‹ MézélieChapitre 1 sur 27 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ASKAUO. — TOHE I.

Il existe quelques rares orgauisations créée» pour le bonheur; il est quelques êtres sages et heureux qui savent traverser les mauvaises chances de la vie avec une inaltérable sérénité ; ce n'est qu'en les brisant que le sort peut les abattre et détruire cette félicité dont ils portent en euxmêmes le germe puissant. Les femmes d'une imagination paisible , d'un caractère modéré , d'un cœur tranquille et patient ont ce beau privilège entre toutes : il faut que leur position s'écroule de fond en comble, qu'elles soient frappées à mort dans leurs plus chères affections , qu'elles arrivent enfin à une situation tout à fait excep-

è UNE FEMME HEUREUSE.

Uonnelle , pour tomber dans le désespoir et le dégoût de la vie qui dévore tant de belles existences tourmentées par des malheurs imaginaires.

Telle fut Louise d'Effanges; la Providence, qui Tavait destinée à de grandes épreuves, lui laissa qiielques années de ce bonheur calme tout intérieur , que tant d*autres à sa place n'eussent pas su trouver. Louise avait été orpheline au berceau, et elle resta au couvent jusqu'au jour de son ma-< riage. Une éducation simple et religieuse seconda ses bonnes inclinations, et n'exagéra aucune de ses vertus* Â dix-huit ans , elle était une pure et douce jeune fille, tranquille devant l'avenir, et confiante en Dieu qui garde ceux qui l'aiment. Sa piété n'allait pas jusqu'à la dévotion ; mais elle avait accepté, sans raisonner, des cropnces en harmonie avec son âme tendre et paisible.

Le tuteur de Louise, M. Yalanger, était un honnête homme : il administra bien la fortune de sa pupille et sut lui faire une belle dot, dont il lui dit le chiffre exact le jour qu'elle eut dix-huit ans accomplis, en lui faisant part des propositions de mariage qu'il avait déjà reçues pour elle. Louise fut un peu troublée à cette explication, et elle demanda quelques jours pour réfléchir. Elle était entièrement maltresse de son choix :

mais comme elle n'avait au cœur nulle préférence, elle finit par s'en remettre à la volonté de son tuteur. M. Yalanger se décida , après de longues hésitations, à accepter le parti le plus convenable, selon les idées du monde, c'est-à-dire le plus honorable et le plus riche. M. d'Effanges avait la réputation d'un fort galant homme et une fortune considérable ; sa vie était de celles qu'on a toujours vues au grand jour , et sa position semblait si bonne, si nette et si sûre, qu'on ne pouvait vraiment mieux choisir pour un mariage de raison.

Louise entra volontiers dans le monde; mais elle ne fut ni subjuguée ni éblouie par son éclat. Soigneuse de s'effîicer , elle n'attira jamais l'attention des hommes, ni la jalousie des femmes; elle était peu jolie, point du tout brillante, et sa présence ne produisait aucune sensation ; son esprit restait également dans l'ombre : car, bien qu'elle eût beaucoup de grâce et de finesse, une sorte de nonchalance timide l'empêchait d'user de ses avantages. Aussi eut -elle le bonheur de rester toujours en seconde ligne, et de trouver dans toutes ses relations cette bienveillance qu'on accorde si volontiers aux gens médiocres qui savent se tenir à leur place.

La parfaite douceur de madame d'Ëffanges,

e imE FEHIfE HEUREUSE.

son inaltérable patience firent tons les frais de son bonheur intérieur; elle sut se créer un paradis là où toute autre feonue aurait trouvé un enfer. Elle avait pu s'apercevoir, dès les premiers jours de son mariage , que M. d'Effanges n'était point parfait. Les traits saillants de son caractère étaient un égoïsme profond , vtne ferme volonté d'indépendance ; il se posa tout d'abord pour ce qu'il était , et ne se donna point la peine de feindre avec sa femme des semblants de tendresse et de confiance ; il la traita avec des égards infinis, comme une personne indifiérente, à laquelle on ne veut donner aucun motif de plainte, mais qu'on laisse toujours à distance.

Louise comprit tout de suite cette âme sèche , froide , et pourtant emportée en ses passions : elle vit qu'aucune intimité réelle n'était possible avec M. d'Effanges , et elle s'arrangea en conséquence. Attentive, soumise, point importune, elle combla son mari de soins et de bons procédés; mais elle se fit une vie toute à part dans leur intérieur. Avec un cœur plus aimant, M. d'Effanges aurait bien vite compris que l'inaltérable douceur de sa femme venait d'un certain fond d'indifférence pour lui; il n'alla pas si loin dans ses observations et se tint pour l'homme le mieux aimé , puisqu'il était le mieux obéi. La dot de Louise lui avait

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