QUATRIÈME LETTRE
Du 29 juin 1867.
... Je voulais donc dire que, depuis l'envoi de ma dernière farde — c'est un mot du contingent belge, ne le repoussez pas, — me préoccupait malgré moi le souvenir du passage où je vous parle des circonstances qui marchent sur votre situation et l'auront bientôt entourée de façon à couper toute retraite honorable si Ton perd du temps. Je ne crains pas que vous vous mépreniez sur le sens de ces paroles, d'autant que j'y ai joint un mot qui réservait la question purement militaire. Mais, puisque j'ai tant bavardé sur le reste, je puis bien bavarder encore un peu sur ceci , ne fût-ce que pour rétablir l'homogénéité.
Où donc en est-on en France? J'avoue n'y rien comprendre. Il est vrai , je suis on ne peut plus
mal informé. Nous avons été ici depuis quatre ans bloqués de nouvelles plus que de toute autre contrebande de guerre. . . . . — Un voisin de campagne me passe deux ou trois fois par semaine un certain TelegrapJi du cru. Si c'était au moins fait un peu proprement , avec des ciseaux , mais
ce n'est pas même fait à la hache Voilà
mes sources d'information Je viens de
lire cet item , comme ils disent, dans un des derniers numéros dudit TelegrapJi,
« La nouvelle que l'on inscrivait à bureau ou- « vert, à Washington et à New-York, des re- « crues jDOî^r coZo^i^(?r le Mexique , a produit, en « tombant à Paris, une sensation profonde. L'im- « pératrice et le conseil des ministres ont adressé « une dépêche à l'empereur demandant son re- « tour d'urgence. »
Cela me fait deux nouvelles à la fois, car j'induis de ces termes que Sa Majesté est en voyage, et c'est autant de gagné. — « Mais ce qui m'abasourdit, c'est l'effet, à Paris, de cette nouvelle d'Amérique et le désarroi de cette impératrice et de ces ministres. Ah çà ! mais on ne s'attendait donc" à rien à Paris et au gouvernement? On croyait donc bonnement quq, la guerre civile terminée, les Américains allaient accepter^ comme
on dit, les faits accomplis — (pas même accomplis) — pendant qu'ils avaient eu chez eux de si g*i*os fils à retordre? Tout le monde aurait donc, l^^l)as, perdu la tête, gouvernement et public? D^ quelle monnaie se paye-t-on aujourd'hui en î'x'ance si Ton en est là? et qu'est devenue cette s^^acité si vantée du peuple le plus spirituel, etc., ^t celle, plus vantée encore, de son gouvernement?
Qu'on ait pu croire que le Nord ne viendrait pas à bout du Sud, passe encore jusqu'à la réélection de Lincoln. Mais que, depuis cette réélection, on n'ait pas compris que l'intervention au Mexique était devenue un fiasco formel ; qu'on ne l'ait pas compris après l'arrivée de Sherman à Savanah, et après la chute de Richmond ! et après la capitulation de Lee ! si bien que la nouvelle dont je parle ait pu, en arrivant à Paris, y faire l'effet d'un coup de foudre, y mettre en déroute impératrice et conseil, ou seulement y apprendre quelque chose qu'on n'eût pas formellement prévu , su , tenu dès longtemps pour acquis, voilà qui devient formellement compromettant pour l'intelligence du peuple le plus spirituel de la terre, et pour celle de son gouvernement, — dont ce ne serait du moins pas faute d'y prétendre et de se le faire
célébrer dans lunivers sublunaire , s'il n'en était le plus profond — des gouvernements.
Quoi ! pendant cette avalanche d'événements, d'un tel moment dans l'histoire, que l'histoire en datera (ce n'est plus désormais qu'une question de temps) la chute des gouvernements monarchiques dans le monde et l'ère de la fédération démocratique universelle, Sa Majesté Impériale, ce ^^Z/ représentant de ces gouvernements et du Césarisme ici-bas, qui, non content de s'en croire la clef de voûte en Europe , s'en était subrepticement constitué le Saint Paul en Amérique i qui croyait en avoir planté le drapeau sur ce Continent, avoir, conséquemment , conquis du coup le monde à la chose ; Sa Majesté Impériale, dans de telles circonstances , laissant même , paraît-il, sa pauvre Impératrice et les Excellences de son Conseil sans instructions, voire sans le moindre avertissement , Sa Majesté était en voyage d'agrément! — d'agrément, sans doute!
les voyages que les Majestés entreprennent dans leurs États au milieu de leurs sujets régulièrement enchantés, à travers des populations inva^ riablement enthousiasmées, ce sont-ils pas invar riablement et régulièrement aussi des voyages d'agrément? du moins jusqu'à ce qu'elles aient à
f^re leur voyage de Varenne, ou leur voyage de l'île d'Elbe, ou leur voyage de la Rochelle, ou leur voyage de Cherbourg, ou leur voyage de.., (je ne sais plus le nom du petit endroit où le pauvre vieux Louis-Philippe s'est embarqué, la dernière fois, pour l'Angleterre). — Où en est- il donc , César !
Est-ce que. par impossible . on se serait payé sérieusement de la monnaie que M, Seward et son ministre à Paris ont certainement prodiguée pour appuyer leurs assurances diplomatiques pendant la durée de la guerre? Est-ce qu'on y aurait pris au sérieux le thème dont ils continuent peutêtre encore l'usage officiel aujourd'hui? et quils prolongeront avec des variations plus ou moins agréables jusqu'à ce que l'heure sonne? est-ce que le Sphinx s'y serait pris ?
Eh bien , je suis très porté à le croire. C'est un phénomène Commun, général, presque régulier que le négociant que la faillite entraîne, que l'irrésistible courant emporte, qui est déjà sur le revers de la cataracte où l'eau courbe à Tablme et qui peut déjà le voir de ses yeux, l'abîme, cherche, jusqu'à la catastrophe, à cacher sa situation au monde et se la cache en quelque sorte à lui-même. Il saisira une paille entraînée
avec lui et y croira comme à un roc ferme. Un esprit superstitieux , à destinée personnelle , à mission , à étoile , doit surtout s'y prendre. — Je voudrais bien tenir trois numéros quelconques d'un journal humainement fait, de Paris, de Londres ou de New- York, pour en avoir le cœur clair.
Que notre Sphinx ait donc cru à ces assurances, qu'il ait ordonné à l'impératrice et à ses ministres d'y croire, maintenant je le crois très possible et, de plus, probable. Napoléon lui-même, au bout d'un temps, M. Thiers le constate , ne s'occupait presque plus dé la guerre d'Espagne ; c'était devenu, dit à peu près, si je ne me trompe, l'historien de TEmpire, comme « une affaire désagréable dont on évite de parler et que Ton évite même de la pensée » . Au reste , persc^ine au mondp n'est aussi bien que vous, en situation d'être édifié sur ce point, et si vous n'avez pas encore reçu l'ordre de vous préparer à la retraite ou à recevoir l'avant-garde d'un renfort de 200 mille hommes, ce point est pour moi réglé. Mais que l'on soit parvenu à faire endosser par l'opinion publique une telle police d'assurance, c'est ce que je nie tout net : et la sensation profonde produite à Paris, suivant mon Telego'apli^ n'a
nullement été, ne lui en déplaise, celle d'un coup de foudre inattendu et d'une surprise.
On savait bien, que diable! à Paris et en France, que le Congrès de TUnion, aux temps les plus sinistres et les plus sombres ; après avoir essuyé tant de pertes; après avoir vu tant de massacres inutiles et sur une telle échelle, et les forces vives de la République tellement usées et gaspillées par l'impéritie militaire des premières années, et le Brennus Lee, avec son armée d'airain et son talisman d'invincibilité , toujours campé aux portes du Capitole, toujours menaçant de l'enlever ; on savait en France qu'en ces temps mêmes où des hommes de toute autre race, à l'exception de nos pères de 92 et de Napoléon à Montmirail, eussent désespéré de la patrie, en face de cette formidable rébellion , en face des puissances européennes, alliées intentionnelles de celle-ci, prêtes à se déclarer à chaque instant alliées effectives ; on savait qu'en défi à ces puissances, à cette rébellion et au destin qui semblait de la partie, le Congrès américain avait réaffirmé la doctrine de Monroe ! On savait plus : on savait que dans la quatrième année de la guerre, quand Johnson, dans sa retraite de Fabius sur Atlanta, décimait chaque jour l'une des deux grandes ar-
mées de rUnion, celle de Sherman, et que l'autre» celle de Grant , fondait sur place en Virginie ; quand les Copperheads enfin déclarèrent, à Chicago, la guerre xniQf allure^ on savait qu'alors même Lincoln avait été promu à la réélection sur un programme dont le premier mot était la réaffirmation de la même doctrine et réélu sur ce programme ! que le premier mot du message de réélection de cet ancien faiseur de bardeaux avait été la réaffirmation de cette doctrine, notamment l'affirmation que les États-Unis d'Amérique ne reconnaissaient que le gouvernement de Juarez- — - déjà traité de bandit au Mexique! Que M. Seward enfin , après la prise de Richmond, avait agréablement plaisanté, dans un discours de rue sous ses fenêtres, à Washington, et sa propre diplomatie et Sa Majesté Impériale que cette diplomatie avait servi à amuser quatre ans, disant à son public qu'il rédigeait justement une dépêche à l'empereur Napoléon pour l'inviter « à venir « prendre, maintenant ,. à Bichmond, son tabac,. a si les rebelles ne le lui avaient pas fumé ! » On savait tout cela en France et bien d'autres choses, et l'on y a certainement compris ce que signifiaient ces affirmations et ces réaffirmations d'une part, et ce que, de l'autre, pouvaient valoir
les assurances diplomatiques de M. Seward. On ne s'y est pas trompé en France, non, je le jure !
Mais le Sphinx se serait plu à s'y prendre? Il se serait à ce point infatué, qu'il aurait cru imposer sérieusement au gouvernement des États- Unis, et que ce gouvernement aurait sérieusement peur de sa peau de lion ! il aurait cru que Lincoln n'aurait réaffirmé la doctrine de l'Amérique chez elle, en Amérique, que pour plaire aux masses démocratiques, assurer sa réélection, les tenir tendues jusqu'à la fin de la guerre et les tromper après! M. Seward devait dire cela et bien d'autres choses? C'était son droit dix mille fois, et autant de fois son devoir, l'homme de lord Cowley eût-il été l'homme le plus loyal et le plus véridîque du monde , un Bayard , — puisque ce Bayard d'hypothèse s'était gratuitement, délibérément et contre tout droit, mis en guerre depuis plus de trois années avec les États-Unis au Mexique , et que le droit de la guerre eût plus que suffi à la justification de ces amusettes, dès qu'elles Suffisaient à tromper l'ennemi et à gagner sur lui Un temps nécessaire.
Et puis lui, qui a vécu en Amérique, il a donc tellement « écarté de sa pensée le souvenir de ce
pays désagréable » qu il aurait cru, encore que Seward, Lincoln, Johnson et le sénat et tous les hauts bonnets du gouvernement voulussent sincèrement le laisser seigneur et maître du Mexique, l'opinion publique et Populus laisseraient faire? En vérité c'est tourner à la vieille femme, et dérangée encore. Je ne puis croire à de telles hallucinations , et cependant il y faut bien croire. Oui, on a saisi cette paille de salut, on s'y est cramponné et on a voulu y cramponner la France et le monde avec soi. Voilà ce que la logique , rigide et inextensible comme les liaisons des couples de la belle statique de Poinsot, est bien forcée de tirer des lignes de mon Telegraph,
Je crois qu'on n'a pas des idées bien nettes sur la doctrine de Monroe en France ; je suis même certain que beaucoup de gens ne la comprennent pas beaucoup mieux ici en Amérique;^ je vais plus loin, je soupçonne que Monroe, son auteur, ne Va pas perçue bien clairement lui-même.
En Europe, bon nombre d'esprits n'y voient qu'une prétention d'un droit plus ou moins réel, plus ou moins douteux pour les uns, d'upe révoltante arrogance pour les autres, des Américains du Nord, à mesure que la force leur vient et que
les dents leur poussent et s'allongent, à suprématiser le continent américain, ou à le dominer, ou à le manger.
En Amérique, il ne manque pas de sujets qui la comprennent tout aussi simplement et même de la dernière manière. Pour les masses elle est enfermée dans l'idée générale du droit qui sort directement et naturellement de cet énoncé : American must rule America^ c'est-à-dire que l'Amérique est aux Américains, et que c'est à eui d'être les maîtres chez eux. Enfin, dans les speeches et dans les grands journaux, je n'ai guère vu que les déductions presque exclusivement formalistes et superficielles de l'énoncé populaire que je viens de dire. M. Seward, dans un discours, prononcé avant que l'armée fédérale fût encore réunie pour porter force à la loi, discours dans lequel, si j'ai bonne mémoire, il ne nommait pas même la doctrine de Monroe, qui n'était pas son objet, et où il développait les conséquences qu'amènerait, dans la constitution politique et sociale de l'Amérique du Nord, la sécession si on la tolérait, M. Seward, dis-je, dans ce discours, exclusivement consacré à des considérations intérieures, et bien qu'implicitement, est, que je sache, l'homme qui a le plus approché jusqu'ici du principe juridique et social
et du vrai sens de la doctrine de Monroe. Quand je dis du vrai sens de la doctrine de Monroe, l'expression n'est peut-être pas exacte, car j'ai en vue,^ici, une doctrine réellement nouvelle que j'appelais tout à l'heure déjà doctrine américaine, et qui n'est elle-même que le second terme du développement d'une formule générale dont la doctrine de Monroe, proprement dite, n'est que le premier terme, c'est-à-dire une simple approximation encore étroite, timide et nécessairement incomplète. Un mot eût suffi à qui sait entendre pour donner au discours de M. Seward un caractère explicite à ce sujet, c'eût été d'appeler l'armée fédérale, que l'Union allait préparer, du nom d'armée américaine destinée à mettre la sécession à Yordr^ américain. Cette désignation continentale sera en effet, je le pense, le nom de la doctrine qui succédera à celle de Monroe, quand la formule générale, d'où celle-ci sort déjà comme premier terme, commencera à être mieux et plus clairement entendue dans son essence, son droit profond, sa portée véritable et sa grandeur. Je me garderai de m'engager ici dans ce défilé qui nous mènerait beaucoup trop loin. Toutefois, j'indiquerai en finissant et par simple énoncé la nature des trois termes du développement dont je parle: cela
ressemble, à s'y méprendre, à l'expression du carré du binôme (a + b) ^ = a^ + ab + b^.
Disons donc que la fonction générale ou (a+b)',' conséquence de la constitution politique et sociale de l'Union, élément catégorique de sa vie propre, latente dans l'âme de son peuple, et déjà en possession du sentiment de ce peuple, sinon encore développée nettement dans sa conscience et clairement établie dans son intelligence, confère aux États-Unis :
En premier terme (a^), le droit contenu dans l'énoncé de la doctrine de Monroe, droit négatif, défensif , purement protecte.ur de l'Amérique contre les entreprises de l'Europe.
Son deuxième terme (2 a b), sous le nom probable de doctrine américaine, conférera aux États- Unis un droit légitime de haute intervention dans tous les États de l'Amérique, du détroit de Behring au cap Horn, y compris les dépendances géographiques de ce continent dans les mers.
Son troisième terme enfin (b*) investira ce peuple, tout aussi légitimement, d'un autre droit, à l'occasion d'un devoir d'intervention dans les affaires de l'Europe elle-même. Ce troisième terme est la pleine antithèse de la doctrine de Monroe, quoique nullement en contradiction avec elle ,
puisqu'il se déduit de la même formule générale et n'est que la suite du développement. — J'ajoute que la démonstration du tout n'est, de sa nature, ni embrouillée ni pénible , mais susceptible au contraire, avec un peu de temps et une plume plus habile que la mienne, d'autant de clarté que d e rigueur et d'élégance .
Mais, pour rentrer dans la pure politique, en prenant les choses telles qu'elles sont aujourd'hui, et la formule à son premier terme, la simple doctrine de Monroe, je dis que cette doctrine, telle que, suffit à la situation et nage déjà en pleine légitimité. Son thème, en effet, est le suivant :
L'Amérique est chez elle en Amérique comme l'Europe est chez elle en Europe. L'Europe se gouverne monarchiquement , c'est son affaire. L'Amérique a choisi pour elle le self government, et le peuple de l'Union qui est de fait le père du self government sur ce continent et le fils aîné de la famille des peuples américains, qui s'abstient d'ailleurs, par les propres règles de sa politique traditionnelle, dans les affaires intérieures de l'Europe, a le droit et le devoir de prendre la défense de son principe de gouvernement et de l'Amérique elle-même contre toute entreprise de l'Europe; il tiendrait donc toute
entreprise extérieure sur ce continent pour une usurpation et une violation du droit de ce continent, et il entend faire respecter l'un et l'autre, en portant à leur défense, son influence, son poids et au besoin celui de ses canons.
Telle est, je crois, la pure doctrine de Monroe. Dans ces termes, la légitimité de la prétention américaine est déjà fort satisfaisante, sensiblement plus, je suppose, que le droit de l'Angleterre, par exemple, h forcer la Chine pour l'ouvrir à son poison. Ajoutez à cette légitimité suffisante une force suffisante pour la faire respecter, et la prétention devient très respectable. Or, les États-Unis, Nord et Sud — car il faut les tenir pour désormais plus unis que jamais , Nord et Sud, Est et Ouest, dans cette doctrine, — ont prouvé, je suppose encore, que, chez eux et à leur porte, ils ont cette force.
Voilà la chose, telle que. Théorie et pratique, elle se résume dans un dialogue : Toute puissance européenne qui prétend venir sur ce continent se mêler à main armée des affaires intérieures d'un membre de la famille américaine est un intrus sur ce continent, et les États-Unis se réservent de l'en faire , à leur heure bien entendu , déguerpir. Et si l'intrus, l'heure venue,- voulant
entrer en conversation, demandait de quel droit on le veut chasser , on lui demanderait , en réponse, de quel droit il est venu. Et s il était assez. . . assez chose pour répondre : Ma mission ! on lui répondrait, notre mission. Et à son dernier mot : Mes canons ! on lui répondrait : Nos canons ; assez causé, commençons. — Conclusion du dialogue parlé et commencement du dialogue par gestes. — Ultima ratio regnm — uUima ratio regidus.
Or, tenez ceci pour certain, de la frontière du Canada à celle du Mexique, T Amérique du Nord, populations et gouvernement, est prête tout entière pour ce dialogue et la signification de l'huissier peut être présentée chaque matin. — Et le pire, c'est que ce n est pas seulement le droit outragé d'un peuple qui a la prétention d'être déjà très grand et qui a encore de bien plus grandes prétentions à beaucoup grandir, l'honneur de ce peuple, et, de plus, son devoir, qui exigent cette signification, mais, en sus, des appétits de boas, servis par des organes qui avalent en voyant et ont digéré avant d'avoir avalé. Le boa n'avale qu'un bœuf; ces gens-ci avaleraient des troupeaux. Ils réalisent l'hyperbole de Brillât-Savarin, mangeaîit partout, de tout et tout. Les appétits
de rois*, les plus connus dans Thistoire, ne sont que des mauviettes à côté de ces estomacs ; c'est la boulimie d'une race de Gargantuas dans sa croissance. De sorte que toutes les forces — bonnes et mauvaises — de ce peuple très fort, cbez lui du moins déjà, sont ici parallèles et se composent dans une seule résultante : Le Déguerpissement.
Ajoutez que ce peuple, — qui n'est point militaire, quoiqu'il vienne par occasion d'apprendre la guerre, — c'est le génie du commerce incarné. Une base capitale de spéculation lui manquet-elle, crac ! il en invente et en a déjà monté une autre : à preuve King Cotton et son triste sort. Les imbéciles de fortes têtes qui avaient si savamment concerté la sécession (JSee DehoTo's Review, cuisine centrale), n'avaient-elles pas imaginé et fait partout prévaloir chez les gens du Sud que, par cette royauté (du coton), produit de leurs esclaves, ils tenaient les Yankees à discrétion — le reste du inonde allant comme appoint. Eh bien , avant qu'ils eussent eu le temps de retirer de la circulation leur omnipotent monarque, les Yankees lui avaient déjà trouvé et donné un remplaçant, le bonhomme Petroleum^ inventé et imaginé en un tour de main pour la circonstance. Tenea-le pour
certain, d'un cas de guerre avec une puissance maritime, ce peuple ferait, en Tétat avancé de là science, une affaire colossale. N'avoir plus, pour s'approvisionner abondamment des produits du vieux monde, qu'à aller sur les mers à la rencontre de ses correspondants, et à les débarrasser sommairement de leurs chargements sans autres frais que ceux de retour , c'est une spéculation tout à fait suivant leur cœur. Ils en payeraient, au besoin, un beau prix la chance. Le cas échéant, ils auraient bien vite engagé des capitaux fabuleux dans l'exploitation , monté les entreprises, réglé les dividendes des travailleurs et des actionnaires, et les Alahamas sortiraient par centaines de leurs ports et de leurs rivières. Avant peu ils vous en auraient fourré jusque dans la Manche. De tout quoi il faut conclure que la signification de déguerpissement sera, de façon ou d'autre, présentée. Elle le sera ! il n'y a pas à dire! Et que la diplomatie de M. Seward, l'homme d'État américain qui justement paraît avoir pénétré le plus avant l'impératif absolu des conditions sociales américaines et dépassé déjà la doctrine de Monroe, que l'eau bénite de ce goupillon, encore qu'on en prolongeât le jeu, eût été reçue comme sécurité, comme sérieuse garantie du contraire, cela échap-
perait à la haute politique pour tomber dans la comédie — genre burlesque.
La question des circonstances qui marchent sur la situation créée par l'Intervention , n est donc plus de la signification de déguerpissement
— on en doit tenir la pancarte pour rédigée, prête, entre les mains de l'huissier et pendante ;
— la question critique est de Vheure de la présentation. Cette présentation faite, en effet, l'heure d'agir honorablement, efficacement, l'heure même de la retraite honorable est passée, — raisonnant dans l'hypothèse raisonnable que l'on ne songe pas sérieusement à une résistance sérieuse. Or, comme le papier timbré peut être exhibé à toute heure, que l'on n'a pas, que Von ne peut pas avoir de garantie réelle^ à chaque minute^ qu'il ne soit déjà en route, je dis que la plus haute raison de conduite, comme le plus simple bon sens pratique, exigent que l'on agisse à l'instant, sans perdre une heure, sans perdre une minute, sans s'exposer, enfin, à la situation qui résulterait soudain, si l'on n'avait rien fait auparavant, de la présentation de ce fâcheux papier. Après, en effet, toutdevient humiliant et peut-être impossible.
En politique, c'est comme en amour : l'heure, souvent, est décisive; et, comme en amour encore,
l'heure na quelquefois que quelques secondes. C'est surtout le cas dans les circonstances graves. Il est tbop tard. Ces quatre mots sont le coup de marteau du vieux FATUM, ce commissaire priseur immuable des dieux et des hommes, de toutes les choses muables en haut et ici-bas. Il en a déjà bien mis à l'encan, des temples et des palais, des autels et des trônes, depuis l'origine de nos temps, ce liquidateur éternel des religions, des empires, de toutes nos discussions et de toutes nos affaires! Il est trop tard. Pour moi , je ne sais rien, comme ces quatre mots, qui fasse résonner la Fatalité dans l'histoire, quand le timbre des temps frappé sonne, cette inexorable vibration: dans l'espace. Ce sombre Fatum les a fait dire à Napoléon, par la voix de l'Europe armée, à plusieurs reprises. Il traitait cette fois de puissance à puissance : déférence rare ; tendresse, peut-être, pour un fils qui avait de ses traits. Quinze ans après, il ne les a plus fait dire qu'une fois à Charles X, à Eambouillet, le lendemain des barricades, et dix-huit ans plus tard, le jour même des barricades à Louis-Philippe àTaris. Quatorze ans, quinze ans, dix-huit ans, périodes courtes! Le bonhomme aurait-il commencé, pour les dynasties, là-bas, à régler sa montre? C'est son arcane
et la recherche du rébus n'étant point, explicitement, de notre sujet, je reviens au Mexique, où je maintiens que Theure presse. — Et tenez, malgré les allures difficilement révérencieuses d une plume empruntée à l'aile d'une oie démocratique et sauvage, comme elles sont toutes en ce paysci, et mes propres anciennes inclinatiojis aux libertés de l'encre gallicane, je vous assure que, indépendamment de la belle occasion d'un grand bien manqué, ce ne serait pas sans un sentiment profond de tristesse que je verrais le drapeau français — sinon celui de la France — et Maximilien,. se rembarquer peu glorieusement, l'un et l'autre, pour l'ancien monde.
' Qu'a décidé, "pour V instant y le gouvernement fédéral? Je n'en sais naturellement rien et n'ai, d'ailleurs, jamais vu moins de journaux et moins su de nouvelles que depuis que la côte est libre. Du Mexique, depuis février dernier, je n'ai pas vu une ligne imprimée, et rien pu apprendre.
Monterey, à nos portes, est depuis plus de six semaines, suivant les uns, repris pour la troisième ou quatrième fois par les impériaux, pour les autres toujours aux libéraux. Les courriers du commerce n'arrivent même plus. Ceux qu'on fait partir ne reviennent pas. Mon fameux Telegrapli
s'est mis lui-même à manquer. On dévalise, on pille, au besoin on assassine sur toutes les routes.
Règle générale, l'Américain ne vole jamais : il prend quelquefois et fait des affaires toujours. — Mais pendant quatre années la sécession a mis toute la population de ce pays à un enseignement non pas gratuit, mais obligatoire, de démoralisation élémentaire, moyenne et supérieure : éducation complète, dans toutes les branches et sur toutes les lignes. Et après tout, en voyant la grande masse de ces pauvres gens retourner aujourd'hui à leurs fermes ruinées, à leurs défrichements reconquis par la Nature, — ce terrible mauvais voisin du Settler sur les sols puissants — et commençant bravement à tout recommencer, on doit à la population démocratique du pays le témoignage honorable de son peu de capacité pour les leçons que sa méchante aristocratie de politiciens, d'avocats , de couvents, d'offices, tous ses professeurs sécessionistes enfin , lui ont prodiguées. Les bons élèves pourtant suffisent à infester les routes, et c'est pour cela, entre autres choses, que les nouvelles sont plus rares que jamais. Réduit à des conjectures, je suppose que le gouvernement fédéral a sursis, pour le moment.
à une exécution directe au Mexique. IL n'a nul besoin, lui, de se presser? A l'activité militaire qui s'était montée, ilya deux ou trois mois, àun degré si remarquable, paraît avoir succédé un temps de repos. Quand le Transmississipi Department, au plus fort de ses jactances de résistance et de « guerre qui ne faisait que commencer » vers la fin d'avril, ajugé à propos, soudain, de se rendre, 150 mille hommes recevaient l'ordre d'y marcher. Et certainement si l'on avait voulu y tenter cette défense à outrance, les Yankees, comme disent nos messieurs, occuperaient à l'heure qu'il est le pays tout entier. Or leurs avant-gardes n'arrivent encore que lentement à la côte. Ils semblent maintenant aussi peu pressés d'occuper le pays que la masse de la population l'estde les y voir. On n'a jamais désiré une maîtresse avec autant d'impatience qu'on appelle ici la présence de l'ennemi. Jamais populations fidèles n'ont eu hâte de prêter leur serment d'allégeance à un roi idolâtré, comme ces terribles rebelles au gouvernement exécré des États-Unis, à cette tyrannie infâme, monstrueuse, abjecte, que leurs entraîneurs leur faisaient jurer, hier encore, de mourir cent fois plutôt que de jamais reconnaître. Quoi qu'il en soit de ces ardeurs, les Yankees paraissent vouloir se faire
désirer. Cet État est le seul qui n ait pas eu à souffrir directement de la%uerre. Le pauvre peuple entraîné, ou pressé, contraint, terrifié et enlevé de ses fermes pour la guerre a souffert seul; les tripoteurs sécessionistes ont fait, presque tous, de très brillantes affaires. On dirait que les infâmes Yankees ne sont pas trop fâchés du désarroi actuel du pays, et qu'après avoir tué la Sécession, ils veulent laisser faisander un peu la tête, et le peuple et ces messieurs la sentir suffisamment, avant de l'enterrer.
Cependant il est certain qu'on envoie de ce côté-ci quarante mille hommes' au moins. Quarante mille hommes, c'est beaucoup pour un État où le gouvernement sait, aussi bien que moi sansdoute, qu'il pourrait se contenter d'envoyer un gouverneur — avec cinquante hommes d'escorte^ s'il tenait à lui faire honneur. Tout seul, avec un ordre de Washington, un commissaire fédéral serait partout obéi et si promptement que ce serait merveille. La population, du reste, lui suffirait pour laider à en finir avec les douaniers marrons qui exercent sur les grandes routes.
Ces quarante mille hommes sont-ils destinés à entrer au Mexique, je n'en sais rien. Mais ce que je sais bien, c'est que leur présence est inutile ici à
tout autre titre, et que n'y venant pas pour soumettre un État parfaitement soumis et si empressé de régulariser sa soumission , il faut bien qu'ils n'y viennent pas pour autre chose. Ce que je sais encore, c'est que leur simple présence équivaudra presque déjà à la présentation de la pancarte ci-dessus désignée, et rendra bien, menacée, bien précaire et bien difficile la position, déjà fort embarrassée de Maximilien, empereur de Tinter- "cention.
Je note en outre que si l'on ne se presse pas d'occuper l'intérieur du pays, on s'est beaucoup plus pressé d'en occuper, en force, le point extrême, Brownsville, qui commande précisément l'embouchure du Hio Grande, et même de remonter ce fleuve qui forme cette frontière sur la posi^ tion de laquelle votre prédécesseur avait des idées si peu arrêtées.
Je remarque en sus que le commandant militaire fédéral, tout en notifiant à Mejia, son visà-vis impérial, la neutralité de son gouvernement eptre les belligérants, lui notifie également « les « bons sentiments de ce même gouvernement « pour la Répuhlique mexicaine et le gouverne- « ment de celle-ci , le seul que le sien connaisse « et reconnaisse au Mexique » .
— iU —
Les mêmes expressions de neutralité sont formulées à l'autre extrémité de la frontière, en Californie, avec la même expression de sympathie pour la République mexicaine et la réserve expresse de l'autorité militaire qu elle veillera au maintien de cette neutralité, « jusqu'au moment « où le gouvernement de Washington aura ana nonce sa détermination de maintenir inviola- « ble la doctrine de Monroe, si chère à tout cœur « américain » . — Tout cela est fort louche, en d'autres termes, extrêmement clair.
Un€ chose moins claire et plus effectivement louche c'est l'affectation avec laquelle on annonce qu'on ne laissera point, pour le moment, passer de recours armés à Juarez. Si l'on avait dit que l'on ne laisserait pas passer de colons organisés et armés, ou mieux qu'on ne laisserait rien passer du tout, cela aurait eu un sens, ou au moins une apparence. Mais comme sur toute la longueur de l'immense frontière, de Matamoros à San Diego, nul ne voyagç et n'entre au Mexique sans être, de règle et de nécessité, bien armé, si on laisse passer des colons et des gens pacifiques, on laissera passer au moins autant de rifles et de revolvers. Dans ces parages, d'ailleurs, on ne marche que par bande ou trains équipés et approvision-
nés : donc si Ton n'interdit pas tout, on n'interdit rien ; on réserve l'essentiel et l'on ne court d'autre risque que d'endormir l'ennemi, ou, s'il dort déjà, de prolonger son sommeil — ce qui est toujours avantageux à la guerre. Je voudrais bien savoir si Juarez se plaint ici de la trop rigoureuse neutralité des Yankees? Il en redoute peut-être plus un secours trop puissant qu'il ne craint Maximilien et les forces dont vous disposez vousmême; et c'est là, suivant moi, ce qui laisse uùe chance suprême et unique àMaximilieu.
Ce qui me paraît aujourd'hui probable, c'est qu'Andrew Johnson , laissant reposer le gros de son monde, va masser des forces au Texas, tout en s'occupant spécialement de la liquidation de la Sécession et des 14 articles de son Amnistie. Si c'est partout aussi facile que cela paraît devoir l'être au Texas — dont les hommes, avec ceux de la Virginie, pour confirmer la règle du contact des extrêmes sans doute, se sont le mieux battus pendant la guerre — ce ne sera ni bien embarrassant, ni bien difficile. Ce n'est pas que la question semble encore très bien posée au Nord. Le Nord n'a pas vu la Sécession se faire surplace, et ne paraît pas se douter encore jusqu'à quel point elle a été artificielle. Il n'a vu la Sécession que
lancée en guerre et furieuse, et, avec le monde entier, il y aura été trompé. La question n'est nullement, comme je la vois beaucoup trop agitée encore, entre le Nord et le Sud. Elle est entièrement, exclusivement, entre la Démocratie et l'Aristocratie au Nord comme au Sud ; entre les travailleurs et les partisans de l'exploitation du travail d'autrui, au Nord comme au Sud ; entre les hommes de la grande Patrie ouverte, et les hommes des petites patries indépendantes, souveraines, sauvages et fermées ; entre les hommes de la fédération et des Sunderbunds ; entre les industrieux et les guerriers ; entre les partisans de la force de la loi et les partisans de la loi de la force; entre les républicains et les monarchigènes ; entre la civilisation américaine et les résidus de la barbarie européenne; pratiquement enfin et par la liquidation, la question est tout entière entre les masses qui travaillent et veulent vivre convenablement de leur production, et lescliques quelconques qui veulent vivre des masseï^ sur les masses , aisément , largement ou splendi — dément, en ne produisant guère ou pas du tout^ et ne travaillant pas ou le moins possible. Dan^ tout cela il n'y a rien de sectionel ni de géographique. Je ne comprends point ces discussions
sur la question de savoir « si le Sud n'est pas « déjà assez puni, n'a pas déjà assez souffert, si « le Nord doit se montrer rigoureux ou clément « envers le Sud, etc.? » Il ne s'agit de rien, absolument rien de semblable. Si le gouvernement de l'Union doit punir, il ne doit punir que les traîtres qui ont préparé , comploté et lancé délibérément la rébellion — à l'exception de ceux qui sont couverts par des capitulations militaires acceptées, ces capitulations étant des contrats et le respect des contrats étant la base juridique de la . société. Et s'il les doit punir, ce n'est pas plus et pas tant pour le mal que ces coupables ont fait au Nord que pour celui qu'ils ont fait au Sud. Ce qu'il est surtout de son devoir de faire, à ce gouvernement du Nord et du Sud, à ce gouvernement de l'Union, c'est d'achever de désabuser les masses du Sud, de les éclairer, de leur montrer qu'il les a combattues quatre ans et définitivement battues, pour leur plus grand bien, pour leur propre cause, pour leurs intérêts les plus intimes et les plus considérables comme hommes, . comme travailleurs, comme citoyens et comme Américains. Qu'il ruine, qu'il chasse d'ici et envoie à leurs amis les aristocrates et les monarques d'Europe, les fauteurs du crime le plus vaste, le
plus désastreux et le plus sanglant qui ait jamais, je crois, été commis encore sur la terre, ma raison est bien forcée de n'y voir rien que de juste et de nécessaire, à moins que la société se croie en état de supprimer toute espèce de peine pour toute espèce d offense ; mais surtout qu'il pourvoie à l'avenir en dissolvant les cliques ci-dessus désignées, en détruisant celles qu'il peut détruire et prévenant la réformation des autres. Celle qu'il peut et doit détruire, c'est la caste des slave IiolderSs des grands propriétaires de nègres, — pure clique à côté des masses, si puissante qu'elle ait été comme élément grandissant d'une aristocratie mortelle à la constitution intime de la société américaine. Le péché des castes n'est pas personnel. Les castes du monde occidental, Europe et Amérique, portent leur péché comme leur force dans la famille et c'est dans la famille qu'il faut les atteindre. La classe des slate holders^ détruite par la confiscation de ses esclaves pour la liberté, doit être achevée par la confiscation effective de ses grandes propriétés au profit des familles pauvres du Nord et du Sud, surtout du Sud, auxquelles elles ont causé les plus grandes pertes et les plus grandes misères. Il n'est pas même question ici de punir des personnes, rien de sembla-
"ble; mais tout simplement d appliquer le principe juridique de la réparation des dommages^ 2)ar ceux qui les ont causés, abstraction faite des intentions. Qui casse les verres les paye ! Ce seul principe de justi<3e vulgaire, et aussi politique ici qu'il est juste, appliqué par des juges de paix ou des jurés, suffit à la destruction de l'aristocratie esclavagiste du Sud et à la liquidation de la Sécession tout -entière. Il n'y a pas ombre de vengeance politique dans ce procédé, il n'y a que la justice de la réparation. Le procédé étant pratique et ce peuple-ci l'étant essentiellement , j'espère qu'on y viendra. La production nationale dût-elle en souffrir pour un temps, la constitution, la santé et la force du corps social y ont tant à gagner, que les pertes du moment seraient amplement réparées dans un prochain avenir. — Mais quel rapport tout ceci a-t-il avec notre objet ? Je bavarde hors de la question et ne sais plus du tout où j'en étais.
J'en étais à ces conjectures : Le gouvernement fédéral s'occupe, pour le moment, de sa liquidation. SHl na pas d* autre envie que de voir la Monarchie et l'Intervention se rembarquer un peu plus tôt, un peu plus tard pour l'Europe, il peut attendre sans rien trop faire ostensiblement
et officiellement. Maximîlien et vous, n'avez pas pu réduire Juarez quand il vous avait de front et la Confédération sur ses derrières. Aujourd'hui qu'il ne peut plus avoir affaire qu'à vous et qu'il sent les coudes à gauche^ — comme le grenadier du pont d'Arcole (pourquoi n'en introduit-on pas le mot dans les Ehétoriques, ne fût-ce que pour renouveler un peu le moi de Médée et le qu'il mourût du vieil Horace?), vous comprenez parfaitement que vous ne lui pouvez plus rien. Sa position est celle de l'ancien boxeur Antée, l'une des meilleures connues des temps héroïques. A chaque coup un peu fort que vous lui porteriez il recouvrerait, comme celui-ci, ses forces en touchant sa frontière du Nord , et vous n'êtes pas des Hercules, au contraire. Et si vous aviez le malheur d'être trop près de l'enlever. Hercule, qui compose la galerie tout seul désormais, et qui, cette fois, est son second et parie pour lui, vous tomberait à l'instant sur le casaquin.
Quoique ne sachant par aucun renseignement où vous en êtes dans l'intérieur, il est trop clair que vos forces sont insuffisantes, puisque vous n'avez pu en détacher de quoi pousser plus vivement Juarez. Je ne sais pas ce que Maximîlien a de forces mexicaines, ni de forces austro-
franco-belges, disons européennes, en dehors des vôtres dont le chiffre, même approximativement, m'est également inconnu. — Pour son armée mexicaine, en supposant qu'il se crût sûr de deux hommes — à pouvoir y compter en tout état de cause — par déférence, je ne le voudrais pas contester; mais qu'il en prétendît trois, c'est ce que, depuis le trépas de la Confédération surtout, on ne saurait lui accorder.
Quant à son armée européenne^ j'ai une petite théorie à vous soumettre : il s'agit d'un phénomène de chimie militaire qui mérite de fixer l'attention des hommes du métier, aussi bien que des hommes d'État dont les méditations se porteraient sur les chances et les conditions futures des. entreprises européennes, dont le continent américain, sa moitié septentrionale surtout, devrait être le théâtre. Voici la thèse :
Je dis que les États-Unis, indépendamment de leurs moyens de résistance armée sur ce grand champ stratégique — dont ils sont , militairement désormais, les maîtres — possèdent d'ores en avant, en outre, la faculté singulière de fondre et décomposer, par contact ou par simple influence, les armées européennes en général, et spécialement celles qui, comme la force de Maxi-
milien, seraient recrutées d'aventuriers, — ce mot signifiant simplement ici d^ prolétaires européens disposés, par un esprit entralnable ou entreprenant et par leur position peu favorable en Europe, à en venir chercher, plus ou moins aventureusement , une meilleure en Amérique.
C'est bien là, en général, la condition des recrues européennes de Maximilien.
Eh bien, sans remonter aux anciennes migrations des peuples, qui semblent s'être toujours faites d'Orient en Occident, — disons des plateaux de l'Asie centrale vers l'Europe, — ni en rechercher les causes, remarquons que le même mouvement se continue dans nos temps modernes. Seulement, au lieu de ces grandes migrations, qui procédaient par subnrersions, nous avons actuellement Vémigration. Celle-ci procède par un courant constant ou plutôt un courant dont la masse est régulièrement croissante et le mouvement régulièrement accéléré. Ce ne sont plus des peuples qui se déplacent, les armes à la main, dévastant tout sur leur passage — populahundus agros^ disait le Rudiment — ce sont àesindividus que le commerce transporte et qui forment des populations d'autant plus considérables, eptre deux limites de temps égales, que la navigation.
la vapeur, Tindustrie et la science se. perfectionnent davantage. Au lieu de coups violents d'intégrales barbares, agissant à grandes distances comme des soulèvements géologiques et des catastrophes, c'est un flux continu de différentielles innombrables dont la somme , croissant chaque jour, opère une formation calme et régulière autant que féconde. L'étude des éléments et la recherche de la fonction générale de ce grand déplacement seraient une belle question de dynamique sociale ou humanitaire , incontestablement. Quoi qu'il en soit, tenons-nous à constater le fait , acquis désormais , de Y attraction que le nouveau monde et surtout la partie où la formation sociale en est le plus avancée, exerce sur les masses prolétaires du vieux monde; attraction d'autant plus manifeste et effective que la richesse et la condition démocratiques se développent davantage sur ce continent, et que les perfectionnements de la science reixdent le milieu qui sépare les deux mondes moins résistant, ou, si l'on veut, plus aisément pénétrable à la transmission de cette attraction et au passage des molécules humaines, attirées de l'un de ces mondes à l'autre. Bref, en sociogénésie , et avec autant de rigueur scientifique que pour les faits correspon-
dant en physique ordinaire, on peut énoncer que les États de l'Union sont, sur ce globe, à cette époque, le lieu du pôle principal d'aimantation de la matière prolétaire et démocratique universelle, et que cette matière s'y transporte, s'y polarise socialement et s'y organise de plus en plus fortement chaque jour.
En d'autres termes, l'Amérique est devenue la patrie sociale du prolétaire sur ce globe, et les États de l'Union y constituent le foyer principal d'attraction prolétaire et démocratique du monde entier. — Il est notable que les prolétaires chinois ou de race mongolique affluent sur la côte occidentale, en Californie, comme nos prolétaires caucasiens d'Euro})e sur la côte orientale.
Maintenant, si vous voulez remarquer que — à l'inverse des armées temporaires du système civil et démocratique américain, lesquelles sont» généralement et en principe, composées de citoyens d'une classe unique, — la masse des^ armées permanentes du système militaire et monarchique , encore superposé aux éléments modernes, en Europe, est composée de prolétaires, vous saisirez tout de suite le principe de la théorie que je suis en voie de vous soumettre.
Le gouvernement européen qui déclare la
guerre aux Etats-Unis se met d'abord, généralement, en opposition spéciale, sur ce point, avec ridée démocratique et sociale chez lui; et toute disciplinée et monarchiquement bien manipulée qu'elle puisse être, son armée d'invasion emporte nécessairement avec elle une quantité magnétique donnée de ce sentiment. Le gouvernement européen embarque son armée pour ce continent : qu'est-ce à dire, sinon qu'il entreprend le transport, à ses frais, d'une masse prolétaire, et l'amène au voisinage du foyer d'attraction moléculaire de celle-ci? Nous voici dès lors dans le& conditions de développement de ce phénomène de chimie, militaire à un point de vue, démocratique et sociale à l'autre, dont je parlais tout à. l'heure. L'élément prolétaire est retenu dans le corps solide qu'il constitue par la cohésion de la discipline et quelques forces secondaires qu'il serait trop long d'analyser; mais les aflSlnités naturelles pour la terre sur laquelle il se trouve transporté et pour son pôle américain, agissant en raison inverse du carré des distances, le corps militaire, l'armée est déjà travaillée dans sa constitution, et la décomposition moléculaire y commence. Militairement cela s'appelle la désertion. En terme de sociogénésie, c'est le déga-
gement du prolétaire, d'une combinaison contraire à ses affinités électives où il n'est retenu que par une force artificielle et mécanique, pour se polariser librement sur une patrie sociale.
Il va de soi, d'ailleurs, que Tarmée en question sera d'autant plus fecilement désagrégeable et décomposable que la masse prolétaire en sera moins militairement homogène, d'une part, et plus imbue du sentiment démocratique de ses droits sociaux, de l'autre. Au premier de ces titres, l'armée d'aventuriers de Maximilien doit être toute disposée déjà à entrer en, fusion. Au second, une armée française serait moins résistante qu'une armée russe, étant composée d'éléments plus intelligents, beaucoup plus imbus du sentiment démocratique et de la notion des intérêts et des droits sociaux du prolétaire.
La disposition chimique à la décomposition et la fusibilité dont je parle étant ainsi fonction d'un sentiment et d'une connaissance^ sont donc soumises à des influences remarquablement analogues aux actions bien connues de la chaleur et de la lumière dans les phénomènes de chimie ordinaire. LTJnion américaine, en supposant qu'elle comprît bien la propriété qui lui est inhérente et le parti à en tirer, pourrait donc, à peu près à
volonté et par une manipulation intelligente, activer singulièrement ces dispositions à la désagrégation, fondre le corps solide qui lui est opposé, décomposer peu à peu, à son profit, et finalement, avoir plus ou moins complètement transformé ainsi une armée d'invasion en Tin couvai exceptionnel d'émigrants. L'Union peut , au besoin , accroître l'intensité de ses forces attractives; mais, sans même avoir recours à cet expédient, il lui suffirait probablement de laisser agir ses forces attractives normales et de chauifer et éclairer le corps à décomposer. Ce serait, par ma foi ! une expérience nouvelle et fort curieuse ; et pour ma part je prendrais un vif intérêt à en suivre les phases.
J'ai entendu dans mon enfance une anecdote qui m'avait beaucoup frappé et que je n'ai jamais oubliée. Un de mes oncles, de l'armée d'Italie, raconta un jour devant moi que quand le corps russe de Souvarow se trouva en face des Français, dans les premiers temps il était impossible de faire des prisonniers. Ils. se faisaient plutôt tuer, avec acharnement et de volonté évidemment préconçue. Le général en chef, fort intrigué, ordonna qu'à la première rencontre et coûte que coûte, on lui prit des Eusses vivants. Ces prison-
niers se montrèrent sombres, inertes ; ils refusaient les aliments. On parvint à savoir qu'ils croyaient que les Français voulaient les engraisser pour les manger ! Souvarow les avait parfaitement endoctrinés. Bientôt désabusés et comblés de bons procédés, ils revinrent à la gaieté ; bref, après les avoir fait dîner avec lui et son état-major, le général les renvoya, sans condition, dans leurs lignes , leur souhaitant bonnes chances. Depuis cette aventure, disait mon oncle, les Russes se laissaient prendre à l'occasion sans trop de difficulté.
Quoi qu'il en soit, ce nouveau genre de guerre défensive, d'un ordre très supérieur à l'action des délices de Capoue^ qui cependant ont sauvé Rome, dit l'histoire; cette guerre où les forces attractives remplaceraient la répulsion, et dont les projectiles seraient des bienfaits, des droits, des libérations et des émancipations en place des boulets qu'envoient les canons rayés — du commandant Tamisier et du duc de Montpensier, erronément attribués à l'empereur Napoléon III ; — un tel système de guerre devrait être, en cas, franchement inauguré par les Etats-Unis, car il est en pleine consonnance avec le timbre de leur état social, tandis que votre système, mon cher mare-
chai, y fait une dissonnance insupportable à toute société un peu délicate.
Mais descendons des considérations scientifiques où je me plais trop, comme tout vieillissant — vieux est dur à écrire — aux souvenirs de jeunesse, et revenons à l'armée européenne de Maximilien. Si je viens d'être, à l'instant même, bien informé, par quelqu'un qui revient de Matamoros, il paraît que les parties de cette armée, voisines de la frontière, donnent déjà des confirmations vulgaires, voire brutales, à la théorie que je viens d'esquisser. D'après celui-ci, en effet, la tension à la désertion dans les troupes européennes de Matamores aurait atteint déjà un tel degré qu'il faut fusiller tous les jours des hommes qui tentent de passer la rivière; qu'on aurait institué un système d'espionage à 100 piastres par dénonciation, qui produit d'ailleurs des effets de démoralisation désastreux. Et enfin, qu'on a établi un système de terreur fort désaffectionnant sur la population civile, dont tout membre est incarcéré pour le seul fait de paraître échanger une parole avec un soldat. Le fin mot,' me disait mon homme, c'est que ces soldats reçoivent une hitt (soit fr. 65 centimes) de paye tous les cinq jours, et que . chacun d'eux peut gagner aisément une ou deux
piastres par jour de Tautre côté de la rivière. On ne voudrait pas qu'ils sussent cela, c'est pourquoi on leur interdit de parler aux bourgeois — et réciproquement. Mais on a beau faire et fusiller, ils veulent tous passer et n'attendent chacun que l'occasion favorable. — C'est là, s'il en est ainsi, et il en doit être plus ou moins ainsi, ce que j'appelle une confirmation vulgaire et brutale de mes théories à grands airs. D'un côté 15 centimes, ou 3 sous par jour, vieux style, pour être soldat sous un régime fort sévère; de l'autre de 5 fr. 25 c. à 10 fr. 50 c. (je prends le cours moyen du change), pour être son maître ; ces forces contraires travaillant constamment une masse peu homogène d'aventuriers plus ou moins disciplinés, maintenus en un corps solide par une simple force de compression, qui menace elle-même, en dépassant sa limite de résistance , d'écraser ce corps ; le tout dans un climat chaud, exposé à l'air libre qui vient de l'Union : telle est ici la formule particulière, démonstrative mais prosaïque, de ma chimie transcendante. Si l'Union soufflait seulement sur cette armée, elle la volatiliserait en un clin d'œil.
Quant au corps français d'expédition, je ne sais au juste quelle influence le Mexique, seul.
a exercée sur lui ; mais je vous suppose, à ce sujet, mieux' informé que votre prédécesseiii'. Je me rappelle en effet avoir lu, de lui, au Moniteur un rapport officiel où il affirmait n*avoir perdu encore que deuw déserteurs, et cela à une date où j*en avais vu arriver d'un coup, et pour commencer, 17 à Monterey, lieu bien éloigné cependant des courants naturels que la désertion devait prendre. Si le commandant d'un bataillon, à qui il restait 160 hommes sur 800, a répondu, comme je le tiens de l'interlocuteur qui en incriminait interrogativement la fièvre jautie : « Dites la désera tion au premier chef, les maladies pour quelque « chose et le feu de l'ennemi pour très peu » , M. Forey paraîtrait fort n'avoir guère mieux connu les états de son corps d'armée que la géographie du pays sur lequel il le manœuvrait.
En commençant cette lettre, je croyais naïvement qu'elle n'aurait quç six pages et ne contiendrait que des faits. Aux dimensions qu elle a prises et aux théories dont elle a accouché , je me déclare incorrigible.
J'apprends à l'instant c^^Negrette se serait fait battre outrageusement et, en sus, prendre prisonnier. Pure rumeur, mais je l'en crois bien capa-
ble. Ces imbéciles n'ont pu comprendre, dès le début, qu'ils n'avaient qu'à vous arrêter dams les AngosturaSy jamais à vous combattre en plaine et toujours à vous faire courir — après- eux, bien entendu. Le Mexique est assez accidenté, contient assez de déserts et est encore assez vaste pour que ce genre d'exercice forcé vous y dût être peu salutaire. Au reste, neuf fois sur dix, au moins, ces nouvelles du Mexique, à l'opposé de l'Écho du poétique Boileau, ne sont rien « qu'un vain bruit qui dans l'air retentisse ». Il y a plus . de deux ans qu'on nous annonçait l'arrivée ici de Juarez se sauvant avec sa caisse et deux domestiques — nouvelle qui, si je ne me trompe, fit aussi fortune en France. Toutefois s'il était vrai que Negrette eût répété Comonfort et que Juarez n'eût plus de monde pour occuper quelque bon coin de frontière, attendez-vous à voir les États- Unis se mêler plus vite à la discussion. L'entracte serait une brillante occasion à Maximilien pour faire son pronunciamento et proclamer la république. A cette condition, je la lui souhaite, l'occasion , . de tout mon cœur. Mais , suivant toute apparence, cet entracte serait plus court qu'on a l'habitude de les trouver souvent au théâtre, et je finis cette lettre dans le senti-
ment qui l'a commencée : N'attendez pas que le rideau se lève^
jP. s. Mon voisin de campagne m'a remis tout à l'heure un numéro du Telegraph, où il n'y a, m'a-t-il dit, rien du tout, pas de nouvelles. J'en trouve une grosse comme une montagne; non en elle-même, car c'est un accident bien vulgaire, hélas ! qu'un pauvre cerveau humain se dérange, mais dans ses conséquences, à cause de la position que le malade occupe. Jules devient fou ; voilà la nouvelle — je parle de Jules César.
En lisant, dans un journal anglais importait — j'entends de la classe des importants, comme il
1 Si nous comprenons bien quelques signes et une indication abrégée, peu aisément lisible, à la marge du manuscrit, Tauteur en copiant ou faisant copier la minute pour le maréchal, aurait supprimé la nouvelle digression en P. S. qui commence ainsi : — pr tr ébourf pr groff de l'emp. — Si cette abréviation, qui, sur notre manuscrit, semble avoir été plutôt dessinée qu'écrite par un copiste qui ne la comprenait pas, signifie, comme nous le pensons : « Par trop ébouriffant u pour [être envoyée à un] grand officier de TEmpire », ce serait, en outre, l'indication du motif de la suppression. Il est donc probable que la quatrième lettre, effectivement adressée au maréchal, finissait ici. Comme nous ne publions pas ces lettres précisément pour les serviteurs de l'Empire, nous croyons devoir donner ce P. S. tel que nous le trouvons sur le pupier que nous avons entre les mains.
(Note de Véditeur,)
y en a en Angleterre — une très longue analyse de la vie de Jules César, l'idée m'était déjà venue que le cerveau qui avait écrit ce livre et l'avait fait publier, sous son rè^ne et de son vivant, pouvait déjà bien être fortement travaillé. Mon Telegraph d'aujourd'hui contient une lettre à S. A. I. le prince Jérôme, — sans date, — comme toujours. A propos d'un discours de TAltesse, qui n'est ni donné ni analysé et dont le sujet n'est pas même indiqué — mais telle, la lettre, que si la traduction anglaise est fidèle et si je retraduis fidèlement moi-même , il ne me reste plus de doute.
Le sujet du discours qui a motivé cette lettre aurait certainement une importance et je voudrais le connaître, mais c'est secondaire. Le discours, en effet, n'est qu'un prétexte : la lettre s'adresse, non point au cousin Jérôme -— qu'on eût désavoué et savonné aisément en de tout autres termes ; on s'adresse au monde, ce qui est plus gros, quoique le prince ne soit pas mince, et on y a pour objet, ce qui passe toute borne, de dire son fait à l'Esprit Humain. — Là est le symptôme.
Je lis donc dans mon Telegraph ce membre de phrase. « That to prevent anarchy in mens mind,
« that formidable ennemy of true liber ty the Em- « peror had established first in his family, after- « wards in Ms govemment, thatsevere discipline <c which admitted BUT ONE WILL and one « action. — Je traduis : « que pour préArenir Ta- « narchie dans Vesprit humain (ou Yanarchie « des esprits), ce formidable ennemi de la vraie ^ liberté, l'Empereur avait établi, dans sa famille « d'abord , et ensuite dans son gouvernement^ « cette sévère discipline qui rCadmet qu'une vo- « LONTÉ et une action » (notez que je place libéralement une virgule entre «ce formidable ennemi de la vraie liberté » et « l'Empereur » ; l'omission de ce signe de ponctuation, dans le texte anglais, facilitant trop un double sens assez curieux et que la plume impérialiste eût peut-être mieux fait d'éviter.
Ma traduction restitue, je pense, le texte original . La lettre, d'ailleurs, exprime ce sens d'un
1 {Note de Véditeur.) Il peut être bon de reproduire ici le texte original de la lettre que l'auteur commente ; le voici :
« Je ne puis m'empêcher de vous témoigner la pénible impression que m'a causée la lecture de votre discours d'Ajaccîo. En vous laissant, pendant mon absence, auprès de l'impératrice et de mon fils, comme vice-président du conseil privé, j'ai voulu vous donner une preuve d'amitié et de confiance, espérant que votre présence, votre copduite et vos
bout à l'autre. Elle se résume tout entière et se condense dans l'opposition de ces deux idées anàrehy in men'smind et one will. D'un côté, TEsprit Humain ; de Tautre, cette Volonté Unique, qui prétend le monter et lui serrer la bride. Eh bien! je vous dis que le cerveau de César n'est pas seulement travaillé, attaqué, assiégé ; il est pris. Le siège a été plus long que celui de Cbarleston et de Troie ; il date de la jeunesse du sujet; il a commencé dans des superstitions de son en-
discours témoigneraient de Tunion régnant dans notre famiUe.
« Le programme politique que vous placez sous Tégide de l'empereur ne peut servir qu'aux ennemis de mon gouvernement. A des appréciations que je ne puis admettre, vous ajoutez des sentiments de haine et de rancune qui ne sont plus de notre époque. Pour savoir appliquer aux temps actuels les idées de l'empereur, il faut avoir passé par les rudes épreuves de la responsabilité du pouvoir. D'ailleurs, pouvons-nous réellement, pygmées que nous sommes, apprécier à sa juste valeur la figure historique de Napoléon? Comme devant une statue colossale, nous sommes impuissants à en saisir à la fois l'ensemble. Nous ne voyons jamais que le côté qui frappe nos regards. De là l'insuffisance de sa reproduction et la divergence d'opinions. Ce qui est clair aux yeux de tout le monde, c'est que pour empêcher l'anarchie des esprits, cette ennemie redoutable de la vraie liberté, l'empereur avait établi dans sa famille d'abord, dans le gouvernement ensuite, une discipline sévère, n'admettant qu'une volonté et qu'une action. Je ne saurais désormais m'écarter mai-même de cette règle de conduite. »
{Moniteur universel du 27 mai 1865.)
fance : siège de mines, surtout; quarante ans au moins de travaux souterrains. Mais la maladie a pénétré dans la place ; elle s'est emparée de toutes les défenses; elle tient le corps de place et la garnison, vous dis-je, et, seule, y dicte la loi. Et la preuve, c'est qu'elle a ordonné à César d'annoncer lui-même au monde qu'il était pris, rendu sans conditions, qu'elle a dicté les termes de la formule, que le vaincu les a écrits, signés et publiés en écrivant, signant et publiant cette lettre morbide à son cousin.
Cette maladie est bien connue dans l'histoire et dans rbistoire des maladies mentales. Le fond est toujours le même, mais elle varie, avep les temps, " dans ses symptômes, ses formes et son intensité. Elle ne se met qu'aux porte-sceptres. La. tête couronnée est son domaine et, dans ce domaine, elle ne s'attache qu'à la spécialité du pouvoir absolu. Les despotes de l'Orient en étaient presque tous atteints ; mais le monde oriental n'étant pas un monde rationnel, les observations de l'esprit y seînblent comme dans leur climat congénial, ne s'y choquent pas, dans le cerveau du sujet, avcQ les contradictions violentes des forces ambiantes et, souvent, n'y génèrent pas de ravages dans sa constitution physique.
A Rome, ce fut la folie césarienne. Inconnue sous la république, elle ne put naître qu'avec TEmpire. Elle y devint pendant longtemps presque endémique sur les empereurs.
Napoléon en eut une attaque dès qu'il eut doublé son Césarisme moderne et français, du Césarisme à deux têtes de l'Allemagne féodale, en mettant une Césarine, ou plutôt une Césarette autrichienne dans son lit. Cette tête extraordinaire en put guérir, mais il ne fallut rien de moins que l'Espagne et Moscou pour commencer la cure, et bientôt l'Europe tout entière pour la terminer. En réalité même il ne guérit que quand il avait déjà cessé d'être César, pour n'être plus que le grand capitaine qui disputait héroïquement à l'ennemi le sol sacré de la patrie et de la révolution ; je crois cette dernière remarque médicalement importante^.
Le cas de folie césarienne que révèle patemment la lettre au prince Jérôme me paraît du caractère le plus grave, parmi tous ceux que l'histoire présente de cette démence. Xerxès avait fait fouetter la mer. L'Empereur, après l'incendie de
1 N'eut-il pas une rechute quand il reparut en Charle* magne, au Champ de Mars, pendant les Cent jours?
{Note de l'éditeur.)
Moscou, y avait attendu la soumission de la Russie, réorganisant la Comédie française, frappant sa méàsLÏiledeDieu au^ciel et Napoléon sur la terre et comptant sur les déférences des forces delaNature Polaire pour Sa Majesté. Qu'est-ce là à côté de la volonté, conçue, par une pauvre tête après tout, un pygmée — il en convient — de monter à cheval sur l'Esprit Humain, de mener l'Esprit Humain au frein, à l'éperon et à la cravache? et de la folie, plus démente encore, de dire cela à l'Esprit Humain? Le Despote oriental ne fouettait ici qu'une force de la Nature; le despote d'aventure, fourvoyé dans ce siècle et en France, entend fouailler l'Esprit Humain, reconnu et sacré aujourd'hui Roi légitime des forces de la Nature î Entre la gravité des deux cas il y a la différence des deux mondes, des deux temps, et de la dignité des objets de l'ire des deux sujets.
On s'est plu à faire de Louis -Napoléon un obélisque revêtu d'hiéroglyphes indéchiffrables, et on ne lui a point déplu en lui prêtant cette apparence porphyréenne. Il a cultivé beaucoup, lui-même, la pose insondable et muette. Cette pose impose et en impose aux imaginations enfantines, et il n'ignorait pas que ces sortes d'imaginations sont nombreuses parmi les hommes faits.
Un mystère, fùt-il vide, ne couvrît-il absolument Hen, a la même autorité sur elles, tant qu'il n'est pas ouvert, que s'il couvrait un monde. C'est une force artificielle, et les positions artificielles surtout, la recherchent. Louis-Napoléon, n'a pas seulement posé pour le dehors et en vue d'un prestige extérieur : il a encore posé à l'intérieur, en vue de se faire du prestige à soi-même — à peu près comme l'homme qui boit pour se donner du cœur.
Dans l'ordre des choses humaines, depuis les petites questions de caractères jusqu!aux grandes questions sociales, les savants se montrent encore tout aussi ignorants que les hommes du monde et la littérature. La raison en est bien simple : Ils n'ont pas encore su se débarrasser d'un préjugé qui soustrait ces matières aux investigations de l'esprit scientifique et de ses méthodes. Les phénomènes de cet ordre restent dès lors fermés pour eux, comme le furent ceux de la nature aux esprits les plus puissants des siècles antérieurs, aussi longtemps que, prenant ces phénomènes en bloc, on se bornait à deviner et à supposer au lieu d*observer, d'analyser, de classer, d'induire et, conséquemment, de découvrir.
Les gros mystères sont souvent des choses fort
simples. Un système du premier degré à deux inconnues paraît un très gros mystère à un homme du monde , plein d'esprit d'ailleurs , mais qui ne sait pas un mot d'algèbre. Un écolier s'en fait un jeu : il élimine aisément une inconnue et les obtient , ensuite , tout aussi aisément , l'une après l'autre.
Il pourrait être curieux de procéder régulièrement à cette élimination dans le cas présent. La solution, assurément, serait facile à quiconque a pu observer le sujet d'assez près. Ceci n'étant pas mon cas, je ne saurais prétendre une solution de tous points rigoureuse mais seulement une approximation suffisante.
La théologie a fait, de Dieu, un système en trois personnes. On en compte facilement deux au moins en chacun de nous : la personne, produite par la nature et par l'éducation du milieu contemporain, et la personne résultant des impressions du milieu spécial à chacun , du travail sur lui de ses circonstances particulières. Seulement, ces deux personnes ne sont pas toujours aussi bien d'accord entre elles que les trois du catéchisme.
Dans le cas présent on ne les trouverait guère homogènes. L'une est l'animal raisonnable, natu-
Tellement développé dans les idées générales de son temps; l'autre est un esprit ouvert à la superstition, frappé d'une vision solitaire qui Ta hanté de très bonne heure.
Si l'on élimine cette seconde personne par quelque procédé simple, soit, par exemple, en mettant le neveu à la place de Toncle au siég^ de Toulon, il n'y a personne qui ne tire aisément de l'hypothèse — et lui-même en conviendrait — qu'au lieu de filer la merveilleuse trajectoire qui > de ce port , alla tomber à Sainte-Hélène , il fût resté confondu dans la foule militaire et politique où n'ont fait que flotter tant de têtes de cette époque, plus lumineuses et plus fortes que la sienne. — Il n'a pas d'ailleurs toujours porté sa peau de Sphinx, et si l'inscription de Rosette a suffi à ChampoUion pour réduire à des termes fort humains, à des rébus souvent même fort vulgaires, les merveilles de profondeur hiératique que l'imagination se plaisait à loger sous les caractères mystérieux des monuments de la vieille Egypte, les livres qu'il a publiés valent, ici, bien des inscriptions de Rosette. Ces productions ne contiennent pas trace de génie , ni même de simple originalité. Le témoignage légal qu'elles portent est celui d'un esprit ordinaire.
Étudiée d'assez près, la première personne donnerait donc un esprit certainement ordinaire, froid, je pense, raisonnablement droit, sans disposition à la rancune, à la vengeance , à la haine , peu porté même à l'orgueil, animé d'intentions irréprochables, bon, probablement môme assez faible.
Louis-Napoléon a fait un gouvernement fort , dit-on, et rendu à la France, en Europe, le prestige qu'elle avait perdu entre les mains de Louis- Philippe et de la bourgeoisie. Je concède le second point et je réforme l'expression du premier. Ce gouvernement , en effet , n'est pas un gouvernement fort, loin de là, et la preuve incontestable qu'il n'est pas fort — en lui-même et par luimême — c'est qu'après une durée de treize ans passés, ce gouvernement croit personnellement ne pouvoir se soutenir que par beaucoup de force : preuve explicite, formelle et qui dispense de toutes les preuves implicites que l'on pourrait accumuler.
Quoi qu'il en soit , fort ou non , ce n'est pas cette première personne du système qui a fait le 2 Décembre, ni cet Empire pastiche — et postiche dans la France actuelle. Elle n'a pas même fait les équipées de Boulogne et de Strasbourg, ni
rendu à la France ce que, à cet Empire , elle a regagné de prestige comme puissance militaire • — C'est donc l'autre personne, la seconde, qui a fait ces choses ; et elle les a faites, il le faut noter , dans des circonstances et à l'aide de circonstances qui eussent permis à une raison saine et libre de faire beaucoup — et sans avoir à décembriser.
Ce second élément du système est une superstition. Or, les superstitions, bien qu elles soient nécessairement, en ce siècle surtout, des faiblesses de l'esprit, créent des forces artificielles, extérieures à l'âme qui les a reçues et les entretient ^ mais qui, pour mener un homme à leur but, peuvent être souvent très considérables. C'est un vent qui gonfle des voiles et pousse un navire aveuglément, dans la direction où il souflle.
Louis-Napoléon né, comme il l'écrivait un jour,, sur les marches du trône, a été désigné à la succession de l'Empereur avant la naissance du roi de Eome. Élevé dans l'exil par une femme très féminine , reine détrônée et mère tendre , il doit avoir été consolé dans ses chagrins d'enfance par la perspective d'un sceptre. Bercé dans un air de crédulités et d'espoirs superstitieux , auxquels
inclinait déjà Timagination de Joséphine, nourri enfin des mille et une nuits impériales, comme les autres enfants sont amusés par des contes de fée, — avec cette différence que les légendes fabuleuses , inoffensives à l'esprit des autres , étaient pour celui-ci de l'histoire toute palpitante , celle de sa propre famille , et capable , comme telle , dans une solitude peuplée de visions, de regrets, et d'espoirs , de faire un trou profond dans un esprit plus fort que le sien. — C'est de ce trou qu'ont commencé les opérations du siégé.
A cette époque d'indétermination àe la société européenne, qui provoque de si fréquentes oscillations politiques , surtout en France — le point magnétique le plus sensible de cette société, — il n'y avait rien de déraisonnable, dans la situation de Louis-Napoléon, surtout depuis la mort du duc de Eeichstadt, à admettre, pour lui, la chance d'un rôle gouvernemental en France. Si cette chance eût été envisagée naturellement , traitée comme une hypothèse rationnelle, et qu'il s'y fût préparé, en cas, par des études, toutes rationnelles elles-mêmes , des besoins généraux de son temps, de ses conditions , de ses tendances historiques et par une critique rationnelle de l'Empire, de ses institutions , de son despotisme et de
toute sa conduite, il y avait place pour un déve-^ loppement sain, une carrière très belle et un des rôles les plus grands et les plus féconds de Thistoire.
Malheureusement, la chose a tourné à rimagi' nation et à une sorte de fantaisie astrologicomystique. Au lieu d'une carrière gouvernée p«ar la discipline sévère d'une raison régulièrement et sérieusement éclairée, nous avons eu des aventures où la raison de conduite et le hagage d'idées contemporaines acqnises, ont été entraînés à la suite d'une étoile, mêlées aux rêveries d'une destinée personnelle , d'une protection mystérieuse , d'une force occulte, d'un Fatum domestique, d'une part , et , de l'autre, à Firrationalism^e d'une religion individuelle, conçue dans le vide d'une ambition longtemps solitaire et déçue, et fortifiée par un succès qui, au lieu d'être compris dans les causes naturelles , n'a servi qu'à confirmer la donnée fondamentale des hallucinations fatidiques.
En somme, nous avons eu un irrationalisme composé, ou deuxirrationalismes intimement combinés : l'irrationalisme subjectif d'une mission personnelle, travaillant sur l'irrationalisme objectif de cette religion de famille — que l'inven-
teur a nommé , autrefois lui-même, si je ne me trompe, Yidée impériale ou napoléonienne. Je dis Tinventeur , car je ne sache pas que Napoléon , qui était un esprit essentiellement pratique et concret, agissant dans le concret et dans la pratique, et en qui surgissaient énormément d'idées, ait jamais été conduit parce que, dans le langage philosophique de ce siècle-ci , on appelle maintenant une idée.
Bref, être appelé par les étoiles au gouvernement de la France, et avoir à pratiquer, sur celle-ci, un ponsif de TEmpire, ou, pour faire tenir les deux idées fixes dans une seule expression vulgaire, avoir reçu mission de marcher dans les hottes de son oncle, telle est la double superstition qui, germant de bonne heure dans le cerveau de Louis-Napoléon, y croissant et s'y enracinant avec l'âge, a constitué la seconde personne, cherchée, de cette dualité. C'est l'élément dont la force, aveugle, a opéré les aventures de Strasbourg, de Boulogne, du 2 Décembre, de l'Empire, et produit, par voie d'imitation, tout ce que cet Empire a de mauvais comme tout ce qu'il peut avoir accompli de bon.
Cette force a entraîné le système tout entier et lui a créé une conscience indij^érente* Elle en a
fait un instrument mû, poussé dans la direction de ridée fixe, passant sur tout, ne redoutant que l'obstacle physique, irresponsable comme une locomotive, et se glorifiant dans cette irresponsabilité. Napoléon a été, par excellence peut-être dans rhistoire, le prototype de la spontanéité humaine ; son neveu, un prototype de la machine à calquer.
L'Empereur , qui avait l'esprit d'ordre par excellence, voulait régler à sa façon les affaires de ce monde. Il n'aimait pas ceux qu'il appelait les idéologues et faisait peu de cas, en pratique temporaire du moins, de la liberté du prochain. Je ne sache pas, pourtant, qu'il se soit jamais posé en face de l'Esprit Humain, qu'il ait pris à partie l'anarchie dans ce domaine et ait déclaré la prétention de s'en faire aussi l'Empereur. Il se bornait à en contenir politiquement les essors qui eussent pu contrarier son action pratique, à tendre ses filets administratifs, à multiplier les procédés du gouvernement, ses machines de concentration et de servitude, — erreur qui lui a été fatale. Son bon sens pratique le tint du moins dans cet ordre, et il ne prétendit point, dans la santé de son propre esprit, au suprême pontificat sur l'Esprit Humain. Cet excès n'eût été
tirailleurs qu'une prétention toute personnelle, à laquelle la hauteur vertigineuse d'où son génie propre avait dominé les têtes contemporaines en matière de gouvernement et en titre de commandement, eût seule pu l'exposer. De ce chef le cerveau du neveu était bien à l'abri de tout danger ; et c'est un vertige moins imposant et beaucoup plus vulgaire qui nous a détraqué ce mécanisme. Je n'en rechercherai point la nature, dont la détermination ne serait pas difficile ^ et constate seulement l'état du sujet tel qu'il est indiqué par >cette bulle fâcheuse.
Louis-Napoléon a de la littérature et connaît fort bien, ici, le sens philosophique des expressions dont il se sert. Toutes ont été pesées. L'anar- <;hie des Esprits et la liberté de l'Esprit Humain sont deux termes enchaînés comme un boulet ramé. L'Esprit Humain, adulte, parvenu à la conscience réfléchie de lui-même, s'est affranchi des dogmes puissants qui , longtemps , l'assujettirent. Il a conquis son autonomie et fait sa
1 En marge et en abréviations toujours mal copiées, nous croyons lire ici : La hauteur, non du génie, mais de la situation du sujet et l'identification puérile du prêtre avec son Dieu. (Note de Véditeur.)
Déclaration d'Indépendance. Il est Souverain , Souverain Absolu, et il est anarcàique parce qu'il est Souverain et qu'il est Multiple. L'insurrection contre toute espèce de règle extérieure à lui, n'est pas seulement son droit, mais le plus saint de ses devoirs et la condition abécédaire de sa productivité et de sa dignité : Qu'il se laisse imposer une discipline quelconque par une volonté quelconque^ fût-elle la plus intelligente du monde, il n'est plus que l'esprit des brutes. La seule autorité qu'il puisse reconnaître — et reconnaisse, est sa propre émanation impersonnelle, l'autorité de la Vérité qu'il découvre et de la Science qu'il crée. Sa soumission à cette autorité est l'acte autonome le plus élevé de sa liberté même, la manifestation la plus haute de sa dignité et de son Inconditionnelle Souveraineté. — De toute autre autorité il ne saurait seulement faire cas sans s'abdiquer.
Louis-Napoléon sait cela fort bien. Les droits que l'Esprit Humain prétend, de son essence même, il n'en ignore. Et voici que cet homme de taille moyenne au mètre des caractères , né avec une intelligence qu'il a plus d'une fois confessée commune et que ses œuvres eussent classée, sans confession, comme telle; cet esprit faible,
subjugable, ouvert à la superstition, maîtrisé par ridée fixe d'une mission personnelle, à l'irrationalisme de laquelle il a bu de plus en plus pour s'infuser des forces d'emprunt ; qui a désaimanté sa conscience et sa raison naturelles, corrodées d'ailleurs par l'usage d'un despotisme capable d'affoler une boussole plus solide; voici que ce César de succession nominale et de hasard, non content de tenir 37 millions d'hommes sous la discipline de sa volonté dans le domaine des faits, émet un beau matin la prétention de ranger fi à la discipline sévère de cette voloi^té unique » les esprits et les âmes ! allons donc !...
Comme anachronisme et pastiche, un Empire suffisait amplement à la France et à notre époque. Leur fournir, en sus, un Dieu, une religion et un pape, dans une même facture, c'est empiler beaucoup et compiler trop. Mieux valait contenir le Dieu à l'état de Lare domestique et ne lui rendre, en public, comme devant, que des hommages plus discrets et mieux contenus. L'Esprit Humain, à ne prendre que l'esprit humain de M. Thiers, a déjà fait d'ailleurs, — au simple point de vue du simple bon sens classique et en scrupuleuse abstention de tout sens philosophique — de ce Dieu de famille une critique assez
lumineuse pour en montrer à tous, à côté des puissances et des grandeurs exceptionnelles d'une organisation magnifique, l'humanité et les faiblesses. — Tous les esprits humains siffleront l'apothéose.
Au temps où les Césars de Rome se passaient la fantaisie de faire Dieu un prédécesseur ou de décréter leur propre divinité, le ciel était si peuplé que cela ne tirait guère à conséquence. C'était quelque chose comme quand, de nos temps, le Saint-Père émet un nouveau Saint. Depuis, le pavé de l'Olympe a été balayé de ses foules divines, et le Ciel, tout entier, occupé par un Dieu unique. Faire un Dieu aujourd'hui ce n'est donc plus ajouter une tête à un troupeau innombrable. Faire un Dieu , maintenant , c'est remplacer le précédent et lui nommer un successeur, rien de moins. C'est ce que le neveu vient d'entreprendre en faveur de son oncle. A dire vrai , puisqu'il voulait mettre l'Esprit Humain à la discipline, il lui fallait, de toute nécessité, avoir un Dieu dans sa manche. Le procédé a vieilli, mais on n'en connaît pas d'autre, et l'auteur a pris ce qu'il avait sous la main.
Si Sa Majesté n'a plus sa tête elle a du moins gardé sa tactique. Quand loncle attaquait un
poulailler, il y allait en plein soleil — et tout droit: il n'a rusé, je crois, qu'en Espagne, vilainement, honteusement, et n'a point eu à se louer d'avoir, en ce cas, changé sa méthode. Le neveu s'insinue dans les places, nuitamment et par des voies détournées ; c'est sa manière : et, cette fois encore, il y est resté fidèle. — Il veut donner un grand coup de cravache dans le ventre de ses sujets pensants : c'est sur le dos du cousin Jérôme qu'il l'applique. — Empereur, il veut de plus être Pape : Le cousin Jérôme s'était permis, paraît-il, une interprétation , à sa manière , du Nouvel Évangile. Il déclare le cousin Jérôme pygmée, déclare tous les hommes pygmées et se déclare pygmée, lui-même avec tous les hommes, devant le nouveau Dieu ; onais, par un petit tour, retour ou détour, il se trouve avoir réservé en faveur du Pygmée qu'éclairent les épreuves sévères du pou- Doir absolu (les simples mortels croient que ce pouvoir aveugle) l'interprétation des nouveaux dogmes. La nouvelle Papauté est prise, du coup! C'est bien là encore, ce me semble, s'insinuer dans le poulailler. Humilité parfaitement pontificale, d'ailleurs, et romaine, dont la faible humanité ne se tient pour infaillible que comme portevoix d'un Saint-Esprit en service permanent ,
attaché à la situation comme un suisse à sa cathédrale.
Quoi qu'il en soit, c'est beaucoup de choses dans deux ou trois phrases. Je le dis très sincèrement, Jules César, la concision même, eût fait tenir difficilement tant de créations sous un aussi petit volume, — et, en outre, donné sur les doigts à un cousin. A trois sens au moins cette lettre est bien une bulle et, comme rédaction, un chefd'œuvre véritable. Littérairement l'auteur n'avait rien fait d'égal, et littérairement encore, Jules César est enfoncé^ — le mot est romantique et se dit en littérature moderne.
Je désirerais assez savoir ce qui a causé l'accès : la matière du discours d'Ajaccio donnerait peutêtre une clef pour sûr : le manteau impérial doit sembler s'user un peu, qu'on sente le besoin de le doubler d'une chasuble pontificale, et l'esprit humain du bon peuple français commencer à remuer des pieds au parterre, qu'on le rappelle si vertement à l'immobilité, — le plus beau mouvement des sujets pensants d'un Empire bien discipliné, comme nous le disait le commandant Lagamans, en son temps, du troubadour sous les armes.
Serait-ce pas en se frottant à Técorce un peu rade de la Démocratie américaine que le Paletot du César aurait attrapé des égratignures? et de son peu de goût pour la pièce mexicaine qu'on lui joue d'office, et à ses frais, que le parterj?e commence spécialement à murmurer! Je n'en sais rien, mais le soupçonne fort. Je soupçonne encore que les indociles ne se tiendront pas pour morigénés par l'admonestation du Régisseur. Il me semble même que l'Altesse Impériale qui Ta reçue, radmonestation, de plein fouet dans sa loge d'avant-scène, ne s'en montre guère déconcertée, — jugeant au ton dégagé et peu pénitent d'une réponse, où je trouve, par incident rare, la date de la pièce.
Quant aux troupeaux des dociles, ce doit être ^ autre chose. Les chevaliers du lustre veulent bien obéir avec servilité, c'est leur état; mais sur signes convenus, civilement, et non sur commandement sec et bref, à voîx trop haute et militaire. S'il faut se mettre à plat ventre, ils veulent du moins s'étendre comme gens qui ne demandent pas mieux et s'aplatissent librement, avec enthousiasme. Si le maître appelle un chat un chat et leur uniforme une livrée, leur dignité s'ofifense. La domesticité a sa hiérarchie et ses convenan-
ces, que diable ! Des Sénateurs et des Membres du Corps Législatif ne peuvent être menés absolument comme des nègres et des valets de pied. L'Oncle qui n'était pourtant pas une supériorité de simple étiquette constitutionnelle et de pure convention, ayait, à ce ton, amassé de fâcheuses rancunes dans ses chambres et dans ses antichambres, et Boileau avait fait une remarque aussi sensée, au moins, que poétique en nous disant :
Les Césars, dans les mots, bravaient l'honnêteté. Mais le claqueur français veut être respecté.
Ayant sous la main, ici, plus de serpents à sonnettes que d'exemplaires de Boileau, je n'aflB.rmerais pas l'exactitude rigoureuse de la citation, mais ce n'est pas loin du texte, et ce principe d'art poétique en est un d'art politique qu'il peut être bon de ne pas trop négliger.
Cette dépêche a été interrompue, non par le brouillard, — comme le télégraphe boiteux de notre jeunesse, qui ne marchait pas la nuit et ne faisait, dejour, en se démenant beaucoup, qu'une centaine de lieues à l'heure, — mais par la fièvre: elle doit sentir la quinine à haute dose. Je vous écris pour vous débiter les raisons qu'il peut y
avoir d'aller vite, et ne sais pas même si mes raisons pourront aller vous trouver ! Tout en faisant la théorie de la folie d*autrui, ne pourrais-je pas être quelque peu fou moi-même ? A la vérité les deux choses ne sont pas incompatibles , et, rigoureusement, lune n'empêcherait pas lautre.
Ce jourd'hui 25 juillet, que je finis cette lettre,, j'apprends que le gouverneur Jack Hamilton s'en va paisiblement, sans troufeSy^xQnàvQ possession de la maison blanche d'Austin , ne courant de dangers que d'ovations. Les troupes venues par la côte ont été dirigées, presque en totalité,, par Brownsville sur la ligne du Rio Grande y c'est à dire dans des prairies peuplées de chevaux sauvages, de coyettes, de daims et autres habi« tants, très nombreux sans doute, mais bien connus pour n'avoir pris aucune part à la Sécession. Enfin un corps de cavalerie, évalué à quinze mille hommes par les uns, à vingt mille par les autres, parti de la Eivière rouge, traverse le Texas en destination de la même hgne. On n'a pas encore vu un uniforme yankee dans la capitale de l'État, et l'intérieur est aussi vide que, depuis longtemps, ma dernière bouteille de vin. Je vous laisse à expliquer cette distribution de
Tarmée d'occupation du Texas et vous prie de me pardonner ce nouveau et dernier flux d'élucubrations plus ou moins pertinentes.
A vous cordialement, dans tous les cas. . . .