LE PRIX D'UN ALMANACH POUR UN INDIEN
Le chemin qui conduit de Guatemala-la-Nueva à Guatemala-Antigua est coupé dans la montagne. On monte, on monte pendant neuf longues lieues, par de jolis petits sentiers tout couverts de cactus en fleur, d'arbres chargés de parasites de toutes formes et de toutes couleurs. L’un de ces parasites, espèce d’algue sylvestre, est employé à faire des matelas, à rembourrer des meubles; on l'appelle barba de capucino ou encore crin végétal. Il est très-commun et envahit tous les grands arbres qui croissent dans les terrains sablonneux.
I y a sur le plateau de Guatemala et dans les
montagnes qui l’environnent une très-grande variété
de chênes. Moins grands que ceux de nos forêts, moins droits et aussi moins durs, pour la plupart, ils ne sont guère remarquables que par la grosseur énorme de leurs fruits. Jai cueilli des glands d’une dimension égale à celle des plus gros œufs d’une poule d'Inde. On trouve aussi une espèce de cèdre dont le bois sert à fabriquer de jolis meubles. I] y a dans les barancos beaucoup de beaux arbres, tels que le rosewood, espèce de palissandre rouge, le palmolaila, dont le bois jaune, veiné de brun et de gris, ressemble beaucoup à celui de l’érable des Indes.
Mais ce qu’un étranger ne peut se lasser d’admirer, Ce sont les oiseaux qui volent dans l’air ou qui se tiennent perchés au haut des buissons. La variété des formes, la richesse des couleurs captivent l’attention d’une manière exclusive. Il y a d’abord les oiseaux-mouches (picaflores) qui vous éblouissent par leur éclat et par la rapidité de leur vol, le toucan au dos vert, au ventre rouge et au bec énorme, le gorion au petit corps, couleur d’or et de jais, le carpintero, feu, or et argent ; et au bord des torrents, on trouve quelquefois une espèce de martin-pêcheur, gros comme un pigeon, avec le cou vert, les ailes rouges, le bec azuré et une queue formée d’une seule plume mi-partie blanche et noire. Les perroquets traversent les airs par bandes nombreuses et en faisant entendre les cris les plus aigus et les plus discordants.
Les papillons valent les oiseaux pour la couleur. C'est un spectacle vraiment étrange que de voir ces charmants insectes voltiger de fleur en fleur, de feuille en feuille, s'élever, descendre, tourbillonner à droite et à gauche, selon le caprice du vent, et venir brusquement s’arrêter sur une herbe ou sur une pierre du sentier comme une grosse fleur épanouie.
À mesure que l’on avance dans le chemin qui mène à l’Antigua, le paysage s’élargit ; les cimes des montagnes sont dépassées par les volcans de Petapa, d'eau et de feu‘, qui, tout couverts d’une vapeur transparente, ont une teinte bleuâtre qui s’éclaircit ou se fonce selon que la lumière est faible ou intense. Quelques villages, bâtis sur le versant des monts, font monter dans l’air la fumée de la cabane indienne, et l’on voit dans le lointain des jeunes filles gravir les petits sentiers en portant sur leur tête des corbeilles de linge ou des urnes qu’elles ont été laver ou emplir à un ruisseau voisin. Le cri des muletiers, la clochette des mules qui reviennent de l’Antigua, chargées de surons de cochenille, le chant si varié des oiseaux, le murmure des feuilles, le bruit du torrent qui roule sur son lit de pierres, le parfum pénétrant des fleurs, tout cela vous saisit, vous charme et vous grise en quelque sorte par tous les sens.