‹ MeyerbeerChapitre 6 sur 8 · L'HOMME ET L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

L'HOMME ET L'ŒUVRE

Lorsque Meyerbeer, après cette sorte de retraite désolée où l'avait plong'é la mort de ses premiers-nés, se reprit à aller résolument de l'avant et livra à Paris cette bataille désicive qui a nom Robert le Diable, sa mère lui adressa de Berlin un pli qu'il ne devait ouvrir qu'après la représentation et qui contenait ces simples mots :

« Le Seig^neur te bénisse et te garde ! Puisse-t-il faire briller sur toi sa grâce. Qu'il te raffermisse et t'envoie sa paix! — Ta rnère. »

Cette bénédiction, cette prière si simple et si émouvante, Meyerbeer ne s'en sépara jamais; il la portait toujours sur lui comme un talisman sans prix. C'est qu'aussi bien nul esprit n'était plus prêt à s'incliner devant elle, nul ne fut plus profondément religieux. Il y a là un trait de caractère qu'il est impossible de négliger, et d'autant plus significatif que Meyerbeer était juif, et foncièrement juif. Mais il l'était avec foi, avec conviction : il était le juif religieux, type si rare... Esprit vraiment éclairé, vraiment élevé, il dépassait du reste la question de dogme, pour prosterner son ame devant le Créateur. A sa mort, on trouva dans ses papiers familiers diverses prières, choisies par lui et recopiées de sa main, qui étaient autant d'actc-s d'une foi sans réserves: et dans ses der-

niëres volontés, après avoir prescrit de déposer son corps auprès de celui de sa mère, il concluait en ces termes : « Que la volonté de Dieu soit faite, et que son nom soit sanctifié et béni dans lé ciel et sur la terre ! Amen. »

Mais son œuvre est là pour nous dire combien chez lui le sentiment religieux était naturel et sincère. Nous l'avons vu, dès ses années de formation artistique, saisir avec joie l'occasion d'une composition religieuse (catholique ou protestante, il n'importe) ; nous avons vu sa douleur chercher comme un refuge et un réconfort dans une effusion musicale de motets, d'hymnes, de mélodies sacrées ; nous avons été frappés surtout, dans la plupart de ses œuvres de théâtre, de la sincérité d'expression des scènes religieuses.

Nous avons constaté également, — car tout se tient et la vie de Meyerbeer n'a pas de roman, — la pureté, la noblesse, la fierté de la passion qui anime ses personnages. Les héros sont parfois assez faibles, parce qu'il ne savait pas évoquer l'ardeur elïrénée des sens; mais ses héroïnes, en revanche, « ses vraies filles », comme l'a dit Camille Bellaigue, de quel caractère ferme ^t chaste ne les a-t-il pas relevées ! C'est avec leurs âmes, c'est avec générosité et sans faiblesse qu'elles aiment, Valentine toute la première, dans sa fameuse scène avec Raoul; et qui l'interprète autrement, trahit la pensée de l'auteur, fausse la création de son esprit.

Richard Wagner ne s'y était pas trompé, quand il notait (après Les Huguenots) « le besoin impérieux d'épanchements religieux dans les œuvres de Meyerbeer,

et rétonnante lumière qu'il jette sur le caractère intime du Maître » ; et encore, « la conscience irréprochable », le sentiment noble, simple, virginal », qui le distingue. — Il ajoutait que ce trait était d'ailleurs caractéristique de sa nationalité allemande. La nécessité de cette conclusion ne s'impose pas; mais il est vrai que Meyerbeer était foncièrement Allemand. Pas plus que Gluck, il n^entendait perdre sa personnalité de race en créant chez nous une forme nouvelle d'expression dramatique, ni ses sympathies naturelles en nous en donnant la primeur.

Sa bienfaisance pleine de tact et son inépuisable libéralité sont surtout restées lég^endaires à Tégard de ses compatriotes. Sans parler des secours proprement dits dont il entourait leur détresse, ou, par exemple, de la façon dont il découvrit à Vienne, en 1847, et tira de peine, une descendante de Gluck, sa sollicitude pour des musiciens, ses confrères, se manifesta souvent de la façon la plus efficace. J'ai déjà dit ce qu'il avait fait pour eux à l'Opéra de Berlin. Il voulut leur laisser une dernière preuve d'intérêt, en inscrivant dans son testament la fondation d'une sorte de « prix de Rome » de musique à décerner tous les deux ans, à la suite d'un concours dûment spécifié, dont le lauréat passerait six mois en Italie, six à Paris et six à Vienne, Munich et Dresde.

Il est juste d'ajouter qu'en France il fit également maintes démarches au profit des musiciens. Les plus humbles exécutants recevaient des témoignages de sa bonté clairvoyante. Plus il exigeait d'eux, plus il tenait à les rehausser à leurs propres yeux.

Si l'on en juge par les témoig^nages de ceux qui ont le mieux connu Meyerbeer, en quelque temps et en quelque lieu qu'on les recueille (et j'en ai fréquenté, personnellement, plus d'un), peu d'hommes furent plus complètement sympathiques. La cordialité, Taffabilité de ses manières, la discrétion de ses paroles, la modestie de ses jugements, sa fidélité en amitié, la noblesse de sa pensée, sont aussi attestées que l'extraordinaire simplicité de sa vie, son horreur du monde et du bruit, son goût de Ja solitude et son acharnement au travail. Son abondante et solide érudition sur toutes choses achevait de faire de lui le causeur le plus intéressant qui se pût voir, et il n'était pas rare de le rencontrer, par exemple, dans un cercle de savants ou d'archéologues, prenant sa part de la discussion et au courant des moindre questions dans l'ordre des sciences exactes, comme dans celui de l'histoire ou des arts, sans qu'un seul mot révélât le musicien.

Musicien, il l'était pourtant dans l'àme. Ce n'était peut-être pas un grand artiste : non, son tempérament même n'était pas d'un artiste... Mais comme musicien proprement dit, il était de premier ordre. Ses goûts l'avaient fait éclectique, — et en vérité je n'ai jamais compris sur quelle théorie ou quels principes se base l'horreur que professent certains esprits contre l'éclectisme, horreur dont l'excès conduit invariablement à la manière et à l'exclusivisme le plus maussade ; — mais ce culte du beau sous toutes ses formes s'appuvait chez lui sur une connaissance aussi approfondie (|ue

passionnée de toutes les œuvres de toutes les écoles, sur l'étude des monuments les plus anciens de la musique, avidement rechercliés, comme celle des plus modernes pour peu qu'ils apportassent du nouveau. Sa curiosité en ce sens était vraiment sans bornes, et sans restriction sa soif d'apprendre. Les musiciens originaux, Berlioz, par exemple, n'avaient pas d'auditeur plus assidu.

On ne peut trop ie dire, l'art occupait réellement toute sa vie : il ne voyait que lui, il lui sacrifiait tout. Il est vrai qu'il était riche..., mais, comme on l'a dit très justement, c'est bien ce qui donne à son caractère plus de franchise et plus de grandeur. Car il n'en travaillait qu'avec plus d'ardeur et de réel désintéressement. Il n'en était que plus difficile et plus sévère pour lui-même. Combien de fois et pendant combien d'années laissa-t-il proclamer son impuissance plutôt que de livrer une œuvre qui ne fût pas entièrement au point à son gré, et tandis que s'entassaient autour de lui les manuscrits, les essais, les opéras entrepris puis rejetés, tout ce formidable inédit dont à peine on soupçonne l'étendue!

Il est vrai encore qu'il aimait les honneurs, qu'il collectionnait les titres, les décorations... Il était de toutes les Académies d'art, et de plusieurs Universités; il avait tous les Ordres, même les nlus rares. Il avait le goût allemand des liiérarchies et se plaisait au commerce des princes. Mais en profitait-il pour se faire valoir et exercer une suprématie sur ses confrères ?

Il est vrai, enfin, qu'il employait au bénéfice de ses œuvres cette fortune dont il usait si peu pour lui-mèine. Mais quoi? Chacun sait qu'un artiste novateur ne saurait compter sur son seul mérite pour impo&er au public l'attention à laquelle il a droit. Il serait plaisant que Ton allât reprocher en quelque sorte à Meyerbeer d'avoir l'ait pour ses œuvres, à ses propres frais, un peu de ce que l'on ne se lasse pas de louer un prince noblement dilettante et tant d'autres Mécènes d'avoir fait pour celles de Richard Wagner.

C'était d'ailleurs comme un besoin pour lui d'avoir tous les atouts dans son jeu, avant de rien entreprendre. Comme il tenait à toutes les perfections pour l'exécution de son œuvre, il tenait encore à toutes les sympathies pour l'accueillir. On le savait; on en profitait. Personne n'ignorait sa porte, car il ne la fermait à personne. Il la fermait trop peu, car nul plus que lui n'a été en bute aux manœuvres des « maîtres-chanteurs ». Il est de ceux, disait Eugène de Mirecourt en 1834, « que, dans leurs attaques, les plumes vénales prennent pour point de mire. On n'insulte son génie ([u'afni de mieux fouiller dans sa poche. »

Du moins, si l'on a pu jalouser ses succès, calomnier ses intentions, discuter sa sincérité, railler ses manies, on n'a pu s'attaquer à la haute dignité de sa vie. Le même critique concluait, et j'avoue que ce jugement me semble entièrement fondé : « Il n'a aucun des nombreux défauts de sa race, et il en possède les deux qualités dominantes, la patience et la ténacité, »

Au physique, Meyerbeer était d'une taille moyenne (5 pieds 5 pouces, dit Scliucht), avec une grande figure maigre, un visage aux traits fins et nettement dessinés, un front large, couronné de cheveux d'une légèreté brillante, aux yeux noirs et profonds d'observateur, à la bouche mince et mélancolique..., une physionomie empreinte de sérieux et de bonté. Selon qu'il sacrifiait aux devoirs mondains ou qu'il s'absorbait dans sa pensée toujours en travail, on le rencontrait d'une correction raffinée ou d'une tenue étrangement distraite, comme absente. Dans ses périodes d'isolement, à Spa notamment, où il vécut si longtemps, on gardait le souvenir de ses distractions en pleine rue, de son éternel parapluie, de l'âne de ses promenades, de ses oublis de dîner...

Vue d'ensemble, la carrière de Meyerbeer, telle que nous venons de l'étudier rapidement, est celle d'un chercheur, d'un curieux d'art plutôt que d'un artiste. C'est bien là l'impression qui résume, à tout prendre, les jugements de Weber au début, comme ceux de Wagner à la fin; c'est bien celle qui explique, à la fois l'émotion spontanée de toutes les foules et Ja répulsion instinctive, l'hostilité décidée de quelques-uns; c'est à elle qu'aboutit toute étude sérieuse et iaipartiale sur l'homme, son œuvre et son génie.

Car il y a du génie, en vérité, dans cette curiosité insatiable, dans cette capacité de travail et cette érudition transcendante, dans cette harmonie générale

entre des connaissances universelles; il y en a surtout

dans cette volonté forte et réfléchie, qui ne laisse

jamais rien au hasard, ardente dans ses desseins, mais

d'une ardeur qui se contrôle elle-même, éprise d'ailleurs

de toutes les ressources, de toutes les manifestations,

de tous les moyens d'action, et n'omettant rien pour

les dominer, se créant en quelque sorte des problèmes

pour leplaisir de les résoudre etcherchantdes difficultés

pour la satisfaction de les vaincre.

(( Il réussit ce qu'il veut », déclarait Weber à une époque où Meyerbeer ne s'était pas encore révélé, mais où déjà se sentait « cette force créatrice » dont on pouvait tout attendre. Restait à savoir à quoi s'emploieraient sa volonté et sa force. Au profit de l'œuvre nationale, entreprise par Mozart, continuée par Beethoven, et qu'il brûlait, lui, de poursuivre à son tour? Weber voulut l'espérer. Plus tard, nous verrons Wagner l'espérer encore... Mais non, Meyerbeer était trop dilettante pour renoncer à cette volupté singulière qu'il prenait à goûtera tous les genres, tous les styles, toutes les originalités, ne fût-ce que pour le plaisir de cette étude comparée, et, comme disait Weber encore, pour s'affirmer maître et seigneur dans la réalisation de quelque œuvre qu'il entreprît. 11 savait tout de son art, mais il prenait trop de joie à apprendre encore, à apprendre toujours, pour mettre résolument sa science de côté et laisser parler son inspiration seule.

C'est qu'aussi bien il s'en défiait, de cette inspiration. En môme temps qu'un continuel bouillonnement d'idées,

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ce que l'on constate chez lui, c'est une perpétuelle critique Je ces élans d'imagination. Ardent en théorie, froid en fait, Meyerheer n'a jamais cette spontanéité de l'artiste qui n'est qu'artiste. Il essaie, il fait des combinaisons (dira Liszt), il rejette, corrige, modifie; il accumule les variantes au mieux de l'expression juste et de l'effet définitif; il crée d'ailleurs l'effet qu'il désire, car c'est un inventeur, dans l'orchestre comme dans la déclamation lyrique; grand observateur, il excelle à saisir par l'imprévu et la puissance irrésistible de ces effets, parce que ceux-ci sont pour lui des moyens d'expression et qu'il a longuement creusé les situations, étudié leurs caractères, prévu leur éloquence. Il a des envolées superbes, mais calculées, des audaces inouïes encore, mais éprouvées. If croit sincèrement à la vérité de l'art, mais il v croit par sa réflexion et sa volonté.

Car il est par lui-même un penseur, un lettré. Si l'anecdote de ses livrets n'est pas de lui, s'il en accepte trop facilement le cadre factice et les paroles creuses, au profit de certaines situations ({ui l'ont séduit, leur esprit, leur caractère, leur vérité historique ou humaine lui appartiennent en propre : il les a repétris en quelque sorte, il les a grandis et vivifiés par ses exigeances. Son tempérament essentiellement dramatique a d'ailleurs besoin de personnages extérieurs, positifs, qui ne soient pas sym])oli(|ues, n^ais qui vivent, (ju'il puisse évoquer dans leur milieu, dans leur atmosphère, dans leur décor, tels qu'ils sont, eux-mêmes et non des entités. Toute expression musicale, avec Meyer-

APOTHEOSE DE AI E V E R li E E U

Gravure de Anaedouclie d'ajjrès le tableau de Haminan {L'Africaine, Robert le Diable, Le Prophète, Les Huguenots).

MEYEKBEEH S U II SON LIT 1>E M O HT . (Dessin original do E. Mousseaux, exécuté le 4 mai ISOi. Musée de l'Opéra.)

béer, tient à Faction, dans l'orchestre comme sur la scène, car les instruments aussi sont appelés par lui à évoquer le personnage et la situation.

On se trompe au surplus, notons-le bien, en se recommandant de Meyerbeer pour soutenir le principe du drame historique en musique, celui qui se sert de la musique pour raconter des événements. Meyerbeer écarte le plus possible les événements proprement dits; on peut même soutenir qu'il reste en marge de l'histoire même. Il suggère seulement, il évoque Tidée que c'est de Thistoire et il s'attache à des caractères et des passions qui existent par eux-mêmes, non par Faction. — « Meyerbeer (dit Wagner, et quel éloge!) a écrit l'histoire du monde : Fhistoire du cœur et des impressions. )>

Il est certain qu'avec ses goûts et ses instincts, Meyerbeer ne pouvait choisir meilleur champ d'expériences que la France, déjà préparée par Gluck, puis Spontini, et naturellement apte à goûter le génie de toutes les races. Il n'y trouvait pas Fabsolutisme, mais aussi la fermeté de suite de l'Allemagne, ni le laisseraller mais aussi la verve spontanée de l'Italie; il y trouvait en revanche la clarté de l'expression, Fampleur de Faction, la puissance des ensembles.

Il résulte de tous ces éléments appelés à former son caractère de musicien, que Meyerbeer est tout à fait supérieur dans la déclamation, le récitatif, dont Weber louait déjà la justesse et la vérité; mais qu'il manque souvent de souplesse et de liberté dans les airs mêmes et leurs développements; que si ses inspirations les plus

heureuses, ses mélodies les plus pénétrantes viennent toujours à propos, elles s'écourtent et ne se soutiennent pas; qu'enfin, en plus d'un cas, la réalisation est loin de répondre à l'idée conçue, que Ton sent latente, mais dont l'expression musicale n'a pas été trouvée.

Ce manque de spontanéité, ce besoin de réflexion, cet instinct de contrôle, ont encore diverses conséquences chez Meyerbeer : c'est que la grâce est réservée, la fantaisie sans verve, la joie factice; mais que, d'autre part, la passion forte, l'émotion, tout ce qui ne doit pas être laissé au hasard de l'inspiration, est d'une éloquence, d'une ampleur, d'une couleur sans l'ivales.

Ainsi cette « Bénédiction des poignards», h laquelle on revient toujours... « Qui ne reste émerveillé (dira Richard Wagner) de l'ordonnance et de la conduite de ce travail de géant?... Voyez pourtant la sobriété des moyens !... Avec quelle prudence, quelle convenance, le Maître fait grossir le torrent, sans le laisser perdre en un tourbillon confus, mais en l'élargissant jusqu'à une mer imposante ! En ce sens, on ne peut rien concevoir de plus élevé. »

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