KECHERCHE DES CHANCES DE LA SITUATION DE MAXIMILIEN ET DE SON EMPIRE
Après ce que je viens d'esquisser je peux avoir Tair d'entreprendre ici une tâche aussi saugrenue que celle de l'Intervention, Supposons acquis ce que vous avez posé, sera-t-on tenté de me dire, comment pouvez- vous rechercher les chances diuii Empire que vous avez déclaré impossible? C'est
une contradiction d'énoncé, une absurdité dans les termes.
Nullement absurde, je me permets de le croire. J'espère même n'être pas arrivé jusqu'ici sans que vous ayez déjà saisi ma pensée et que, y donnant ou non l'acquiescement de votre raison, vous ne la trouviez du moins logique et congruante avec tout ce que j'ai précédemment avancé. Voyons et puissé-je tenirmonsujet en bride, car je sens qu'il serait ici disposé en diable à s'emporter.
D'abord et par un simple rappel, je rends immédiatement à ma thèse son espèce logique. J'ai dit, en effet, après avoir posé l'absurdité ou l'impossibilité de l'Intervention et de l'Empire qui en sortait, dans les données de V Intervention, que les chances de la situation de Maximilien étaient toutes en dehors de ces données ^ et que sa politique, à lui,, devait être la destruction et la contradiction de celle-là. Je n'ai qu'à ajouter que j'entends m'expliquer sur le terme d'Empire qui ne peut signifier ici qu'un Empirejà terme, la seule chose possible ici, pour que tout de suite aucun préjugé d'illogisme ne soit nécessairement suspendu sur ce qu'il me reste à exposer. — Convenons, pour introduire un • peu d'ordre, si possible, que je tâcherai de suivre les trois divisions que je vais indiquer.
I. Montrer la nécessité, pour la politique Maximilienne de prendre la contradiction formelle de la politique de l'Intervention, telle que celle-ci s'est manifestée et accomplie.
II. Examiner les ressources que l'on peut considérer comme les réserves de la politique interventionnelle, laissées par celle-ci à Maximilien et montrer l'invalidité des unes et la radicale fausseté des autres.
III. Trouver enfin, soit en dehors soit en opposition de cette politique, les ressources réelles de Maximilien.
I. L'Intervention est venue détruire au Mexique le parti du droit moderne et le gouvernement, y légitime, du droit et des réformes.
Elle y a créé une force en quelque sorte absente, une nationalité mexicaine, par la légitime réaction du droit contre la force brutale, du faible opprimé cbez lui par la violence d'un intrus, dépouillé même de cette apparence de dignité du lion égorgeant franchement sa proie, — quia nominor leo, — mais dégradée par le mensonge, avilie par des prétextes méprisables, servie par des agents indignes.
Elle a armé, irrité, chargé de toute la tension
électrique développable dans le pays, cette force 3.e nationalité contre son œuvre, unissant, gratuitement, sans profit et à triple perte, son drapeau à celui des traîtres, — gens odieux partout, — de bandits exécrés de l'élément national, vaincus par lui, et de tout ce qu il y a par excellence de pourri dans la pourriture humaine, la pourriture ecclésiastique.
Or, Maximilien, pour être possible au Mexique, devait, de nécessité tout à fait impérative, s'y montrer homme du droit moderne. — Vu l'état du monde moderne et du Mexique lui-même où ce droit avait triomphé, et, en tant que représentant suprême de la nationalité mexicaine, y être Mexicain lui-même et national par excellence. Enfin, le Mexique étant en Amérique, il fallait qu'il s'y montrât aussi souverainement Américain, — dernière nécessité qui sera démontrée, je m'y engage. — A ces conditions eût-il tenu contre les fatalités de son origine? — Oui, en manœuvrant bien.
Mais, pour lui, ce n'est qu'à ces conditions que sa situation avait des chances.
Il fallait donc — et en ceci l'Intervention, pour
peu qu'elle eût appris quelque chose par trois ans
de séjour au Mexique et en Amérique, et ouvert
les yeux à l'Alpe de hontes et de dangers qu'elle
S y est suspendue sur la tête, se fût reconnue son obligée, — il fallait, dis-je, qu'il se hâtât de répudier radicalement llntervention, de briser hautement avec la politique, la conduite et .tous les antécédents de celle-ci, y compris son propre couronnement.
Ceci peut paraître délicat et, j'en conviens, fort étrange; mais ce sont les grandes diflB.cultés qui. font produisent ou manifestent les grands hommes.
Il y a toujours d'ailleurs pour l'homme investi, ne fût-ce qu'un temps, du commandement d'une Révolution et d'un Peuple, une manière d'aller au vrai, au droit, au bien, et, ce qui est plus dijŒLcile encore, d'y revenir.
Je dis que ^aximilien arrivait au Mexique chargé d'un triple péché originel contre le droit et l'esprit moderne, le droit et le sentiment national mexicain, le droit, Je sentiment et l'irrésistible destinée du continent américain. Il lui fallait donc un triple baptême pour y e^acer ce triple péché et une renonciation formelle à l'Intervention, à ses pompes et à ses œuvres.
La preuve qu'il le fallait, c'est que, avant l'arrivée de Maximilien, l'Intervention avait été déjà contrainte de commencer à y renoncer elle-même : — Négativement, en rappelant Salîgny, en rap-
pelant Forey, en rappelant un certain Boudin, Budin ou è. peu près ; — positivement, en vous investissant du commandement.
Et dans votre situation, en effet, ce ne pouvait être malgré elle et eu désolDéissance formelle à sa volonté, que vous ayez renvoyé le clergé politique dix Mexique à ses sacristies; que vous y ayez trahi les ardeurs faméliques de la réaction rétrograde; l^xe vous ayez rendu hommage à l'homme qui ît vait été, avant l'Intervention, la personnification dix droit moderne et de la force régénératrice et victorieuse du Mexique au Mexique ; à l'homme lue l'Intervention avait sacré de ses mains persoxinification de la nationalité mexicaine, en pré- "^^ndant le vilipender et le culbuter, à Juarez ^ïi'fîn. Car vous aviez honoré Juarez, par un con- *î*e-sens qui est votre gloire , en protégeant son <^uvre et défendant aux vautours, vos alliés, de ^^ jeter sur elle et d'y toucher.
Je n'ai presque rien su de votre administra- ^'ion, les journaux m'ayant à peu près complètement manqué depuis l'époque de votre prise ^e commandement; mais je vous avais senti, PH^aît-^, car Forey étant encore là et quand on ^e parlait que vaguement encore de vous pour le ^^omplacer je n'ai pas craint d'annoncer ici que, le
cas échéant, on allait voir du nouveau au Mexique. Ça été votre bonne chance de n'avoir été qu'un soldat dans la guerre de l'Intervention, et c'est votre honneur, devenu chef d'expédition, de lui avoir administré, à l'intervention, de votre main, ses premiers... ou ses premières négations. — Vous avez donc été la transition de l'œuvre propre de l'Intervention à sa contradiction formelle, et je vous tiens pour la première preuve du point de thèse que j'entreprends d'établir.
Après vous et comme seconde preuve je prends Maximilien lui-même : P Parce qu'il a marché, — très ferme, je l'ai déjà dit, pour un prince autrichien — dans la contradiction que vous aviez ouverte; 2° parce que d'abord la condition qu'il avait mise à son acceptation de la couronne, dans sa réponse à la députation qui la lui offrait de la part de Saligny : — le vœu national réellement exprimé] — et parce que ensuite ses longs délais à accepter indiquaient visiblement l'intention de respecter et de restaurer au Mexique ce que l'Intervention y avait effrontément attaqué et travesti, piteusement combattu, mal vaincu et tout fait pour vilipender, le droit national représenté par un gouvernement légitime, l'autonomie et la dignité de la nationalité.
Vous et Maximilien vous êtes donc mes preuves déjà faites de la nécessité du système de la contradiction énoncée, puisque vous et lui vous avez dû l'inaugurer, ce système.
La question n'était donc pas du système de la contradiction en principe et dans sa nécessité, je tiens cela pour acquis dès longtemps : elle était dans l'étendue, le développement, la conduite, l'intensité, si je puis dire ainsi, le titre et le ton de ce système. — Or c'est ici qu'elle prenait toute sa gravité et sa valeur.
Maximilien a contredit son origine interventionnelle, Saligny sienne, politico-cléricale et rétrograde, en donnant raison , contre elle , à l'œuvre de Juarez;.il s'est montré honnête, bon, bien intentionné, ce que l'on appelle, enfin, en Europe ce un Prince libéral et éclairé » , — tout cela est très bien. Mais, était-ce assez contredire et contredire assez fort?
Le gouvernement de Maximilien eût-il été le successeur mexicain, naturel et légitime du gouvernement de Juarez, oui, cela eût pu suffire. Mais Maximilien est en Amérique un intrus, et au Mexique un usurpateur. Il n'y est pas même un \;onquérant entouré de la force et du prestige que n'a que trop souvent encore, hélas ! dans ce monde
— maïs pas dans ce cas-ci — lé fait de la conquête. Il n'y est qu'un dépôt charrié par une conquête étrangère et vilaine, et militairement même fort mal commencée et pas du tout encore terminée et accomplie.
En l'état, jouer le même air que le gouvernement, non point précisément renversé mais seulement empêché, qu'il remplace dans la capitale du pays et dans tout ce qu'il en occupe militairement , jouer, dis-je, le même air que ce gouvernement et même le jouer mieux, cela peut-il suffire?
Je demandais tout à l'heure avec quoi donc l'Intervention comptait-elle que Maximilien soutiendrait son gouvernement au Mexique. Cet air à mieux jouer m'y ramène.
Je crois que sans être sorcier on peut énum:érer tous les moyens laissés par l'Intervention à Maximilien et même sténographier les conférences de tous les hauts et privés conseils qui ont dû, en Europe, décider son acceptation définitive. Ceci nous introduit dans la division II, l'examen de la Réserve de la politique intervenHonnelle,
II. Voici les éléments sur lesquels on avait compté, en Europe, pour la consolidation de* Maximilien. On en ferait aisément une gamme
complète et, ma foi, vous voudrez bien me passer la fantaisie de les classer d'après cette méthode en — simples éléments de gamme — éléments pivotaux Y, contre-pi votaux A et de pivot général X, Cette méthode n'est déjà pas si mauvaise, ne fût-ce que pour faire de Tordre, et ne vous en effrayez pas; je me bornerai d'ailleurs à des indications.
Élément contre-pivotal A. Maximilien apporterait au Mexique, vaincu et bientôt entièrement soumis (on l'en flattait), une force européenne qui, remplaçant l'armée française de la conquête, serait bien vue dès lors par le pays. — Élément sérieux d'ordre, de police et de société générale, toutes choses manquant épouvantablement depuis 40 ans dans le pays, cette force y serait bientôt sentie comme une protection et tenue pour un inestimable bienfait.
Nota. Je ne nie pas qu'il n'y eût ici beaucoup' de bon et un commencement de retour à la raison dans l'idée de la composition neutre ou euro- . péenne de cette force indispensable.
a) Éléments mexicains^.
1) La masse des éléments apolitiques, lassés de 40 années de troubles et de perturbations inces-
santés, spécialement les commerçants, la propriété territoriale, industrielle, etc., éléments qui, en tout pays, sont volontiers pour le régime établi et qui, au Mexique, s'attacheraient à l'Empire et le soutiendraient en raison des incomparables garanties d'ordre qu'il leur apporterait. (Ceci est une pétition de résultat dite, en logique, pétition de principe.)
2) Les éléments politiques raisonnables. — Ils comprendraient qu'un prince étranger, sans traditions, sans lien avec les anciens partis du pays, serait plus propre qu'aucun gouvernement indigène à y établir un ordre régulier et stable.
Nota. Pour bien des raisons, dont une seule suffit, les éléments — 1) ne sont pas des forces actives ou seulement de résistance ou même de simple soutien au Mexique, où il pleut des révolutions et des gouvernements depuis 40 ans, et où ces éléments ont contracté la longue habitude de n'y manier d'autres armes que des parapluies. — . Éléments 2), de pure théorie, de pure raison, valeur == dans le calcul du mouvement, quand les forces en jeu sont des intérêts violents et des passions ardentes.
3) Le clergé et l'^^or^^ influence politique qu'il est passé en axiome, dans les hautes sphères eu-
ropéennes, de lui supposer partout et surtout au Mexique. Le clergé, « soustrait au couteau des égorgeurs » , se montrerait plein de reconnaissance pour la haute protection qui l'aurait sauvé, etc. — Tout un beau thème sur ce sujet. Nota. Il y en aurait long à dire sur cette illusion d'influences du cïergé mexicain, mais sa reconnaissance pour Maximilien et le soutien qu'il semble, prêter à son trône me dispensent, je crois> dune note plus développée.
b) Éléments administratifs.
1) Maximilien introduirait au Mexique un ensemble complet de réformes et de bonne administration en justice, en finances, dans tous les services des différents départements de l'État. — Il y aurait toute une sous-gamme à extraire de ce chef.
2) Il amènerait et attirerait des capitaux étrangers, des entreprises, des émigrants : ère nouvelle de prospérité matérielle, chemins de fer, agriculture, exploitations minières, plomb, cuivre, argent, or. — Autre sous-gamme et mêmes conséquences.
Nota. Ces derniers éléments ont certainement du bon pour le Mexique, beaucoup de bon, énor-
mément de bon; mais, sauf à y revenir, je me bornerai à remarquer ici, — outre la pétition de résultat qui invalide et vicie toujours chacun de ces moyens, — que Ton aurait beau entasser des montagnes de mouches ou, si Ton veut,, de cochenilles» de vers à soie et d'abeilles — qui sont les plus utiles et les plus désirables des insectes et même.les seuls, — on n'en ferait jamais un oiseau ou un quadrupède. Rien de tout cela n'eût suffi à débaptiser et rebaptiser Maximilien.
Y Eléments pinotauco de Haute Politique.
1) Médiatorisme. Maximilien , prince européen, sans antécédent, libre du passé, sans lien avec ses troubles, ses guerres intestines, ses passions, ses haines, ses crimes, etc., trouvant au Mexique les partis de facto lassés, soumis,. réduit3 (continuation de la même hypothèse), y apparaîtrait dans un rôle neutre et arbitral qui lui conférerait le haut caractère et la souveraine autorité d'un MÉDIATEUR. Fermant, à son arrivée» l'ère des révolutions» il gagnerait, à l'avoir fait, la force dont cette clôture même investit Tauteur...
Nota. Sténographier ici, principes et applications, ce qui a dû être fourni par la haute sagesse européenne sur ce sujet, réclamerait vingt-cinq
pages sans doute. Maïs nous avons eu assez de révolutions, de médiateurs et cfe tartines sur ces matières depuis trois quarts de siècle, y compris deux Empires, pour qu'il puisse être utile au nauireau de reproduire le programme en détail. L'histoire du concordat, en particulier, s*enseigne dans tous les cours d^histoire de France, et a été parfaitement exposée, d'ailleurs, par M. Thiers, mais BOUS pourrons revenir sur la valeur de tout ceci au Mexique.
2) Démembrement des États- Unis y entrée en décœdmce, — On flattait Maximîlien que le Sud conquerrait son indépendance (un mot à faire rire clés carpes), que les États-Unis se fragmenteraient certainement en deux républiques Nord et Sud, très probablement en cinq ou six, Nord-Est, Nord, Sud, Sud-Est, Sud-Ouest, et encore une ou deux autres sur les côtes du Pacifique ! Qu'en tout cas deux suffiraient pour que la politique européenne eût désormais le pied, la main, des alliés en Amérique!... Que la monarchie, inoculée à cejcontînent par le Mexique..., qu'après tout et au pis, en supposant la subjugation du Sud, les éléments de dissensions intérieures, les blancs, les noirs..., que le temps des grandes difficultés ne ferait que commencer dans TUnion replâtrée, etc., etc. —
Ah ! ne i^e laissez pas mettre le pied sur ce terrain, nous n'en finirions jamais. Tout cela était d*aussi impardonnable et crasse ignorance- en politique pratique et actuelle, et en politique d'avenir et historique, que détestable en soi, et d'ailleurs décevant et fallacieux pour Maximilien. — La démonstration serait longue ; heureusement aujourd'hui elle est superflue, du moins sauf ce qui concerne l'invalidité qui doit succéder à la défaite de la sécession. — Qu'on ne s'y fie pas. Cette rébellion colossale, sans exemple peut-être dans l'histoire jusqu'à nos jours, sera tenue ici par les deux partis pour une faillite et réglée, clear'douty comme toutes les faillites se règlent ici, avec la plus grande facilité; je connais mes Américains, vous verrez ^
1 L'auteur, dont les prévisions ont été généralement si exactes, semble avoir vu ici un peu moins rigoureusement juste. Cependant, c'est l'opinion de toutes les personnes qui connaissent l'Amérique et en jugent avec impartialité, que la reconstruction de l'Union serait depuis longtemps terminée, sans l'événement, tout à fait accidentel, qui a jeté subitement le pouvoir exécutif, et pour toute la durée d'une présidence, aux mains d'un personnage d'un esprit inférieur, d'un tempérament fâcheux, qui n'eût jamais été choisi directement pour une telle magistrature, et qui a trahi la politique et ridée qui l'avaient élevé à la vice-présidence. Le Sud, après sa défaite, était prêt à tout accepter, et l'on peut dire que M. Johnson, par sa politique étrange, a réouvert ou ressuscité la guerre, au moins dans les esprits. {Note de Védit.)
Voilà ma gamme complètement indiquée ; reste la tonique, le pivot général du système, ce sur quoi je sens, je sais, je jure que Ton comptait le plus, à quoi, en tout cas, on tenait le plus, je veux dire le cadeau au Mexique, le bienfait souverain, la panacée, la magie enfin d un Empire et de son j^restige. A tout pivot, tout honneur; j'ai dû le garder pour la fin.
Pivot général : Un Empire et son prestige.
Je me dispenserai de sténographier, nous n'en finirions pas, les déductions profondes, — politiques, historiques, philosophiques, ethnographiques, et autres qui ont dû faire ici les frais du programme. Il faudrait mettre à contribution rhistoire ancienne, la romaine à coup sûr, l'histoire moderne, celle de la Eévolution française et des deux Empires, puis celle du Mexique, bien entendu, ses trois cents bienheureuses années de paix, de prospérité et d'habitudes monarchiques sous la domination espagnole, le caractère de la race, les mœurs, etc., etc., enfin les propriétés, attributs et vertus de la forme impériale et de son gouvernement , sa destinée dans l'avenir , l'intérêt de l'Europe monarchique, de la civilisation, du grand principe d'ordre dans le monde à l'in-
trociuction de la forme manarciiique en Amérique', l'occasion-, de cette grande inoculation, à saisir, la grande pensée de mon règne enfin. — Tout cela serait long, bien long, mais pas nouveau, c'est pourquoi j'en opprime le développeinent; mais pour faire iionneur au pivot, je consacrerai à de ciief une annotation un peu moins écourtée que les autres.
Parlons cru : son Empire, son principe d'autorité, la stabilité dynastique, les grandes garanties d'ordre qui en découlent, les prestiges, les influences d'une cour, d'une noblesse, d'une hiérarchie de dignités et de dignitaires, et tout ce que traîne h wsa suite l'idée d'Empire en Europe, tout cela, transporté en Amérique comme une force,, n'y est qu'une farce.
C'est un contre-sens grossier, une infatuation bête, un barbarisme grotesque et qui manifeste l'ignorance où croupit la politique pratique européenne en fait de politique historique en général et spécialement de politique historique américaine.
Que l'on identifie encore, en Europe, les grandes garanties d'ordre social avec le système monarchique, je le comprends parfaitement eô cela peut niême rester^ vrai pour chaque grand État y tant
^ue TOUS, ou au moins les plus avancés, n'auront pas constitué leur fédération démocratique et réputlicaine; que Ton attribue encore, aux oripeaux des monarchies, aux représentations des cours, aux hiérarchies nobiliaires, dignitaires, etc., une valeur politique pour l'Europe, je ne discute pas ici cette question — fort discutable à l'époque atteinte. Nous avons trop vu passer de trônes par les fenêtres des Tuileries pour qu'il me soit permis de tenir ces sortes de meubles pour moinsfixes, aujourd'hui, qu'ils ne sont splendides. Cela regarde, d'ailleurs, au premier chef ceux qui s'y asseoient.
Mais que l'on ait l'idée d'importer la monarchie et ces marchandises en Amérique, c'est une spéculation à y faire rire les employés de la douane, et les courtiers des ports de débarquement.
Un peu d'histoire, nous aussi. Les États européens se sont formés par la guerre. Ils sont sortisde la féodalité militaire. Ils sont nés, ont grandi et se sont développés dans les formes monarchiques ou militaires, et leurs dépendances. Et c'est parce que l'élément moderne du travail , de la science et du droit, y remplace chaque jour l'ancien élément féodal et guerrier, le mine, léchasse et s'y superpose, que ces formes y deviennent
chaque jour plus obsolètes et plus surannées, — d'autant plus, eu chaque État, qu'elles s'efforcent à y retenir davantage de leur ancien style.
L'Amérique a été fondée par et sur l'élément moderne. Sa constitution n'est pas sortie de guerres intestines. Ce n'est pas avec la guerre et par la guerre qu'elle a grandi et qu'elle s'est formée. Son genre de guerre, c'est la guerre à la nature sauvage, et sa conquête, la conquête du désert. Et, pour l'indiquer au moins en passant, c'est parce que son établissement, ses débuts et sa fonction y ont revêtu beaucoup plus purement ce caractère moderne, bien plus encore que par le titre national et donné de son caractère de race, que la race anglo-saxonne a eu et conservera, dans la formation sociale de ce continent, une indiscutable prépondérance sur les produits d'origine espagnole. Mais laissant, pour le moment, cette parenthèse, je pose en simple' énoncé :
Que la monarchie, produit militaire et féodal, et ses formes, de plus en plus obsolètes dans l'Europe moderne, deviennent en Amérique des contre-sens d'autant plus choquants qu'elles y seraient plus rapprochées du foyer d activité et de formation sociale de ce continent ; que cette importation est un véritable barbarisme américain, qui
ne peut être ici toléré et qui suffirait à lui seul, l'Eumpe tout entière fût-elle d accord pour l'y soutenir, à y faire jeter honteusement cette importation à la mer.
J'ajoute que l'inoculation du virus monarchique à l'Amérique n'y eût été possible que si la criminelle rébellion du Sud eut pu réussir dans son projet mepte. Oui, si les éléments aristocratiques et barbares importés par la vieille Europe, à l'origine, dans les colonies qui formèrent les premiers États du Sud, alliés aux éléments de corruption qui, malheureusement, ne sont pas peu de chose en ce pays-ci, fussent parvenus à briser la fédération en morceaux, à changer la constitution unitaire d'une société purement industrieuse et militaire , et y substituer le système morcelé et démembré de la vieille Europe, son détestable équilibre, sa sotte balance des pouvoirs, l'imminence des guerres en permanence, conséquemment la nécessité d'y créer des armées permanentes et des États militaires, oui, l'Amérique ainsi morcelée , désaméricanisée et européenisée, eût pu recevoir l'inoculation monarchique. Bien plus, en ce cas, la maladie y eût fait son irruption d'elle-même. Mais il n'en devait pas ètve ainsi, et bien que ce fût le rêve chéri de tout ce que la
vieille Europe contient encore .d'aristocratique, de monarchique, d'ecclésiastique et d'anti-humain, la vieille Europe na pas osé se mêler sérieusement à l'affaire pour aider ^âJ-Prot?i^ô^c^ à accomplir son pieux désir. — Et elle a bien fait ! Mais elle eût mieux fait; encore de ne pas essayer d'y glisser honteusement et subrepticement son interw véntion et ses importations monarchiques,, car la chose qui n'eût pas réussi avec son aide, sans son? aidé, devenait absurde et grotesque. Je résume :
La monarchie, en Amérique, est un barbarisme intolérable et impossible tant que l'Amérique sera américaine;
La pensée d'inoculer la monarchie à l'Amérique est un crime;
La prétention de l'y introduire, côte à côte avec les États-Unis, est une bêtise.
En ayant fini avec les notes de ma gamme et sa tonique, je termine par une réflexion sur le tout. J'ai reconnu, eH effet, qu'il y avait du bon,, beaucoup de bon 48D^ plusieurs des. éléments de la Réser'ce formant les ressources de Maximilien et je ne veux pas finir mon examen par une condamnation aussi absolue que celle qu'appelait le
pivot général. Prenant donc tous ces moyens dans leur ensemble, j'accorde que leur action combinée eût pu obtenir une valeur réelle et d'efficacité raisonnable au Mexique, av€C du tempSy si le Mexique, tel que h, l'arrivée de Maximilien, avait pu être transporté assez loin de sa position, au milieu de quelque Océan.
Oui, avec une gendarmerie suffisante, des finances suffisantes, les avantages que Maximilien eût pu attirer, de l'extérieur dans le pays, et une administration active et éclairée, oui, à la longue, dans une île assez éloignée du continent américain, cela eût pu réussir et l'empire même avoir des chances. Par malheur, le Mexique est partie intégrante du système américain et la gendarmerie en question y fût-elle une armée de 100,000 hommes, il faut, pour cette cause purement géographique et comme garantie de forc#et de durée du gouvernement de Maximilien, faire la somme de tous ces termes et égaler cette somme à zéro.
Supposer en effet que ces bienfaits précieux, ces incontestables avantages ^un certain ordre compenseraient au Mexique en Amérique, l'Intervention, la guerre, sa tentative d'inoculation et ouvriraient au virus un litre passage dans les
veines du système américain, cela pouvait paraître de haute raison, de haute prévision et de haute politique à la sagesse gouvernementale du vieux monde : ici, et au point de vue américain, ce pouvait bien être et ce n'était en effet que de la haute fatuité.
Voilà donc le connaissement du bagage, de bon et de mauvais aloi, dont les Hauts Conseils avaient composé la pacotille politique avec laquelle Maximilien a été décidé à s'embarquer pour l'Amérique? Pour moi, d'aussi loin, avec une notion aussi incomplète de ses actes, de quelques faits et seulement de quelques paroles, d'un je ne sais quoi enfin qui vous semble, en certain cas, vous ouvrir l'intuition d'une âme, je serais bien étonné s'il se fût senti lui-même bien édifié sur ^ valeurs. Il soupçonnait l'insuffisance des unes, la qualité des autres et redoutait les avaries de la traversée, du temps, du climat américain, s'il ne les tenait déjà pour marchandises avariées, dès avant le départ. Il a dû venir au Mexique comptant, plus que sur tout cela, sur sa droiture, ses intentions et ces chances que l'avenir ouvre souvent à l'homme de bonne volonté, dans l'histoire; en trois mbts sur sa raison, une bonne
étoile et son cœur. S'il en était ainsi, c'était le plus noble et le plus sûr de son apport.
En somme, je crois avoir montré : 1° La nécessité, annoncée, pour la politique Maximilienne, de la contradiction de celle de l'Intervention; 2"" l'invalidité, en l'état, ou la fausseté radicale des ressources formant ce que j'ai appelé la Eéserve de celle-ci. Il reste à indiquer, soit en contradiction à la politique de l'Intervention, soit en dehors de ses données, les éléments que Maximilien avait à extraire de la situation, fausse au Mexique et en Amérique, pour la retourner, avoir la chance de s'y asseoir noblement, ou, au besoin, pour en sortir glorieusement et en bienfaiteur historique.
Ici , mon cher lecteur (car ce n*est plus une lettre, hélas ! que je vous écris et je me dépite et m'irrite de voir ainsi s'allonger ces pages), je ne puis m'empêcher de vous communiquer les pensées qui m'assaillent. Je me demande si je ne suis pas stupide de vous envoyer ces voitures de foin? J'ai voulu d'abord attirer votre attention sur la question du péonage seulement et grâce à ces conditions d'interruptions perpétuelles où j'écris et à ma longue désaccoutumance d'ordonner, de formuler et de conciser mes idées, ce sujet seul
a débordé sur un arpent de papier. Puis je me suis laissé entraîner à la question mexicaine, américaine , à la politique générale, au diable ! alors je me suis senti pris. Plus vite j'aurais voulu conclure, plus j'ai divagué et rabâché. J'ai cru qu'en écrivant au cours de la plume, sans prendre le temps de méditer un plan, j'aurais vite débité mon chapelet, et mon chapelet s'allonge à désespérer. Toutes les idées que les événements m'ont suggérées et qui n'étaient pour moi que des songeries solitaires ou des sujets occasionnels de causeries se pressent pour entrer, tous et pêle-mêle. . . bref, je me demande si ce n'est pas foUe et si ws ne le trouverez pas tel de vous envoyer ce fatras? Vous en avez déjà deux charges, je me suis fourré
là dedans et vous y ai fourré Je voulais donc
vous dire que j'en venais à me demander si voua ne trouveriez pas que je vous assomme fort gratuitement? Après tout, je ne le connais pas personnellement! Il est maréchal de l'Empire!
Comment prendra-t-il tout cela? Et avec cela
que les événements marchent ! comme l'avalanche! et qu'à moi-même, qui voyais si bien venir la débâcle, les nouvelles qui ne nous arrivent encore que par bouffées — me paraissent presque des contes de fées ! Les opportunités
d'hier ne seront-elles pas, ce soir, de l'histoire aneiexine?
Ail diable donc ! et puisque je parle de contes de fées et que ce moment précis du développement continental américain semblera légendaire dans son histoire, faisons de la légende et au galop .
Vouâ devez vous être plus ou moins trempé danô l'histoire du Mexique. Rappelez-vous la légende astèque de Quetzalcoatl. Eh bien , ce demi-Dieu de l'âge d'or d'Anahuac, exilé au fabuleux pays de Tlapallan, qui doit revenir un jour par la grande mer d'où le soleil émerge, et que le pauvre peuple asted, un imstant bien court, a €ru reconnaître et a salué avec une mystique vénération dans Fernand Cortez ; ce demi-Dieu, c'est le personnage que le peuple mexicain doit trouver enfin dans Maximilien !
Et pout repasser soudainement de la légende à l'histoire, à là politique, à la pratique la plus positive, je dis que l'abolition du péonage, accompagnée d'une distribution, auit péons et à la matière péonable, des vastes terres tacantes ou laissées incultes au Mexique, lui fournissent, pratiquement et positivement, le moyeîi d'être ce fabuleux personnage.
Je dis de plus que cela est forcé, parce que s'il ne fait pas cette émancipation, par lui-même et pour lui, elle sera faite contre lui par l'Américain du Nord (sauf les terres — elles tomberont sous les griffes du spéculateur) qui vient d'assommer chez lui l'esclavage. — L'x4méricain esclavagiste lui-même, l'Américain du Sud n'admet pas le péonage, il le tient pour monstrueux et l'a fait disparaître devant lui à mesure qu'il a mangé du Mexique. (Je ne sais si je vous ai déjà dit un mot sur ce dernier point, très remarquable, et que j'aurais dû. signaler quand j'en étais à cette question; mais passons.)
Je sais bien que la réforme indiquée et la restitution de ses terres au peuple mexicain comportent des conditions, un système de précautions et de mesures sans lesquelles le bénéfice en échapperait bien vite, et sans profit pour eux, des mains de nos pauvres Mexicains : au lieu de retourner à leur régénération matérielle, morale, civile et politique — d'un mot, à la génération d'un peuple, — le bienfait ne ferait que préparer au Mexique des révolutions d'un nouveau genre, y accélérer la pourriture et amener une extinction prochaine. Mais ceci seul serait encore un travail, et je passe outre. Seulement et pour rentrer dans
la logique de ma thèse, j'y tiens un peu, je note que la question du péonage et le parti politique et social à en tirer étaient ignorés de l'Intervention et ne peuvent compter dans ses données intrinsèques. — Une telle ignorance, pour le dire en passant, montre bien comment la France est renseignée et par quelle canaille diplomatique elle se fait représenter à l'étranger. Le mot souligné n'indique ici qu'une condition intellectuelle, — la catégorie de moralité n'étant, en ce moment du moins, pas en cause.
Je dis maintenant que Maximilien, débarqué au Mexique non pas en simple intrus, non pas en simple usurpateur qui s'impose par le droit simplement odieux de la force franche, mais avec un caractère bien plus violemment intolérable encore ^u sentiment national mexicain, devait s'y faire Xe conquérant de ce sentiment et cela d'emblée ! Oui, y conquérir et s'y rallier Juarez! ou, sinon la personne même de Juarez, du moins ce dont Juarez était, et avait été confirmé par Tlntervention, la personnification du Mexique, — et je dis C[ue cela était possible, je dis même que cela était facile; il n'y fallait qu'une chose, l'oser.
Comment? — Rien de plus simple. Maximilien était entré à Vera-Cruz Empereur, couronne en
tête. Ehv bien, il fallait tout simplement, à un moment donné, poser par terre cette couronne que des indignes avaient posée sur sa tête , et déclarer que s'il devait être investi du rôle et du caractère de chef de la nation mexicaine, il ne, pouvait et ne voulait tenir l'un et l'autre que de la volonté véritablement spontanée et librement exprimée du peuple mexicain. — Mais c'était rentrer dans le provisoire, tout remettre en question, abandonner l'autorité dont on avait tant besoin..! — Je sais toutes les banalités que peuvent entamer ici tous les esprits banaux, mais ce n'était rien remettre en question du tout, et je dis que le lendemain du jour où Maximilien eût fait cette déclaration solennelle, au moment opportun (et il l'a eu), le lendemain de ce jour-là il eût eu, au Mexique , cent fois plus S! autorité que la veille. D'ailleurs, et avant tout, il ne fallait pas que Maximilien, ,au moins après quelque temps de séjour au Mexique — qui est situé en Amériq^ue — crût pouvoir et avoir à y jouer le rôle d'empereur, comme on apprend ces sortes de rôles eu Europe. Il fallait qu'il comprit qu'il avait à y jouer — court ou long — un grand rôle et voilà tout, Avec cette pensée il eût osé oser et il eût réussi.
Je u'ignore pas qu'il faudrait, pour montrer combien la chose était, comme je le ôiSy facile — même en présence du drapeau de l'Intervention, même de la satisfaction intime et au besoin avouée de celle-ci — signaler l'instant opportun (je n'ai pas assez de données sur ce qui s'est passé depuis un an pour le savoir) et rédiger un Spécimen de déclaration maximilienue au peuple mexicain.
Ceci, dans un moment de bonne disposition, je pourrais le faire, suffisamment du moins pour la démonstration. Mais ce serait encore une voiture de foin et je passe outre. Je dirai seulement qu'il est deux maximes de la Bome ancienne, — qui avait du bon, quoi qu'en dise L. . . , et dont la négation, par parenthèse, a été la condamuâtion à mort de la Rome moderne — deux maximes, dis-je, d^ont la confession à la fois habile et sincèrement humble, aura toujours dans les grandes difficultés des peuples et de leurs chefs, dans la bouche de ceux-ci, une autorité immense et une fascinante grandeur. Ces maximes sont bien simples cependant et vulgaires : Frrare humanum est, — hoTm sum^niTiil humani Ormealienumputo. — Au reste, si ma proposition n'était pas du goût de tout le monde, je tiens un assentiment qui me suffit : celui de . Maximilien ; bien plus, c'est que
ma prétendue proposition n'est pas de moi, mais la sienne. N'est-ce pas la condition, déjà mentionnée, qu'il avait mise à son acceptation dans sa réponse solennelle et noblement simple à la députation de Mifamar; la volonté nationale librement exprimée? il n'a commis d'autre faute ici que de s'être abandonné lui-même; qu'il se reprenne 1 — Et de deux.
Baptisé Mexicain et national, ayant, d'un seul acte €5t mieux qu'un autre ne l'eût pu faire, vengé le Mexique de la conquête; de l'odieux de la conquête, des humiliations et des vilenies que l'Intervention lui avait fait boire, il fallait qu'il se fît révolutionnaire et réformateur, représentant éclatant du droit moderne ou, tout court, du droit. — Et ici quelle carrière et quelle facilité ! J'ai dit qu'il pouvait se rallier Juarez, personnification du sentiment national ; ici c'était bien autre chose : il pouvait, j'ai dit, le rallier; sinon le rallier, le conquérir; sinon le conquérir, l'écraser. Comment? — Rien de plus simple. Ici encore il ne fallait qu'oser, — c'est chose indiquée déjà d'ailleurs. — Il fallait oser le dépasser comme réformateur du Droit ; et le dépasser de toute la hauteur de la grande réforme sociale au Mexique
sur les réformes politico-bourgeoises de Juarez; de toute la hauteur, l'épaisseur et le poids de l'abolition du péonage sur l'abolition de la mainmorte ecclésiastique.
Mais ici encore il eût fallu désapprendre bien vite le rôle d'empereur comme on le joue ou l'enseigne en Europe et se livrer tout au cœur, qui eût dicté l'unique volonté d'un grand rôle et fourni la force de le remplir, sans calcul de petits sages ménagements, de petites prudentes considérations, de petites méticulosités européennes, sans recherche de petits appuis, de jetites influences et de petits moyens de durée. Je le répète, le seul moyen de s'assurer, aussi longue que possible, la durée, c'était de ne pas s'en inquiéter.
Je suis sûr, je sens que Maximilien était tout ouvert à ce rôle; malheureusement toutes les Hautes Prudences, toutes les Sagesses consommées et toutes les Augustes Ignorances (au moins au sens américain) lui auront corné aux oreilles, en Europe, qu'il allait être reçu au Mexique comme un Médiateur et que là serait sa force. Maximilien est jeune, bon, facile et ce concert européen de tous les Nestors de la Haute Politique (européenne) a dû- l'abasourdir et l'hallu-
ciner. Il est parti avec la conviction qu'il ferait un concordat et aurait pour lui le clergé et ses immenses influences ;(^il confirmerait une partie des réformes de Juarez et qu'il aurait les libéraux ; qu'il améliorerait. . . ne rentrons pas dans des voitures de foin déjà brouté. Telles étaient du moins ses convictions, inculquées, dirai-je, pour les distinguer de ses propres tendances.
Hélas ! avec tout cela il n'aura rien du tout sérieusement pour, et, à l'occasion, tout contre lui.
Ouï, son rescrit à son ministre sur les lois de Réformes ecclésiastiques, fait avec cette décision et de ce style, étant donné l'entourage que je hai suppose dans une Gour mexicaine, me prouve clair comme le jour que, sans ce médiatoHsme préconçu, dont on l'a bourré en Europe, il eût de lui-même, libre, marché ferme et droit dans son rôle, son vrai, son grand rôle.
Je me suis laissé dire (aucun document écrit sur ce sujet ne m'est tombé sous la main) que trouvant la religion d'État abolie par les lois de Réforme, il avait restauré l'ÉgKse catholique • dans ce titre. Quelle faute! je dirais aujourd'hui partout si c'était la question, je me contente de . dire quelle faute au Mexique et en Amérique l
Il crée (m'a-t-on assuré) des comtes, des ducs, de grandes et petites dignités, des titres nobiliaires. On dit ici que Vidauri a été fait duc de la Messa. Et en Amérique encore! mais ce moyen de créer des forces autour d'un trône, des appuis à une dynastie, est fait ici — laissons encore l'Europe — pour armer de pommes cuites tous les gamins américains. Une légion d'honneur pour des services personnels sérieux eût été tout au plus tolérable et les abus en sont trop certains pour qu'il soit à conseiller de risquer cela en Amérique ; mais des barons, des ducs, des cha,mbellans^. . ! ! ! Si l'on croit que la démocratiqiae Améri^ que souffrira à [sa porte, ces caricatures européennes du temps de Charlemagne, bn se trompe singulièrement. Quant aux vanités que ces vani-^ tés si déplacées pourraient rallier au trône de- Maximilien, il faudrait l'engager à en tenir la solidité pour vanité elle-même.
Au lieu de débarquer avec cette idée de médiatear arbitral entre les partis, Maximilien eût dû arriver ici avec l'idée, — ou y reconnaître bien vite, — que sa place n'était pas entre^ mais audessus des partis et que la révolution, ici, était à peine coHimencée ; que si Juarez n'avait pu mieux tenir contre les pantalons rouges , il était puni ,
lui et son parti, pour s'être arrêté en route, et quil avait, lui, Maxitnilien, à accomplir la révolution régulièrement mais radicalement.
Quand une révolution a assez brisé et déraciné d'injustices séculaires, affirmé et réalisé une somme de satisfaction et de redressement suffisante pour que la société s'y puisse arrêter un temps; si cette révolution a été violente, si elle a soulevé des dissensions considérables, suscité des partis et des haines intestines, ce peut être le temps et le lieu pour un médiateur. Cette société l'accepte parce qu'il la calme et la rassure, lui donne un repos dont elle a besoin, guérit des plaies encore saignantes, la rassied et met de l'ordre dans ses affaires, dans les conquêtes mêmes de sa révolution. Telle n'était point la situation au Mexique, considéré soit isolément, soit comme voisin du foyer de formation de la société démocratique américaine. — Tout au plus, y eûtce été le cas si le Mexique, animé d'une impulsion trop puissante et déréglées^ eût trop hâtivement et trop violemment dépassé l'acquit social de ce pivot ou centre de formation. Mais y avaitil place pour le rétablissement d'une religion d'État, et mexico-catholico-romaine encore! et même pour un concordat quelconque à côté de
cette Amérique du Nord, avec laquelle il faut que le Mexique s'harmonise politiquement, civilement et socialement s'il ne veut qu'elle le dévore? N'eût-elle été, en soi, un embarras, un encombre et un danger mexicain, la chose était-elle de mise à côté de cette société où la liberté religieuse et le caractère absolument ^w^ des cultes, sont tellement acquis que leur consécration dans la constitution j est aussi superflue qu'y serait celle du droit de respirer ? et Maximilien pouvaitil se considérer comme un médiateur qui n'a plus qu'à mettre de l'ordre dans des administrations, des services , des affaires dérangées ou apportées en confusion par la révolution, quand il devait trouver les peuples mexicains encore dépouillés de leur sol que leur avaient volé les flibustiers de la conquête, volés de leur travail que les descendants de ces flibustiers continuaient à s'approprier, volés de la propriété de leur corps enfin qui leur demeurait encore, confisquée? — et de trois. Je dis trois parce que cette dernière charge de de fourrage — qui tendait à grossir — diffère essentiellement de l'autre précédente. Dans cette voiture-ci l'abolition du péonage était envisagée en elle-même et comme bienfait social. Ici il s'agit de son effet politique et par. suite de l'autorité de
la politique d'épi-méàmiion comparée à rinvalidite de IVw^r^-médiation ou juste milieu , — si voua voulez me passer mes barbarismes. Maia laissez-moi aller couper une botte d'herbe verte.
C'est fait. Pour en finir donc et parce que je ne^ veux toucher qu'aux gros morceaux, que les effleurer même, je me hâte de terminer par le plus fort. Celui-ci sera trouvé dur à digérer par les estomacs augustes, mais il faut Tavaler, et ma sauce, après tout, le rend plus léger et moins amer.
Je dis donc qu'il fallait que l'empereur Maximilien renonçât net, en Amérique, à toute îdéed'empire à Teuropéenne, de cour à instituer, dedynastie à fonder in tempore et seculis seciilorum — comme on se pique toujours de les bâtir ou de les maintenir en Europe.
Ce n'était pas assez d avoir conquis et le sentiment national, et l'esprit du droit moderne et Juarez au Mexique : il fallait encore conquérir l'Amérique du Nord et par dessus le marché toutes les républiques américaines, et enlever cela d'un coup ! — Il le fallait.
On devrait pourtant bien, dans les hautes régions européennes, commencer à connaître la
grammaire et comprendre la langue courante.
Lçs mots de la langue humaine ont un sens et une logique, que diable, Eh bien! quel est dans la langue universelle le nom des citoyens ou simplement, si vous voulez, des habitants des États-. Unis? On les appelle les Américains , tout bonnement. Ce nom les désigne, ils n'en ont pas d'autre. Les habitants des autres États de l'Amérique portent tous des noms particuliers. Ils habitent bien l'Amérique, çaais ils ne sont pas encore Américains.
Croirai t-on, par hasard, que ces appellations fussent fortuitea ou que l^s autres habitants de ce continent fussent à tout jamais destitués de leur noip naturel d'Américains? — Or , cet accord t^citç du sens commun de l'humanité contemporfdne, ce conseç^sus universel sur un simple terme du langage vulgaire, enseigne, par une simple rcD^eurqu^ de gram^^iaii^e générale, une^ leçon de pqlitiqup géijérale des ply^ claires, et ceux qi;i n'y vcienâri^Riii^nsont pas encore à l'A, B, C, dans l'une et l'autre branche.
]Li,'A3(»ériq.u.e çst.d^tinée h devenir et promptenieat, en ce teiçaps de v^pei^r et d'électricité , du détî^it.de Bérip^; au Cç-g Horn,,, démacrMique et Hûitîdre^ .c'<es|-{i-dfire, am^ricaii^e. Or, Cjelui-là, qui.
Taiderait efficacement à atteindre à son Unité, en préservant ses Variétés, lui rendrait un signalé service, dont elle serait étonnée et enchantée ellemême et pourrait se montrer reconnaissante à l'ivresse. Tout l'argument de mon gros morceau est là, mais malheur à vous et à moi-même si j'entreprenais de le développer. C'est pour le coup que j'aurais un train à conduire.
Supposons que Maximilien en posant sa couronne à terre eût déclaré « que ce n'était pas seu- « lement sur la terre mexicaine, mais sur le sol « américain qu'il la posait ; qu'il était arrivé d'Eua rope portant en tête une couronne d'empereur « et d'empereur nourri dans les idées européen- « nés; qu'ayant touché cette terre, en ayant res- « pire l'air, il avait été visité par son esprit. Il « avait trouvé son chemin de Damas. Il avait « compris l'inévitable destinée de ce continent, « et que si le vieux monde pouvait comporter « encore des gouvernements dynastiques, celui- « ci ne pouvait supporter que des gouvernements « électifs.
« Il croyait qu'il pouvait, lui, Maximilien, par a la force d'une position qu'il n'avait pas cherchée « et dans des circonstances qu'il n'avait pas « faites, qu'il pouvait, sans plus de sang et de
« ruines , délivrer le peuple mexicain de Tlnter- « vention, que ce peuple avait vaillamment com- « battue et de la guerre qu'il supportait encore « pour son honneur et sa nationalité ; accomplir « les réformes commencées par la nation elle- « même et toutes celles que réclamerait la répara- « tion des oppressions séculaires dont ce peuple « était encore victime ; préserver enfin la race en « l'aidant à organiser sa vitalité conformément à « son caractère et l'introduire harmonieusement « ainsi dans la grande Unité, destinée manifeste « du continent américain, dont la famille améri- « caine du Nord avait pris la glorieuse initiative « depuis près d'un siècle. Ces choses, il pouvait a les faire à une seule condition, c'est que la na- « tion mexicaine voulût qu'il les fît et lui en con- « fiât la mission. De son côté il déclarait qu'une « telle œuvre, dans une telle occurrence, exia geait une autorité proportionnelle à la gran- « deur souveraine et un temps assuré à cette au- « torité : qu'à ces conditions seules, librement et « loyalement acceptées par le peuple mexicain, « il était prêt à accepter lui-même la tâche de « chef du gouvernement de la République pour «10 ans, avec faculté de libre réélection à ce « terme, si les intérêts politiques et sociaux de la
« nation paraissaient à celle-ci le demander en-
« core. »
Si Maximilien eût parlé dans le sens que ce barbouillage indique et agi en conséquence, visionnaire si Ton veut ! le visionnaire vous le dit et ne se trompe pas ici, le peuple mexicain l'eût, dans une explosion d'enthousiaste reconnaissance, investi du pouvoir absolu de la dictature ; l'Amérique émerveillée l'eût tout entière élevé sur le pavois comme un demi-Dieu,et les-4m^Wcains en eussent fait leur lion plus solidement et plus durablement cette fois qu'ils n'ont jamais léonisé personne.
Et le bon sens de ce dernier peuple, sa politique sérieuse, ses hautes influences et ses lumières de gouvernement eussent compris que Maximilien eût tout mérité, car il eût ainsi rendu à la race anglo-saxonne en Amérique, à son avenir et à sa vraie destinée sur ce continent et *dans le monde, un grand service. En soustrayant, efifectivement ainsi , les races de langue latine à la dent di^X individualisme anglo-saxon, au dangereux et mauvais entraînement de ses mauvais appétits, et cimentant de haut, par l'homogénéité des principes essentiels de société et de gouverment, où l'homogénéité est intransactive, l'ai-
liance fraternelle, la préfédération des deux familles, en accomplissant cette œuvre, dis-je, il eût soustrait la race anglo-saxonne et sa destinée en Amérique à Tune des deux grandes corruptions qui, seules, je crois, en menacent sérieusement l'avenir. — Mais n'entrons pas là-dedans, ce serait encore une autre histoire !
J'ai fini et me sens tout heureux d'avoir su côtoyer, dans cette dernière partie, tant de marécages, où j'eusse si aisément pu nous embourber tous les deux! Je vous ai dit, en gros, tout ce sur quoi je voulais causer avec vous. Deux mots encore et en post scriptum.
Le premier c'est que, pour qu'elles atteignissent toute l'autorité dont je les ai su])posées capables, qu'elles produisissent comme nous disions en dynamique leur maximum d* effets toutes les mesures mentionnées ne devaient pas seulement être prises à leur meilleur temps et dans leur succession la plus opportune : il fallait encore qu'elles fussent exécutées dans leurs meilleures formes. Or, les chefs des gouvernements de la vieille Europe paraissent avoir perdu l'usage personnel du Verbe — probablement parce que le Verbe s'est retiré d'eux — et se renferment volontiers dans
un mutisme solennel qu'ils croient de leur intérêt et de leur haute dignité. Que l'autorité monarchique, en Europe, emprunte les coutumes du vieil Orient ; qu'à l'instar du fils sublime du soleil et de la lune, elle abrite son insondable majesté derrière d'immuables par.avents, passe pour l'Europe et pour le pays des Chinois et des Paravents; mais avec des éléments démocratiques tJiat nont do neillier do nor pay. Tout grand acte de chef demande sa parole parlée en langage de chef ou expliquée en bonhomme, suivant la circonstance. Si Maximilien, je suppose, eût voulu abolir le péonage il n'eût pas fallu qu'il fît la chose par un décret bien froid, précédé d'un rapport en style dit officiel ou administratif, c'est-à-dire filandreux, rédigé par quelque chef de bureau du ministère de la justice. Il eût fallu, sans préjudice des rapports, du décret, etc. , que le péonage fût d'abord tué net dans un rescrit où Maximilien luimême l'eût dénoncé au monde, condamné à mort et exécuté. — Ainsi du reste. — Monsieur Forey a fait abus du pouvoir discrétionnaire de proclamer, de déclarer, même de sermonner, je ne dis pas non. Mais l'abus dans sa bouche n'infirme pas l'usage dans celle de l'auteur du rescrit de désamortisation et de liberté des cultes. — Voyez,
d'autre part, Lincoln, ce « tyran sanguinaire qui a n'est pas même gentleman» des journaux aristocrates d'Angleterre ; il n'épargnait pas au peuple les explications à la Jacques bonhomme, et son pouvoir — comme on n'en a pas vu durer beaucoup jusqu'ici — loin d'en souffrir, s'y retrempait au contraire.
Voilà mon premier mot et voici le second.
Je suppose que vous supposiez qu'il pourrait y avoir quelque chose à prendre dans mon tas de remblai et que vous me demandiez si je pense qu'il serait encore temps. — Réponse :
Je crois que bien de bonnes opportunités ont été perdues.
Depuis près d'un an je sais peu, extrêmement peu ce qui se passe au Mexique, cependant il me semble que sur la frontière du Nord cela va mal, très mal pour l'Empire , et que les deux Impossibilités (l'intérieure et l'extérieure) s'apprêtent à s'y donner patemment la main sous une forme quelconque.
Il y a d'ailleurs bien des raisons, bonnes ou non , pour que les États-Unis cherchent une guerre extérieure, ne fût-ce que parce qu'ils viennent d'en avoir une des plus effroyables à l'intérieur, et si ces difficultés posû reconstructionnelUs^
qu'on leur désire à rintérieur, surviennent, ils ne manqueront pas de la trouver.
En cas d*orage, la politique de Tlntervention, ses sympathies fort compromettantes, ses velléités non suivies d'exécution (c'est un pléonasme, je crois), et même beaucoup trop d'imprudences des agents et défenseurs du jeune empire mexicain, semblent devoir attirer la nuée sur le Mexique.
Si l'orage s'y dirige, en l'état météorologique actuel, et toute l'Europe offrît-elle des paratonnerres â Maximilien — ce qui est fort douteux, même de la France — il semble devoir y être irrésistible.
En tout cas, c'est bien gros et d'une formidable responsabilité que d'attirer cet orage sur le Mexique — ou de ne rien faire pour l'en détourner.
S'il marche au Sud, il sera fatal à tout le monde, à l'Intervention et à Maximilien, cela va sans dire; aux races de langue latine cela est évident ; à la race anglo-saxonne victorieuse et maîtresse du Mexique, cela serait d'une quasi certitude d'histoire future.
S'il marche au Nord et crève au Canada, cela ne fait aucun mal ou du moins le moins possible, et du bien à tout le monde — sauf l'amour-propre du gouvernement anglais.
Maintenant, est-il encore temps de détourner la marche de la nuée au Sud et de conjurer l'union des deux Impossibilités au Mexique?
Sut l'Impossibilité intérieure voici ce que j'ai à dire :
Un officier mexicain, patriote ardent, qui s'est fait blesser sur sa pièce à Puebla et qui abhorre consciencieusement l'Empire, s'écriait douloureusement, à des prévisions que je lui émettais il y a cinq ou six mois : « Ah ! les Américains ! plutôt « encore Maxi milieu que de le culbuter par leur « secours ! » Or ceci est l'expression d'un fond de sentiment général au Mexique insoumis ou soumis. En frappant sur ce sentiment des coups capables de le faire vibrer , on emporterait dans l'unisson Juarez lui-même, qu'une fatalité de position entraîne chaque jour dans une alliance qui fait, au fond de. l'âme, sa terreur et son désespoir.
Sur l'Impossibilité extérieure, l'imprévu, l'étonnement, l'amour-propre américain, la vanité des masses démocratiques très sensibles au procédé d'une tête couronnée qui se découronnerait devant elles ; la noblesse de l'acte et la grandeur de son but, perçues par les hommes supérieurs qui comprendraient l'une et l'autre : enfin la victoire
éclatante du principe américain au Mexique, sans armes encore et par la puissance de ce principe, satisferaient Timmense majorité des citoyens de rUnion et leur gouvernement. Pourquoi et sous quel prétexte désormais de ce côté la guerre? Tous les gouvernements ne se plaisent pas à enfoncer les portes ouvertes. Je ne vois que les individualités rapaces et les ardeurs belliqueuses de la chevalerie désarçonnée du Sud , — qui se partagentdéjà les dépouilles de Maximilien etde Juarez — je ne vois que cela de désappointé par cette manœuvre. (Il est curieux que Maximilien n'ait pas su comprendre que, de ce côté-ci du Rio Grande , les ennemis du Mexique étaient au Sud et ses amis au Nord — je parle à fond. J'avais bien prémuni sur cela Vidauri il y a un an. Il n'a rien eu de plus pressé, deux jours après, que d'aller faire chorus avec la Confédération.
S. n. de D! que les gouverneurs et les gouvernements sont bêtes ! )
Après tout, que reste-t-il à Maximilien?
Ce que je n'ai resté de rabâcher à tous les chauvins français après la rupture significative des conférences de la Soledad « qu'une grande a puissance européenne — en l'état empêché de « l'Union — pourrait sans doute conquérir le
« Mexique, mais qu'en aucun état de cause elle « ne le garderait longtemps » , cela me semble aujourd'hui démontré, acquis.
Il est également acquis que Maximilien, en supposant qu'on veuille le supposer ne représentant pas une domination du Mexique par une puissance européenne, que Maximilien, dis-je, n'y peut fonder un trône, si cela ne plaît pas aux Etats-Unis — et il est certain qu'ils ne peuvent pas tolérer la chose.
Que reste-il donc aujourd'hui à Maximilien?
quels peuvent être son espoir, ses combinaisons, ses calculs? S'il veut essayer de conserver sur sa tête une couronne impériale , la peut-il défendre seul contre le simple renfort d'influence (sans compter le reste) que la débâcle du Sud va apporter à Juarez?
En l'état a-t-il le droit, et est-il humain, honorable, ou seulement sensé à lui de le faire? De perpétuer la guerre civile au Mexique? D'y appeler, de fait et de sa seule présence, le loup dont il a prétendu préserver ses prétendus agneaux? Et sans espoir, sans chance encore de réussir à rien?
Si Juarez, chef légitime du gouvernement mexicain, était devenu, au dire des journaux im-
pénalistes, un chef de bandits, parce 'ju'il prolongeait une résistance désormais, disait-on, sans espoir et ne consentait pas, par raison et humanité, à soumettre le droit au joug du fait, que sera Maximilien l'intrus, en prenant ce rôle à ai tour? Que dis-je! en refusant de rendre le faife] qu'il détruit contre tout droit, au droit viatçi riens? Compterait-il que la France s'engageiM dans une grande guerre contre les États-Unis p simple point d'honneur et pour lui conserver, aa^j chances désormais et quelques jours de plus setile^l ment, sur la tète un hochet qui n'est pas mémo | lui, qui ne lui appartient pas, tant que le peuple mexicain ne le lui a pas donné et que la Franoj avait volé dans un mauvais jour? Peut-il voultâ cela? le solliciter? seulement le permettre?
Fi donc ! je rous dis qu'il ne le veut pas.
Espérerait -il, dès lors , en louvoyant avec 1m États-Unis, s'humiliant bien bas devant eux, : sant de cette couronne un jouet dans leur maiai de sa personne impériale une poupée qu'ils i raient danser un jour pour la jeter à la ruei^j lendemain, espérerait-il, à de telles conditions, i force de petites inventions, de petits procédés, i petits tours pour amuser sa galerie, se procu] assez de iicelle pour faire tenir quelques jours d
plus cette couronne sur sa tête! Et toujours avec la guerre civile pour cette seule couronne? Est-ce là une figure? Et pour un fils d'aigle et d'aigle à deux têtes encore? — Il ne peut pas songer à cela, vous dis-je.
Quoi donc? demander à s'en aller? Un passeport pour lui et vos pantalons rouges, et sa force européenne? remballer pour l'Europe couronne, trône, sceptre, décorations, toute la marchandise? Et sans avoir rien fait, là où il y avait tant à faire? Piteusement! — Quelle chute pour l'Intervention et pour lui-même !
Cherchez, épuisez les combinaisons, informezvous et si quelqu'un trouve ici quelque chose (avec la condition du maintien de la couronne), quelque chose d'admissible, ayant un semblant de bon sens, engagez ce quelqu'un à prendre un brevet d'invention S. G, D. G.
Non. voyez-vous, non. En fait de couronne, de trône, de dynastie au Mexique, en ce siècle et dans cet état de l'Amérique et du monde, le vieux papa Fatum a dit non, et il est entêté le père Fatum.
Et en somme qu'a donc de si fâcheux ma ré^ cette? — Maximilien avait l'e&poir — décevant et déçu — de fonder une dynastie — r implicite*
— usinent hier et explicitement aujourd'hui impossible. Il lui reste une très belle chance de fonder un Peuple. L un vaut bien l'autre.
Obligé de quitter la partie que la Monarchie de la vieille Europe l'a induit à venir jouer contre la Démocratie sur ce continent — et où elle va le laisser en plein pétrin — que risque-t-il à en sortir en grand homme?
Par la seule abolition du péonage — trois lignes que son cœur doit tressaillir d'aise et son ambition bondir de joie en dictant — représentant momentané de cette Monarchie sur ce continent, il n'y aurait paru que pour y réparer, en un jour, trois siècles d'oppressions infâmes et qui font encore la honte de cette monarchie.
Mais il y peut rester, sur ce continent, et plus glorieusement encore en y conquérant le nom d'Organisateur d'une race humaine, de défenseur de son existence menacée par l'appétit mauvais d'une race voisine, de coadjuteur enfin du bon principe de cette dernière race et de la destinée générale du monde.
Est-ce que tout cela ne vaut pas une cour impériale dans rÉcole des mines de Mexico (n'estce pas là qu'elle a emménagé?) avec cet avantage, en sus, de pouvoir rendre ce bâtiment public à
une destination sérieuse et utile? — Mais je me suis fait repincer et mon dernier mot s'allonge en diable; concluons donc, si possible.
Il faut que Maximilien fasse — voter pour lui Juarez. Programme habile mais sincère : Eéformes radicales et régulières ; formation d'un peuple ; organisation démocratique et américaine de la nation mise à sa place naturelle dans le système continental; restauration de la République mexicaine par Maximilien avec 10 ans de dictature ; paix signée entre le sentiment national satisfait et les pantalons rouges, et raccommodement fraternel en les rembarquant pour la France. — L'imminence des secours et la terreur de l'appétit américains refont une opportunité à Maximilien au Mexique. Sa situation y est, pour la durée d'un jour encore, exceptionnelle et suprême. Je souhaite pour lui du fond du cœur qu'il en profite, et même pour la pauvre Intervention, mal à Taise dans ses bottes de 1836 lieues (de 5 kilom.) dont il couvrirait honorablement la retraite ; je le souhaite aussi en mémoire — de la proclamation d'entrée d'icelle en Italie, — et, si j'y avais été pour quelque chose, en conscience elle serait mon obligée et saurait garder, en cas, un bureau de tabac h offrir à ma veuve.
Si Ton veut agir, il faut se hâter. Quick!quickl — Et surtout pas de demi-mesures : — mieux vaudrait s'en aller d'aussi bonne grâce que possi-^ ble en avouant qu'on s'était trompé. — Et, dans tous les cas, il importe souverainement de le confesser en pleine humilité et en parfaite candeur : errare Mmamim est; homo sum, etc. — Sur ce et entendant couvrir moi-même tout ce que je vous ai dit du bénéfice de ces bouts de vers latins, je vous laisse à vos tracas et vais reprendre ma 4' campagne contre mes fourmis campantes; elles dévorent tout. Ah ! si quelque grande puis* sance européenne voulait entreprendre une intervention contre ces maudites, c'est pour lors que l'Amérique se montrerait reconnaissante et que, véritablement cette fois, les corps d'expédition se-» raient reçus avec des fleurs. Adieu. Dites à . . .
P. S, A peine ai-je fini de vous recopier mon barbouillage à la hâte et fermé ma lettre, que je^ la dois rouvrir pour en glisser une autre sous l'en-^ veloppe. C'est une idéç qui vient de me surgir et que cette lettre vous expliquera elle-même. Si l'on veut faire ce que je propose, je crois que est l'homme à qui s'adresser
... Si Maximilien comprend la nécessité d'abandonner une couronne perdue, et l'Intervention une position intenable, * * * * est l'homme qu'il vous faut pour faire comprendre à Juarez la nécessité, à son tour, d'abandonner en même temps sa manière de défendre une nationalité qu'il n'a pas su ou pu fonder, et dont cette manière prolongée compromettrait les éléments eux-mêmes.
La partie qui se joue sur ce continent à ce moment décisif est des plus simples. La galerie — qui voit souvent mieux que les joueurs engagés — la résumerait , je pense, à peu près comme ceci :
L'enjeu à gagner pour la race anglo-saxonne, le Nord, c'est la formation démocratique de l'unité du continent sous son initiative et son influence. (Elle gagnera comme que l'on joue, à moins
qu'elle. nç ruine sa constitution par de trop fortes
indigestions, ou s'empoisonne et se gangrène.)
Pour les races de langue latine, l'enjeu c'est, hélas! d'abord l'existence tout court, et ensuite l'existence autonome.
Pour l'Amérique entière, le continent, c'est l'organisation de son Unité comprenant la Variété i^ ses éléments actuels, préservés d'abord, puis utilisés et développés, ensuite fédérés et en-
fin unis en un tout harmonieux — monocéphalisés.
Pour le Mexique en particulier, d*abord l'existence autochthone, puis Tautonomie, enfin la direction générale de Tinitiation des autres éléments de langue latine à la vie régulière américaine, — comme les États-Unis ont, de droit, la direction générale.
Or, Juarez avec le parti libéral, engagé contre le clergé et la pourriture satisfaite , a gagné d'abord et, ceux-ci, chassés du jeu partout le monde, n'y doivent plus rentrer.
Le parti libéral, trop âpre à la curée des chassés, trop tiède à l'œuvre de l'autonomie nationale à créer et ne voulant rien changer à la position sur l'échiquier, n'a pas permis à Juarez de sortir ses pions de leur case et de les avancer.
Survint l'Intervention. Elle voulait. . . . peu importe : elle a perdu ce qu'elle voulait. — Mais elle a pu, Juarez privé du secours de ses pions, lui donner l'échec et l'acculer sur la ligne de. sa tour à la bande gauche.
Maximilien est entré au jeu le dernier avec une couronne. Elle est, dis-je, perdue.
En l'état, Juarez seul ne peut rien pour regagner sa position et [l'enjeu qu'il convoitait, et s'il
appelle à son secours, pour chasser de la leur, Maximilien et l'Intervention , les cavaliers du 2^'ord, ceux-ci pourront bien agir en cosaques et lui brouter son Mexique. Bref, la position de Juarez et de son parti est fort mauvaise. Empêché par son parti, il a perdu la cause nationale contre Tinter vention et Maximilien, et s'il tente de regagner la position contre ceux-ci en appelant des alliés extérieurs , il introduit , lui aussi , l'étranger au Mexique, et un étranger qui y mangera sa nationalité et sa race. — La position de l'Intervention et celle de Maximilien ne sont pas meilleures. Opposés tous quatre, ils se tiennent tous quatre en échec. Le résultat sera la honte de tout le monde et l'anéantissement du Mexique. — Ce dont chacun des quatre sera également responsable.
Que si Maximilien consent à sacrifier sa couronne — déjà perdue — que Juarez, les libéraux et les Américains lui enlèveront honteusement de la tête demain ;
Que si les libéraux consentent à sacrifier leur péonage — que Maximilien peut leur enlever, même en partant, d'un trait de plume; que les Américains leur raseraient demain ; que moi, moi tout seul, je jure de tuer après-demain (si ceux
que cela regarde ne voulaient pas du bénéfice de le tuer eux-mêmes), car pour le tuer net, il suffit de l'exposer au plein jour et cela, qui le veut le peut ;
Que si Juarez, après s'être, en homme antique et avec une gloire qui serait immortelle, enveloppé dans la défense du droit de la nationalité dont il avait charge, consent à sacrifier la honte qui l'écraserait s'il s'entêtait aujourd'hui dans son appel ou son invite au loup qui, cette fois, croquerait sa race comme chair à pâté ;
Que si enfin l'Intervention consent à rendre au Mexique la liberté qu'elle lui a volée, mais qu'elle ne peut plus détenir sans s'en faire chasser honteusement par Juarez, avec qui elle a refusé de traiter , et par les Américains qui la traiteraient fort mal;
Que si, dis-je, nos quatre joueurs veulent consentir à sacrifier des non- valeurs ou des vanités ruineuses, très bêtes ou très criminelles, et à s'entendre en gens de sens et de raison, alors, au lieu de perdre tous, en s'obstinant à, jouer les uns contre les autres, tous les quatre gagnent à coup sûr, et les Etats-Unis eux-mêmes, sans avoir rien à mettre au jeu, gagnent plus peut-être, à voir de haut, que tous les autres ensemble. Si on avait
le temps d'étudier ceci et de le formuler un peu a,Ttistement, quelle jolie partie on en tirerait pour lin numéro du Palamède ou un problème de YÏU Znstration! — Mais du temps, il n'y en a plus, du temps , par le temps qui court ! et il me vient encore une idée, mais je jure bien que ce sera la dernière :
Vous avez vu tous ces que si, tout à l'heure . Eh bien , je trouve que c'est trop de que et trop de si et, au fond, à vrai dire, et sûr comme il est que le vent souffle à mes oreilles, un si, un seul si suffit à l'affaire, et ce si c'est vous.
Écoutez-moi bien! Si vous rencontrez de l'opposition, de l'hésitation, des bêtises, quoi? prenezmoi tout sous votre képi. Déclarez que votre parti est pris ; que vous rembarquez votre expédition (Prim l'a bien fait et dans un cas bien moins urgent, bien moins grave), déclarez, dis-je, que TOUS partez et qu'en partant vous publieriez au complet, sincèrement, ce que vous avez proposé, Toulu , et les raisons qui voulaient ce que vous vouliez , et les nécessités qui l'imposaient. Cela faisant vous restaurez l'influence de la France , perdue au Mexique en lui en rendant, comme d'un coup de baguette, toutes les vieilles sympathies, et plus vives. Et non seulement vous sauvez
rhonneur de Tlntervention, mais, ce qui est plus sérieux, vous remettrez l'esprit de la France, dont TuRGENCE vous a courouné un moment le représentant, à sa place naturelle dans l'histoire. — Bien plus, en forçant ainsi la combinaison, vous sauvez le Mexique , une race , plus de la moitié d'un continent. Si vous y restez, TAnglo-Saxon y entre, et s'il mange ce morceau de la race mineure , il mangera tout jusqu'au cap Horn : elle est tendre.
Faites cela de vous-même , vous dis-je ! Sans attendre des instructions, sans en demander. Il n'est plus temps. Faites-le, quelles que soient vos instructions, en reçussiez-vous d'opposées ce soir. C'est votre droit de chef d'expédition à 1836 lieues 1/2 des Tuileries , dans un cas semblable , vours devez prendre sur vous. C'est votre devoir militaire. Vous n'êtes pas caporal, n. d. D. ! Si vous laissez un jour de plus entourer votre position parles circonstances qui marchent à grands pas sur elle , vous ne serez plus maître, ni de la situation , — vous l'êtes encore , — ni seulement de votre position, elle devient misérable. Tout est perdu, même l'honneur, et il faudra vous rendre à discrétion... aux circonstances. Je ne parle pas, comprenez-moi bien , de l'honneur du drapeau;
ce n'est pas en question et les pantalons rou-
g'^s, bien menés, le sauveront toujours. Je parle
d^ rhonneur politique et surtout de l'honneur de
r^^sprit de la France — qui sont entre vos mains.
Hettant tout au pis, vous auriez ouvert et cou-
■^^Tt honorablement la retraite et l'on vous en
s^X'ait profondément reconnaissant. On vous se-
l'^^St même reconnaissant d'avoir agi sans ordres,
cc> litre vos ordres; car, faisant ainsi, vous eussiez
^ï>.core mieux tout couvert , vous eussiez , par
E>îeu, couvert la couverture. Je connais mon
"ï^onde, croyez- moi. Tenez, je parie la dernière
poule de mon poulailler que j'envoie tout ceci
^Tax Tuileries, et que, si on me lit, en somme et
ne fût-ce que comme expédient, on m'y donne
î^aison. Il en peut sortir des bêtises des Tuileries,
sans doute, on n'y est pourtant pas précisément
bête. Est-ce que vous croyez Napoléon III assez^
infatué encore, à l'heure qu'il est, pour ne pas
commencer à comprendre qu'en allant à Mexico,
il pourrait bien avoir pris une route de Madrid
ou de Moscou, menant à quelque Sainte-Hélène
obscure cette fois et piteuse ? Tirez-l'en. S'il
voyageait seul, ma foi ! je n'ai point l'honneur
d'être son conseiller et ce serait son affaire, good
lye Jones! Mais vous, vous devez l'en tirer, et
moi je tiens aux bagages. — Après tout , que risquez-vous? Est-ce qu'on a envoyé***** aux galères? on ne Fa pas même fait fusiller.
Adieu tout de bon ; je vais me coucher.
■^-«ff'TSSg'T^^i*-