‹ Mexique: quatre lettres au maréchal BazaineChapitre 1 sur 25 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

De la Conception, 15 mai 1865.

Mon cher JS aminé,

. Quoique je n'aie jamais eu la bonne chance de vous rencontrer, vous ne vous étonnerez pas, je pense, que je vous aborde comme un ancien camarade

Voilà un an et plus que je veux vous écrire — remettant sans cesse à la semaine suivante, par suite d'un effroi dont la déshabitude d'écrire , sans doute, m'a fait joindre le sentiment à l'idée de plume et de papier. Je me semble aujourd'hui résolu à me tenir ma promesse, et je me lance.

L'année dernière, à pareille époque, j'ai écrit

assez longuement à N. C'était par roccasion de Vidauri qui comptait pouvoir aller en France

par la côte Avant de

partir, il m'avait dit qu'il allait à Paris dans l'intention de savoir ce que voulait l'Intervention, et, « maintenant qu'elle pouvait être considérée « comme un fait à peu près accompli, tâcher de « lui faire porter les meilleurs fruits pour le pays . » Cette attitude donnée, j'en avais pris occasion pour le catéchiser sur un point que je considère comme tout à fait capital, et qui est l'objet principal du griffonnage que je vous adresse aujourd'hui.

Il existe au Mexique une institution détestable, héritage de la convoitise effrénée de la race conquérante et du génie moitié tigre moitié renard du pays qui a si longtemps cultivé la Sainte Inquisition sous prétexte de protéger Dieu et son Évangile.

Cette institution, nous l'appellerons le -P^ot^ûj^^, mot que je me permets de faire, car, — chose bien digne de remarque, — elle constitue une telle abomination qu'elle est restée innommée. Ceux qui l'ont créée, ceux qui l'ont développée, et ceux qui l'exploitent encore, à l'heure qu'il est, se sont tacitement et instinctivement accordés à ne pas

même lui donner, par un nom, une place dans la langue humaine.

En quoi consiste le péonage? — -c'est bien simple : Un homme pauvre (ce que Ton appelle en Europe un prolétaire) est employé par un maître. Celui-ci lui fait une avance de quelques piastres. Le prolétaire, dès lors, est tenu par corps, — le maître étant constitué gardien du corps, — de rembourser cette avance en travail à défaut d'argent. — C'est tout ; et aux yeux de beaucoup de gens une telle disposition appliquée aux basses -classes n'a pas l'air de grand'chose. «Eh bien, di- <t sent-ils, que le péon (notre débiteur est dès « lors, en effet, constitué péon) que le péon tra- « vaille ! Il aura bientôt racheté sa dette et recou- « vré sa liberté. Il n'y a pas grand mal, après « tout : ces Mexicains ^ont la paresse incarnée, <i et c'est la seule manière de les forcer à travail- « 1er. » ~ Voilà le jugement très général des esprits inattentifs, d'une part, et, de l'autre, des imbéciles sans cœur qui forment encore des masses formidables dans ce siècle de lumières. Examinons cependant un peu la question.

Ne voulant m'engager que sur ce que je sais pertinemment, ce que je dirai se rapportera spécialement aux provinces du Nord dont je connais

la population , et où j'ai vu le péonagQ à* l'œuvre. J*ai lieu de penser, mais seulement par des informations, que les choses se présentent à peu près sous les mêmes aspects dans les autres parties du pays.

Le Mexicain, je parle du pur Mexicain, de ce que Ton appelle le bas peuple, le paysan surtout, est une nature excellente. Vous êtes tout d*abord frappé, spécialement si vous le rencontrez sous son toit et dès qu il est rassuré sur vos intentions, de son hospitalité et d une politesse innée qui est un mélange exquis de simplicité et de déférence, joint à une dignité des plus remarquable. Au Mexique et dans les prairies du Texas, j'ai rarement manqué Toccasion d'entrer dans le pauvre jacal qui se trouvait sur mon chemin, et, après un premier moment pris pour répondre à cette question : *]E$ un enemigo? question toujours résolue négativement aussitôt entendu un salut d'une voix cordiale, j'ai toujours rencontré le même accueil hospitalier, bon et vraiment touchant.

Les Français, à coup sur du moins avant la gmerre, ayant un privilège spécial dans le cœur des Mexicains, on pouvait croire que, reconnaissant vite à quelle nationalité ils avaient affaire,

c'était à cette qualité de Français que s'adressait le bon accueil. Il n'en est rien ; c'est bien l'homme, — el cTiristiano, — qu'ils reçoivent ainsi. La preuve c'est que les Américains, même les Texiens, qui sont loin d'être aimés, et pour cause, de l'autre côté de la rivière, y sont traités delà même façon, dès qu'il est bien démontré aux pauvres gens qui les reçoivent, qu'ils se présentent en amis et sont hombres buenos. J'en ai connu plus d'un de ces Américains, qui, à la suite d'accidents, de blessures, ont eu la vie sauve, dès que leur bonne chance les eût conduits à quelque pauvre hutte perdue dans le chapparal, par les bons soins qu'on s'est empressé de leur prodiguer. Les Américains qui se sont trouvés en pareille passe ne tarissent pas en éloges sur les « good natural qua- « lities of those Mexicans » , surtout des fournies qui sont bienJes plus douces et les plus compatissantes créatures qu'il y ait au monde.

Le Mexicain qui a un jacal, une tortille ou un réal est toujours prêt à en offrir la moitié au cornpaâre, ou même au premier venu qui en a besoin. — Je parle toujours, bien entendu, du Mexicain pauvre , du vrai et pur Mexicain : ne confondons pas avec messieurs les Mexicains et mesdames les Mexicaines ; car, autant que je l'ai

pu observer et avec de belles exceptions sans doute, ces qualités, ces vertus sociales charmantes ne paraissent point du tout croître avec l'élévation de l'individu sur l'échelle des rangs et de la fortune, — au contraire.

L'Américain n'est pas avare, certes non ! Mais il est d'une âpreté au gain dont une connaissance pratique seule peut donner l'idée. Chez lui Xanri ^acra famés est une fringale chronique. Mais il dépense comme il gagne. A côté du Mexicain peuple, il ne serait pourtant qu'un avare. On dit ici que l'Américain dépense comme deux Allemands et le Mexicain comme quatre Américains. Le caretero^ qui vient de recevoir sa paie, prête ou donne au compadre qui a besoin ; avec le reste il entre dans une boutique , menant avec lui femme, enfants ou patrona^ pour n'en sortir que quand il n'y a littéralement plus rien, nada, dans sa ceinture. Ce détachement excessif du dollar, outrageusement exploité par la boutique, fait la fortune des marchand3 de toutes les patries qui s'établissent dans ces parages , et est une des causes qui retiennent le Mexicain dans la position inférieure où il tombe aisément et d'où il .ne sort guère. Ils aident ainsi les âpres représentants des races plus fortes, avec lesquels ils sont en contact.

non seulement à les tondre, mais à les écorcher vifs, et se font, par une belle disposition de leur nature , dont l'excès devient un défaut et un malheur, les complices des rapaces qui les dévorent.

Cette race possède non seulement une grande douceur, mais encore une parfaite facilité de caractère et une extrême docilité. Il ny a pas de peuple au monde plus facile à gouverner, et cette facilité, si précieuse dans Thypothèse d'une direction humaine et intelligente, n'a pas peu contribué, — l'hypothèse n'ayant pas encore été réalisée pour lui au plus loin que l'on remonte son histoire, — à ses misères passées et à ses déformations présentes.

Sous l'aspect de résignation triste que ses longues misères ont imprimé à sa face, il conserve, tant la nature primitive est vivace, une disposition décidée à la gaieté. Dès qu'ils sont réunis quel- ' ques uns, et que les circonstances éveillent leur instinct de sociabilité, la conversation s'anime et devient bientôt joyeuse et souvent spirituelle, sans jamais tourner à la grossièreté. Ce mot, venu là sous ma plume, va me fournir une remarque caractéristique : c'est que tandis que le peuple des campagnes, du centre et du nord de l'Europe sur-

tout, est généralement et, il semble, naturellement rude et plus ou moins ^rom^r, on ne trouve rien de pareil chez son homologue au Mexique. Le mot de groseria, du moins dans son application aux personnes, n'aurait pas eu de raison d'existence dans la langue du pays, s'il n'y eût été importé d'Europe. En Europe, nature inculte et nature grossière sont presque des synonymes ; les paysans mexicains, bien qu'incultes, sont si peu grossiers que, ne sût-on d'ailleurs qu'il n'en est absolumeiit rien, on croirait toujours en les abordant avoir affaire à des personnes cultivées et ayant appris les vraies honnes manières. La fameuse phrase de Eousseau : « Tout est bien « sortant des mains de l'Auteur des choses, tout « dégénère entre celles de l'homme », est une contre-vérité. Rien n'est bien (bien = bon pour l'homme, dans la langue de l'homme) dans la nature, et tout s'améliore par la culture de l'homme. La nature sauvage, les fruits sauvages, les animaux sauvages, à de très rares exceptions près, ne sont pour l'homme que des ennemis. Ge n'est qu'en domptant, cultivant, domestiquant, qu'il rend ion ce qui lui était, naturellement, ennemi ou de mal usage. C'est l'action de l'homme, sa culture, dans le sens le plus général, qui crée le

bien par l'emploi intelligent des forces primitives. Cette loi générale s'applique évidemment à sa propre espèce. Eh bien , à beaucoup d'égards, il paraîtrait que la race mexicaine fût une exception à cette loi ; elle semble un de ces rares fruits sauvages doués des qualités des fruits les plus raffinés, et, si Ton pouvait le dire, une race inculte très cultivée. Sa distinction naturelle est, en vérité, d'un genre très supérieur à ce que l'on appelle en Europe des manières distinguées.

Avec ces particularités il est évident que cette race est, comme nous disions très heureusement d'après Fourier, nous autres phalanstériens, titrée en mineur. Il ne faudrait pas croire pourtant que les qualités ^â^y^î^r^ lui fissent défaut. Sans doute ce n'est pas une race forte proprement dite. Le Mexicain n'est pas, comme l'Anglo-saxon, entreprenant et énergique par lui-même, per se, selfactif, comme il faudrait dire en empruntant à l'anglo-saxon lui-même ce ^^^ d'acier qui est bien la vraie caractéristique de sa race. Mais s'il n'est pas self-actif, l'individu mexicain s'anime et s'active aisément par la sociabilité. La sociabilité est chez lui condition d'excitation et de développement de la force latente. Bien que, comme pour la plupart des peuples méridionaux, le travail n'ait

pas dans Tétat ordinaire de grands charmes pour lui, ce peuple-ci est peut-être plus propre qu'aucun autre du monde au travail d'entraînement^ Groupez des Mexicains, fournissez-leur quelque occasion de se passionner, vous les verrez ardents à l'œuvre. Vous verrez éclater des forces vives là où vous ne soupçonniez que de l'inertie. Au reste quelque chose de remarquable c'est que, même dans sa manifestation paresseuse et à l'opposé de beaucoup d'autres méridionaux qui cherchent le repos isolé et sommeillent volontiers les trois quarts du jour dans un hamac en un coin obscur, le Mexicain, quand il ne travaille pas, trouve toujours moyen de causer avec quelqu'un et s'en va plasicar con los 'vecinos. Cette disposition est très caractéristique : s'il n'affronte pas volontiers et sans cause déterminante la fatigue du travail corporel, il faut du moins qu'il exerce son esprit et surtout ses facultés affectives et sociales. Ici, et par rapport à ceux avec qui je viens de le comparer, il y a pas moins que la différence de l'homme à l'huître.

Les Mexicains sont intelligents, non généralement de cette intelligence forte qui combine, creuse et crée ; mais ils ont l'intelligence ouverte, facile, souvent spirituelle et je dirai encore sociale. J'en-

tends par ce dernier mot qu elle est remarquable sur toutes les choses de la vie de relation. Assez souvent j'ai eu à faire fonction de juge de paix officieux dans leurs contestations. J'ai presque toujours été surpris de la facilité avec laquelle on les met d'accord, et surtout combien celui qui a tort le reconnaît aisément, dès qu'il lui est expliqué comment et pourquoi sa prétention n'est pas juste. L'idée de la justice, et c'est un fait capital, est souveraine sur eux, ils témoignent aisément de la déférence envers autrui ; mais on sent qu'ils éprouvent confiance et respect pour celui qu'ils ont reconnu îiombre justo. Chose singulière, leur reconnaissance paraît fugace. Cela tient-il à un fond de légèreté, comme chez l'enfant; ouàl'insou* ciance qu'ils pratiquent envers eux-mêmes et qui leur serait naturelle par suite envers autrui, ou encore à ce que aider le prochain leur paraît une chose si simple et si aisée qu'ils n'ont pas l'idée que notre langue exprime en faisant â! obliger le synonyme de rendre service? C'est quelqu'une de ces raisons, peut-être les trois ensemble.

On croit en Europe que les Mexicains ne sont pas d'étofifë à faire de bons soldats. Je ne sais ce que l'expérience peut vous avoir appris sur ceux des provinces aux échantillons desquelles vous

avez eu affaire, mais je sais très bien que ceux dont je parle spécialement donnent un complet démenti à cette opinion. Ils sont généralement braves, sobres par tempérament et par habitude, et aptes ^à être fidèles. Ces trois qualités, en y joignant ce que je disais tout à l'heure de leurs dispositions à la gaieté, à Tentraînement du groupe et aux conditions d'excitation passionnée, donnent certainement les éléments d'excellents soldats. Je sais que telle a été la conclusion des officiers américains un peu observateurs parmi ceux qui ont fait la guerre du Mexique. Les généraux Taylor et Scott, si je ne me trompe, ont eux-mêmes déclaré que, bien commandés, les Mexicains feraient de très bons soldats. Je tiens de l'ancien agent consulaire français ici, qui a eu pas mal d'expéditions aventureuses, comme sont souvent les transports dans les déserts des frontières de ce côtéci, qu'il a toujours eu lieu d'être parfaitement satisfait de la conduite de ses charretiers et de ses escortes en face des dangers et dans les attaques. C'est que ses hommes, quoique souvent nouveaux et engagés de la veille, avaient bien vite pris confiance en lui. Ils sentaient l'ancien soldat d'Afrique et un chef qui, à l'occasion, ne bouderait pas.

Depuis que le pauvre détrôné King Cottàn traîne son encombrante défroque sur cette frontière, il n'est question que de transporteurs, qui, faisant argent du coton qu'on leur a confié et s'appropriant ainsi une part de la royale dépouille, partent par une tangente quelconque. On cite des Américains, des Allemands, voire, hélas! des Français en pareilles escapades . Je n'ai pas encore entendu accuser un seul Mexicain. Ils ont longtemps cependant fait presque tous les transports, surtout avant l'arrivée de la masse des nègres amenée par les planteurs refoulés à l'Ouest. Antérieurement à la guerre ils opéraient la plus grande partie du roulage de la côte ici. Jamais les marchands n'ont eu à se plaindre d'eux. Mais, . comme en géométrie, souvent la réciproque n'était pas vraie. Ils se faisaient tuer au milieu de la prairie, pour défendre des marchandises qui ne leur appartenaient pas, contre d'honorables Américains qui, comme les gens de Goliad, par exemple, venaient causer avec eux de bonne amitié au bivouac et les attaquaient à Timproviste, — parce que, disaient ces messieurs, ce n'étaient que des Mexicains.

Il y a tel Mexicain, à qui l'on confiait six ou huit mille dollars en or àporter à la côte, qui à volonté

aurait pu se tromper de route, prendre TOuest pour le Sud et être en trois jours de Votro lado^. Jamais ! — Il se pouvait, il'est vrai, que le même homme à son retour vous empruntât trois piastres et oubliât indéfiniment de vous les rendre : et encore n empruntent-ils pas avec l'intention délibérée de ne pas rendre. — Ce n'est pas au premier venu sans doute que Ton confiait de tels messages, mais il est proverbial ici qu'un Mexicain, même capable de vous voler à domicile, n'abuse pas de ce qu'on lui a confié. Et notez que notre population mexicaine était pour bonne part composée de péons fugitifs, généralement voleurs de fait (j'ajoute , ^de droite tant qu'ils sont péons) et que, nonobstant . l'éducation prise à pareille école, le pauvre Mexicain n'a été souvent que le bouc émissaire des vols, bien autrement nombreux et variés, des Allemands, des Polonais, des joaffers américains, etc. Encore ne parlé-je que des vols auxquels on donne ici ce nom. Que serait-ce si je comptais le contingent du vol dans les affaires, petites ou grandes ! Mais les auteurs de ces vols ne sont plus des voleurs, ce sont des gaillards Smart'^, et la qualité, — c'est une qualité et très

1 De l'autre côté. {Note de Véditeur.)

2 Adroit, fin, subtil. ijd.)

prisée, — de la Smartness est en proportion de la coquinerie du tour et des dimensions du bénéfice. En somme, il faudrait, dans ces parages, multiplier le vol mexicain réel par un coefficient numérique de trois ou quatre mille, pour que les pauvres diables commençassent à entrer en équation avec la somme des vols dont ils sont les victimes eux-mêmes. On le démontrerait par chiffres. Quoi qu'%nen puisse dire, je maintiens ma thèse a que le Mexicain est apte k être fidèle » , et je ne doute pas davantage qu'une armée mexicaine, convenablement disciplinée, bien intelligemment et bravement commandée, un peu habillée, un peu chaussée et un peu nourrie, ne pût devenir une armée excellente.

Mais en voilà déjà trop long sur ce sujet. Je croyais vous esquisser en vingt lignes la nature du Mexicain pour examiner ensuite ce que Ion en a fait , et voilà que le courant de la plume m'a entraîné à une quasi monographie, et pas concise encore, de son caractère. Mon but était de parler du péonage ; revenons-y.

L'homme qui doit quelques piastres à un maître est donc constitué Péon ^ par la déclaration du

* Péon, mot espagnol, signifiant dans l'origine piéton,

créancier et l'arrêt sommaire de quelque juge de Tendroit. Corps et âme, le péon appartient dès lors à l'autre. Seulement, une fois par an, s'il n'est pas trop satisfait de son maître, il a quelques jours de liberté pour aller tâcher de s'en procurer un autre qui se charge de lui et de sa dette. Remarquons cette disposition, dont nous verrons bientôt les conséquences. Bien que je lise tout ce que je peux rencontrer sur le Mexique^^ge n'ai pu trouver aucun document sur la formation, sans doute successive, in droit spécial (s'il est permis de profaner en l'employant ici le mot que je souligne) qui y règle l'état des masses vouées à l'œuvre manuelle — ou servile^ comme dit encore, dans ses commandements, l'Église catholique. Admettons donc charitablement à cette disposition une origine charitable, résultat de quelque pression de la cour d'Espagne en faveur des pauvres Indiens échappés aux massacres de la conquête et à l'exploitation, bien autrement meurtrière et dévastatrice, qu'en firent les glorieux conquistadores et leurs pieux successeurs.

Eh bien , une telle origine serait une preuve de plus qu'en fait d'institutions sociales on ne

homme qui va à pied, et employé depuis dans le sens de manœuvre, journalier. (Note de V éditeur,)

perfectionne, on zi améliore pas plus celles dont le principe est mauvais, en prétendant les adoucir et leà corriger, qu'en économie naturelle on n'améliore le tigre, on ne perfectionne le serpent à sonnettes. Si l'on ne sait pas transformer radicalement il faut détruire. Cet adoucissement n'a été, en effet, qu'une dérision pour le pauvre péon et un bouclier pour l'institution elle-même, une arme hyppcritement protectrice et défensive pour les exploiteurs. '

D'abord, cette faculté, ouverte une fois l'an, de chercher à changer de maître, n'est généralement que nominale; les péons, coffrés dans les haciendas, n'ont pas les moyens d'en exiger l'usage, et les distances souvent très considérables, qui séparent celles-ci, rendraient cet usage lui-même illusoire. En second lieu, les maîtres n'aiment pas à se cha-rger des mauvais caractères qui se montreraient ainsi trop peu satisfaits de leur état ou au moins trop peu résignés à leur sort qui est le même partout. Le péon, de son côté, sait bien que s'il va mendier un autre maître, celui sous la main duquel il a dix chances pour une de rentrer quelques jours après, ne l'en traitera que plus durement. Cette faculté est donc, en pratique, illusoire pour le péon.

Quant à rinstitution, elle la sert merveilleusement.

« On prétend que ces gens-là sont des esclaves, » disent les avocats de la cause , « cela n a pas le « sens commun. Ce sont des hommes libres, tem- « porairement soumis, il est vrai, à un travail « compensateur des avances qui leur ont été « faites et qu'ils ont volontairement acceptées. « Mais ils sont si peu la propriété de la personne « à laquelle ils doivent, que s'ils en trouvent une « autre qui rembourse leur dette, ils peuvent « quitter la première et travailler pour la se- « conde. Cette faculté de changer de maître, « jointe à la liberté qu'ils ont annuellement de « l'exiger, est, du reste, une excellente garantie a de bon traitement, ceux qui les emploient ayant « ainsi un intérêt direct à les conserver. » L'argument, vous le voyez, couvre très bien, comme disent d'une bonne couleur les peintres en bâti^ ment. Eaisons de roués ou de niais qui parlent comme si la faculté était sérieuse et comme si la garantie tirée de la prétendue concurrence des maîtres n'était pas dérisoire , quand il s'agit d'une denrée aussi abondante et aussi avilie qu'on a su rendre celle-là sur le marché de la main-d'œuvre au Mexique. L'intention probable

de soulagement, ramélioration n'a servi quà blanchir le sépulcre.

Si ma description du caractère mexicain a été trop longue, elle va du moins nous servir à nous bien rendre compte du péonage dans la pratique. Ce caractère qui, par l'imprévoyance et la facilité, assimile en quelque sorte le Mexicain à l'enfant, le rend très apte à se laisser engager. A défaut des nécessités de la vie pour lui ou les siens, un ruban à offrir à une patronne suffirait pour lui faire contracter une dette de quelques piastres : il accepte et demande comme il prête ou comme il donne. Mes souris, quand je viens de prendre quelques unes des leurs au piège, sont bien autrement méfiantes et difficiles à faire entrer à la souricière que le Mexicain au péonage. Il ne doute pas, en contractant une petite dette, que quelques jours de travail et de sobriété mexicaine — ceci c'est beaucoup dire, — ne l'aient bientôt acquitté. L'expérience universelle de sa race n'est pas plus pour lui, que chez nous celle des pères pour leurs fils. — Le voilà pris !

La grande masse des péons d'ailleurs naît péone. Quoi donc! dirait un Européen, et comment cela, puisque l'esclavage a été supprimé au Mexique? La mort, du moins, éteint la dette per-

sonnelle et le péonage qui en était la conséquence.

— Oui, c'est bien ce que dira TEuropéen, né dans l'atmosphère dun droit social déjà nettoyé de beaucoup de la poussière des temps barbares, et auquel cet énoncé faitl'effet d'une énigme inintelligible, d'une absurdité. — Absurdité? pas du tout. Monstruosité très ingénieuse, très odieuse, infâme, à la bonne heure ! Si le péon meurt sans avoir acquitté sa dette (nous verrons que tous l'ont acquittée et cent fois), sa postérité reste engagée au créancier. La famille répond pour le mort ; elle le remplace et continue son état. Voilà le mystère.

— Mais ! c'est abominable ! — Sans doute ; mais cela procède de l'Espagne, des conquistadores et de la Sainte Inquisition. C'est pressurant, astucieux, prévoyant et féroce. C'est une double combinaison rare de chimie sociale, un hispano-catholicate-argyro-conquistique, s'il est permis de former un hybride barbare pour une institution hybride et barbare elle-même.

Sommes -nous au bout de l'infamie? Oh que nenni ! nous n'avons guère vu que les principes de l'institution ; il faut la voir à l'œuvre.

Il résulte du caractère du Mexicain qu'une fois péon il l'est pour la vie. Né en péonage c'est encore mieux assuré. Un péon manifesterait-il un

désir un peu suivi de se libérer en balançant, à force de privations, son débit par son crédit? il ne manque pas de moyens de le retenir. Ceux qui annoncent de telles dispositions montrent une supériorité sur la masse de leurs consorts ; ce sont des sujets à conserver. — Le moyen , vulgaire mais infaillible, c'est de les allumer. Pour cela faire on étale, au tendajo de la Tiacienda où ils sont enfermés, quelques objets propres à les séduire et surtout à irriter la convoitise des femmes et des enfants auxquels les hommes ne savent jamais résister, des souliers, des rubans, des ceintures, quelques chiffons aux couleurs dont elles raffolent. On les convoque à la contemplation de ces richesses. Si la tentation ne réussit pas du premier coup, après leur avoir dit que tout cela est à leur disposition et qu'ils n'ont qu'à choisir, on replie. A huit ou quinze jours de là, nouvelle exhibition. La convoitise a fait son chemin dans les cerveaux, les femmes, les patronnes, les enfants ont demandé, supplié, caressé ; la mine est chargée et amorcée ; la réouverture de Y exposition y met le feu, et le crédit du pauvre péon tombe phis bas qu'il n'était encore descendu. La réaction ne tarde pas à se faire ; les objets ne sont pas encore usés ou fanés que le pauvre péon , décou-

ragé, se résigne tristement au sort commun, dont il n'a plus l'espoir de s'affranchir.

Mais l'emploi de ces moyens est un luxe généralement inutile : En effet, le salaire alloué au péon est une dérision; quatre ou cinq piastres par mois, vous savez ce que cela vaut au Mexique ! J'en ai vu qui, avec ce salaire, devaient non seulement se sustenter eux-mêmes, mais en outre une femme et huit ou dix enfants. Cependant nous n'aurions encore ici qu'une dérision à la première puissance. Il s'agit de l'élever d'abord au carré. Comment faire? — C'est bien facile. Le péon, prisonnier pour dettes, livré à son créancier, ne reçoit pas ses salaires; on se contente de les inscrire à son avoir. Il n'a donc pas la faculté d'acheter, et doit passer par les mains de son maître pour se procurer son maïs et les choses indispensables. Celui-ci les lui livre donc, mais au prix qu'il est libre d'y mettre. La dérision de première puissance, insuffisance du salaire, se trouve donc ainsi multipliée par cette seconde dérision, la fixation arbitraire du prix de la dépense; nous avons le carré. Et comme si cela ne suffisait pas, comme si ces égorgeurs craignaient que le pauvre péon pût encore trouver, extérieurement, quelque crédit à un titre quel-

conque, il est interdit aux gens du dehor» d'apporter des fournitures à la hacienda, d'y yenir brocanter avec les péons. Cela aurait d'ailleurs l'inconvénient d'offrir des termes de comparaison aux prix intérieurs et l'air de mettre de grands propriétaires en concurrence avec de misérables colporteurs , fi donc ! — quelle inconvenance !

Ainsi donc et en fait, un jeune homme tombé sous la dent d'un propriétaire pour quelques piastres, à 18 ans, ou né sur ses domaines, aura travaillé jusqu'à 60 ans et plus pour celui-là, tous les jours de sa vie et du matin au soir, se nourrissant de quelques misérables tortilles, vêtu d'une loque de peau ou de coton, et mourra débiteur du seigneur, son maître, et encore pour telle somme qu'il aura plu à celui-ci de faire écrire sur son livre ! Voilà le péonage à l'œuvre.

La première fois que je rencontrai une chiourme de péons, — je n'avais encore vu que le péon de maison, le domestique — , c'était dans une mnoteria où l'on fabriquait du mescal^ L'établissement consistait en quelques affreux hangars où le pulque fermentait dans des peaux de bœuf soutenues par quatre bâtons reKés en carré. Un alam-

1 Boisson fermentée faite du suc tiré par incision du magay. {Note de Véditeur.)

bic antédiluvien, enterré sous l'ordure, distillait dans un coin. Tout au travers on pataugeait dans une boue de pulque et de détritus de magays pourris. En face, une masse iepencas mélangées et recouvertes de terre, cuisaient lentement à peu près comme une charbonnière. Enfin, un informe manège, bossu, boiteux, déhanché, servait à extraire la moitié tout au plus du jus des pencas cuites, de laquelle moitié une moitié au plus parvenait plus tard à l'alambic, — les trois autres quarts servent à maintenir la boue de l'établissement à l'état pâteux. Voilà, pour le remarquer en passant, le degré de perfectionnement auquel, en ce siècle dix-neuvième, le péonage a amené l'industrie mexicaine.

Autour de ces mêmes hangars et émergeant de ces mêmes . pourritures j'aperçus plusieurs bauges recouvertes , à quatre ou cinq pieds au dessus du sol, de quelque fagotaille. C'étaient les domiciles de la population ouvrière de l'établissement. En avançant et regardant de plus près, et cette fois au dessous de la couche d'ordure, je vis des trous, des' espèces d'entrées de souterrains, plus ou moins recouvertes par quelques brassées de branches mortes. Je m'attendais à y entendre grouiller des cochons mexicains, — des chiens

européens n'en auraient pas voulu. Ce qui y grouillait, c'étaient les femmes et les enfants des péons. C'étaient encore des domiciles, civils et politiques par-dessus le marché, les péons étaut hommes liires de par la loi mexicaine et ayant, je crois, le droit de vote, comme membres du souverain.

Le lendemain, c'était un dimanche, nous avions campé près de la hacienda du palo ilanco. A peine étions-nous d.ebout et mettant au feu le café du déjeuner, que je vis sur des échafaudages de la hacienda une nouvelle chiourme de péons demi nus, portant des pierres, de la boue en guise de mortier et exhaussant un bâtiment commencé. — Tiens ! fis-je à l'un des guides , je croyais que c'était aujourd'hui dimanche? — Si segnor, asi esta. — Alors , comment se fait-il que les péons soient à l'ouvrage? — Les péons, segnor? on fait travailler les péons le dimanche comme les autres jours; il n'y a pas de dimanche pour les péons. Voilà l'humanité de cette magnanime canaille, la religion de cette catholique crapule!... ma foi tant pis, il faut bien les mots propres à désigner ces espèces.

Coupé du monde extérieur, en prison à vie, exploité, tondu, écorchéau jour lajournée, n'ayant

pas même les récréations de sa religion (car je ne peux caractériser que par un mot tiré des distractions de l'enfance, la religion que l'Espagne et son clergé ont donnée au Mexique , entendant encore prendre la chose de son meilleur côté), jamais de repos, abruti, méprisé, traité comme un chien galeux, libre constitutionnellement et galérien à perpétuité ! avec la certitude de laisser, après sa lùort, sa famille le boulet au pied dans la même galère! voilà le sort du citoyen mexicain, une fois saisi par le péonage. Et quand la pensée trempe dans de telles ordures sociales, quand on songe qu elles couvrent encore, dans la dernière moitié du dix-neuvième siècle, l'étendue d'un grand et beau pays, on ne parlerait qu en termes châtiés et convenables de cet affreux virus qui syphilise constitutionnellement, dans toute cette étendue de la carte du monde, un bon, un excellent peuple, par la volonté d'une aristocratie cupide et stupide ! On serait tenu de n'en parler qu'en termes froids et compassés ! Je n'écris pas ici un mémoire officiel à Votre Excellence, je cause et laisse ma plume décharger le dégoût que me donne cette abomination. Il faut cracher le péonage à la face de ceux qui l'exploitent ou le tolèrent.

L e&olavage et le péonage sont séparés par le RiO'Grande. Je les connais pour les avoir vus, chacun de son côté et sur son terrain. Comparé au péonage , l'esclavage est une institution humaine, une fleur odorante, une bénédiction.

L'esclavage n'a sans doute ni pour effet ni pour but de développer chez le nègre la dignité humaine. Mais si, comme esclave et comme noir, celui-ci est tenu pour l'inférieur du blanc, le maître, dans la pratique commune de la vie du moins, ne se tient pas en manifestation permanente de mépris envers son esclave. Le plus souvent Ja domination revêt ici une expression d'habituelle bienveillance, de protection, et contient toujours, même au cas le plus défavorable, une sollicitude pour l'esclave qui garantit à celai-ci le minimum de bien-être nécessaire à la conservation de sa force et de sa santé, deux co-efficients obligés de sa "caleur. Le plus grossier slaveholder traite au moins son nègre comme un cheval de prix, et le ton des rapports ordinaires de maître à esclave est généralement patriarcal.

Rien d'approchant pour le péon. La première fois que j'eus occasion de m'étonner du ton de mépris explicite avec lequel je le voyais traiter, sans que ce ton fût provoqué par un motif spécial, je

demandai la cause de cette dureté envers des gens qui paraissaient bons ou au moins parfaitement soumis; on me répondit : « Ces gens-là! vous ne « les connaissez pas. Si vous les traitiez bien, ils « vous assassineraient. » — Celui qui me répondait cela n'allait pas plus loin. Il acceptait les données et en trouvait la conclusion parfaitement légitime. Il ne se doutait guères qu'il frappait ainsi, d'une condamnation légitime une institution infâme. Ce phénomène monstrueux (l'être humain assassinant un autre être humain si celuici le traite bien) lui paraissait prouver la perversité de rindividu et non la perverse action de l'institution. Ai uno disce omnes ou quasi omnes.

En résumé, il est acquis qu'en masse, l'Africain a subi, dans et par l'esclavage, un premier degré de dégrossissement, un commencement d'éducation ascendante ; au moins telle est la prétention des slaveholders. Nous venons de voir ce que, au dire de ses exploitants, le péonage fait de la bonne nature de la race mexicaine. Habemus confitentes reos.

J'ai dit un mot de l'industrie mexicaine, et je veux la caractériser par une simple observation. J'ai vu dans les États de Nue vo -Léon et de

Cohahuila — qui passent pour des modèles au Mexique — les mouvements de terre s'effectuer invariablement de cette façon : des péons grattent la terre avec de mauvaises pioches , des barres de fer, n'importe quoi ; d'autres, avec les mains ou n'importe quoi encore, jettent la valeur de quelques pelletées de tierra suelta snr un vieux sac A^pita étendu sur le sol, après quoi les mêmes ou d'autres prenant à deux mains, l'un la tête l'autre la queue du morceau de toile, se mettent en marche pour porter leur déblai au lieu du remblai. J'ai vu, dans la capitale du Nuevo-Leon, la riche Monterey, les travaux publics s'effectuer de cette façon. Pour être juste, je dois dire, cependant, qu'en quelques occasions, une espèce de brancard, une sorte de civière grossière remplaçait avec avantage la loque de vieille toile. Mais de camion, de brouette, de quelque véhicule un peu civilisé ou raisonnable, je n'en ai vu nulle part, — si ce n'est dans une exploitation métallurgique dirigée par un Français, ancien élève de l'école de Châlons, appartenant à de riches Espagnols qui, par parenthèse, ne 'ceulent "pas du travail péon dans leur établissement. L'industrie proprement mexicaine est donc ici bien hors de cause. Je ne doute pas, au reste, que dans de grandes exploitations

métallurgiques de Tintérieur, dirigées par desélèves de Técole des mines de Mexico, on ne trouve des exceptions, à la règle générale : mais ces exceptions ne servent qu'à mieux confirmer la règle.

Maintenant, doù cela vient-il? Quelle est la cause, la cause fondamentale de ce phénomène étrange, d'un état industriel aussi barbare à l'époque où nous vivons? — le péonage.

La concurrence que se font, sur un marché de l'étendue et de la richesse de la France, par exemple, les fabricants d'un produit donné, parait, et au delà, suffisante pour imprimer à la production nationale tous les stimulants dont elle est susceptible, indépendamment d'une concurrence extérieure. Cependant, il est passé à l'état de fait démontré et jugé, en éqpnomie politique, qu'une industrie protégée par la prohibition ou par de^ droits trop élevés y reste plus ou moins routinière. Si l'on veut qu'elle prenne essor et se monte au degré de perfection qu'elle peut atteindre, dans l'état de la science et des procédés techniques contemporains, il faut la découvrir peu à peu, et la livrer progressivement aux attaques de la concurrence étrangère.

S'il en est ainsi sur les champs industriels des

grandes nations, il devient clair comme le jour que dans un pays comme le Mexique, l'industrie ne peut, généralement, que croupir en stagnation honteuse et fétide, tant que l'entrepreneur y a sous la main le travail avili dont il dispose par le péonage. Ce travail, en effet, ne hii coûte à peu près rien, à vrai dire. Les considérations d'humanité, que le péonage annihile totalement chez le maître, étant absentes, il ne reste plus à celui qui exploite le travail péon que la routine et l'intérêt immédiat et grossier. — La routine, ce sont les procédés industriels qui se transmettent, au Mexique , sans modification depuis Cortez , en d'autres termes, les procédés dont étaient capables des flibustiers du seizième siècle. Espagnols faméliques , rivalisant à dévorer le pays qu'ils avaient conquis, aussi pressés qu'inassouvissables, et se partageant les populations indigènes à exploiter, non comme un bétail de prix, mais comme un bétail avili par son extrême abondance. — L'intérêt grossier et immédiat, c'est de se dispenser de toute amélioration qui demanderait la peine de la raisonner, de la trouver ou de s'en enquérir, et, en tout cas, des frais. Sans doute, deux hommes armés d'une pioche, d'une pelle américaine et d'une bonne brouette^ feraient aisé-

ment plus de besogne que dix péons avec leurs mains et leurs lambeaux de sacs. Mais la besogne s'est toujours faite ainsi ; les bons outils coûteraient de bonnes piastres ; les péons n'en prendraient pas soin ; les instruments se perdraient, s'useraient, se casseraient et on ne saurait pas les réparer, etc., etc. Des vieux sacs, cela traîne partout et n'a pas de valeur ; des péons, c'est la même chose : si les sacs s'usent et crèvent, il sera facile de les remplacer, et si les péons s'usent et crèvent, c'est encore la même chose.

Et pourtant j'ai vu, tout à côté de ces faits, une fabrique de Monta qui pouvait rivaliser avec nos meilleurs établissements analogues, preuve qu'on peut faire quelque chose avec le prolétaire mexicain. Cette exception, il est vrai, avait été fondée, outillée, et était dirigée par des Américains du Nord. A deux lieues de là, il y avait ua imoulin mexicain très bien monté pour travailler , en grand. Ces deux exceptions n'empêchent p9iâ;de voir, à mi-chemin entre elles, une corvée dé quinze ai îvingt hommes, occupés à des réparatioQs de ;roulie .avec leurs sacs, leurs mains et des bâtons emmancliBiîit des chicots .de fer qu'on pouvait supposer, avoir «été, dans leur temps, des pioch^s -^ ou qiielqu^î chose d'approchant. Ainsi les

points lumineux n'éclairent pas l'obscurité- générale , ils ne font qu'en rendre les ténèbres palpables.

Je crois avoir démontré ma thèse, et prouvé que l'état barbare de l'industrie au Mexique, la stérilité, la pauvreté et les misères traditionnelles de ce pays, plein de tant de richesses naturelles, découlent, comme de source principale, de l'avilissement vénal du travail et de l'avilissement social du travailleur. J'aurais d'autres preuves à en administrer, si ma lettre ne menaçait déjà de tourner au volume. Résumons.

Le péon est un assassin intentionnel, et le devient, de fait, à ce que disent ses exploitants, si on le traite trop bien. — Le fait est qu'il n'est pas sans exemple, lorsqu'il la trouve belle, qu'il égorge ceux qui le commandent, fasse main Basse sur ce qu'il peut saisir, et s'enfuie de Yotro lados^yec les chevaux « de l'établissement qui le nourrissait » ;

— l'ingrat!

Les péons sont tous voleurs. — Accordé.

Paresseux ! . . . comme des segnores mexicains.

— Personne ne le conteste.

Les plus détestables ouvriers du monde, n'ayant aucune volonté de bien faire, au contraire. — On ne saurait en disconvenir.

Sans énergie musculaire d'ailleurs, et, au moral, réceptacles de tous les vices. — Des gens si bien nourris et à si bonne école de vertu ! C'est étonnant, sans doute, mais le fait est avéré.

Voilà les faits de la cause. Articulés par les propriétaires des péons , ces faits constituent la criminalité chronique, endémique, la nature diabolique du péon ; c'est leur acte d'accusation contre les péons, à cette fin de se donner un verdict de justification à eux-mêmes pour eux-mêmes. Ils en concluent, en effet, la nécessité — et conséquemment la légitimité, — 1° de conserver le péonage comme seul moyen de contraindre au travail le prolétaire mexicain; 2"* d'avoir recours, pour le tenir dans le péonage et l'y gouverner, à l'usage combiné du collier de force, du mors mexicain et du *boulet de galérien, — le péon combinant lui-même, dans son être étrange, d'après la définition agréable à ces messieurs, la nature impersonnelle de la bête brute et la volonté vicieuse et criminelle d'une créature responsable.

Telles sont les conclusions de la partie intéressée, — un magma d'égoïsme féroce, de routine stupide et d'une ignorance... de grand propriétaire mexicain.

Les conclusions du bon sens un peu éclairé, du simple sens commun, civilisé et courant de ce siècle, sont :

L'institution du péonage est la cause génératrice de la perversité du péon et de ses vices;

Si l'abomination doit être ici imputée, la culpabilité tombe tout entière sur ceux qui l'exploitent à leur profit. Le vol du péon ne serait d'ailleurs qu'une restitution infinitésimale , et ses assassinats, de bien maigres représailles. — Bref, le péonage fait le péon, et les crimes de celui-ci sont le crime des fauteurs et exploitants de l'institution.

En tant que procédé économique et comme moteur du travail national, le "péonage est une machine barbare, consommant quatre-vingt-dix pour cent de la force motrice en résistances passives, en détériorations physiques et morales de l'ouvrier, réduisant enfin Y effet utile à son minimum et portant à son maximum la somme des effets nuisibles.

Mais jusqu'ici nous n'avons examiné le péonage qu'en lui-même, dans ses résultats directs et de première intention. Si nous voulons étudier extérieurement ses effets politiques et sociaux , le

champ s'étend prodigieusement, — et ma lettre en s'y engageant [deviendrait, ce que j'ai déjà craint, un volume. Je vais donc, comme sans doute j'aurais dû faire dès le commencement, tâcher de procéder par simples énoncés; voici mes propositions :

Le péonage n'est qu'une autre forme de l'esclavage, où le Conquistador avait primitivement réduit l'Indien.

En prenant peu à peu cette forme, l'esclavage a cessé de s'appliquer exclusivement à une race, l'Indien, pour englober une classe, le prolétaire ou travailleur pauvre, mexicain. Le péonage saisit ainsi aujourd'hui les descendants pauvres du Conquistador lui-même.

Cette transformation n'en a fait qu'un échange hypocrite et pourri — bien pire que l'échange franc.

Inaction démoralisante, émusculante et corruptrice du péonage ne vicie pas seulement les individus auxquels il attache son joug, mais bien toute la classe qui en est passible.

Les masses sont, au Mexique, en péonage effectif ^\ en péonage 2?ir^i^eZ. Le premier système communique au second son état moral comme un conducteur électrisé donne son état électrique

au corps du même genre qui le touche (communication jpar contact). L'endémisme du vol, de l'inertie, de la passivité chez les masses, le lépérisme, etc., sont en très grande proportion, au Mexique, les conséquences nécessaires de Texistence juridique et pratique dupéonage.

Le péonage vicie, émuscule et corrompt égale^ ment la minorité qui l'exploite. L'ignorance vaniteuse, l'orgueil vantard, la nullité palabrante, la vanité sesquipédalienne, le mépris de l'humanité, Yinsubordinabilité à la loi, que donne l'exercice habituel d'un despotisme illimité, sans contrôle et cruel, tous les vices moraux, civils et politiques enfin qui décorent, au Mexique, les classes placées en dehors et au dessus de la matière péonable sont, en majeure partie, le contre effet du péonage dans le corps social (développement par inJtuencCy séparation des deux électricités opposées et polarisation des vices contraires).

Sur ces classes on peut établir à priori les déductions suivantes :

La propriété territoriale, à ses divers degrés, vivant directement de péonage, doit fournir abondamment des sujets détestables. ^

Le corps judiciaire appliquant journellement à l'homme pauvre une loi qui, au lieu de donner

force au droite donne force au tort et pratique ainsi, sous le nom même de la justice, Yironie de la justice^ doit être le plus vénal et le plus corrompu du monde.

Le clergé catholique, complice, au Mexique, de l'abomination, l'exploitant âprement pour son compte et faisant servir Dieu à la consécration de cette infamie, a dû tomber dans la plus abjecte pourriture. .

L'armée mexicaine, composée de chefs qui méprisent la matière dont se fait le soldat, et de soldats qui ne peuvent avoir que de l'aversion pour la classe d'où sortent leurs chefs, doit, toutes choses égales d'ailleurs, être aussi mauvaise que possible.

Tandis que l'aristocratie européenne, qui s'est formée dans les guerres de la barbarie et de la féodalité, où ses fondateurs ont longtemps payé de leur intelligence et de leur courage, recherchant encore plus le commandement que l'argent et pratiquant au moins l'honneur militaire, pouvait être nohle, l'aristocratie, formée au Mexique, — une fois l'instant de la conquête passé, et quelle conquête ! — par une longue exploitation, avide, rapace, avare et féroce, de troupeaux de pauvres doux Indiens, ne pouvait être qu'une aristocratie vile et ignoble.

La classe des marchands, dont le but est d'amasser de l'argent en payant les choses au dessous de leur valeur et les vendant au dessus, et dont la profession dispose moins que toute autre aux sentiments élevés et honorables dans nos sociétés civilisées, doit être une des plus honorables au Mexique comme ayant, moins que les autres, à y exploiter le péonage et étant en contact moins direct avec Tinstitution.

C'est dans les artistes (s'il y en a), les savants et une partie des médecins que l'on doit rencontrer, en dehors des rangs purement populaires, le plus d'hommes honorables et réellement humains.

Je connais àposterioH la rectitude d'une partie seulement de ces énoncés, n'ayant vu qu'un morceau du Mexique et trop rapidement pour être en état de dresser un ensemble étudié d'observations sur ce pays. Mais je serais singulièrement étonné si ces déductions théoriques que je tire du péonage n'étaient pas conformes aux faits de la vie pratique. La physiologie et la pathologie sociales ont leurs lois aussi certaines que leurs analogues dans le corps humain.

Dans le peuple, les paysans des pueblos^ les

artisans, tous ceux que réloignement des haciendas ou telles autres circonstances auront tenu le plus à l'écart et à l'abri du péonage agricole, industriel ou domestique, seront aussi les individus les meilleurs.

Je comparais tout à l'heure l'esclavage du noir au péonage ; si l'on dressait un parallèle régulier, il serait tout à l'avantage de l'esclavage.

Les trois traits sociaux et juridiques qui donneraient la clef de ce parallèle sont ceux-ci :

a^) L'esclavage s'applique à une race exotique, importée, tranchément différente et inférieure.

5^) Le péonage est un esclavage imposé à des indigènes, à des citoyenS par leurs concitoyens de même sang et de même race.

a^) L'esclavage est un fait social franc, tranché, avoué, qui a son code régulier où tout découle logiquement d'un seul principe — qui se discute devant l'opinion de l'humanité et peut faire illusion à la conscience de ceux qui le soutiennent.

J^) Le péonage est un fait social bâtard, hypocrite, honteux, qui se cache dans l'ombre, qui n'ose pas même se désigner par un nom et dont

l'existence juridique, au lieu de découler logiquement d'un principe donné — bon ou mauvais, ce n'est pas la question pour le moment, — n'est qu'un lâche déni du droit public, un holocauste pervers de ce droit à l'avarice du riche, une fustigation perpétuelle de la justice par la justice, une ironie juridique du droit en permanence au sein de la société et de sa conscience.

a^) L'esclave noir est, juridiquement dans l'État, la propriété du maître blanc ; comme personne, celui-ci peut s'y attacher ; comme chose, il est intéressé à en conserver la valeur : d'.où, très généralement, des habitudes de protection et des relations de domination réglée, adoucie et patriarcale.

b^) Le péon n'est pas la propriété de son maître, mais celui-ci en est le créancier constitué geôlier avec carte blanche d'exploitation, et la faculté ouverte au péon d'essayer annuellement de changer de maître ; — ensemble qui réalise la combinaison la plus propre à engendrer des rapports véritablement inférieurs entre les parties.

On conçoit, dans un État contenant l'esclavage, le développement du droit, le règne de la loi, l'existence de vertus civiles et civiques, le patriotisme, l'honneur, des grands hommes, en un mot.

un peuple, — quoique l'esclavage s'il ne se transforme ou ne disparaît, doive toujours finir par corrompre la société. Eien de semblable n'est compatible avec le péonage.

Les conclusions générales découlant de ce qui précède sont, à mon sens, que tant que le péonage ne sera pas radicalement détruit (on ne saurait pas le transformer et il n'est plus temps) au Mexique, on n'y verra, sauf exceptions plus ou moins rares, que :

Une agriculture chétive et misérable ;

Une industrie barbare ;

Un état domestique profondément vicieux et vicié ;

Le vol florissant, florissant partout, sur les grands chemins, dans les rues, dans les villes et dans les villages, dans les maisons (généralement ornées, et pour cause, de grilles et de barres de fer à toutes les ouvertures comme des prisons — qu'elles sont), ûons&s,nt partout, je le répète;

L'assassinat à l'occasion ;

La prostitution illimitée ;

Un corps judiciaire vénal ;

Un clergé dissolu, rapace, simoniaque, pourri et toujours prêt à comploter contre tout gouvernement qui ne se mettra pas à l'ordre de toutes

ses fantaisies et au service de toutes ses dépravations ;

Pas de soldats; des rassemblements épars de troupeaux plus ou moins militaires, forcément séparés, d'ailleurs, ici, par des espaces énormes, sans esprit de corps et sans unité, puisqu'ils sont sans honneur, toujours prêts à suivre des pronunciamentos quelconques, à reformer la horde et se transformer en bandits ;

Des chefs toujours prêts à en faire — des pronunciamentos, et des plus absurdes, — et à se transformer eux-mêmes en chefs de bandes;

Partant pas d'armée ;

Des fonctionnaires concussionnaires et tournant à tout vent ;

Des politiciens — comme on dit très heureusement ici pour caractériser un véritable ûrade — intrigants, ambitieux, orgueilleux, toujours disposés à comploter et, la plupart, à passer d'un bord à l'autre avec autant de facilité qu'on boit un verre d'eau quand on a soif, ou que les officiers de l'armée française actuelle ingurgitent, dit-on, l'absinthe;

Enfin la lâcheté, la trahison, la cupidité et souvent la cruauté partout ; — l'honnêteté nulle part ; partant des populations de geôliers, de prison-

ûiers et de corrompus ; un petit nombre de grands mauvais riches et des légions de misérables et de leperos.

Si Ton veut une armée, un gouvernement et un peuple au Mexique, il faut y supprimer le

PÉONAGE.

Voilà ma conclusion. Si elle n'est pas vraie, je consens, comme nous disions au collège, à l'aller dire à Rome.

Si l'empereur Maximilien veut rester au Mexique, ilfautç^'û y supprime le péonage. C'est la condition sine quâ non.

Notez bien que je ne dis pas qu'avec cette condition il y restera ; mais je dis que c'est une condition obligatoire pour avoir chance d'y rester et que si, ayant fait cela, il se voit contraint d'en sortir, il en sortira du moins avec honneur et se sera taillé un grand nom dans l'histoire.

Sur cette conclusion je dois me hâter de clore ma lettre si je veux profiter de l'occasion qui se présente de vous la faire parvenir. L'année dernière, à pareille époque, ma communication eût pu s'arrêter ici. Vous eussiez facilement compris que le crime, et, ce qui en politique est, dit-on, plus qu'un crime, la faute, la faute capitale du parti libéral, est d'avoir, après des lois de réforme

excellentes d'ailleurs, — laissé subsister le péonage au Mexique. Cette faute était une singulière bonne fortune pour l'Intervention; elle lui offrait, à la réparer, une justification dans l'histoire, — justification dont, à mon sens, elle aura un grand besoin, — de la même manière que la destruction de la religion sanglante des Astecs a presque servi de justification historique aux infamies de la première Intervention, celle de Cortez. Je me reproche beaucoup de n'avoir pas attiré, en vous le dénonçant l'an dernier, votre attention sur ce point. Peut-être alors vous eût-il été facile de faire rendre une décision; il n'y fallait qu'une ligne de l'autorité, déclarant que toute atteinte à la liberté individuelle, pour une classe de dettes et frappant une classe de personnes, étant contraire au principe de l'égalité des citoyens devant la loi, serait dorénavant tenue pour une violation de la loi et punissable comme telle. Aujourd'hui la chose se complique ; de simples considérations générales, comme les précédentes, ne suffisent peut-être plus à l'œuvre et j'aurais bien des choses à vous soumettre, non plus seulement sur le sujet spécial de cette lettre, mais sur la situation du Mexique, qui me paraît singulièrement grave. Que si mes élucubrations ne vous apprennent

rien de nouveau, vous en aurez été quitte pour avoir perdu une heure à les lire ; et si je vous ai suggéré quelques idées auxquelles les nombreux chiens que vous avez eu à fouetter ne vous auraient pas laissé le loisir de penser, il y aura alors une compensation à cette perte. Sur ce. . .

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