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Meyerbeer et son temps

ij^o ludion. — De l'esprit du temps. — Les {cales. — Les anecdotes traditionnelles. — François I'^ et

nari de Vinci. — Michel-Anjc et Raphnël. — Mozart et hoven. — Giacomo Moycrbecr. — Sa mère. — Ses frères

: laume et Michel. — La correspondance de Michel Bcer et

iiinermann. — Slnmisee et T^ Paria. — La K'gonde du

ine Félix.

la musique n'est point, comme la poésie, un

i dont le secret se révèle à nous dès le bercenu ;

a, nu contraire, de mc.uj que rarcliilecture,

2 MEYEP.DEER

la statuaire et la peinture, un côté technique qui veut être étudié avec effort, laborieusement approfondi. On sait quel merveilleux héritage Tancien monde en s'écroulant livra aux temps nouveaux, et tout ce (ju'à un jour donné eurent à recueillir de ces innnortels débris l'architecture, la statuaire et la peinture.

Or, il n'en fut pas de même pour la musique, art d'origine toute moderne, et qui, n'empruntant rien aux Grecs, rien aux Romains, dut accomplir dans le présent les diverses périodes de développement et de transformation que les autres arts avaient traversées dans le passé. Née seulement d'hier, il lui fallut, avant de marcher l'égale de l'architecture, de la statuaire et de la peinture, et d'emboîter en quelque sorte le pas du siècle, il lui fallut grandir, gagner des forces, faire ses années d'apprentissage, et ce n'était guère que vers notre époque qu'elle devait, à vrai dire, atteindre à la maturité. Aussi voyons -nous se précipiter les phases de son développement à mesure que l'on

ET SON TEMPS. ô

ip|)clie de cette période qui va la mettre enfin en

jilee possession d'elle-même.

Il je me serai mal expliqué, ou chacun com-

pridra maintenant le désaccord qui vers 1755

ëit exister entre l'esprit des temps et le génie

il Sébastien Bach : il n'y avait là qu'une ques-

lii de forme, qu'une question purement spécl-

m, comme on dirait en Allemagne ; la musique,

nfant pas eu un développement analogue à celui

diautres arts, vivait absorbée dans les diflicultés de

sJyntaxe, dans un algèbre de problèmes harmo-

mcs dont la solution lui devait suffire jusqu'au

jir où, les difficultés techniques élant surmontées,

rkiste n'eut plus à dépenser le meilleur de sa vie

Jde son imagination à se rendre maître de la

ime, qu'il considéra désormais non plus comme

|but suprême, mais comme le simple moyen

exprimer son idée. A la période architecturale

nt Sébastien Bach serait le Yitruve succéda

période de l'âme, si délicieusement personni-

:e dans Mozart; puis avec Beethoven s'ouvre

i MLYLIilJEbP.

la grande, l'iiiliiiic périotre de l'esprit lunnain. Du jour où Beethoven a importé dans la musique cet élément de vie et de fermentation qu'on appelle l'esprit du siècle, l'art a dû nécessaireuient suivre une voie nouvelle. A ne les envisager qu'au seul point de vue de l'idée musicale et du génie de l'instrumentation, la symphonie en ut mineur, la symphonie héroiqiie^h sonate en ut dièzemineur^ et tant d'autres immortels chefs-d'œuvre qu'il devient inutile de citer, rempliraient déjà toutes les conditions du beau ; mais le beau qui naguère suffisait à Haydn, à Mozart, ne suffit plus à Beethoven : sa svmphonie est un poëme, un drame, une épopée; et Shakspeare dans Hamht, Goethe dans Faust et Werther, Chateaubriand dans René ^ n'ont [)as plus puissamment rendu les troubles, la mélancolie, les désespoirs et les aspirations de l'homme moderne. L'œuvre qui pour les autres fut un travail d'artiste et de musicien, devient pour Beethoven un acte de délivrance ; il y met toutes les tendresses, toutes les rêveries, tous les san-

glots (le sn grande âme ; il y met juscjirau fruit ôo SOS lectures, et comme à ce stntunire foml.'inl son argenterie et ses joyaux pour remplir le moule du Pcrsée : littéralure, lli^toirp, philosophie, tout lui est bon pour agrandir, enuoldir, régénérer la forme musicale \

Voilà ce (pie j'appelle un révélateur. De Mozart à Beethoven, la dislance franchie est immense; l'nu appartient encore au vieux monde, l'autre a le souffle et le verbe des temps nouveaux; l'un me représente Pérugin , l'autre Michel-Ange , le Michel-Ange de la chapelle Sixtine, écrasé sous lénorme poids des compassions humaines, le Titan sublime et douloureux si magnifiquement entrevu par M. Michelet dans t]uelques pages inspirées et presques sibyllines- de son livre sur la Renaissance.

* Voir pour cel élément hisUnique les lliiines d'AtJit'nes, les Intermèdes A'Egmont, l'ouverture de Coriolan, et pour le côté purement spûculatil', mctaphytiiqite. les -ouates de la seconde et troisième période.

li MEYERBEER

Lisez les lettres que le jeune Mozart écrivait d'Italie, et vous verrez qu'il n'est question que de chanteurs et de cantatrices ; les danseurs aussi l'intéressent par moments ; mais du Vatican et du Colisée, pas un mot.

On était musicien, rien de plus, rien de moins, et le maître, en composant son ouvrage, ne se proposait d'autre but que d'y entasser toute sorte de richesses musicales.

Période édénique, pendant laquelle un septuor, une symphonie, un opéra même, n'étaient que petits sentiers où l'on se promenait de mélodie en mélodie, comme en un frais jardin tout parsemé de roses vous iriez d'une fleur à l'autre, respirant les parfums, admirant l'éclat des couleurs, et ne demandant rien en surcroît de ces simples et douces sensations. Alors, quand il avait approfondi les mystères de la basse fondamentale, parcouru les labyrinthes de Yhannowe, pénétré les arcanes du double couiri'-poiut, un compositeur osliniait eu savoir assez et se crevait le droit d'in-

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Yoqucr certaines dispenses pour le reste des con-^ naissances Iiuniàincs.

Ainsi créait Mo/ai I, ainsi composaient tous ses contemporains et tous ceux qui lui succédèrent, tant Italiens, que Français et Allemands.

Aujourd'hui un pareil procédé ne serait plus possible, l'esprit nouveau ne permettrait point à nos maîtres de s'isoler à ce point en dehors du mouvement des affaires. Si c'est un bien ou si c'est un mal, un signe de progrès ou de décadence, je m'abstiens de le discuter ; mais il n'en est pas moins vrai que la musique vit désormais d'une foule d'idées extra-musicales.

Les compositeurs de notre temps sont pour la plupart des lettrés qui étudient Shakspeare et Sophocle dans leur langue, et n'ignorent aucun livre important d'histoire et de philosophie. S'ils vont en Italie, Rome tout d'abord les attire ; ils visitent la ville éternelle en penseurs, en archéologues, s'informent de Raphaël et de Michel-Ange plutôt que de Paloslrina, et ne négligent ni le Jupiter d'Olricoli ni

le Jupiter Yerospi. « On pourrait, je le vois, vous appeler le seigneur Microcosine, » dit Méphistophélès à Faust, et ces paroles du vieux diable, nous les appliquerions, mais sans ironie, à tel compositeur illustre de la période actuelle , à Meyorbeer, par exemple ; l'homme en qui se résument le mieux toutes ces tendances, tous ces raffinements, toutes ces spéculations d'un âge dont le moindre tort est de n'être point simple, et qui, en rapprochant les distances, en créant à l'esprit humain mille ressources pour accroître le trésor de ses connaissances à peu de frais et sans dépense de temps considérable , devait nécessairement agrandir le domaine des arts.

Il existe certaines anecdotes traditionnelles sur la vie des grands artistes qui vous caractérisent en quatre mots leur homme et leur époque, et mériteraient, à ce seul point de vue, d'être rappelées à la mémoire du public, alors même qu'une impitoyable critique prétendrait nous démontrer qu'elles ne contiennent pas un mot de vrai.

ET SON TE Ml' S. <)

Autlientirinc ou non, la légende qui fnit mourir Léonard de Vinci dans les bras de François 1" exprime on ne saurait mieux les rapports d'intimité où vivaient au seizième siècle les rois et les artistes ; j'en dirai autant du mot échappé à Michel-Ange : « Sanzio a traversé la chapelle Sixtine : » mot qui certes peut bien ne pas être vrai, mais qui définit à merveille, et avec la pointe d'ironie supposable en pareil cas, — la troisième manière de Raphaël. On prétend de même que Mozart, voyant un jour !e jeune Beethoven improviser au piano, se serait écrié : « Ou je me trompe fort, ou celui-ci aura quelque chose à nous dire. » Le pronostic, nous le cioyons du moins, n'a pas menti, et la suite est venue démontrer assez généralement que Beethoven avait en effet quelq^ie chose- à dire.

Un homme qui, Dieu merci, est bien de son temps, qui marche avec lui et au besoin le devance, c'est Meyerbeer ; suivez jusque dans ses moindres variations celte giimdo intelligence, et vous verrez comme tout y procède d'une façon complexe,

Leibnilz dirait spbérique ; comme en elle le développement musical ne s'isole jamais des autres facultés pensantes.

« Je suis homme, dit Térencc, et rien d'humain ne doit me rester étranger. »

11 semble qu'à cet exemple Meyerbeer se soit dit :

« Je suis musicien, et rien de ce que les poètes et les historiens ont écrit, de ce que les philosophes ont pensé, ne saurait être ignoré de moi. »

J'ignore naturellement ce que sera la musique de l'avenir, mais, grjice à la partilion des Huguenots, je sais, à n'en pas douter, ce que devait être la musique du présent. Le spectateur se sent là tout de suite dans une atmosphère intelligente, et le beau musical proprement dit ne se fait point acheter par lui au prix du plus incolore et du plus inepte remplissage. Tout s'y lient, et le principe fondamental du drame chanté une fois admis, vous ê|es sur que rien ne viendra heurter votre impression .

ET SON TEMl'S. M

L'histoire de Meyerbeer n'est guère que riiistoire du développement de son intelligence ; mais si les épisodes romanesques y tiennent peu de place, on trouvera dans cette vie plus d'un enseignement; d'ailleurs, l'œuvre est assez grande pour qu'on s'intéresse aux moindres incideuts qui l'ont précédée ou accompagnée, et je suis de ceux qui pensent qu'on ne perd jamais son temps dans le commerce des mortels privilégiés qui sont nés en ayant quelque chose ù dire.

Giacomo Meyerbeer naquit à Berlin, en 1794, d'une famille riche, et à laquelle les illustrations ne devaient point manquer.

Un mot sur sa mère :

C'est une vérité qui pour n'être point neuve n'en est pas moins proFondément vraie, à savoir

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que, dan^ notre valeur intellectuelle et morale, le meilleur nous vient de notre mère.

Quel que soit le siècle ou le pays, dès que j'ai affaire à un grand homme, je suis sûr qu'il v a derrière lui une grande femme.

Qui ne retrouverait Napoléon dans madame Lietitia, le grand-duc Charles-Auguste de Saxc- Wciniar dans la grande-duchesse Amélie, Schiller dans Elisabeth-Dorothée Kodweiss, âme tendre, pieuse, pleine de compassion, d'humanité, esprit ouvert aux divines sensations de la nature, de la musique et de la poésie? Qui ne sait qu'Elisabeth Textor, la mère de Goethe, restera l'éternel orgueil de toutes les matrones allemandes?

Avec les grands esprits de tous les temps Meyerbeer eut encore cela de commun : sa mère était une femme forte, une Juive d'antique et superbe stature! Il la chérissait, la vénérait. Si l'on a pu (lii'c (le Sclii 1er que, dès son entrée dans la vie, la muse Melponiène l'avait regardé par les doux veux de sa mère, lui, l'enfant prodige voué

d'avance au laurier d'Apollon, je ne crois pas cependant qu'on doive affirmer que l'exemple se renouvela pour Meyerbeer.

Ce ne fut point une muse, mais une vraie femme de la Bible qui, dès le berceau, le regarda par les yeux de sa mère. Et la part qui revient à cette femme dans les œuvres de son fils, vous l'aurez bien vite discernée. Celte persévérance indomptable de caractère, celte fermeté de conviction, ce sens religieux, austère jusqu''à l'ascétisme dogmatique, qui s'est ouvert une si large voie dans certaines pages sublimes de Robert le Diable, des Huguenots, du Prophète surtout, de qui le grand artiste les eût-il tenus, sinon de la rare personne qui ne cessa jamais de mêler à sa tendresse pour ses enfants l'idée de. Dieu, du Dieu d'Abraham et de Jacob? On raconte que pendant les dernières répétitions de Robert le Diable, Meyerbeer reçut de sa mère une kltre avec celle inscription : « A ouvrir après la première représentation de Rchert. » Sitôt rentré chez lui. le soir du triomphe

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