L'AFRICAINE J859-I
La même année IH.'iO est marquée par di\ erses grandes compositit)ns lyriques plus ou moins de circonstance. Un Cantique tiré de l'Imitation (version française de
Corneille\ pour l)asse, chœur de six voix et orgue, arrangé ensuite par Relis tab pour l'Allemagne, sous le nom de « Busslied »; — une cantate pour fêter, à Nice, l'anniversaire de la grande-duchesse Stéphanie de Bade, sous le titre : Nice à Stéphanie ; — descliceurs pour voix d'hommes sans accompagnement : .1 la pal rie. Incocafion à la terre natale. Les Joyeux chasseurs, écrits à l'intention d'une société chorale allemande de Paris : Teutonia... Une mention spéciale doit être faite de la part que prit Meverheer à la fête organisée pour le centenaire de Schiller, au (-ir(jut' de rimpératrice, le 10 novembre 18o(J, par la colonie allemande, et dont l'exécution fut dirigée par Pasdeloup. 11 écrivit à celte intention une grande marche en nii bémol [Schillerniarsch), oii il s'efforça de caractériser, jiar des thèmes appropriés, les grandes ligures du théâtre de Schillei- : Guillaume Tell, Marie Stuart.Don Carlos, Jeanne d'Arc, la Fiancée de Messine, etc.: et niit en musique une Ode à Schiller, de Pfau, pour (jiiali'e \(iix et clid'iir.
C'est dans un esprit analogue (ju il entreprit, l'année suivante, une œuvre (jui pouvait être curieuse et qu'on regrette d'ignorer : un intermède scéni(jue pour une pièce de Henri Blaze de liury, ie<ue à l'Udéon : La Jeunesse de Gœthe. L'action de celle pièce compoilail une sorte de vision, dont, pour n)ieux si'duirt' le musicien, Bla/ea\ail fait (oui un ad»' Kriqur. Mt'\ ci-berr s ('qiril de celte collabdi-al idii d un flb'l iiDUVeau. el daulaul plus (|u il avait souncuI pciisi' au Faust de Cuethe (celui-ci Iv a\ail jadis Iniiiicllriufiil couN'ii''), sans loule-
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Fragmeut inédit des Huguenots
^Collection de M. Cli. .Maliierbe.)
fois p()ui-.SLii\ie un dessein qui eùl pu blesser son vieil ami Spolir. La scène de léalise, le chœur des étudiants. cl J li(i>;i iiiiiili >tM-;i|)liii|iif (|iii Icriiiiiic Lirandiosciiiciil le second Faas/, y dt'Miiiwl pi tndre j)lace, ainsi que le lied de Mignon (déjà écrit , le chant des Parcjues d'Ijj/iigénie en Taiiride et toute la scène du lioi des Aulnes, {)ii Meycrheer, reculant devant une rivalité avec I u'ii\re incomparai)lc de Schubert, se proposait si'uh'iiiciit d'orchestrer celle-ci et de la dramatiser, d'en faire chaiitt'r les partit'S par dilférentes voix et un chœur, l'ne lettre de 1861. (jue Blaze a publiée, donne de curieuses iml icdl ions à cet égard. Comment, au surplus, ces ('lt'iiiciil> ili-<parates étaient-ils agencés, cest ce i|iril e.sl inipu.ssihie île décider, la partition, que l'on nous dit complète dans les papiers du Maître, n'ayant, en dt'diuiti\e. jamais \ u le jour.
Meyerbeer avait toujours des iliflicultés particulières à terminer immédiatement ime u'uvre en train. Constamment de nouveaux sujets flattaient son inspiration et lobstMlaieut jus(|u"à ce qu il leur eût donné un commencement de vie. En sorte (|u"il n'achevait jamais moins que lorsque son travail était le plus actif. Les dernières années de sa vie sont remplies d'un labeur It'dirile, mais t'']iai'[)illt'' mit nue Imde d(ruvres dt-s longtemps entreprises, — comme une certaine Judith, à demi achevée alors, — ou nouvelles, comme cette Jeunesse de GœtJie. — et dailleursconstamment interrompu par son état maladif de plus en plus iiuiuiélant, les vovaues où l'entraînaient sa santé et ses u'uvres, ses
fonctions à la Cour de Berlin..., enfin les préoccupations (le cette partition, plus que terminée, débordante, doublée d'étendue avec le temps : L Africaine.
Achevons, avant den venir à elle, de noter les œuvres à l'exécution desquelles Meverljeer put encore présider en personne. C'est, au début de l'année 1861, une Marche du couronnement et un Hymne de fêle pour solo, cbanu' et orchestre, composés à l'occasion du nouveau roi de Prusse Guillaume P''; puis encore deux lieder pour la pièce de M"'' Birch-Pfeiffer : Dei Goldbauer. C'est, en 1802, pour l'inauguration de l'Exposition universelle de Londres, à laquelle il avait été convié et où il fut accueilli de la façon la plus solennelle, une Ouverture en forme de Marche, terminée par le « Rule Britannia » chanté en chœur. Puis encore, à l'intention de quelques Sociétés, un chœur d'hommes avec solo de ténor, Le Chant des Exilés (« Das Lied \ om blinde Hessen »), et une Prière du matin, double chœur à huit voix,
L' A fricaine élail mal partie, nous l'avons \ u, et elle s'en ressentit toujours. Scribe axait si froidement accueilli l'idée que Meyerbeer lui avait apportée, il était si mesquinement entré dans les vues du musicien et il a\ail si mal pris ses observations, (juc celui-i'i a\ait préféré mettre de coté l'auix ic ciilieprise et ny plus penser... En fait, il y pensait toujours, il y pensait constamment, pour 1 améliorer, pour la remanier, poui" lui cliercher des interprètes de choix. Sa première partition, peut-être déjà coniplMe. •'•laii |)i'(tbabbMiu'nt écrite di's
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lu lin (If INiV.I. C'est celle ruystérieuse « vecchia Alricana », (lûiriciit cachetée, que Blaze de Bury et Mendel, cliacun (le Iftir ciHé, assurent avoir vue dans les papiers du Mailrt'. Mais il ne laissait pas de fzueller l'occasion (jui lui eùL permis de s'en occuper. Il sollicitait même des eng-agements d'artistes, sans arriver d'ailleurs à se satisfaire... Peut-être faut-il voir dans ces retards toujours renouvelés une sorte de conflit entre sa prédilection pour une œuvre si longtemps portée, qui lui appartenait plus que toute autre,... et l'impression (ju'elle eût nécessité une refonte, à la([iielle il ne pouxail pei'sonnell f 1 1 1 1 ■ 1 1 1 songer ? . . .
Ouiii (jii il en soit, ce n"est (]u"aii dernier moment, et alors a\ec uiir liTile ijiii sur[)ril el parul comme un pressentiment de >a lin prochaine, (jue .Meyerheer tout à coup se décida ;i li\rer son (i'u\i'e h la direction de l'Opéra. Cn seul interprète [)Ourtant lui plaisait pleinement sur cette scène : celui de Ntdusko, Faui'e. Pour les autres, il s en remit surtout ;i Ic-preuNt' des études [)r(''alal)les : mais l'événement lit voir, (|u"a défaut des artistes (|u'il avait trop longtemjis espérés Jenny Lind. Pauline ^'i;lrdot. Soj)liie Cruvelli... , il n'eût Liui-re pu iiiit'iix l'iiiiisii- alors (jue Mai'ie Sass et Naiidiu.
L'A/ricai/ie, cependant, devait suhir un dernier contre-temps, le plus grave de tous : celui de n'être {)as mise à la scèiu* par .Aleverheer lui-même. Réinstallé ;i Paris dans lautonnu' de LSliii. \raimenl lieureu.v de loucher au port, il a\ait aussitiM coniiiieiici' ces tia\aU-\ d"ap]»roche dont il entourait a\fc tant de minutie la
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producLiûii de ses œuvres : les rôles, les parties d'instruments avaient été copiés sous ses yeux, les indications scéniques discutées, arrêtées. Soudain, son état maladif s'aggrava subitement : en ([uel(}ues heures, dans la matinée du 2 mai 1864, ce l'ut la lin.
Il n'était alors entouré que de son neveu. Jules Béer, et de deux de ses lilles, qui avaient pu arriver à temps, de Bade, pour recueillir son dernier soupir. Sa femme et sa fille aînée, avec le baron de Korf, son gendre, venant de Berlin, furent en retard de quelques heures. Les obsèques à Paris, c'est-à-dire le cortège qui traversa les boulevards, de la rue Montaigne (n° 3) à la gare du Xord, furent solennelles au delà de toute expression, par l'immense concours d'une foule très émue, par la haute personnalité des assistants immédiats, parle choix grandiose des œuvres orchestrales ou chorales exécutées. Le soir, l'Opéra donna Le< Huguenots, avec Faure revenu tout exprès de Londres, et termina la soirée par une cérémonie spéciale. Toutes les grandes villes de France suivirent cet exemple.
Revenons à l'œuvre tant attendue que Meyerheer laissait après lui. La possédons-nous telle exactement qu'il l'eût donnée? C'est la pifniit're question (jui vient ;i l'esprit. Si l'on songe, d'nnr part, à ses hahilndcs. ;i ses chant^cinrnts. <h ses addilinns ilr la ilernii-rf hcnre; de l'autre, combien, sans lui. tout parti (Hait délicat à prendre, cette fois précisément. d«'vanl les proportions anoi'nialrs (|u'a\ ail recufs la parti! ion tMi \ iiiut ans... il rrslr bien ('■viih'nl ipic non. .Mcx t'il)i't'r. d aillt'ni's, ne
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lixait (jiraux répétitions, et suivant l'ellet k la scène, les mouvements et le caractère essentiel de chaque morceau : c'est Fétis lui-même (|iii le rap[)ell«'. en r^ciidiiiil compte de la mission qu'on lui avait conliée, de présider' aux études. Celui-ci semble d'ailleurs s'en être ac(juilté du mieux qu'il était possi])le en ces conditions. La jjartition supplémentaire, oii il a recueilli les (juchpic vinj^t numéros sacrifiés (aux 3" et 4^ actes surtout) laisse en somme assez peu de reg'rets.
La présence de Meyerbeer eût, sans aucun doute, amélioré l'œuvre; mais elle n'eût pu i^randii- son succès. II est resté légendaire et fut immédiat dans le monde entier. A Paris, où elle parut enfin le 28 avril 1865, il prit des proportions sans précédent et qu'on n'a pas revues. La (c centième » était donnée au boni de dix mois, le 9 mars suivant!
Ce n'est pas inipunément (ju'une j)artilion subit tant de retouches et à de si lon-is intervalles. Celle de L Africaine porte la marijue de trop d'épociues de la pensée de Meyerbeer. Alors que chacune des jtrécédentes a son caractère propre et liomogène, elle se rattache à lune et à l'autre, et rapproche quebjues-uns des meillcms éléments de toutes. C'est son nit'iile et son défaut à la fois. (Certains personnages ont un caiaclère jmissanl cl original, tracé avec une fermeté (jui ne se di'nienl pas : ttds ïSélika et Nelusko ; les autres son! sans consistance, sinon ridicules. Certaines scènes olfrent une expression di;imali(|ue, certaines pages une grâce et un chai'ine (jui ne sont pas d(''j»assés dans lieux l'e du Maître; d'au-
très retombent aux rvthiiies ou aux etiets mélodiques les plus conventionnels. Quelques motifs conducteurs, heureusement, créent une sorte de lien à l'ensemble. Tl n'est que juste de diif que les pages de caractère sont nombreuses, et qu'elles possèdent dès lors celte autorité irrésistible qui est comme la marque de Meyerbeer. La g'rande scène du Conseil, au premier acte, avec ses ensembles nerveux, avec le large dessin de sa prière, avec la fière déclaration de Yasco et ses phrases de défi, avec la pittoresque comparution de Sélika et Xclusko, reste en somme un tri's beau « taljleau d'histoire ». Au second, la chanson de Sélika près de Yasco endormi, et l'âpre scène de Nelusko, ne manquent ni de couleur ni de force; et c'est encore ce dernier qui garde le plus de relief à l'acte sur le vaisseau, avec son appel et sa ballade, entre la prière des matelots et la réapparition de Yasco. Mais le (juatrième acte, plus qu'aucun autre, a inspiré le musicien et garde ses plus éloquentes séductions : la « Marche indienne » est d'une couleur vibrante, et superbes sonnent les phrases du serment à la Reine, dont le graad caractère et la largeur de déclamation s'accentuent encore très lieureusement avec la sct'iir oîi St'lika lail passer Ya^-o pour son époux. a\t'c I al tt•-^|,■ll ion siill'o{|U(''f de Nchisko. avec la ct-rémonic du iiiaiiagc. ruliii. oîi l'austère bénédiction du grandpréhc st' lie et t'oncerte d une façon si originale avec le ib'ssin lythmicjue des basses... L'air de Yast'O, (|ui précède, esl \raiiiitMit si'iluisaiil d'ciilliousiasme. et certaines [ihrases (b' son (hio a\t'c St-lika sont jx'iiélrées
d'une élégance et dune grâce incomparables. ., On ne peut guère rêver inspiialions plus expressives des situations, et d'ailleurs formulées avec une enlrnlc plus consommée de la palette orchestrale. Et quant au cinquième acte, il couronne véritablement Tiruvre entière, en «'xaltant encore 1 impression progrt'ssivemenl créée par It^ noble et touchant caractère de son luM'oïne, la pureté de sa passion, la simplicité de son sacriHct;. La scène de sa mort et le désespoir de Xelusko sont du style h' plus ('"l()(|ut'iil. -Meyerbeer, une fois de plus, avait montré (|u'il savait conclure.
J'ai déjà [tarlé, plus d'une fois, de riiidt'jicndance, très neuve, et de l'éloquence, très active, de la déclamalion de Meyerbeer. Elle est cependant déparée, trop souvent, par un défaut assez grave pour nos oreilles françaises, c'est qu'elle a été conçue en allemand. Le texte est Iraité avec une désinvolture sans pareille, Meyerbeer semble ne s'être jamais rendu coinplc, ni du rythme, ni du mètre, des vers qu'on lui soumettait, ni même de la valeur longue ou brève de chacune des svl- Jabes des mots. Les temps, forts ou faibles, de sa musi(jue, toniheiil souveni lellemeiil à faux. (|iu' Tell'et n"»'!! serait pas supportabh' sil uétait corrigé par linterjirète.
Mais c'est au poini de vue instrumental que son écriture est neuve el intéressante. Meverbeer a eu l'instinct de rt'do(iuenre des sonorités el de l'expression des timbres. Avec une subtilité presque excessive, il a cherché <à évofjuer pai' st)n orchestre les caractères, les
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impressions, les ambiances. G est là, avant tout, qu'il est peintre d'histoire. 11 excelle à mettre en relief, à l'avance, ou à souligner, dans l'action même, la personnalité de ses héros: l'on a même pu reconstituer pour chacun d'eux ,^Henri Lavoix, dans un chapitre très fouillé de son Histoire de rinslvumentalion), toute une palette sonore spéciale, dont les nuances, en opposant leurs contrastes, prennent une part constante au drame Ivrique, et, délicates ou largement brossées, légères ou surcliargées, éveillent l'émotion, charment l'imagination, sont plus éloquentes que la parole môme.
C'est ainsi que les introductions et les lilournelles ont un caractère tout spécial chez lui. Ce n'est pas de la musi(]ue pure, car Meyerbeer est toujours dramatique uniquement : c'est le personnage et son état dànie. Mais le choix des instruments : la recherche des sonorités peu usitées, pour créer des impressions nouvelles; l'utilisation ditlérente des éléments de l'orciiestre. par oppositions ou par alliances; le développement des movens d'expression, soit par le doublement des ]»arties, soit par leur division; la souplesse et la vai'iété perpétuelle de la masse sonore par le retranchement ou pai' l'isolement de certains timbres... toul cehi est neuf. Et il est facile de com])reii(lre que les musiciens coloristes en aient toujours été frappés, depuis Jîerlioz, dont le Ijaité d'instrumentation signale tant de trouvailles du maître. jus(ju";i liichai'd Strauss, (lui ajoute cetle remarcjue. (jue ."\Ieyeibeei- ((ju on hii compare d";iilleurs assez jusiemeni anjourd luii est le premier
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à avoir saisi le parli à lirer des altos, pour re.xpiession et la couleur fanlasti(|ues.
On peut citer, pai-mi ses plus remarquables eflets, remploi des cuivres, dont le rôle isolé et actif produisit comme une révolution dans l'orchestre ; celui des bois, isolés également, et traités selon l'expression à rendre, de grâce ou <le pathétique, tantôt à l'aigu. tanl(H au grave: les combinaisons des cuivres et des cordes, de la harpe et du hautbois, du basson et du violoncelle, des llùtes et des cordes...; l'utilisation de la ciarinelte basse, du saxopbone. des saxhorns, de la viole d'amour... Kniin, mainte conception sonore née de l'action, comme les deux (jue cite Berlioz, dans le duo dii (juatrième acte des, Hugttenols : le mélange du cor anlilais avecles clarinettesetles cors, tous au L;i-a\e. sur un trémolo des contrebasses, ell'et sans précédent; et l'impression non moins éloquente produite plus loin par la cloche, dont le /« grave se combine avec le si naturel des bassons et les notes graves de deux clarinettes (en la et en .s/ bémol .el prend ainsi «ce timbi'e sinistre d'où naissent la terreur et l'elfroi répandus sur cette scène immortelle »... Ou comme encore dans Robert le Diable, dans les scènes de la résuriection des nonnes, les sonorités « pilles, froides. cada\éreuses « des deux bassons concertant, ou les coups de lam-tam pianissimo à découvert, plus lugubres par leur discrétion même...
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