TOME II
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gardaient an triste silence ; elles étaient comme étourdies sous le coup qui venait de les frapper. Valentine, tout entière à Timpression du mo* ment, s'appuyait sur Tépaule de sa sœur, et jetait un regard morne et étonné sur la foule qui bourdonnait le long des boulevards , sous un pâle rayon de soleil , éteint par la brume.
Mézélie rêvait, soucieuse, désolée, et n*osant dire tout ce qu'elle ressentait, de crainte pour Tavenir. Elle prévoyait que peut-être don Antonio viendrait chercher sa femme jusqu'en France, et que Valentine allait mener une vie pleine de soucis et d'inquiétudes. Elle s'effrayait aussi des difficultés matérielles de leur position ; un sentiment de délicatesse, de probité, de prudence, lui avait fait prendre la résolution de ne point user de la traite que don Antonio lui avait remise sur un banquier de Paris; elle ne possédait donc d'autres ressources que le peu d'argent qu'elle avait emporté de la Havane et les bijoux que lui avait donnés dona Pepa : c'était en tout une valeur d'environ dix mille francs. Il fallait donc travailler pour vivre.
En arrivant à l'hôtel , où elles étaient descendues la veille, rue Saint-Honoré , Valentine s'assit, toute transie, à côté du feu , et dit en jetant un triste regard autour de leur petite chambre:
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— Mon Dieu , quel jour froid et nébuleux !
— G*est rhiver, Tliiver de Paris, nous nous y habituerons , répondit Mëzélie avec résignation ; d*ai1leurs, si tu souffres trop de ce climat, nous nous en irons plus loin , dans le Midi. A présent que notre pauvre père est mort, rien ne nous retient ici.
— Hélas! non; mais où aller?
— Au hasard, où la providence de Dieu voudra ; personne ne nous attend nulle part.
Valentine se rapprocha de sa sœur et lui passa les bras au cou; leurs belles tètes restèrent appuyées l'une sur Tautre , et la jeune femme dit d'une voix émue :
-r Nous ferons ce que tu voudras, ma bonne Mézélie, je te cause un grand souci; va, je sens bien tout ce que notre position a de fâcheux.
— Pourvu que tu aies du courage, répondit Mézélie en la baisant au front.
^- Du courage! répéta- t-elle en frissonnant, tu crois donc que mon mari peut venir ?
— Non, peut-être que non... Comment te trouverait-il d'ailleurs dans cette ville où il y a tant de monde? il faudrait un hasard, une rencontre ; et il me semble qu'on peut l'éviter. Mais ta auras d'autres peines, Valentine! Ne t'aperçoîs-tu pas déjà qu'il te manque beaucoup de
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choses* Tuétiàsridie; ob teseiraît, on l'obéissût.
— Oh non, dodI répondît-elle iiopélueasement, je oe regretté rien» je suis libre, je sois aYee toi!
— Mais sai$-ta que noua n'avons pas beaucoup d'argent et qu'il nous faudra travailler?
— Eh bien, nous travaillerons. Si ta savais comme je me suis ennuyée à ne rien faire! J'étais une grande dame alors, j'étais la comtesse de Bibar! A présent je suis encore Valentine, comme autrefois à Acayucan, lorsque nous étions si heureuses près de la bonne dona Pepa.
— Mon dieu I dit Hézélie avec un long soupir, c*est là qu'il fallait aller nous réfugier.
Dès le lendemain, les deux sœurs sortirent pour chercher quelque modeste appartement hors du centre de Paris. Le hasard les conduisit dans les rues solitaires qui avoisinent la nouvelle église de Saint-Vincent-de-Paule. Là il y avait , au quatrième étage d'une maison d'asses bonne apparence, trois petites pièces dont les fenêtres donnaient ^ur des jardins.
— Je crois que nous serions bien ici, dit Hézélie en s'accoudant au balcon de fer sur lequel un pot de réséda et quelques rosiers du Bengale, oubliés par le précédent locataire, formaient une espèce de parterre.
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AkMTS la portière, grosse feiomaà Toûl road ei noir, aa sourire curieax et prévenant , ouvrit loates les portes et toutes les fenêtres.
-^ Vous voyez, mesdames, dit-elle, tout cela est frais, bien décoré; des papiers qui n'ont pas trois mois; tout ce qull y a de mieux, c'est un locataire qui a fait cette dépense dont il n'a guère profité , étant parti subitement pour se marier. La floaison est tranquille ;.nous avons au premier une vieille dame qui vit de ses rentes, et au second un médecin, un bien bonnéte bomme, tout à fait poli, et rangé comme une belle fille; le troisième est occupé par un peintre qui fait des portraits dans le grand ; ça est rangé aussi , ça n'est pas artiste du tout ; nous en avons eu des artistes; mais, c'étaient des tapageurs, et ou leur a donné congé. Vous serez ici on ne peut pas mieux , et je me recommande à vous, si vous avez besoin d'une femme de ménage.
Les deux sœurs ne comprirent pas grand cbose à ce discours ; tous ces petits détails de ménage leur étaient étrangers; elles ne connaissaient que Taisance sans ostentation qui régnait dans la maison du curé d'Acayucan et le luxe splendide de l'bâtel de Bibar.
— Nous sommes étrangères, dit doucement Mézélie, et nous aurons besoin de conseil pour
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tous nos petits arrangements ; si vous vovlez nous aider un peu, pour tout cela, nous tous serons fort obligées.
— Tout à votre service, mesdames, dit la portière touchée et glorieuse de cette marque inattendue de confiance; certainement vous pourrez vous fier à moi ; on n*est pas à Paris depuis vingt ans sans savoir comment on y vit Lien et à bon marché... €*est un pays où il y a beaucoup de fripons , et cela fait tort aux honnêtes gens; mais vous verrez qu'on trouve souvent mieux en prenant an hasard qu'en cherchant beaucoup. Comptez -vous emménager bientôt, mesdames ?
— Le plus tôt possible; dès que nous aurons acheté des meubles.
— €*est cela! vous gagnerez ainsi le demiterme.
Valentine passa son bras sous celui de sa sœur et fit lentement avec elle le tour de Tappartement; puis elle lui dit à demi-voix : C'est bien petit , bien modeste ; eh bien ! je m'y plairai cent fois mieux que dans les belles salles du Retire.
A ce mot Mézélie sentit comme une commotion dans son cœur, les larmes lui vinrent aux yeux et elle murmura: — Comme le ciel esc
doux là-bas, comme le soleil y est beau ! qa'on estbiea dans ces beaux jardins, à Tombre des ceivas !
Et son regard désolé plongea dans Tatmosphère froide et nébuleuse au fond de laquelle flottaient de pâles nuages; le soleil dépouillé de ses rayons , comme un roi de sa couronne , montait lentement à travers ce voile de brume et répandait un jour terne et glacé ; la bise soufflait âpre et bruyante et les oiseaux effarouchés voletaient en rond, puis s'abattaient en hérissant leurs plumes ; c'était Thiver en deuil qui s'avançait de toutes parts. Mézélie appuya sa tète au balcon et murmura en mettant une main sur son cœur: — Que j'ai froid , mon Dieu !
Qaelqaes jours plas tard » les deux soeurs laient installées dans leur petit appartement et Iles commençaient cette vie obscure, tranquille» solitaire, la seule qui convint à leur position. Pour couper court à toute question , Yalentine avait dit qu^elle était veuve, qu'après un long séjour dans les colonies espagnoles, elle était revenue en France avec sa soeur qui n*était point mariée» et qu'elles avaient entrepris ce voyage pour revoir leur père dont elles venaient, en arrivant, d'apprendre la mort Tout cela était à peu près la vérité, et la portière, madame Fraoh chet, à qui elles avaient brièvement donné ces détails, les transmit à toute la maison.
' Les deux soeurs étaient alors dans tout Féclat de leur jeunesse, dans toute la splendeur de leur beauté; elles araient près de dix-neuf ans , et, chez elles, une grâce plus noble, plus puissante, avait succédé au charme naîfdeTadolescence. La différence de leurs inclinations et de leurs caractères était encore plus tranchée qu'autrefois, et il n*y avait pas davantage d'analogie dans les facultés de leur esprit.
Une passion énergique, profonde, avait complètement développé les qualités intellectuelles de Mézélie, elle lui avait fait connaître la vie avec toutes ses joies, toutes ses déceptions, tontes ses souffrances, et son âme s*était, pour ainsi dire , agrandie dans son malheur. Elle avait appris â penser dans sa solitude ; elle y avait perfectionné par Tétude les facultés d'une imagination rêveuse et tendre ; elle comprenait les merveilles des arts, le langage divin de la poésie, elle vivait enfin par son coeur et rintelligence. Yalentine, au contraire, n'avait rien appris dans celte existence matérielle où elle végétait depuis deux ans ; ses passions n'étaient encore que de vagues instincts, elle avait la confiance imprudente , les volontés mutines , les caprices , la légèreté d'un enfent.
Malgré ces contrastes, les deux sœurs s'ai-
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oiaiem tendrement; elles avaient Tune pour Tantre un dëvoaement sans bornes; mats il ne s'ensuivait pas une confiance entière et réciproque; la différence de leur position faisait qu'elles ne se seraient pas toujours comprises ; car madame de Bibar ne pouvait pas tout dire à mademoiselle d*£ffanges. La jeune femme faisait dans son esprit certaines réserves; il se trouvait bien des réticences dans ce 4]u*elle racontait à sa sœur ; il n*y avait pas moyen de lui faire connaître cette vie intérieure, affreuse qu'elle avait menée seule à seul avec don Antonio. De son côté Mézélie taisait les douleurs profondes et secrètes qui la rongeaient; jamais un mot ne révéla cette préoccupation ardente et continuelle de son imagination ; jamais ce nom, qu'elle répétait si souvent au fond de son cœur, n'alla jusqu'à ses lèvres.
Toutes deux s'étaient aisément pliées à leur nouvelle position ; l'une , parce qu'elle était tombée dans la sombre apathie qui suit les grandes douleurs et que tout lui était devenu indifférent; l'autre, parce qu'elle avait encore les vives illusions, l'ardeur, la confiance en l'avenir d'une âme jeune et que les passions n'ont pas encore éprouvée.
Souvent elle appuyait son front rose et souriant contre le front pâle de Mézélie.
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— llsi sœv, lai dinit-elle, que je me ti«i?e keurease ici, aTec toi ! PonrUnl, je oe yoîs pas plus de monde qo'à la Havane ; âme qui vite, si ee n*e8l la bonne Franchet, ne parall jamais à notre porte; nous sommes aossi seoles qœ dans nn ermitage...
^- Oui , tout à fait seules au milieu de eeite grande foule , seules comme dans un désert.
Cependant, au bout de quelque temps, U jeune femme commença à s'apercevoir que cette vie était bien uniforme, bien triste* Pent-étie aussi, sans qu'elle voulût Tavouer, sentaîMlle la privation du luxe qui Tenvironnait naguère. Souvent le soir, assise devant le petit guéridon où veillait une seule lampe, elle laissait tomber son ouvrage sur ses genoux, et rêvait d'une autre existence plus animée, plus belle, pleine de toutes les satisfactions qu'elle avait déjà cod* nues , et de celles qu'elle ignorait encore.
Un jour, Méiélie attendait avec quelque inquiétude, sa sœur, qui était sortie depuis deux heures pour quelques emplettes. La jeune femme fiôsait volontiers ces petites courses; elle aimait à se montrer, parce qu'elle éprouvait une vive et secrète satisfaction de l'effet que produisait sa présenoev Elle était si belle , si éblouissante , sôus ce modeste chapeau noir, qui contenait à peine les
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boucles abondantes de ses chevenx blonds, il y avait tant de grâce nonchalante dans sa tournure, tant de charme dans toute sa personne^ que jeunes et vieux étaient frappés à son aspect de surprise et d'admiration ; les femmes même la trouvaient divinement belle , et tout ce monde lui jetait, en passant, des regards qu'elle comprenait bien, et qui, en elle-même, la faisaient sourire. C'était miracle que quelqu'un de ces hommes ne l'eût pas suivie , et qu'elle n'eût pas allumé quelqu'une de ces passions qui s'expliquent par la voie de la petite poste.
Ce jour-là» Mézélie commençait à éprouver une vive inquiétude, lorsque Valentine rentra d'un air tout à la fois souriant et embarrassé.
— Tu m'attendais, dit-elle; c'est que j'ai été bien loin ; et si tu savais qui j'ai rencontré !
— Ah ! mon Dieu , tu ^s rencontré quelqu'un que tu connais! s'écria Mézélie en pâlissant; comme toutes les personnes qui sont sous l'empire d'une continuelle préoccupation, elle y rapportait tout; une folle idée s'était présentée à son esprit, elle avait cru que sa sœur venait de rencontrer don Fernando.
—^ C'est un hasard, reprit Valentine; en traversant le boulevard, j'ai rencontré ce M. Yattier que nous avions vu chez madame d'£ffanges...
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— Quel malhear! interrompit MëiéHe.
— Un malhear, pourquoi ?
— Parce qu'il racontera à madame d'Effanges qu'il t*a vue , et qu*il vaudrait mieux qu'elle n*eotendtt jamais plus parler de nous , puisque nous ne devons pas la revoir.
— Oh! non, non, il ne lui en dira rien; ta vas voir. Donc , en passant sur le boulevard , j'ai tout à coup reconnu M. Vattier, qui veoait à moi en me saluant. Mademoiselle , m'a-t-ii dit avec vivacité , que je suis heureux de vous rencontrer !... J'ai bien compris qu'il nous confondait Tune l'autre dans son esprit, mais je n'en ai pas fait la remarque ; je lui ai laissé croire que ta étais madame de Bibar, ma pauvre Mézélie. Alors, il a ajouté qu'il s'était donné inutilement mille peines pour savoir où nous demeurions, qu'il avait des choses importantes à nous dire, et qu'il me demandait la , permission de me reconduire jusqu'à ma porte.
— A ta place , je n'y aurais pas consenti.
— Pourquoi? M. Yattier est un homme hononorable, il a de fort bonnes manières !...
— Tu trouves qu'il a de bonnes manières? il il me semble que non; qu'il a l'air hardi et mémo impertinent.
— Oui, avec madame d'Effiinges; mais au-
LE DÉSERT. igs
joard*hui, ce n'était plus cela, dit vivement Yaleotine; il m'a donc offert son bras...
— Il me semble que c'était hardi pourtant...
— Je t'assure que cela n'en avait pas l'air; M. Vattier me parlait d'un ton si respectueux! Nous marchions doucement; il me disait que c'était imprudent à moi, d'aller ainsi seule parmi tout ce monde qui me regarde... En effet, il a raison ; on me regarde souvent. Pour couper court à ses remarques, je lui ai demandé à quelle époque se ferait son mariage avec madame d'Effanges. Alors il m'a répondu : Jamais, mademoiselle, jamais; c'était de la part de madame d'Effanges, une plaisanterie ; je ne la vois plus. Voilà ce que je veux aller vous expliquer.».
Je n'ai pas osé l'interroger davantage, et nous avons parlé d'autre chose. Va , tu l'avais mal jugé ; il est aimable , poli , plein de franchise ; jamais personne ne m'a inspiré, tout d'abord, tant de confiance; au bout d'un quart d'heure, il me semblait que je le connaissais déjà depuis longtemps.
— Ah ! mon Dieu ! dit Mézélie consternée...
— Il viendra nous voir, reprit Valentine; il nous racontera pourquoi madame d'Effanges lui a fait cetle mauvaise plaisanterie. Mais sais-tu , Mézélie, que c'est affreux cela ! Dans un moment
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pareil , lorsqu'elle venait de nous apprendre une si triste nouvelle , et qu'elle nous voyait pleurer...
— Mon père a dû être bien malheureux ! dit douloureusement Mézélie.
Il y eut un silence : la jeune fille s'était rapprochée de sa sœur, et lui avait pris les mains.
— Écoute, lui dit-elle doucement, tout ce que tu viens de me raconter m'inquiète; peutêtre vaudrait*il mieux ne pas recevoir ce jeune homme...
— Quel inconvénient vois-tu à cela? interrompit Valentine.
— Notre position exige beaucoup de prudence et de réserve. Qui sait ce qu'on oserait dire !...
— Comment! eh! qui s'occupe de nous ici! Nous ne connaissons personne? Et d'ailleurs, pour une si frivole considération , tu veux vivre toujours ainsi enfermée, ne voyant Âme qui vive?
— J'ai encore une autre crainte, reprit Mézélie avec quelque hésitation ; il pourrait arriver un grand malheur; ce jeune homme t'a plu tout d'abord; si tu venais à l'aimer plus tard?...
— Quelle idée ! s'écria Valentine en secouant la tête ; est-ce que tu crois que l'on peut aimer quelqu'un sans le vouloir?...
— Esl-ce que cela n'arrive pas presque toujours ainsi ? dit Mézélie avec conviction.
La jeune femme se prit à rire.
— Va ! dit-elle , tu es une enfant ! Mais que peox-tu savoir de toutes ces choses-là, toi? Tu es sans aucune expérience, tu n'as jamais compris seulement ce que c'est que l'amour d'un homme... Moi , je suis mariée , et...
Elle hésita un moment, et reprit plus bas :
— Et je sais tout ce que tu ignores.
Mézélie baissa la tête et garda le silence :
pour répondre, il aurait fallu liii dire tout ce que Valentine ignorait aussi; il aurait fallu lui apprendre que tous les hommes n'aimaient pas comme don Antonio.
— Va , je n'ai pas peur , reprit la jeune femme avec confiance; M. Vatlier peut venir, il peut ni'aimer si cela lui plaît, je resterai une femme sage, je le sais bien !
— Dieu le fasse ! murmura Mézélie.
LU
M. Vatlier vint dès le lendeiuain, et Mézélie fat frappée, aa premier abord, du changement qai s'était opéré en lui : il avait ane aatre physionomie, un aptre regard , un autre langage. Elle ne pouvait expliquer celte métamorphose, parce qu'elle ignorait que les hommes n*a bordent pas toutes les femmes du même air; parce qu'elle ne savait pas non plus quelle distance il y avait entre elles deux et madame d'Ëffanges, dans Topinion de M. Vatlier.
— Madame , dil-il en s'adressaiit à Mézélie , depuis un mois je n*ai pas passé un seul jour sans désirer de vous revoir; je ne Fespérais plus,
lorsqu'hier j*ai rencontré mademoiselle votre sœar.
A ces mots, Valentine sourit et fit signe à la jeune fille de ne pas le désabuser ; celte méprise l'amusait : peut-être un instinct de coquetterie lui fit-il désirer que M. Valtier la crût libre : elle avait encore assez de naïveté pour penser que les hommes comptent cela pour quelque chose , quand leur cœur est près de se tourner vers une femme.
— Je serais venu le soir même , si je n'avais craint de commettre une trop grande indiscrétion, reprit M. Vatlier : c'est que j'ai à m'excuser, à vous expliquer ma conduite... Vous avez dû me juger bien sévèrement ?
— Non , monsieur, dit Mézélie avec douceur; si j'ai blâmé quelqu'un , ce n'est pas vous.
— J'ai été pourtant d'une inconséquence bien cruelle , d'une hardiesse bien inconvenante ; mais j'ignorais tout ce qui venait de se passer. Madame d'Ëfianges m'avait parlé de vous vaguement : je ne pensais point vous rencontrer chez elle... Pardonnez-moi, car moi aussi je vous avais mal jugées.
A cette explication , Mézélie et sa sœur regardèrent M. Vattier d'un air étonné ; elles ne le comprenaient pas entièrement.
— Le titre sons lequel madame d*Effanges m'a présenté à vous était une audacieuse et indigne plaisanterie, reprit-il; je vous l'expliquerais si cette femme n'avait pas Thonneur de porter le même nom que vous ; mais il y a des choses que je ne peux vous dire. Quand je me suis retrouvé seul avec elle après voire visite , je Tai interrogée, et c'est par elle que j'ai appris vos malheurs, votre position. A travers ses réticences et ses mensonges , j'ai tout deviné. Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue, «t je vous ai cherchées presque sans espoir. J'avais un remords , uu mortel regret de ce qui s'était passé, et j'aurais donné la moitié de ma vie pour avoir une occasion de vous le dire.
Il y avait tant de vérité, tant d'émotion dans le geste et dans l'accent de M. Vattier, queMézélie en fut' tout à la fois touchée et épouvantée : elle entrevoyait que cet homme avait été frappé de la beauté de Valentine , qu'il s'était occupé d'elle , qu'il l'aimait peut-être, et qu'elle pourrait l'aimer aussi ; car il était jeune , brillant , fait pour plaire. Ses traits, grands et mobiles, allaient bien avec sa haute taille ; une âme ardente rayonnait dans ses yeux noirs abrités sous de longs sourcils. Il y avait de l'audace, de la puissance dans son front découvert; mais la douceur presque féminine de
soi LE B^SEftT.
8on soarire aiténoait la fierté de soo air de téie et de son regard.
Valentioe, d'abord interdite à soo aspect, était venue s'asseoir , un peu à l'écart, derrière Méiéiie^ comme si elle n'eût pas voulu se mettre en tiers dans cet entretien; mais elle ne put se tenir longtemps dans cette réserve et ce silence : lorsque H. Vattier cessa de parler, elle se rapprocha et dit vivement :
— Mais , monsieur, tous vous êtes donc brouillé avec madame d'Ëffanges par rapport à nous?
— Oui, mademoiselle, répondit-il, un pea embarrassé de cette question directe*
— Et vous la connaissiez depuis longtemps?
— Depuis trois mois seulement.
— Je ne sais pourquoi elle m^a tout d'abord déplu, reprit Valentine après un silence; peutêtre est-ce parce que notre vue produisait sur elle le même effet. Je me suis bien aperçue, malgré ses offres, ses protestations, que notre arrivée lui causait une certaine contrariété; mais alors il fallait agir franchement, ne pas nous recevoir da tout; en vérité, cela aurait mieux, valu.
— En effet, plus j'y pense et moins je comprends ses ménagements, ajouta Mézélie; il eût été plussimple et plus naturel qu'elle nousfermât sa porte.
— Elle aorait craint de voas blesser, de s'attirer ainsi des embarras , des difficultés...
— Eh ! que peut-elle craindre de nous, monsieur? Quelle influence avons-nous sur sa position ? aucune.
— Cependant votre générosité Ta mise fort à Taise. M. d'Ëflanges lui a laissé quelque fortune, et elle pensait... elle craignait... Il étaii tout simple que vous réclamassiez vos droits, les droits dont votre père n*a pu vous priver...
— Ail! interrompit Mézélie, frappée d'une idée subite, il nou^ avait donc déshéritées?
— Oui, mais ce testament qui laisse tout à sa veave n'est point valable, et madame dEffanges le sait bien.
— Elle ne nous en a pas parlé, dit Mézélie avec calme ; cependant elle n'avait rien à craindre : ce testament n'est pas valable selon la loi , mais la dernière volonté de notre père est sacrée pour nous, monsieur; nous n'aurions rien réclamé.
— C'est bien ! dit M. Vattier, avec une émotion contenue.
Un moment après, il se leva.
— Madame, dit-il , en s'inclinant devant Mézélie, oserai-je solliciter la permission de revenir encore?
Elle hésita avant de répondre franche'ment ,
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car elle sentait bien que c*était accorder une marque de confiance à cet homme qu'elle connaissait à peine ; puis elle lui dit d*une voix irèsémue :
— Non, monsieur, nous ne pouvons pas vous revoir; ce serait sans doute une satisfaction pour nous, qui vivons comme des recluses, toujours seules et enfermées ici , de continuer ces relations ; mais vous comprenez quelle réserve nous impose notre isolement.
— Oui , madame , répondit-il , je le comprends, et demain , je vous écrirai.
A ces mots , il salua profondément et sortit.
Yalentine était restée debout et immobile près de la porte; elle détournait la vue et gardait le silence.
— Il le fallait bien , dit Mézélie en lui prenant la main.
— Va , lui répondit-elle , les larmes aux yeux , tu m*as fait de la peine !...