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CARACTÈRE DES HABITANTS, ETC

Il y a à Guatemala un théâtre, un cirque pour les combats de taureaux, un ou deux mauvais Cafés, la promenade de Buena-Vista qui n’a pas un arbre, celle du Serro del Carmen qui n’en a qu'un, et puis encore les églises.

Les jeunes gens du beau monde fréquentent le théâtre, le cirque, les églises, et puis ils fument le cigarito en buvant du chocolat: voilà pour les plaisirs ordinaires. Le soir, ils vont comer hierro en l'honneur de leurs belles. On appelle mangeurs de fer tous les amoureux qui vont débiter des madrigaux aux demoiselles à travers les barreaux de leurs fenêtres. Soit effet du climat, soit pauvreté du sang,

les passions ne se développent que fort tard à Guatemala; les hommes comme il faut ne se marient guère avant trente-Cinq ou quarante ans, et les demoiselles doivent attendre que leur vingt-cinquième année soit révolue pour se couronner de fleurs d'oranger.

Les Indiens aiment énormément les combats de coqs. Ils ont des maisons pour ces combats et dépensent quelquefois en paris des sommes assez élevées.

Guatemala est peut-être la ville d'Amérique où l’on consume le plus de poudre... d'artifice. A chaque fête de saint ou de sainte, on tire des coèles (fusées) en quantité, et comme dans cette ville dévote les saints sont nombreux et leurs fêtes très-choyées, les artificiers font de bonnes affaires.

Les processions du vendredi saint, de la Fête-Dieu, sont très-brillantes. Les dames de la ville habillent des vierges, des saints, des anges, et les font promener dans les rues sur des brancards richement ornés. Des escouades de moines de toutes les couleurs assistent tout naturellement à ces cérémonies comme pour faire ressortir, par la pauvreté de leur costume, la pompe du clergé régulier. Les écoliers de l’université, en longues robes rouges et noires, et décorés sur la poitrine d’une plaque en argent où la vierge Marie et el señor san Jose sont représentés, défilent deux à deux et servent d’escorte à quelque

notabilité du calendrier. Les polissons de la ville, déguisés en valets du saint-oflice, couverts d’une longue robe noire, coiffés d'un long chapeau conique et le visage barbouillé de suie ou masqué, courent les rues demandant des medios à tous les admirateurs de la procession. On nomme ces polissons, déguisés de la sorte, cucuruchos. Les confréries, fort nombreuses, portent chacune le saint ou la sainte qu’elles ont en vénération, les prêtres marchent sous des dais de brocart, chantant à tue-tête avec le peuple qui les suit. Tout le temps que dure une procession, on tire des fusées sur la place de la Gathédrale, on bat les cloches, et les Indiens font aux portes des églises une musique à rendre sourds tous les habitants du paradis.

Quand un prêtre est appelé près d’un malade, il sort toujours accompagné de porteurs de cierges et de clochettes: malheur à l’indévot qui ne s’agenouillerait point sur son passage ! Un de nos consuls généraux, qui n'avait pas cru devoir s’astreindre aux exigences de cette coutume, fut brutalement insulté par le prêtre qui portait le bon Dieu, et qui, paraissant l'oublier, était tout près de frapper le fonctionnaire français, si celui-ci, pour éviter une scène scandaleuse, n'eût jugé prudent de se dérober aux attaques du fanatique.

La crainte d’éprouver moi-même un semblable désagrément m'a toujours fait éviter les prêtres qui portaient le bon Dieu.

Tout le monde à Guatemala a de la dévotion {, Je crois que le président de la République, les ministres, les généraux, les magistrats, tous les hommes intelligents ou passant pour tels, ont une grande peur du diable. Ils fréquentent les églises, honorent les saints et les saintes, habillent la Vierge et les anges, se confessent, communient, brûlent des cierges en l'honneur de leurs patrons; ils prient, ils jeûnent, ils boivent de l’eau bénite; ils assistent aux sermons des capucins, des dominicains, des récollets, des jésuites, des carmes et des franciscains; car il y a de tout ce monde-là, et beaucoup, à Guatemala ; puis, après le sermon, après la confesse, après la communion, chaque dévot s'applique énergiquement à ne pas aimer son prochain comme luimême.

Guatemala est la ville du cancan, de la médisance, de la calomnie. Les belles dames passent des heures entières à se faire raconter les bruits du jour par leurs servantes. Elles font provision de scandales pour leurs soirées.

Mais de ce que tout le monde s’entre-déchire, il ne faut pas conclure que tout le monde se haïsse ; loin de là, tous les Guatemaliens se caressent, se disent des douceurs, se font des offres de services :

1. J'ai vu des Guatemaliens se traîner dans les rues sur leurs genoux pour accomplir une pénitence ou un vœu, Ils avaient

le dos nu et chacun pouvait les fouetter… Ils l’eussent bien mérité assurément.

ils inventent des formules de politesse; ils se baisent les mains en se saluant dans la rue (en paroles seulement), et ils baisent les pieds des dames auxquelles ils écrivent.

Si vous dites à un Guatemalien qu’il a une belle maison, il vous répondra que sa maison et tout ce qu’elle renferme sont à votre disposition; si vous lui demandez comment va sa femme, il répondra qu’elle est à votre service. Ces réponses ne manquent pas de surprendre les étrangers et de les amuser

‘souvent par les quiproquos auxquels elles peuvent

donner lieu.

Le caractère des Guatemaliens est très-facile à connaître. Si vous les voyez polis, souriants, prévenants, complaisants, obséquieux, vous trouvez dans le fond de leurs regards, dans les plis de leurs sourires, dans la timidité de leurs gestes, un certain je ne sais quoi qui vous avertit que la franchise n'est pas leur qualité dominante. Un vrai Guatemalien ne contrarie jamais la personne avec laquelle il cause. Dites-lui que le rouge est noir, qu’il est jour quand il est nuit, il ne vous dira jamais : — Vous vous trompez. En politique, vous pouvez arborer toutes les cocardes, le Guatemalien réfléchira toujours la couleur que vous porterez.

Mais tout en paraissant se ranger à votre Opinion, il ne changera jamais la sienne. Le Guatemalien a en lui-même une confiance sans limites; il croit à son talent, à son génie, et est toujours disposé à contes-

ter celui d'autrui. Un ministre guatemalien me disait un jour : ;

— Ah! si javais été à la place de M. Guizot, en

— Qu’auriez-vous fait ? lui demandai-je.

— J'aurais, j'aurais... j'aurais conservé son trône à Louis-Philippe.

— Vous êtes assurément un habile homme, fis-je en souriant, et je vous engage à user de votre habileté au profit de votre pays.

Le Guatemalien n’admire que ce qu’il produit luimême. J'en ai connu qui avaient visité les premières capitales de l'Europe, et qui, en parlant de Londres et de Paris, disaient :

— C’est grand, mais voilà tout !

Un général que l’on avait conduit au Louvre ne pouvait pas comprendre qu’on y laissât toutes ces vieilles statues cassées et surtout cette grande femme manchote qui a le visage et la poitrine tout grêlés et que de mauvais plaisants prétendaient lui faire admirer comme une Vénus.

Le Guatemalien est très. prudent. Il possède l'instinct de la conservation au plus haut degré. Un 4 pistolet non chargé lui cause toujours une certaine i émotion, la vue d’une lame nue le fait frissonner, et le bruit d’une porte qui se ferme brusquement met tout son système nerveux en révolution. Il à peur ‘ des revenants, des âmes en peine; et pour rien au À monde il ne se mettrait en route un vendredi.

Le Guatemalien s'aime énormément. Pour sa personne, il serait capable de faire les plus énormes sacrifices. 1! passerait dans le feu pour lui.

11 se console facilement de ses chagrins. La perte de sa femme, de ses enfants, est supportée par lui très-philosophiquement. Il dit que le bon Dieu les lui a repris, et cette grande vérité religieuse le console vite. La perte de sa fortune lui est plus amère, car il n’ose accuser Dieu de la lui avoir ravie, et il faut qu'il s’en prenne à lui-même ou aux autres de son malheur.

Les femmes, à Guatemala, savent jouer du piano; quelques-unes savent chanter. On leur apprend.à lire et écrire, et c’est là tout. Il n’y a de différence entre une femme du monde et une femme du peuple que par l'ajustement. Il va sans dire que ce que j'écris là n’est pas sans exception : j'ai connu à Guatemala plusieurs dames instruites et avec lesquelles j'ai passé bien de charmantes heures.

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