‹ Meyerbeer et son tempsChapitre 16 sur 21 · T SUN il- Ml' s. 5M · texte numérisé non relu

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peine révélé, a des bonds de panthère, soupn'c et gronde, s'irrite et s'apaise, éclate en cris de rage au nom d'Inès que le rêve do Yasco vient lui livrer, ou se résout en langneurs énervantes dans un chant de berceuse indienne délicieusement balancé audessus des tintements argentins du triangle. A ce monologue d'un charme exquis succède une scène de drame. L'esclave a compris les troubles de sa maîtresse et n'imagine rien de mieux que d'assassiner Vasco pour sauver d'un faux pas la majesté royale, car c'est une reine que cette Sélika amenée en Europe par Vasco de Gama au retour d'une première expédition. Toutefois, au moment de frapper, Nélusko hésite, et, désarmé par un regard de la reine, tombe à ses genoux. Où trouver une voix plus émue, plus pathétique? Involontairement vous pensez à Riuj Blus, au ver de terre amoureux d'une étoile. C'est le mémo accent de soumission, mais plus humble, plus prosterné, comme il convient à la nature abrupte. A cette passion rampante et féline, Meyerbeer opposera

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tout à riieui'c le cMrarlère chevaleresque et tout en dehors de son héros.

Vasco se réveille, congédie l'esclave, et soudain engage avec Sélika un duo coupé à l'ilalienne, et que traverse un généreux souffle mélodique. Puis vient le septuor, morceau capital de l'acte. Inès, une de ces princesses malencontreuses qu'on retrouve partout dans les opéras de Scribe, — la même personne éplorée qui dans ht Muette s'appelle Elvire, Eudoxie dans Ja Juive, Isabelle dans Robert le Diable, Rafaéla dans Haijdée, — Inès apporte sa grâce au prisonnier d'Etat. Vasco est libre, mais elle désormais, hélas! ne l'est plus, car cet ordre d'élargissement signé par le roi n'a pu être obtenu qu'au prix d'un mariage avec l'amiral dom Pedro. Tel est le program:nedont Meyerbeer a tiré sa scène. On n'imagine pas plus de noblesse, d'autorité dans les développements, d'élégance dans les détails : cors en sourdine, violons, tenues des instruments de bois, timbales ; chaque péripétie amène un motif, une idée ; les dessins se

rroiseiil, >;oulenanl le récit. On les suit, on les voit, tandis que le drame musical va son train, promener leurs arabesques dans lorchestre. C'est d'une distinction, d'une dignité de ton et de manière qui vous rappellent les meilleurs passages des Huguenots^ et avec cela un mouvement dramatique imperturbable : chaque personnage, chaque voix maintenus à leur poste de passion, de combat, une de ces périodes à la Meyerbeer magnifiquement modulées, qui s'avancent, comme la nuée, grosses de tous les orages d'une situation, et après avoir éclaté sur un point fondent en rosée. Sur les dernières mesures, l'orchestre laisse les voix à découvert, et le morceau se termine par un mouvement lent en éteignant le son.

Ici nous louchons au vaisseau. L'océan, de loin, s'annonce au voyageur ; vous ne l'apercevez pas

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encore, que déjà l'air salé, cerlaines rumeurs vagues trahissent son approche. Écoulez dans l'orchestre ce bruit de Ilots, ce roulis. Là, derrière le rideau, quelque chose flotte : c'est le vaisseau. La toile se lève : ô désappointement! On en avait trop parlé, de cette caravelle. Ça, le vaisseau de l Africaine ! Vous plaisantez ; mais c'est le décor A'Haijf/dd surchargé d'un étage. Le pubhc impatient attendait la manœuvre; la manœuvre n'est point vonue, ou si pou qu'on so demandait ce qu'il fallait penser d'une telle mystification. A Vienne, à Londres, les choses se font plus simplement et en quelques semaines. Nous autres, nous avons la manie de tout compliquer : beaucoup dire et au demeurant ne rien inventer, s'agiter dans le vide ! On jette l'or parles fenêtres, on gaspille le temps, et pour arrivor à ce beau résultat on s'expose à compromettre les destinées d'un chef-d'œuvre en retardant jusqu'aux chaleurs une représentation qui aurait pu avoir lieu trois mois plus tôt. Musicalement, ce troisième acte me semble in-

i;r Sd.N ti;mi's. :,nr.

rci'ieiu' à ceux qui précèdent. J'y lioiive trop de remplissage descriptif, de pittoresque hors de propos. Les malveillants d'outrc-Rliin,(jui prétendent que le style dramati(jue français, tel que l'ont compris Auber et Meyerbeer, n'est jamais qu'un mélange d'airs à boire cl de prières avec la scène de folie obligée, qu'une éleruelle opposition d'Iiymnes religieux et de bacchanales, ne mancpieront pas d'ex|)ioitcr l'argument. Le fait est que pour que ces rapprochements antithétiques aient au théâtre une action sérieuse, il faut qu'ils soient une nécessité même de la situation. Or, vous n'assistez là qu'à imc sorte de passe-tcunps musical admirablement combiné, je l'avoue, mais qui ne répond point à la curiosité pressante du moment. Tous les jours on bal la dianc à bord, tous les jours, au lever du soleil, les malins font leur prière. O qui m'intéresse, ce n'est pas de savoir ce qui s'agite sur un bâtiment quelconque, mais comment, sur ce vaisseau que j'ai devant les yeux, vont se comporter les diverses passions de voire drame. — C'est à

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coup sur un très-rare morceau que cette prière où, d'en bas et d'en haut, les voix d'un double cbœur s'enchevêtrent, se coordonnent, large plainchant posé par les voix d'hommes auxquelles répond l'invocation des femmes. Toutefois ces sortes d'effets chez Meyerbeer n'étonnent plus. Le maître a si souvent prouvé sa force et son adresse et dans les Huguenots, et dans VÉtoile du Nord, et dans le Prophète, tant de beautés d'ailleurs se disputent l'attention, que l'accessoire, même réussi, même admirable au point de vue spécifïqney a tort.

A vrai dire, l'intérêt ne commence qu au moment où Nélusko commande la manœuvre. Des le début de l'acte, on le voit aller, venir, s'agiter à l'arrière, comme une bête fauve dans sa cage. L'amiral dom Pedro l'a nommé pilote du navire. Il parle, donne un ordre : « Tournez au nord, » quelques mesures de récitatif sans accompagnement écrites d'une main souveraine. M. Faure attaque, prolonge, accentue superbement celte

phrase d'une intonation très-difficile. Sa voix se développe à l'aise, flexible, onctueuse, étoffée. Du reste, cel[c maestria d'exécution, M.Faure l'étcnd sur tout le rôle, qu'il compose, joue et chante en artiste français pénétré de la grande tradition des Nourrit, des Levasseur, des Duprez. Impossible de mieux sentir, de mieux dire : sinistre à la fois et pathétique, rampant et superbe, fîeret doux, tigre et chien, il représente au réel le caractère entrevu par Meyerbeer. Il a le geste sobre, ce mélange de souplesse et de dignité propre aux races primitives, l'intention juste, la pose vraie, et dans son chant comme dans son jeu cette autorité que donne à un artiste d'expérience et de talent la conscience non exagérée, mais parfaitement établie de son mérite.

La ballade du géant des mers Adamaslor, avec les violons battant la corde du bois de leur archet, me paraît moins originale que bizarre. Encore un de ces morceaux à tiroir, do ces boléros que réprouve la convenance dramatique, cl dont il semble

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que noire système d'opéra doive inexorablement subir la peine ! Est-ce donc une chose indispensable et passée à jamais dans nos mreurs que cette ballade à propos de tout et de rien? Point d'o- péra-comique, de grand opéra qu'elle n'afflige de son parasitisme. Noiens, volens, jusqu'au bout vous l'entendrez. Meyerbeer lui-même, à cette loi d'une poétique ridicule, se croyait obligé de se conformer. La situation a beau ne s'y prêter aucunement, on a d'ingénieux moyens pour la forcer. « Comme dit la ballade, » insinue adroitement le personnage en quête d'une occasion de placer son mot, et le chœur aussitôt de donner dans ce compérage et de faire cercle en chantant : « Écoutons! » Combien, depuis celle de Robert le Diable, n'en a-t-on pas entendu de ces ballades? Scribe en avait un répertoire interminable ; il en mettait partout pour ceux qui les aiment ou plutôt qui les aimaient, car le goût de cette ritournelle est passé, et tout l'art d'un Meyeibeer ici n'a pu le réchauffer. D'ailleurs Moverbeer ne fut jamais

l'homme des poncifs. Son style y perd ses qualités géniales, s'y embrouille. Empêtrée dansées mauvaises rimes, son inspiration s'essoufflait tout à l'heure; voyez-la maintenant reprendre son vol et s'élancer au-devant do Yasco de Gama, dont la chevaleresque entrée en scène s'annonce par une de ces phrases qui sont connue un flot de lumière électrique projeté devant un persoiniage. Celui qui marche dans une telle musique ne saurait être qu'un héros. Avec son entrée, le drame se serre, hausse le ton, et ce troih;ième acte, qui va se terminer en féerie du Chàtelet par des incendies, des massacres et des polkas, jette son dernier éclat dans une scène dont le conflit rappelle le fameux lînale de la pomme dans Guillaume Tell., et qui musicalement vaut cette page de Rossini.

Au quatrième acte, les richesses ne se- comptent plus, vous marchez d'admirations en eh. ouïsse-

ments. Celte musique elle-même est un spectacle. L'Inde immense s'ouvre à vous, Tlnde pittoresque et sacrée; jusque dans les mystérieuses profondeurs du ciel d'Indra, de la formidable Trimurti brahmanique, plonge l'œil de votre intelligence. Le libretto raconte que nous sommes à Madagascar. En cela comme en tant d'autres choses, le libretto ne sait ce qu'il dit : d'abord parce que jamais Vasco de Gama ne mit le pied à Madagascar, ensuite parce que les pays de la côte d'Afrique où l'illustre navigateur portugais aborda, ne connaissaient en fait de rehgion que le plus grossier fétichisme. Nous sommes dans une île de l'invention de Meyerbeer, une de ces îles comme Shakspeare en découvrit. Le génie a sa géographie à soi, il a sa flore, il a sa faune. Meyerbeer était en vérité bien homme à se contenter de simples sauvages ordinaires I Voyez-vous l'auteur de Robert le Diable, des Huguenots et du Prophète entassant Ossa sur Pélion pour taire danser à des nègres une oamboula? Sijlvx siut anisule dignaf,.

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Va pour une île inconnue, mais à hi condition que CCS sauvages-là se raltacheront aux Lraùilions d'un monde hiérarchiquement constitué depuis des siècles, qu'ils auront la soie et la pourpre, les diamants, les perles, les rubis, pour se vèlir et se parer, qu'on trouvera chez eux des pagodes de marbre et d'or, des bayadcres, des l)rahmines, des livres sacrés, toutes les poésies, toutes les croyances, toutes les pompes d'une révélation religieuse authentique, d'un culte sérieux, où le génie se puisse prendre.

Lorsque, dans le Dieu el la Baijadère^ M. Auber met en scène Brahma, le spirituel compositeur lait de sa musique un badinage, une fine et charmante ironie. On sent qu'elle procède en droite ligne du style de Candide et de Zadig. CeBi'ahma n'est pas un dieu, c'est un ténor, et son incarnation, sa migration terrestres, semblent n'avoir pour but que de piquer, d'émoustiller à l'allusion un parterre voltairien et travaillé jusqu'à l'absurde par sa haine du jésuitisme, implacable marotte

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du inoniciil. Le Berlinois Meyerbeer envisage les choses d'un autre point de vue. L'élément religieux l'attire, mais par ses grands côtés; il s'adresse à l'idée, à la substance dont sa musique sera comme l'émanalion. « Brahma , Vichnou, Siva ! » s'écrie son mystagogue éperdu de fanatisme, et soudain le frisson vous saisit, la Irimurti symbolique se nionlre à vous dans sa rosace de lotus, au milieu d'un fouillis inextricable de tètes constellées, de jambes et de bras qui se croisent, s'enroulent, se turdenl en brandissant des sceptres, des javelots, des arcs, des poignées de serpents. Jamais nul mieux que Meyerbeer ne sut évoquer le génie des religions. A cette entrée de la reine, saluée à la fois par l'orchestre et par une bande militaire d'instruments de Sax placée sur la scène, à cet appel sublime du vieux pontife, les profondeurs du temple d'Ellorasemlilent répondre. Er plus lard, lorsque brahmine et sacrificateurs ont disparu et que vous entendez ce vieillard démoniaque poursuivre au uehors sa théurgie, vous

croyez assister de fait à l'incantation. Décidément les spirites et les somnamlmlcs sont des niais. Il n'existe ici -bas de vrai médium que le génie. Voulez-vous voir Indra, Surya, Varuna, Parana,Yama, princes de l'air, des flots, du soleil, des venls, de la justice et de la mort, écoutez et dites ensuite combien de temps il faudrait faire manœuvrer des tables tournantes avant d'en savoir sur ce chapitre de la mythologie hindoue autant que Meyerbeer vous en aura révélé dans cette solennelle mélopée dont Gluck lui-même n'aurait pas inventé le caractère, car Gluck n'avait connu ni les Hammer ni les Humboldt.

L'acleur fait une création de cette figure de brahmine empreinte de rhébêteinent farouche de l'extase orientale. Il a le masque glacé, l'œil terne, l'attitude roide, impassible. Assis sur son trône de granit rose, la liai c en lète, voilé de blanc, long,

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muet , émacié par le jeûne, les pèlerinages et toutes les ivresses de la vie mentale, vous le prendriez pour une idole de Pradschapali. S'il se dresse, s'il parle, ses bras se décollent à peine, il a le geste rare, étroit; mais en revanche dans cette voix superbe invoquant, maudissant, exorcisant, que d'énergie féroce, de flammes concentrées qui se font jour! On dirait un volcan jetant sa lave, puis, le ravage consommé, se refermant aussitôt sous ses neiges. Ce personnage n'a que deux scènes, mais il vit et se meut dans l'œuvre de Meyerbeer avec une originalité de physionomie dont il faut savoir gré au chanteur d'avoir compris et rendu la puissance. — Maintenant essayez de déguiser votre grand-prêtre en parlait sauvage, tatoué, peinturluré, coiffé de plumes: au lieu de Brahma, Vichnou, Siva, faites-lui évoquer Mamajambo ! et si vous amenez le public dans votre jeu, si vous réussisez à l'émouvoir, à le convaincre, nous consentons à nous ranger à l'opinion de toute une critique à la fois hardie en ses découvertes et on

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ne peut plus judicieuse, laquelle veut ahsolumonl que Meyerbeer ait commis une Ix'nui! eu intronisant la religion brahmanique chez des peuplades reconnues pour n'avoir jamais adoré que des fétiches. Les danses mêmes ont ce caractère sacré. Ces motifs d'un charme délicieux, cesrhylhmes timbrés de vibrations étranges, inouïes, respirent les langueurs nostalgiques de l'être absorbé par l'être. La parole ne se prête pas à ces délicatesses : c'est comme si vous vouliez trancher des lis avec un glaive de combat; la danse, dénature plus musicale, joue avec les dispositions de l'àme, rend les soupirs inarticulés de la créature. Toute idée doit pouvoir être présentée à son plein et entier avantage par les rhoyens dont dispose l'art dans lequel on la prétend produire. Si les moyens sont insuffisants, c'est à l'artiste d'abandonner son idée. Meyerbeer connaissait celte vérité, la pratiquait. Quand un sujet l'avait une fois tenté, il ne le quittait plus, convaincu d'ailleurs que la musique peut tout étudier, tout conniHMilei' , tout rendre, depuis le

spectacle d'une grande assemblée délibérante jusqu'aux mystères d'un dogme religieux.

Entre le premier acte politique et catholique de r Africaine et le quatrième, véritable oratorio du panthéisme, que d'espaces franchis, d'océans parcourus! Vasco, mettant le pied sur le sol de sa découverte, contemple la nature qui l'entonre, se promène ébloui, ouvre son àme à tous les enchantements d'un songe édénique. Il s'enivre et se pâme aux incflables délices de cette terre promise dont l'orchestre, tandis que sa voix plane adagio^ vous raconte les bruits, les gazouillements, les parfums, les merveilles : mélodie adorable, exclamation suprême du ravissement se détachant sur le trémolo des flûtes et les tenues suraiguës des violons, dont par intervalle un roulement sourd des timbales ouate le son! Tant de rêverie colore cette musique, elle a l'accent si pittoresque, si pénétrant que la lumière d'un monde nouveau vous inonde. Au-dessus des massifs de gardénias neigeux, de roses jaunes, le cocotier étend ses palmes, d'in-

nomhrables ruisseaux venus de l'intcrieur de l'île baignent de tous côtés une végétation luxuriante; à ses bras de fer, (jui délient la bâche des guerriers, le thuya tient suspendus ses fruits énormes; le platane à tige pourprée déploie ses feuilles parcheminées larges d'une aune et d'un vert sombre. De ces cimes, de ces taillis descend, comme un bruit de bavardage humain, l'imperturbable conversation des perroquets; partout, dans des flots de soleil, des miroitements d'ailes, des sifflements d'oiseaux, des bourdonnements d'insectes!

A ce cantabile^ à cet air rayonnant d'inspiration succède un morceau d'ensemble conduit par Nélusko, puis enlin, npi(3S le magnilique intermède des épousailles, le duo.

Nous sommes au quatiième acte d'un opéra de Meyerbeer : la parole est au ténor et à la femme, il s'agit d'une scène d'amour ; que de raisons pour

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évo(fiif'r Ifi plus dnngereux dos parallMosî II esl vrai (jiie de ces sortes de périls le n^.aître n'en a cure. Piioii loin de It-s redouter, on croirait au contraire qu'il les recherche. On a dit d'une personne célèbre qu'elle avait des amants pour se prouver à elle-même qu'elle ne vieillissait j)oiiit ; Meyerbeer aimait à se porter de ces défis. « Je n'ai pourtant pa-; fait que le quatrième acte des Huguenots^ » répétait-il souvent, impatienté de cette obstination avec la(jiielle à tout propos on lui jetait son chefd'(rnvr(* à la tète, et nous ne pouvons nous empêcher de voir une certaine coquetterie dans celte façon de rappeler deux fois dans l'Africaine ce souvenir involontaire des Huguenots. Toujours est-il qu'il fallait se sentir à l'esprit et au cœur des ressources peu communes pour oser, quand on avait nu théâtre de pareils antécédents, débuter par un prologue afieclant la taille et l'envergure du terrible épisode de la bénédiction desjwignanJs et terminer sou (piatrièmo acte par u\\ duo d'amour.

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Disons-le tout d'abord, ce duo de V Africaine n'a de rapport avec celui des Hiuiiunwts quen tant que chef-d'œuvre du même maître, car pour le reste, expression, coupe, mouvement d'idées, ces deux merveilles diflèrent absolument l'une de l'autre et se valent sans se ressembler. Tout ceci pourtant n'empêchera pas nombre de braves gens, [ :esscs d'émettre leur avis, de vous dire à brûle-pourpoint : « Moi, j'nime mieux le duo des Huguenots. » C'est possible; mais qu'en savez-vous? Pourquoi si fort vous dépêcher de nous vouloir apprendre ce que vous-même nécessairement vous ignorez? Il y a dix ans, quinze ans, vingt ans peut-être que vous entendez le duo des Huguenots chanté parles ténors les plus fameux, les plus divers, par les plus séduisantes cantatrices. A ces souvenirs d'art, d'autres tout personnels de jeunesse et d'amour se sont mêlés, et c'est ainsi prévenus que vous n'hésitez pas à vous prononcer ! Supposons que Meyerbeer eiit vécu , pareille histoire se serait renouvelée à son prochain ou

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vrage, et alors c'eût été le duo de V Africaine que les esprits avisés dont je parle eussent non moins judicieusement opposé à tel morceau proclamé par l'admiration publique, car la musique de l'Africaine, d'ici là, aurait eu le temps de se compléter, de se fixer, de se faire; le vin nouveau exalte, enivre, mais il n'est point classique.

Qu'on se donne seulement la peine de réfléchir aux deux situations. Le Raoul des Huguenots aime sans retour, sa flamme tout entier le possède; il ne voit que Valentine, ne veut qu'elle. Dans le présent comme dans l'avenir, sa tendresse, ses désirs, sont infinis, exclusifs. Dans le duo de l'Africaine, Vasco de Gama n'obéit qu'au délire du moment ; son amour n'est qu'un élancement, une insolation; la pensée d'Inès ne l'a quitté que pour le ressaisir, et c'est de cette lutte, où les sens irrésistiblement vont triompher, que le musicien a tiré le motif, l'intérêt de son poëme — Comme dessin, couleur, juste disposition des voix et de l'orchestre, je n'imagine pas qu'on puisse rien citer de plus

exquis. La niûloilio, pnrtoiit rô|)a: due :i profusion dans le clief-il œuvre, ici se vaporise en essence, en bouquet. Figurez- vous tout un monceau de fleurs des tropiques dont on aurait extrait l'esprit : c'est cet esprit même (ju'on respire. « 0 transports, ù douce extase! » la phr.ise éclale, d'abord lancée à pleine voix par Sélika , dont le délire fait explosion, et Vasco d'y répondre par une rêverie à mezza voce d'une volupté, d'une ivresse tout embrasée des ardeurs d'une nuit nu|)liale d'Orient. Bientôt ralanguisscment les gagne tous les deux, le soupir meurt sur leurs lèvres enlr'ouvertes, et leurs voix, enlacées dans celte tierce inénarrable, s'éteignent et pâment, au milieu des susurrements de l'orchestre, en un de ces baisers où tout l'être se dissout.

On peut dire de M. ^iaudin qu'il met son rôle entier dans celle phrase. Jusqu'alors on ne s* ex-

'>'i-> MEYElîBKKi;

plique point Iroj) li\ raison (Vôtre à l'Opéra de ce cliaîiioiir emiièlrc, maladroit, qui parle un français inacaronirpie et joue avec une pantomime et des airs de ianloclie; mais ce Cjuatrième acle vous dédotnm !i;e des mécom[)tes. Dès le cantabUe de l'air de Vasco, Finti'rèl commence, et quand arrive le ihio, le virluos(^, aicompli se retrouve. C'est à lui (pie vous rendez les armes, oubliant tout j)our celle voix eliaimante, la seule capable aujourd bui |)eut-èlre de rendre une telle musique avec cel art divin des demiteinles.

On Irémil vrainunt lorsqu'on pense aux dil'ficultés de ce rôle di; Vasco de Gama. Scribe disait : « 11 y faudrait Talma et llubini! » Talma, c'était beaucoup, et j imagine qu'en prononçant ce nom, Scribe cbercbait surtout à se convaincre lui-même qu'il avait fait en ce poëmc œuvre de tragédie. Quoi qu'il en suit, le rôle, tel que le maître l'a compris et exécuté, affecte un double caractère de virtuosité qui le place liors de lu portée ordinaire des chanteurs. Sans cesser d'ap[)artenir à la race

Iicroïqiie. (les personnages du répertoiro français de Mej erbeer, le Vasco de Gama de l Africaine a davantage la désinvolture italienne. Il pose la voix, lénorise, abonde dans les tours et détours de ce bell' l'cinio che ne\l anima si sente. C'est à celte partie du rôle que M. Naudin répond merveilleusement : pour If ro.-lo, on voudrait un Nourrit, un Huprez, un Rogôr. No jionvant tout avoir à la fois, enlîv rnitisU'ct le virtuose il a bien fallu choisir. Mej erbeer entendantM. Naudin dans Cosï fan tutte, ne s'y était pas trompé; lui, si habile à saisir en un clin d'œil le forl et le faible de chacun, il savait dès lors à quoi s'en tenir. C'est en même temps le bon et le mauvais côlé des virtuoses de résumer un rôle dans une phrase ; or, ce duo vaut tout un rôle, et comme M. Naudin le dit avec un charme d'expression dont nul autre ne serait capable, je ne me sens point le courage de me plaindre.

Meyerbeer, ne l'oublions pas, avait commencé par composer jadis dans le style italien. Quoi de plus naturel qu'arrivé à l'apogée de sa puissance

magistrale, il se soit souvenu de celle première manière et des avantages qu'il en pouvait tirer pour des combinaisons nouvelles? De même qu'il italianisait autrefois en faisant du côté de l'orchestre et de l'expression dramatique ses réserves d'Allemand, de même on retrouve dans l'Africaine une plénitude mélodique, un tour aisé de période qui, chez l'auteur des Huguenots, de rÉtoile du Nord et du Prophète, vous rappellent délicieusement l'auleur d'Emma di Resburgo et du Crociato. Impossible de mieux se résumer, de mieux finir. Cette partition, à défaut d'autre mérite, aurait encore ce caractère singulier d'être un abrégé de l'œuvre du maître en son ensemble. Elle témoigne non p.is seulement ^\e la grandeur, mais aussi de l'unité de conception, de l'homogénéité de ce génie encyclopédique. Nombre de gens d'esprit rare, Halévy, Verdi, ont essayé déjouer ce jeu; ils ont perdu leur peine, car pour être Meyerbeer il fallait plus d'école, de talent, de génie, de patience, de fortune, de bonheur ; il fallait surtout une con-

KT SON TEMPS. 37f

science esthétique plus vaste que pa^^ un des artistes modernes n'en possède.

Du dernier acte de V Africaine, il ne reste au théâtre qu'un duo et la scène de mort sous le manccnillier. Ce duo entre les deux femmes, et dont la situation rappelle celui de Norma et d'Adalgise, ne doit pas, même après tant de beautés, passer inaperçu. On y rencontre dans la partie de Sélika des élans sublimes. La phrase qui revient à trois reprises sur ces mots : « Et pourtant il t'aimera toujours ! » a des sanglots qui vous déchirent. C'est le 7iohnt consolari biblique traduit en sons dans le plus beau langage. Insistons en passant sur cette expression douloureuse, navrante, du personnage de Sélika. Conçue entre les Huguenots et le Prophète^ il semble que cette ligure ail pour mission do relier entre elles Valentine et

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Fidès. De Pâmante de Raoul elle procède par les violences, les élancements passionnés, et par ce deuil de l'âme laisse pressentir la mater dolorosa lie Jean de Leyde. Jamais la grande corde de la tristesse ne vibra chez Meyerbeer d'un accent plus profond et plus vrai. — Le décor change; l'arbre apparaît. Sinistre, solitaire, immense, il se dresse au bord de la mer; des fleurs d'un rouge de sang pendent en grappes à ses branches, jonchent le sol à son ombre :

Luciis eral longo iiunquam violalus ab aivo, Obscurum, cingens connexis aëra ramis, Et gelidas aile summotis solibus timbras.

AniiORini;.- suis iior.itOR inest.

A cette ombre, une femme va venir s'étendre pour mourir. On regarde, on écoute, on attend. C'est le silence, le recueillement de la nature avant l'orage ; puis soudain la salle entière se lève comme mue par un ressort; à l'anxiété muette succède l'enthousiasme ; on s'émerveille, on bat des

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ii:nin?, on crift. Quo s'est-il donc passé? Presqno 1 ion : 1 orcheslro vient de jouer une plirnse de seize niesnros, une ritournelle!

Comment un si colossal eiïet peut èlre produit, les philistins ordinaires delà tablature vont vous le dire, c'est la chose du monde la plus simple et la plus connue : un unisson de tous les instruments à cordes appuyés de deux bassons ; les violons attaquent le chant sur le /■<? grave, les altos sur la troisième corde, et les violoncelles à 1 aigu; les instruments de diapason différent, an lieu de chanter à l'octave, ramassent an même plan toutes leurs fnrces- — Vous le voyez, il suffisait d'ouvrir son codex de conservatoire. Ouelle criante injustice pourtant et quelle détestable ironie du sort que lorsque tant de |)iinvres diables voués à l'obscurité connaissent de semblables formules, il n'y ait que les hommes de génie qui eu profilent, ces odieux accapareurs! L'expression de cet incomparable exorde est ce qu'on peut entendre de plus navrant. Fin même temps que roreille est éblouie, le cœur

se bri«e; cela chanlc la mort sur un ton do fête, c'esttriomphal comme une fanfare, âpre et strident comme la douleur, implacahlc comme Vénus. Qu'importe le pays, l'héroïne? l'art a parlé, il veut, et, consacrée par ces seize mesures d'une sublime symphonie, la légende d'une pauvre reine de sauvages vaut ré|iopée d'Ariane, de Phèdre, de Didon ! Le solennel fait bientôt place aux douces élégies de la mourante, les fureurs sont apaisées, l'agonie commence. Sélika poursuit de son pardon le navire qui s'éloigne. Cette atmosphère vénéneuse qu'elle absorbe à longs traits, ces fleurs qu'elle arrache par grappes et respire, la pénètrent de leurs influences: ivresse charmante, extase suprême d'amour dont une phrase idéale du violoncelle, trois fois répétée et chaque fois plus haute, marque les périodes; hymne de volupté dans l'immolation, dont un chœur aérien commente le délire et que toutes les harpes accompagnent. Ce dénoùrnent n'est pas seulement d'un grand musicien, mais aussi d'un poêle. Schubert et Goethe s'y donnent

la mnin, lo Scliiibiit de la mélodie du Roi des Auhies, leGoellie orientaliste delà ballade du Dieu

et la Baijddère.

Kn présence d'une pareille scène, on comprend, on approuve les éternelles tergiversations de Meyerbeer. Où trouver en effet l'interprète de ce rôle? Comment découvrir dans nu même sujet, avec cette complexion poétique d'une Malibran par exemple, la vigueur de tempérament nécessaire pour tout le re^te du rôle? Ce personnage de Sélika, s'il est le résumé des principales créations du maître, est bien plus encore peut-être un résumé des cantatrices qui depuis vingt ans se sont succédé à l'Opéra et ailleurs. L'abeille fait son miel de toutes fleurs. De cliaquc voix qu'il entendait, de chaque talent qui passait devant ses yeux, Meyerbeer savait extraire le meilleur, l'essentiel. Comme Don Juan, qui la narine au vent s'écrie : « senti ndor d'i fem'nin ! » vous flniroz au

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