‹ Meyerbeer; biographie critiqueChapitre 10 sur 12 · LES INTERPRÈTES · texte numérisé non relu

LES INTERPRÈTES

Pour juj^er avec impartialité rd'uvre de -Meyerbeer, il n'est pas seulement nécessaire <le se repoflcr en esprit à l'époijue où elle a été conçue, il faudrait au moins la connaître telle (ju'il l'a fait ext-culrr. ()r c'est, à n'en pas douter, ce dont il est de moins en moins possible de se rendre compte. Réellement, ni par l'exécution vocale, ni par la mise en scène, on ne connaît aujourd'hui les vraies partitions de Meyerheer.

11 y a longtemps (ju'on s'en doute, el dt'jà de son vivant on sonnait la cloche d'alarme. Au reste, si l'on l'élléchit à la somme de traxail (jue lui-même exii;eait de tous ses exécutants avant de laisser une de ses onivres paraître devant le public, commeiil ne pas couidure qu'une fois l'amvre abandonnée à elle-mèuu', l'exi'cution ne pouvait fournil- (jue des épreuves (h^ plus eu plus infidèles du prototype ? (In ne jieiise pas assez, dans l'étude des œuvres lyriques, aux condilions d'exc'-cution qu'idles comportaient, au temps où elles sort aient tout juste des mains du compositeur. Me\erbeer a ('(ril poui' certaines ^■oix(■omme il a écrit pour<-ertains instruments, parce (ju'il a établi 1 harmonie de son (eu\re sur certaines sonorités, (lomhien <le ibis, depuis (|ue ses œu\res se sont répandues sm- toutes les scî'nes du monde, at-on eu le souci de cette hai'inouie?

lis MEYERBEER

D'abord, c'est la partition iiirme (jui n'est pas intégralement rendue; ou, si Ton veut, qui Test maladroitement. M. C. Saint-Saëns en a donné un jour 'Harmonie et Mélodie), plus d'une preuve topicjue, insistant très justement sur limportance essentielle, dans ces ceuvres-là })lus (jue d'autres, des nuances indi(juées, trouvailles de génie souvent, complètement méconnues et suivies en quelque sorte au contre-pied de leffet... Et le public, ajoute-t-il, s'habitue si bien aux falsifications, qu'il ne comprendrait plus qu'on rétablit la version originale. « Mais on ne change pas seulement les nuances :qui parfois changent tout), on change les rvthmes; on ne s'arrête pas au rythme, qui est l'ossature de la musique, on change les notes. Qu'importe! L'auteur endosse tout celai Et voilà comment les opéras vieillissent, pâlissent, tombent de décrépitude en désuétude... »

Ensuite, c'est le caractère même des rôles qui est modifié par la tradition établie de la recherche de certains effets, par les exigences du public abusé, qui les escompte d'avance, par les habitudes de classification des voix, sans oublier h's ])réjugés sui- la dignitt' du g"este et du jeu sur une scî-ne d"o})éra. Nous avons coutume, et depuis kinglemps, de considéi'cr la grandilo- (juence du slvh', l'immobilité des attitudes, le convenu

des groujiements. la largeur de la déclamation

comiiir un laniia^:»' Iratlit ionnt'l et spt'cial. iidiérenl au genre du « grantl oj)éra ». Mais, à r(''pi)(|ue de Meyerbeer, la vérité d'expression, la vie. le mouvement, la

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sinipliciLé de déclamation, la sincérité des gestes..., étaient les conditions expresses de l'interprétation : s'en départir eût été trahir la conception môme du musicien. — Or, c'est justement ce (jui arriva.

Quand Meyerbeer aborda la scène française, Adolphe Nourrit v régnait : Noui'rit, la plus pui'e de nos gloires lyriques, élève de Garcia, et aussi (par son père) de Garât, dont l'école, fidèle à l'enseignement de Gluck, avait remplacé le cri pai- le chanl. Une voix exceptionnelle, sinon en puissance, du moins en souplesse et en portée, admirablement placée, conduite a\t'c la dernière perfection, s'unissait chez lui à un jeu passionné, vibrant, constamment en action, d'une sincéi-ité absolue, d'une intelligence de premier ordre..., à une prestance aussi, pleine de lierté et d'enthousiasme. Il faut voir en lui, non seulement le premier des interprètes de Meyerbeer, mais hi [)liis iiaule cl hi jdus complète expression di' ce ({ue Meyerbeer voulait faire dans l'art dramati(}ue. (lelui-ci se reposait tellement sur son jugement, qu'il le réclama un jour comme l'indispensable colhihoraleur musical à un dj-amaturge qui lui proposait un sujet d'opéra. Si jamais ce titre de collaborateur fut exact entre compositeur et interprète, c'est bien en ce cas-ci ; et ce n'est pas un vain mot (|ue celui queMeverb(H^r prononça un jour, à propos des Il/n/uc/io/s, sur Xoui'ril disparu : « Ce subliuie interprèle, par la iiianièi-ç doiil il a créé le rôle de Raoul, est devenu le second pt-re de ce! ouvrag'e, qui lui doit son succès plus (|u"à l'auteur. »

Adolphe Nourrit . ([iii xt'iiait d'incarner les t\pes si

divers de Masaniello, du comte Oj'v. et d'Ai'iiold, fut un Robert d'une éloquence incomparable. D'abord, il cliantait tout le rôle tel qu'il est écrit, et plus d'un passage dut être modifié pour ses successeurs. 3Iais son jeu, d'ailleurs, revêtait le personnage d'une vérité de caractère que l'on n'a jamais retrouvée. Evoqué de la sorte, ce combat continuel entre ses passions, sauvages, fébriles, toujours grondantes, et la grâce qui agit en lui, qui le domine, qui l'éclairé...; entre l'énergie effrénée qu'excite Bertram et l'émotion épurée que fait naître Alice et qui grandit peu à peu jusqu'à l'élan religieuxfinal...; cette lutte intérieure faisait comprendre, mieux que la gaucberie du livret, ce qu'il pouvait y avoir de diabolique chez Robert le Diable.

Il ne fut pas moins évocateur. avec plus de noblesse encore, dans le personnage de Raoul, dont il rendait de saisissante façon la tendresse et l'énergie, la passion aux prises avec l'iionneur, dont il n i\ ait avec une sincérité incroyable toute l'évolution dramatique. Sa grande préoccupation, a-t-on dit, était de faire oublier qu'il chantait. Mais quelle voix pourtant, et combien expressive en son éloquence de tous les instants I

Pour entourer Nourrit, 31eyerbeer avait cliei'ché deux artistes qui fussent en quelque sorte animés avec lui d'un sentiment commun, d'une même émotion : cette conslilution d'un noyau d'interpi'i'les absohuneul sùi'S le préoccupa toujours, nous le savons, comme un des meilleurs atouts de son jeu. Cornélie Falcon, élève de Nouri'it, sortait <à peine du Conservatoire ((uand tdie

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débuta dans Alice (M"''' Dorus avait créé le rôle, mais elle parut mieux dans celui d'Isabelle, comme elle fut exquise dans la Reine de Nav'arre). Sa voix, d'une richesse rare, qui est devenue depuis t\pe d'emploi, s'alliait cà une nalure expressive et enthousiaste, (jui vil)rait à l'unisson de celle de Nourrit et s'exaltait eu ([uehjue sorte auprès de lui. Nulle Valentine ne mit en valeur, comme elle, la coiiccption de Meyerbeer et la hcauU' morale de ce r(")l(' admirahlc Quant à Levasseur, l'ampleur et l'étendue <le sa voix superbe de basse, connue son autorité, sa prestance même, donnèrent aux pei'sonnages de Bertram et de Marcel un relief l)ien rarement retrouvé, et un caractère qui demeura sans éjzal.

« 11 faut en prendre notre parti ! Ce trio de Robert et des Huguenote, nous ne le verrons plus! » soupirait plus tard Meyerbeer, lors(|ue la recherche d'interprètes nouveaux le laissait comme désemparé \io\iv Le Prophète .' Gâté, en quehjue sorte, par les premiers, à qui peutêtre il avait tro[) deuumdé, il se voyait d'autant plus trahi par ceux (|ui viiu-ent apri'S.

Le premier de tous, et le plus illustre, c'est Duprez. On ne saurait trop le répéter; car il a fait école, et son influence, sur les femmes comme sur les hommes, dure encore : il faut voir en lui 1 unedes causes les plus certaines du nuilenlendu doni soulfre toujours le répertoire de Meyerbeer et des opéras ses éumles. Cette voix factice, basée sur l'articulation et la force continue, sui' la lari^t'ur de la déclamalion, où la puis-

sance de certaines notes superbes produisait un elVet foudroyant, avait magistralement triomphé dans Guillaume Tell, qui est si italien. Dans Les Huguenots, — car pour Robert, qu'il hésita longtemps à aborder, il ne compte môme pas — , tout le caractère du rôle de Raoul en fut changé. Bien que pour lui on eût baissé et élargi plus d'un passage, Duprez. dont les effets n'agissaient qu'à découvert et hors du fende l'action, ralentissait constamment le mouvement et prenait le contrepied des nuances. Dans le septuor, alors que la voix de Nourrit dominait tout sans elfort, et semblait scintiller, fouetter l'air comme sa « bonne épée », celle de Duprez disparaissait complètement. En revanche, le « Tu l'as dit» (qui doit être une caresse) était lancé à toute force... comme on l'a toujours entendu depuis. C'est oii son exemple fut néfaste. Duprez était un « fort ténor » ; ces effets d'éclat et de puissance étaient d'un fort ténor, qui ne se tirait des notes bautes ([n'en poitrine et à force de cri. Mais justement, Meyerbeer n'avait pas du tout écrit ses rôles pour « fort ténor ». Interprétés par cette voix, et ce style appuyé, déclamatoire, qui est devt'uu dès lors comme traditionnel, ils perdent pres(|ue tout le stylç que le musicien leur avait donné.

Il va sans dire qu'ils le perdent plus encore par hî manque gjénéral de conviclion et même de toute tradition (|ueh'on(jue. Or, b' iiiiin([ue (b' coiiviclion chez les intcijirèles fait dire invariabb'iiicnl (]iie l'iiiUeur iiièine en est respoiisal»h' et n'(''lait ])a's siiici-re. A\"ec Meverbeer, rien n'est plus faux. (Mi s'en aperçoit fort bien

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chaque fois qu'il surgit, par extiaordinaire, un interprète à la hauteur de sa tâche. J'en pourrais citer, et plus d'un... Mais je ne veux parler ici que des créateurs, ou de ceux à qui il a directement communi(iut'' sa pensée...

Voici encore Jenny Lind, cette artiste admirable, cette femme d'élite, aussi noble d'esprit et de cœur qu'éloquente par le charme inouï de sa voix, véritable muse de Meyer])eer, son inspiralrice et son modèle...

Voici M""* Schrœder-Devrient, la grande interprète de Weher, la première Valentine à Berlin... Pauline Viardot, autre Valentine, avant d"incarner cette Fidès pathétique et Hère, dune expression si pleine de grandeur, si vlhianle. ([ur nulle n'a égalée depuis... Pauline Lucca, une élè\e de Meverheer. la |»remière Sélika à Londres et à Berlin (où Betz, le grand barvlon de Wagner, fut le premier Nelusko)...

Voici Roger, le charmant tt'uor. doni lenlhousiasme lyri(|ue avait séduit le maître pour le rùle du Prophète... et ïichatchek, qui créa avec un relief superbe ce même rôle en Allemagne, avant de devenir le grand ténor wagnérien que Ton sait.

Voici notre illustre Faure. dont la voix admirable se pliait avec un ai't inlini à tous les stvles et s'alliait à un jeu puissant, d'un relief souverain : il fut le premier Hoi'l cl le |ii'einitn' Xelusko ; il fut enc(U'e Peters aitrî's l'excellent Baltaille; il révéla, il recréa Nevers, qui par lui passa soudain au ]ii'emier plan... tanti'tt plein de verve ironi(|ue, tantcM dune intense sensibilité, ici farou(die et iiiiloiiipli'. là d une élégance lière et j)leine de

style... — En 18o9, Meyerbeer fut son ténioin ({uaiid il épousa cette charmante Caroline Lefebvie, qui avait créé Prascovia à côté de Caroline Duprez, la première Catherine...

Enfin Marie Cabel, la première, l'étincelante Dinorah... Marie Sass. la dernière élève du maître, qui recueillit enfin de ses mains ce rôle émouvant de Sélika t't s'y montra pleine d'ardeur... Villaret, un vaillant, un rayonnant ténor, que Meyerbeer avait déjà apprécié et qui incarna ses quatre héros...

Cependant, n'allons pas trop loin. Déplorons, s'il s'agit de critique, que les ouvrages de Meyerbeer, mal compris, sinon dédaignés, de la plupart des interprètes actuels, soient par eux trahis. Mais ne faisons pas dépendre ceux-ci de ceux-là. Rappelons-nous (jue de plus purs chefs-d'œuvre, ceux de Gluck, de Mozart, de Weber..., ne sont ni mieux compris ni mieux rendus. Ailni irons plutôt, devant un auditoire populaire quelconcjue, dans les pires conditions parfois, la force extraordinaire d'émotion et d'éloquence que garde toujours celte musique.

El (juand on nous dira (jur la musicjue de Meyerbeer est de celles (jui, aprJ's avoir donné le change à son époque, ne saurait lui survivre, bornons-nous à répondre, avec le personnage de Corneille :

« Les gens (juc vous tut'/, se portent assez i)ien ! «

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