‹ Mexique: quatre lettres au maréchal BazaineChapitre 2 sur 25 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Du 23 mai 1865.

Mo% cher Sazaine,

Je vous disais, l'autre jour, en me reprochant d'avoir tant traîné à vous écrire, que je me sentais lancé, cette fois, et croyais bien que je me tiendrais ma promesse jusqu'au bout. Je commence à craindre que vous ne trouviez que je la tiens trop, car en reprenant la plume il me semble que j'ai à peine commencé et j'ai peur que vous ayez encore une lettre aussi longue que la précédente. Si vous avez d'aussi belles nuits que les nôtres, vous lirez mon fatras le soir avant de ou pour vous endormir.

J'ai fait, en passant, dans mon Y^QVûi&Y factum cette observation — qu'il était remarquable que le péonage n'eût pas même reçu un nom dans la langue du pays qui en use et en abuse.

Ce fait étrange mérite qu'on s'y arrête un peu.

D'abord il prouve que même la conscience mexicaine — vous savez quelle partie de la population désigne ici Tépithète — était et est encore mal à Taise avec cette institution. Malgré les beaux arguments par lesquels on* la défend en conversation, quand on la met en cause, on en comprend fort bien Tindiscutabilité publique et la honte. Je dis en conversation et quand on est forcé d'en parler, car notez qu'on n'en parle jamais volontiers. C'est un sujet qu'on tient, d'un accord tacite et commun, dans l'ombre. On le couvre avec un tel soin qu'il ne m'est encore tombé sous la main, malgré mon avidité à rechercher tout ce qui concerne le Mexique, aucun ouvrage, aucun document, aucun livre de voyage, roman, ou nouvelle dont les scènes se passent en ce pays, rien enfin où il soit un peu question du péonage. Si cet esclavage — je fais beaucoup d'honneur à la chose — n'était pas si bien masqué et caché, comment se ferait-il que tant de livres sur le Mexique et ses coutumes, écrits par des voyageurs anglais, français, américains, etc., traitant de tout ce qu'ils y ont vu et connu et de mille autres choses encore, n'en aient pas même fait mention? Le péonage est profondément ignoré en Europe. Comment n'en serait-il pas ainsi puisque

le monstre, qui est partout dans le pays, y paraît inconnu même aux écrivains voyageurs? Il est pourtant impossible que tous ces auteurs, dont quelques uns sont loin de manquer d'observation et de critique, aient passé sans le voir. On leur aura conté et ils auront admis que cette servitude est le seul moyen de faire travailler l'homme de descente aborigène, et tout aura été dit.

J*ai lu beaucoup de journaux mexicains, quelques uns rédigés dans un excellent esprit, entre autres le Siglo dies y nueve de Francisco Zarco. Ces journaux soutenaient ardemment les réformes, parlaient même en termes généraux de l'amélioration du sort de los indiginos, de la nécessité de les instruire, etc., jamais je ny ai démolie une protestation, un mot, une allusion, si éloignée qu'elle fût, à l'affreuse exploitation dont le prolétaire y est lobjet, d'un bout à l'autre du pays, je suppose ! Juarez est un Indien et il serait ridicule de contester qu'il se soit montré un représentant énergique des idées modernes et du droit au Mexique. A-t-il accompli cette Réforme qui, parmi toutes les Réformes, semblait lui incomber spécialement? Je ne doute pas qu'il en fût partisan in petto. Je n'en infère ici, que ni lui, ni les hommes à sentiments sérieusement honorables et

avancés , rari nanies , nont osé le proclamer et raccomplir^

Ainsi les Mexicains, — et je pense que c'est le fait de toutes les anciennes colonies espagnoles, — sont parvenus à cacher parfaitement leur maladie honteuse au monde civilisé et, en quelque sorte, à se la cacher à eux-mêmes. Ils ont bien fait, par Dieu ! un autre miracle : ils ont fait célébrer dans l'univers leurs lumières, leur générosité, leur magnanimité en abolissant pompeusement chez eux l'esclavage (noir) après leur indépendance ! — Les applaudissements du libéralisme qui accueillirent cet acte, en Europe, retentissent encore dans les histoires les plus récentes qu'ils écrivent sur le Mexique. Mais si nous remarquons d'abord qu'ils avaient peur de nous, ensuite que l'esclavage est une duperie qui nepayepaSy quand on a tant de péons sous la main, nous trouverons que lé miracle ne fut qu'un tour de gibecière et la magnanimité des émancipateurs une affaire profitable. Vanitas vanitatum...

1 Ils l'osent aujourd'hui et à leur honneur. Les relations de l'auteur de ces Lettres avec d'éminents personnages d'entre les libéraux mexicains et la vivacité avec laquelle il n'a cessé d'attaquer prés d'eux le péonage, n'ont peut-être pas été étrangères à la proposition formelle d'abolition de cette odieuse institution. (Note de Véditeur,)

Que le péonage n'ait pas de nom au Mexique, j'en infère, en Tabsence de documents précis, qu'on n'a pas osé lui donner une existence juridique dans l'État, qu'il y a au Mexique des péons mais pas de péonage, que cette institution de fait, de coutume, n'y est pas seulement une institution dans le sens légal du mot et qu'elle n'y a sa base que dans les traditions des basses régions du cloaque de la justice mexicaine, conséquemment qu'il n'y a qu'à exposer la bête au grand jour pour la faire crever sur le champ.

Que les hommes du parti libéral n aient pas osé tuer la bête, cela prouve, avec l'évidence d'un axiome, l'ignorance économique, l'égoïsme routinier et la pourriture du parti en général. Il n'en est pas moins vrai que Juarez a commis sa faute capitale en pactisant avec le crime de son parti. Que si, au moment où toutes les forces vives de la nation étaient aimantées contre l'Intervention, il eût proclamé l'abolition du péonage comme complément indispensable de la Réforme, l'incompatibilité de ce fait avec les principes de celle-ci, et montré à la nation, dans un manifeste énergique, l'odieux du maintien de cet héritage de la domination espagnole et de la barbare exploitation du peuple mexicain, l'infamie d'un système où

les hommes appelés à verser leur sang pour repousser l'envahisseur étaient exposés, dans le pays qu'ils auraient défendu, à tomher en esclavage au profit de ceux-là mêmes qu'ils auraient sauvé de la domination étrangère; s'il eût, dis-je, agi et parlé ainsi et accompagné la mesure d'affranchissement d'une loi de concession de terres à tous les péons qui auraient porté les armes et servi honorablement, l'illustre Forey n'aurait probablement pas été réduit à se préparer à luimême des Puebla pour gagner le bâton — qu'il a parfaitement mérité, à la seule condition de s'entendre sur la manière dont il devait lui être administré...

Ma conclusion est que la suppression du péonage pouvait seule donner au Mexique une armée nationale, capable de jeter Forey à la mer et, probablement, avec lui l'Intervention. J'ai vu fort peu de journaux de France et n'en ai pas reçu une seule lettre , depuis le blocus ; mais j'en ai assez compris et senti et, plus tard, appris, pour être convaincu que la guerre du Mexique n'y était rien moins que populaire et que l'empereur qui avait déjà dû être fort surpris du premier échec, sous Laurencez, et à qui on avait fait évidemment, sur le Mexique, beaucoup de contes

bleus qu'il avait gobés, passez-moi le terme, y aurait regardé à deux fois avant de recommencer. — A l'occasion (et ce n'est pas absolument une critique que j'entends faire ici, au contraire), il sait fort bien reculer.

Quoi qu'il en soit, les hommes de principe du parti libéral, en manquant à leur premier devoir, ont aussi manqué la belle. Ils ont mérité — historiquement — d'être vaincus , comme l'aristocratie polonaise de 1830, toute nationale qu'elle fût et malgré ce que sa révolution a eu de formidable, l'avait mérité elle-même en n'affranchissant pas les serfs. Cet affranchissement lui eût donné, par l'accroissement de la masse et de la vitesse, une force vive, un moment dynamique et même une puissance de propagande slave, contre lesquels il est très permis d'admettre que l'autocrate russe eût pu voir s'abîmer ses armées. — Si nous sommes encore condamnés à avoir, de la guerre en ce monde, j'espère que nous avons atteint une époque où, de règle générale du moins, la victoire finalement restera au droit armé.

En tout cas, la défaillance du libéralisme mexicain dans son œuvre de réforme avait laissé à l'Intervention beau jeu sans qu'elle en sût rien, et de cette Intervention je vais parler un peu, si

VOUS le voulez bien. J'ai eu la chance, depuis les négociations de la Soledad jusqu'au commencement de Tannée dernière, d'avoir assez souvent des journaux mexicains, et assez de numéros du Moniteur et de quelques autres journaux français pour pouvoir contrôler les documents des premiers. J'y ai vu constamment que ceux-ci donnaient tout et tel que, tandis que l'opinion publique en France était tenue, sur les éléments diplomatiques de l'Intervention aussi bien que sur les faits de guerre eux-mêmes, dans une nuit profonde, éclairée seulement par des lumières officielles, semi officielles et menteuses. Sur les causes de la guerre, sur les réclamations françaises, sur les faits et gestes, les arguments et les droits du gouvernement mexicain ; sur les dispositions des populations ; sur l'origine, la conduite et le but de l'Intervention enfin, la presse indépendante, si elle a eu quelques documents, s'en taisait et pour cause ; la presse officielle ou souteneuse mentait à pleines colonnes ; la bouche ministérielle, — M. Billault et successeurs, — mentaient en pleine tribune ; la France mentait dansses proclamationsauxMexicains, mentait dans ses déclarations au monde ; enfin quand l'illustre capitaine qui a couronné sa gloire à Puebla, la

malpHse, en avait encore à Orizaba pour quatre ou cinq mois de préparatifs avant de marcher — quelque chose comme le 1" et le 2 janvier, si j'ai bonne mémoire — j'ai vu un journal français — de ceux par lesquels nos gouvernements successifs se plaisent à se faire soutenir comme la corde soutient le pendu* — annonçant la prise de Mexico et donnant pour parfaitement certain qu'à l'arrivée du premier paquebot, le gouvernement en publierait la nouvelle officielle; il n y avait pourtant pas eu cette fois de Tartare.

En somme, je crois avoir un peu connu cette Intervention, qui l'est peut-être fort mal, en France, encore à l'heure qu'il est, une Intervention diplomatiquement commencée et conduite par des.... et des..., le dernier plus connu au Texas, où il a fait ses débuts sous le nom de Pigman qu'il y a légitimement conquis ; fondée sur des réclamations Jecker et autres plus ou moins valables ; colorée par des allégations d'assassinats fabuleux, de crimes atroces commis contre des Français par ou à l'instigation de Juarez, formant des légions, mais que Von se gardait bien de jamais Spécifier ^ malgré les défis chaque jour portés par la presse mexicaine d'en citer au moins quelques uns comme échantillons; allumée par des calom-

nies tellement impudentes que les reflets en teignaient jusqu'aux discours de Jules Favre, l'Opposition la plus décidée contre la guerre s'y laissant tromper et prendre elle-même; une Intervention, ayant pour alliés au Mexique des Marquez, des Labastida, des Miramon — car ce misérable, allié virtuel, l'eût été de fait sans les Anglais et peutêtre la rivalité d'Almonte, — c'est à dire des bandits, des voleurs, des assassins et le clergé poli tiquant du Mexique, lie de traîtres, et de traîtres mexicains ! Une Intervention enfin militairement conduite par..., enfin par ce nouveau Vauban inventeur du tir en brèche contre les villes ouvertes, la brute enfin qui, commandant une expédition au Mexique, n'en savait pas même lire la carte et confondait, après un séjour prolongé dans le pays, le port de Matamores à la bouche du Eio-Grande, connu de tout le monde civilisé par l'importance que lui avaient donnée la guerre de la sécession et l'expédition qu'il commandait lui-même. Matamores, par où Juarez recevait la plus grande partie de ses ressources, avec une misérable bourgade du même nom perdue dans l'intérieur du pays ! Admettant que je puisse avoir été induit en erreur sur quelques faits de détail, je n'en crois pas moins pouvoir poser qu'à côté de cette Inter-

vention, rintervention de Walker au Nicaragua, que le monde civilisé a traitée de flibustière, était resplendissante de droit et d'honnêteté. Quant aux qualités des deux chefs d'expédition, je ne ferai certes pas à Walker l'injure de la comparaison, même la plus éloignée.

Eh bien , c'est avec cette opinion sur l'Intervention que je vous aï dit qu elle aurait encore pu se faire justifier par l'histoire en abolissant le péonage. Car, l'eût-elle fait, l'histoire eût bien été obligée d'enregistrer à son crédit la création d'un peuple et d'une nation ^ là où il n'y avait ni l'un ni l'autre.

En reconnaissant, dès que vous fûtes à la tête de l'expédition, la possibilité de cette réforme, je me disais : la responsabilité de l'intervention g^^oi restera à l'Intervention, et les conséquences, le résultat social, appartiendra à la France. Son drapeau aura du moins marqué son passage par un bienfait souverain, son esprit émancipateur aura laissé son empreinte. — Voilà pourquoi je voulais vous écrire et l'eusse fait certainement si Vidauri m'eût mis alors, comme il. me l'avait promis, en rapport avec la personne qui devait vous faire parvenir ma lettre. Au reste, sachant plus tard qu'il était à Mexico, je pensais qu'il

VOUS aurait communiqué mes lettres ouvertes dont deux étaient presque entièrement consacrées à cette question, sur laquelle j'avais d'ailleurs travaillé autant que je l'avais pu à catéchiser Vidauri lui-même.

Maintenant l'œuvre dépend de l'empereur Maximilien et s'il en comprend la nécessité et l'accomplit bravement , eh bien , d'abord elle sera faite arrive qu'arrive; ensuite, faite par lui, elle acquerra une portée qui peut avoir des conséquences plus importantes au monde que si elle eût été produite directement par l'Intervention elle-même. Je vous parlerai avec la plus entière liberté sur ce sujet comme sur tous les autres.

Je ne savais pas grand'chose de Maximilien quand il est arrivé au Mexique ; seulement, bien qu'il fût un prince autrichien, ce qui n'établissait pas une prévention précisément favorable aux yeux de tout le monde, j'avais quelque vague espoir qu'il se montrerait assez éclairé et libéral. Inutile d'énoncer les divers motifs de cette espèce de pressentiment ; ses délais à accepter la couronne et sa réponse à la députation qui la lui avait offerte étaient, notons-le cependant, au nombre de ces motifs.

Quoique, dès l'époque à peu près de son arrivée à Vera-Cruz, je n'aie plus vu que par-ci par-là des journaux mexicains et presque plus du tout de journaux français, je n'ai pas tardé à reconnaître qu'il était évidemment animé de très bonnes intentions. Le côté du pressentiment gagnait, celui des préventions perdait et je tins bientôt pour acquis qu'il fallait plutôt voir en lui le gendre du roi des Belges que le frère d'un empereur d'Autriche. C'était quelque chose. C'était même déjà beaucoup, quand un paquet accidentel de journaux qui m'arriva, m'apprit que les lois de Réformes, loin d'être mises en question, seraient au contraire plus honnêtement exécutées par le gouvernement de l'empereur qu'elles ne l'avaient été par leurs auteurs. Le rescrit dans lequel Maximilien invitait son ministre à passer outre, sans plus attendre les instructions de Rome qui se trouvaient si singulièrement absentes (singulièrement en apparence, car rien de plus conforme aux pratiques de la décrépitude pontificale) et les décrets qui vinrent plus tard en conséquence, manifestaient non plus seulement de bonnes intentions, mais de la volonté, de la fermeté, de la décision dans l'exécution. L'empereur, au lieu de se mettre à la remorque des rétrogrades, des

traîtres, des alliés de rintervention enfin, s'était fait franchement libéral, démocratique, national et ne remplaçait le gouvernement renversé par vos baïonnettes que pour en mieux réaliser les principes. Pour un empereur, c'était parfaitement bien ; pour un prince autrichien devenu empereur par cette Intervention, c'était magnifique.

Je me suis pris, dès lors, à espérer de Maximilien — et sans qu'il y fût besoin du toile qui suivrait comme une explosion la dénonciation du péonage au monde civilisé — la Réforme capitale, la Réforme vraiment démocratique et sociale au Mexique, la Réforme sans laquelle les autres, tout excellentes qu'elles soient en elles-mêmes, ne constituent qu'un système bâtard, hypocrite, une réalisation du droit contenant une négation catégorique du droit , une monstruosité juridicoconstitutionnelle enfin, qui a tourné à la condamnation du parti qui les a faites, en manifestant la pusillanimité et l'égoïsme bourgeois et mauvais riche dont il était encore trop empreint.

Résumant et posant des conclusions pouf* un nouveau point de départ, je dis : Évidemment Juarez, Indien, homme de principes, homme du droit, a dû vouloir la suppression du péonage.

Avec son entourage et son parti, il ne Vaurapas osé, — Je n'ai absolument ici, il est vrai, que des inductions, et les motifs en sont même contenus dans cette courte phrase, mais je serais bien étonné si je ne déduisais pas juste : en tout cas je conclus que cette défaillance au droit a fait sa faiblesse devant l'armée de l'Intervention. Il est tout aussi évident pour moi que Maximilien doit vouloir cette réforme ; j'ajoute quil faut qu'il l'ose. C'est sur ces quatre derniers mots que nous avons maintenant à causer.

Disons d'abord que , par ce même paquet de journaux de janvier et février, les derniers que j'aie eu sous les yeux, je vois que, sans que l'on semble encore se douter de l'existence des éléments du pays, il est fortement question d'émigration européenne. On discute, on presse l'émigration, on veut l'attirer par tous les moyens ; le gouvernement nomme des commissions pour la favoriser et la hâter, etc. Donc l'on sent fort bien, dans la presse progressive et au gouvernement, que ni civilement, ni politiquement, ni économiquement, sous aucun rapport enfin que celui du nombre, il n'y a de peuple au Mexique. — On est pressé d'y en avoir un et on le demande... à

l'étranger.

Que Ton désire au Mexique une nombreuse population de travailleurs européens , que l'on y attire un courant d'immigration aussi large, aussi profond et aussi fort que possible, c'est très bien et j'y applaudis. Mais, nom de Dieu ! si l'on veut faire un peuple mexicain, une nation mexicaine, ne pourrait-on pas songer aussi pour cela, d'abord ou au moins en même temps, aux Mexicains euxmêmes? Je m'en tiens à cette interrogation ayant fourni déjà les éléments de la réponse.

L'empereur était pressé d'avoir une armée. Il avait bien raison. Il en a tout de suite demandé une à l'Europe. Il a eu encore parfaitement raison. En fait d'armée, il n'avait pas un moment h perdre. Il en fallait une, immédiatement, et sur laquelle pouvoir compter. Or, il ne pouvait, au début, compter sur rien au Mexique. — Quelles qu'aient pu être en Europe les prévisions, prouvées par ses délais, de sa prudence et de ses défiances à cet égard, je n'ai jamais douté qu'une expérience de quelques mois de Mexique ne pût et ne dût encore le désillusionner. Il ne devait trouver au Mexique que des planches pourries. Quiconque connaissait un peu le pays aurait pu, ayant son franc parler, le lui garantir. Une force étrangère, indépendante des anciens partis, iudé-

pendante de l'Intervention, sans traditions dans le pays, neutre en quelque sorte, convenait parfaitement d'ailleurs au début et au. caractère arbi-

tral qui convenait à Maximilien lui-même.

Mais cette force étrangère pouvait -elle être autre chose qu'une grande gendarmerie et le noyau d'une armée régénérée et mexicaine ? Et y avait-il un moment à perdre pour créer cette dernière? conséquemment pour en créer la condition d*e^istence, les éléments? Or, étaient-ce des traîtres, des vaincus de la veille ou du lendemain, des Mexicains du Mexique actuel et des péons qui pouvaient être ces éléments? Non certes, cinquante mille fois non ! Parmi ses ennemis, parmi ceux qui ont continué à défendre contre lui leur nationalité et l'honneur de leur pays, tels qu'ils ont parfaitement le droit de les sentir et de les comprendre, et qui se rallieraient à lui comme plus capable qu'aucun autre d'accomplir les Réformes inaugurées par le gouvernement que l'Intervention est venue renverser, parmi ceux-là Maximilien pourrait trouver des exceptions honorables. En dehors de ces exceptions, s'il compte sur un seul de ses généraux, de ses officiers, sousofficiers ou soldats mexicains, je crois sincèrement qu'il se trompe. Il n'y a peut-être pas un de ceux-

ci qui, en un cas donné, ne soit prêt à lui péter dans la main.

S'il veut des soldats, qu'il fasse des citoyens.

Ce théorème, qui vient ici en conclusion, est plus impératif au Mexique que partout ailleurs. En Europe, dans nos vieux pays à vieilles traditions militaires et régulières, on peut faire des soldats avec des populations quelconques. Les paysans russes, autrichiens, etc., sont fort peu citoyens, sans doute. Au Mexique, le peu de densité des populations, les vastes solitudes, la douceur des climats, le tempérament et le caractère , mexicains, quarante ans de pronunciamentos sans nombre et de toutes les couleurs, d'infidélité à tous les drapeaux, dix autres causes secondaires, et par-dessus tout le péonage,la cause mère, sont les éléments d'une démonstration qui ne laisserait aucun doute sur le théorème. Il est superflu d'entrer, avec vous, dans une démonstration régulière .

La situation de Maximilien est, à mon sens, une des plus extraordinaires qui se rencontrent dans l'histoire. Comme empereur elle est des plus difficiles, des plus périlleuses, mais elle offre un des plus beaux piédestaux de l'histoire à celui qui

la dominerait, et en y montant se sacrerait grand homme.

Il y a passé deux aUs, je me trouvais à Monterey où j'étais allé par occasion pour voir un peu de Mexique et chercher des cactus dans les montagnes. Vidauri me demanda ce que je pensais de cette guerre? qu'est-ce que Ton voulait? L'expédition, — qui était encore à Orizaba, — avait-elle pour but seulement d'effacer le fiasco du 5 mai ? Était-ce une simple affaire d'honneur militaire — comme on disait si sottement dans ce cas — ou une intervention, une conquête du pays at large? Que voulait-on?

C'était une singulière énigme que votre expédition. On ne trouvait guère de gens qui se flattassent d'y voir clair, et pour moi je n'étais pas du nombre. Cependant, je répondis à Vidauri qu'il pouvait tenir pour certain que le but dépasserait celui d'une simple réparation de la déconfiture de Puebla; qu'on ne se proposait pas de traiter avec Juarez, et qu'on voulait avoir le Mexique ■à sa disposition. Pour y faire quoi? je n'en savais rien précisément, et peut-être, même aux Tuileries, on n'avait pas encore des idées bien nettes h ce sujet ; mais, très certainement on voulait avoir le pays. J'ajoutais qu'on voudrait bien pou-

voir en faire ses Grandes-Indes, non sans doute avec l'intention d'y exploiter les populations mexicaines comme le «ont , là-bas , les Hindous , au contraire ; mais que la chose était difficile et que, dans tous les cas, on n'oserait ni ne voudrait la tenter franchement. — Dans ces limites, j'avais des motifs tout à fait plausibles, et j'ajoutais qu'une grande puissance européenne pouvait certainement, étant donnée la guerre civile de l'Amérique du Nord, conquérir le Mexique ; mais que, plus certainement encore, aucune, l'eût-elle pris et occupé tout entier, 7ie s y maintiendrait; bref et en somme, qu'on s'était engagé dans une affaire à mon sens aussi absurde en soi, qu'en soi, et pour employer un terme modéré et parlementaire, elle était injuste. Je comprenais fort bien que le point sur lequel Vidauri désirait surtout être fixé était si, une victoire remportée et l'armée française à Mexico, on traiterait ou non avec Juarez, — ce que beaucoup de gens soutenaient encore, et qui était effectivement la seule chose raisonnable. Sur ce point j'étais fixé, et mon langage, sans nulle intention d'ailleurs, n'inclinait pas à l'indécision. L'intention d'intervenir était évidente. On protestait trop contre toute pensée d'intervention dans les affaires intérieures du pays.

io —

pour n'être pas parfaitement décidé à les tripoter k sa guise. Un procédé qui ne m'a pas encore trompé dans la recherche du mot des énigmes impériales est en rapport avec une définition originale de lord Cowley qui répondait à des questions sur le président de la république ou l'empereur des Français, — je ne me rappelle plus Tépoque au juste : « C'est un homme qui ne parle jamais, mais qui ment toujours. » — Qu'est-ce donc quand il parle ! — Il y avait à mon opinion des motifs spéciaux sans doute; mais celui-là m'eût suffi, et je pense que le haut et puissant sujet de la définition admettrait, intérieurement au moins, que le procédé a du bon. — L'anteur de la Vie de Jules César ne serait même pas trop en droit de s'en fâcher.

Mais je tombe dans un bavardage qui, bien que n'étant peut-être pas absolument dénué de toute connexion avec mon objet, allonge trop la route. Je voulais arriver à esquisser, comme je le comprends, les périls et la grandeur de la situation de l'empereur Maximilien ; pour cela faire, il faut que je reprenne l'Intervention, dans ses données politiques au moins, car cette situation de l'empereur et l'empereur lui-même en sont la suite. Ma thèse est celle-ci :

L'Intervention, politiquement, était absurde^ — ce terme étant pris dans son sens en géométrie.

La situation qui en est directement sortie, l'empire de Maximilien, devait, en conséquence, être également absurde, c'est à dire traduisant en langage politique, impossible — dans les données directes et intrinsèques de rinterventioji.

L'impossibilité était double, impossibilité intérieure et impossibilité extérieure (impossibilité mexicaine et impossibilité américaine), et ces deux impossibilités ne constituaient pas deux termes qui s'ajoutent l'un à l'autre, mais bien deux impossibilités qui se multiplient l'une par l'autre — un produit et non une somme.

Les chances favorables à cette situation sont toutes en dehors des données de l'Intervention et des secours qu'on pourrait en attendre. — Elles sont fortuites, pour parler le langage ordinaire, quoique leur maniement les puisse ramener à une loi supérieure qui n'a rien de fortuit, loin de là.

Les chances intrinsèques, les armes de Maximilien sont en lui seul. La situation demande uu cœur très noble et une vue éclairée par une très ferme intelligence.

Enfin, sa politique doit être la négation systé-

matîque et résolue, la destruction et le contraire catégorique de celle qui a été le principe, l'espoir et l'âme de l'Intervention.

A ces conditions, il peut sauver la situation, et, s'il la sauve à ces conditions, il aura en même temps sauvé l'honneur (ce qu'on appelle l'honneur) de la pauvre Intervention, et, ce qui pèse beaucoup plus, de hauts intérêts de la France, du Mexique, de l'Amérique elle-même et du monde, — car nous sommes arrivés à une époque où le champ des révolutions, des guerres et de tous les événements de quelque importance n'est plus telle ou telle nation, ni même tel ou tel continent ; maintenant, comme disait l'apôtre, le champ, cest le monde.

Sans ces conditions, s'il ne veut pas cela ou s'il ne peut pas cela, — je crois le voir aussi clairement que je vois le papier sur lequel je vous écris et en pleine lumière tropicale, — il ne lui reste, dans l'intérêt de son honneur et dans d'autres intérêts fort graves — et plus graves, — qu'à préparer dignement son abdication.

Voilà ma thèse. Je crois pouvoir la démontrer rigoureusement. Maintenant, qu'elle puisse paraître saugrenue ou visionnaire, et que vousmême, mon cher maréchal, la considériez comme

appartenant aux ï^égions du romantisme politicosocial beaucoup plus qu'à celui du positivisme pratique et au sens des affaires, vous devez en connaître assez sur mon compte pour savoir que, par caractère comme par une longue habitude de la «chose, — et quoique j'^n fusse certainement fâché, — je serais à cent lieues de m'en fâcher. Cependant, je ne puis guère m'empêcher d'avoir ici quelque confiance dans ma manière de voir , quand je réfléchis que depuis quatre ans mes épaules d'utopiste se haussent d'elles-mêmes à la crasse ignorance de la Grande Politique européenne sur les choses de l'Amérique, aux utopies et aux bévues de ses politiques classiques et pratiques^ à la masse de dangers et de hontes qu'ils ont, à plaisir, préparée et accumulée pour l'avenir; quand je réfléchis, enfin, que les événements, au lieu d'aller comme le croyaient et le voulaient les hommes de la politique sérieuse, ont, en gros et généralement même en détail, été précisément comme les avait rêvés et annoncés le visionnaire. Quoi qu'il en soit, je cause avec vous, voilà tout. Si cela peut servir à quelque chose, j'en éprouverai une joie profonde ; sinon j'aurai toujours eu le plaisir de cette causerie, — et ce n'est pas rien pour moi, dans mon coin perdu, qu'une

occasion de dérouiller un peu mon esprit, recouvert de dix années d'oxyde, et de le retremper un moment dans les idées qui étaient ma vie, — au temps où j'étais vivant. Bref, il est agréable de se sentir ressusciter; je l'éprouve et je me reconnais votre Lazare.

Une occasion se présente de vous envoyer ceci. Il faut que vous excusiez mon décousu. Je ne vous écris qu'à bâtons rompus. Je vous ai quitté à la fin de l'alinéa précédent pour aller cuire mon pain ; la pâte touchait au couvercle de la marmite! Nous sommes ici nos propres péons et nos nègres. Il y a toujours quelque chose à faire au ménage, au jardin, à mes poules, que sais-je? Avec cela que depuis quelques jours les cloches de la ville voisine sonnent de temps en temps l'alerte, parce ^e nous vivons dans l'agréable expectative d'être, d'un instant à l'autre, pillés par les soldats de feu la Confédération du Sud, qui couvrent les routes

en troupes spontanément débandées, mais encore armées — .pour leur compte. La suite donc au prochain numéro, et — bien cordialement — a vous.

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