L'ANTIGUA
pendant près de deux cents ans, plus de vingt tremblements de terre, dont le dernier, celui de l’année 1773, détermina sa translation dans la plaine où elle se trouve aujourd’hui !.
Les édifices de l’Antigua, ses palais, ses couvents, ses églises ne sont plus que des ruines, et des ruines qui n’offrent aucun caractère de grandeur. Quelques rues ont été rebâties avec les décombres des couvents, et les maisons de ces rues, construites dans le goût de celles de Guatemala, sont habitées par des marchands ladinos et indiens.
La cathédrale, qui n’a plus que des murs pantelants et sur lesquels ont poussé toutes sortes de
4. Cette translation eut moins pour cause les dangers d’un nouveau tremblement de terre que le désir de soustraire les habitants à toutes les exigences des couvents. Les abbés avaient trouvé moyen de s'approprier la fortune publique en imposant aux habitants des contrats qui les dépouillaient dans le présent et dans l’avenir. L’abandon de l’Antigua’a réellement été une banqueroute des citoyens, et la crainte des tremblements de terre fut le prétexte dont on se servit pour la justifier aux yeux des moines. Au reste, ce qui paraît autoriser cette opinion, c’est le peu de dommage qui fut causé par la catastrophe de 1773. Sur une population de quarante mille habitants, six personnes seulement ont péri.
J'ai vu un tremblement de terre à la ferme du Coral de Piedra, en 1851. Plusieurs bâtiments furent renversés et la cloche de la ferme tinta pendant quarante-trois minutes. Je n’oublierai jamais l’épouvante que chaque secousse produisait sur les Indiens, Le lendemain, ces pauvres gens venaient dans la chapelle pour y remercier Dieu de les avoir épargnés.
broussailles et de parasites, est située sur la grande place ou marché. Les églises de San Juan Ovispo et de Santa Maria sont dans le même état.
On me fit remarquer dans cette étrange ville un fait qui ne manqua pas de me scandaliser profondément : chaque couvent d'hommes était en communication avec un couvent de femmes: on allait de l’un à l’autre par un conduit souterrain dont les traces sont encore très-visibles aujourd’hui. Mais honni soit qui mal y pense! Il fallait bien que les prieurs, que les directeurs, que les confesseurs se missent fréquemment en communication avec les nonnes dont ils avaient le devoir de réglementer la conscience, et le chemin le plus court, qui n’est peut-être pas celui du paradis, était pour eux le meilleur et le plus sûr. Et puis d’ailleurs, en passant par leur souterrain, ils ne risquaient point d’attraper des coups de soleil.
Après ma promenade en ville, je revins à mon auberge. M Pivaral, l’hôtelier, était assis dans un coin de la salle et il lisait, il lisait.… devinez! Il lisait Tacite, M. Pivaral, et il le lisait comme un homme ami des belles-lettres ; car il méditait sur chaque phrase, sur chaque mot, et il écrivait en marge des pages ses observations critiques ou laudatives. Cet amour de mon aubergiste pour Tacite m'inspirait quelque inquiétude pour mon diner; je
ne pouvais supposer qu’on pût accorder cet amourlà avec celui de la marmite, et, voulant savoir à
RER Te
L'ANTIGU A. 379
quoi m'en tenir, je m'approchai de M. Pivaral et je lui dis :
— Que lisez-vous donc là, mon cher hôte ?
M. Pivaral releva ses lunettes sur son front, mit un signet à son livre, et, après m'avoir regardé un moment de travers, car il était fâché que je l’eusse arraché à son plaisir, il me répondit :
— Je lis Tacite. Gela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur ? Mais, avant d’être gargotier, j'ai été un homme instruit.
— Et je-veux croire que vous l’êtes encore.
— J'ai oublié beaucoup, et, pour me délasser des ennuis que me donne mon auberge, je m'amuse à relire les Romains.
— Si vous aviez pu lire ce qu’ils ont écrit sur la cuisine, vos hôtes en seraient bien heureux.
— Lucullus, Apicius, Vitellius étaient des gourmands.
— Oui, monsieur Pivaral ; mais leur gourmandise était bien raffinée !
— Je vous ferai tantôt manger un poisson qui, pour n’avoir pas été nourri avec la chair de mes esclaves, n’en sera pas plus mauvais pour cela. Attendez un moment, et vous verrez bien que, si je lis Tacite, je n’en donne pas moins tous mes soins à mes fourneaux.
M. Pivaral ne se vantait pas. Il était aussi bon cuisinier que bel esprit, et nous fimes chez lui un très-bon diner.
J'ai su depuis que ce brave homme avait occupé une assez haute position dans la diplomatie espagnole. Des revers de fortune, un amour, l'avaient conduit en Amérique et amené à se faire aubergiste à l’Antigua. Il faut dire qu’il exerçait son métier avec la plus haute dose de philosophie possible. Peu lui importait qu’on allàt se loger chez lui. Il ne se gênait en rien pour ses hôtes et il est vrai que de son côté il leur laissait la plus complète liberté. Quand on lui demandait son compte, il avait toujours l’air de ne pas comprendre ; il regardait son plafond, comptait sur ses doigts et, après un travail d'esprit soutenu en vain, il s’écriait :
— Ma foi, votre compte, faites-le vous-même ! Est-ce que je sais combien vous avez bu de bouteilles de vin, combien vous avez mangé d’écrevisses, de poulets, de saucisses ?.. Si vous croyez que j'ai tout cela dans la tête, vous vous trompez fort, en vérité. Payez-moi ce que vous me devez, parbleu ! C’est votre affaire plutôt que la mienne!
Et il allait se rasseoir et il empoignait son Horace ou. son Tacite.
Il était arrivé plusieurs fois que des voyageurs avaient payé leur dîner et leur coucher tout à fait misérablement; M. Pivaral ne réclamait jamais. Vous lui eussiez donné, par exemple, dix fois plus que vous ne lui deviez qu'il n'eût pas fait un geste
pour vous remercier. Quand on lui disait : « Monsieur Pivaral, voilà votre argent ! » il répondait : « C’est