‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 59 sur 80 · Los volcanes de Petapa, de agua y de fuego · texte numérisé non relu

Los volcanes de Petapa, de agua y de fuego

Je m'arrêtai pour déjeuner au village de San Lucas. Ce village est grand, riche et habité par des Indiens qui se livrent à la culture de la cochenille. On peut toujours voir, autour de chaque case, quelques pieds de nopals soigneusement entretenus. Ce sont ces petits cultivateurs qui produisent la plus belle grana et qui, en grande partie, fournissent aux négociants cette belle cochenille argentée (cascarilla), qui est la plus estimée sur tous les marchés d’'Europe. Le peu de nopals qu’ils cultivent leur permet de surveiller le développement de l’insecte, de le préserver du vent, de la pluie, et de le recueillir toujours en temps opportun. Dans les grandes plantations, il n’est pas possible de lui donner tous ces Soins.

J'avais été me loger sur la grande place, chez un parent de mon arriero nommé Mendez, et qui était un des membres du cabildo de San Lucas.

Après déjeuner, je le fis approcher, je lui offris un verre de vin et lui fis mes compliments sur la bonne tenue de sa case,

— Vous êtes tous à votre aise à San Lucas, lui dis-je. Je n’y vois pas de ces pauvres ranchos que j'ai si souvent rencontrés sur ma route. Dites-moi * donc d’où vous vient tant de bien-être...

— De notre travail, monsieur, répondit Mendez avec une expression de légitime orgueil. Nous sommes ici tous gens de cœur et de courage. Nous avons de bons bras, et c’est en les employant plus souvent

VOYAGES DANS L'INTÉRIEU 363

que notre esprit que nous parvenons à être aussi heureux qu’il nous est permis de l'être.

— J'espère bien que vous ne faites pas seulement travailler vos bras, et que votre esprit leur vient en aide aussi.

— Vous savez bien que les Indiens n’ont pas d'esprit.

— Qui dit cela?

— Tout le monde!

— Mais qui, tout le monde?

— Les cavalleros !

— Eh bien! vous leur donnez tous les jours un démenti en vous appliquant à améliorer votre position.

— Oui, mais ils n’en disent pas moins que nous sommes des brutes et que nous ne savons que planter des nopals et compter les réaux que nous gagnons en leur vendant notre récolte.

— Savez-vous lire?

— Oui, un peu.

— Savez-vous écrire?

— L'un ne va pas sans l’autre. Je lis, j’écris, je compte: mais tout mon savoir ne va pas plus loin.

— Vous êtes marié, vous avez des enfants... les envoyez-vous aux écoles ?

— Certainement. Je veux qu’ils sachent tout ce que je sais, et ce n’est pas là avoir pour eux une trop grande ambition.

— Vous auriez pu acquérir plus de connaissances

que vous n’en avez, et, puisque vous savez lire, il faut lire beaucoup.

— Voulez-vous donc, señor, que je me perde de réputation, que je me déshonore aux yeux des honnêtes gens ?

— Comment cela ?

— Mais en lisant.

— Vous vous perdriez de réputation, vous vous déshonoreriez aux yeux des honnêtes gens en vous appliquant à vous instruire ?

— Sans aucun doute.

— Vous voulez rire, Mendez, et ce que vous me dites n’est pas sérieux.

— On voit bien, señor, que vous ne connaissez pas notre pays. Si je faisais tout ce que vous me conseillez de faire, si je passais mes courtes heures de loisir à lire, savez-vous ce qu'on dirait de moi? On dirait : « Voyez Mendez l’Indien, Mendez le savant, « Mendez le docteur. il vent devenir évêque, arche- « vêque...» Tout le monde se moquerait de moi, et, si je demandais à travailler chez les Espagnols!, ils ne manqueraient pas de me répondre : « Travailler, « vous? Allons donc! vous êtes un savant, nous vou- « lons des ouvriers et nous n’avons pas besoin de « docteurs. » Non, señor, non! je ne puis pas apprendre plus que je ne sais, sous peine de me voir

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1. Le mot Espagnol est ici employé comme terme de courtoisie. Les Indiens le donnent à tous ceux dont ils dépendent.

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montré au doigt par les Espagnols, et moqué, raillé, méprisé par mes égaux, qui, eux non plus, ne me pardonneraient pas de vouloir savoir plus qu’ils ne savent. — Ce que je vous dis là vous surprend ; mais c’est pourtant la vérité! Je suis un Indien, et. un Indien est condamné à rester toute sa vie un ignorant. — J'ai eu un moment le désir de m'instruire. J'avais acheté à l’Antigua un almanach espagnol où il y avait de belles et bonnes choses à apprendre. Un soir, après ma journée, j'avais réuni quelques amis et je prenais plaisir à leur lire tout ce que j'avais trouvé d’intéressant dans mon petit livre. Le curé passa :

« — Mendez, me dit-il, je t'avais toujours cru un honnête homme, et je vois que je me suis trompé sur ton compte. Il n’y a que les paresseux qui lisent à cette heure. Tu veilles au lieu de dormir, et demain tu ne pourras pas te lever pour te rendre à ton travail. »

Il s’approcha de moi, me prit le livre, le parcourut, et il s’écria avec indignation :

«—Mais, malheureux, tu ne sais pas ce que tu as entre les mains; c’est du poison qui tuera ton àme et la livrera au démon... Tu n’es donc plus un bon catholique, un bon chrétien? tu es donc devenu un hérétique, pour lire de pareils livres?

«— Mais, père, lui répondis-je, j'ai vu ce pauvre almanach dans les mains des plus honnêtes gens de la ville, et je me rappelle même l'avoir vu aussi sur la table de Votre Grâce.

«— 0 orgueil ! péché! s’écria le padre en joi-

gnant les mains. Peux-tu donc, malheureux ignorant, te Comparer à tes maîtres? Ne sais-tu pas qu’un enfant ne peut pas boire et manger comme un homme, et ne comprends-tu donc pas que ce que mon esprit peut digérer étoufferait le tien?— Pour te punir du péché d’orgueil que tu as commis et que tu as fait commettre à tes amis, je t’impose la pénitence suivante : tu réciteras soir et matin les litanies de la sainte Vierge, tu jeûneras pendant trois jours jusqu’à midi, et tu verseras dans la caisse de la confrérie dont tu es membre, membre indigne à tous égards, la somme de douze piastres, avant huit jours. »)

Mon almanach m'avait coûté trois réaux : je dus payer douze piastres, jeüner trois jours et réciter pendant un mois une chanson qui n’est pas gaie, et tout cela pour expier le crime d’avoir voulu perfectionner mon instruction et faire part à mes amis des belles et utiles choses que j'avais apprises. Vous voyez donc bien, señor, que nous devons rester des ignoôrants toute notre vie. Pendant plus de six mois, les maîtres chez lesquels je travaillais m'ont parlé de mon almanach et se sont moqués de ma manie d'apprendre. Ah! ce n’est point ici qu'on peut avoir des livres.

— Mais avez-vous donc accompli rigoureusement votre pénitence ?

— Je ne jurerais pas d’avoir jeûné les trois jours

entiers ni d’avoir très-exactement récité la chanson

de la Vierge; mais j'ai payé mes bonnes douze piastres à la confrérie.

— Et pourquoi les avez-vous payées? Les condamnations de votre curé ne sont pas des sentences judiciaires.

— Le curé pouvait me fermer la porte de son église et m'empêcher par ce moyen de gagner ma vie.

— Croyez-vous donc qu'il eût osé faire cela?

— Mais certainement.

On m’amena mon cheval: je dis à l’oreille de Mendez quelques mots qui le firent rire très-fort, et, après lavoir remercié de mon mieux pour la bonne compagnie qu’il m'avait faite, je repris ma route vers l’Antigua.

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