’à présent. Il sait que la république n’est pas seulement la capitale, mais qu’elle se compose de tout un vaste territoire occupé par un peuple envers lequel il est grand temps de se montrer juste. Il a un grand bon sens, il sait que son pays à besoin des gens d'Europe pour s'améliorer, se développer ; il sait que Guatemala n’a point d'hommes capables de le seconder, et, s’il arrive au pouvoir, on le verra appeler auprès de lui tous les hommes spéciaux dont manque la république.
— Oui, dit l’alcade, le général don Vicente est aussi habile général que bon politique, et tous ceux qui veulent la régénération de leur pays doivent Île soutenir de leurs bras et de leur argent.
N'ayant point d’objection à faire aux éloges que je venais d'entendre en l'honneur du chef de la guerre des peuples, je pris mon chapeau et je saluai l’alcade et le curé, qui me dit :
— Permettez-moi donc, monsieur, de vous accompagner.
— Oui, si vous voulez venir partager mon mauvais diner.
— Ne dites pas de mal des diners de la Deside-
rada ; elle a la prétention d’être une cuisinière sans égale
— Eh bien! nous verrons si ses prétentions sont fondées. Venez, mon cher curé.
Chemin faisant, nous rencontrâmes un vieillard mulâtre qui m’apostropha en patois créole et me demanda avec beaucoup de gestes enthousiastes des nouvelles de la santé du grand empereur Napoléon.
— Ce pauvre diable, me dit le curé, est de Santo- Domingo. Il prétend avoir été au service du général Leclercq, et, si vous avez quelques réaux à lui donner, il vous sera facile de vous en débarrasser.
Le vieux bonhomme prit ma monnaie et alla la boire dans un estanco voisin, criant à tue-tête : Vive Napoléon! Vive le général Leclercq!
La Desiderada, la directrice de la posada de Gualan, était une cuisinière très- distinguée. Elle nous servit un rôti de jeunes perroquets, des poissons garnis de champignons et une salade dont j'ai gardé le souvenir pendant quarante-huit heures.
Nous partimes à minuit de Gualan, et le lendemain, de bonne heure, nous fimes notre entrée à Zacapa.