LIVRE SEPTIEME
Par une nébuleuse matinée de novendire, les deux sœurs, qui a*étaient que depuis la veiUe à Paris , s^aoheminèrenc vers Saint-Mandé. En dé* barquant au Havre , elles avaient écrit à M. d'£ffanges pour lui annoncer Imr amvée; et sans attendre sa réponse, elies accouraient près de lui. Leur situation les épouvantait; elles étaient seules maintenant , elies avaient besoin d'appui pour marcher au milieu de ce monde qui leur était si étranger, et pourtant un secret effiroi s'emparait de leur cœur à mesure qu'dles apprechaîest du moment où elles allaient retrouver leur père. ValmMîne éprouvait rembarras d*ex-
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pliqaer sa position , de raconter sa fuite; MéiéUe songeait à cette femme qui s^appelait madame d^Effanges , et dont son p^e lui avait parlé avec tant de réserve.
La voiture 8*arréu devant une petite porte à claire voie , au delà de laquelle on apercevait une haie de rosiers dépouillés et un petit chemin sablé. Les deux sœurs entrèrent toutes tremblantes et le cœur palpitant. Une espèce de jardin précédait la maison; tandis qu'elles le traversaient, une femme vint au-devant d'elles d'un air d'empressement où perçait un certain embarras.
— Mesdemoiselles, dit«elle avec une physionomie qu'elle voulait rendre triste et qui n'était que contrainte, j'ai reçu votre lettre, et en vérité... c'est un grand malheur... vous ne m'aviez donné aucune adresse... je n'ai pas pu vous écrire...
-—Madame , interrompit Mézélie frappée d'une idée terrible , qui étes-vous donc?
La dame jeta un regard sur sa robe noire, et répondit d'une voix plus basse :
— Hélas ! je suis la veuve de M. d'Effiinges. Les deux sœurs s'arrêtèrent avec une sourde
exclamation.
-~ Venez , reprit la dame, en les emmenant vers la maison; j'aurais bien désiré vouséWier
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cette visite el vous apprendre aatrement la triste nouvelle... Mais , vous voyez, ce n*est pas ma faute... vous n*aviez donné aucun renseignement, aucune adresse où je pusse vous écrire... vous aller trouver...
En parlant ainsi , elle les faisait entrer dans un petit salon au rez-de-chaussée, refermait les portes et ranimait le feu avec la même tranquil-* lité que s'il se fût agi de la visite la plus insignifiante. Les deux sœurs s'assirent machinalement ; elles pleuraient, le visage caché dans leurs mouchoirs.
La dame se mit à leur côté , et les considéra un moment en silence, comme pour laisser à cette première explosion de surprise et de douleur le temps de se calmer. Cette femme avait passé la fleur de sa jeunesse , pourtant elle était encore régulièrement belle ; Texpression de sa physionomie était vive et mobile ; mais il y avait quelque chose de dur et d'audacieux dans son regard , qui démentait le sourire fin et gracieux de sa bonche; d'abondants cheveux noirs retombaient autour de son visage d'une pâleur brune, mais que laplas légère émotion animait de ces chaudes <^niations qui passent sur le front de ceruines femmes comme les reflets d'un incendie.
^ ce moment, elle était préoccupée de la
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préflêDoe des deux Msara; mais aoeviie eipnssion dlntérôt oo de bienveUlance ne se tradûnii dans son regard attentif; on voyait qn^elleétût occupée à ealcnler sa position Yis-à-vis des iiUes de M. d'Effanges, et qu'elle n'était pas suis inquiétude sur les résultats de cette entrevue.
— *Mes chères demoiselles, dit-elle eufioje suis certainement heureuse de vous revoir.
A ce mot, les deux soeurs levèrent la vue sv elle avec un vif mouvement de surprise.
— - Madame, dit Mésélte, mais je ne me rappelle pas... il me semble que je ne vous ai jamais vue...
— C'est que vous ne pouvez vous souvenir d^une époque si éloignée , répondit madame d'Effanges en changeant de couleur; vous étiei tout enfont...
— Alors, c*est ici , à Paris , interrompit Méi^ lie, respirant à peine; vonsavei connu manière, madame, ma sainte et malheureuse mère!...
Madame d'Effanges fit un signe affirmatif ; son front était subitement redevenu pâle , elle avait baissé la vue ; mais reprenant aussitôt son sang* froid, elle répondit:
— Ne revenons pas sur ces souvenirs douloareux pour vous; il y a bien aSseï de moti&poar vous aiBiger dans la triste nouvelle que voos
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venes d'apprendre... Quel malhenr» mes chères demoiselles, quevoas ayez eu Tidée de TevenireD France! qu'y ferez^vous maintenant? Je voudrais de tout mon cœur vous aider, vous être utile; mais que puis-je? hélas! Quand vous saurez ma position , vous verres que ce n*est pas la volonté qui me manque, c'est le moyen...
^^ Vous êtes bien bonne, madame, et nous vous remercions, répondît Mézélie d'une voix triste et avec quelque fierté ; ce n'est que de mon père que nous aurions accepté...
— Vous pensez peut-être qu'il a laissé quelque fortune? interrompit vivement madame d'Effiiages; il me sera aisé de vous prouver que non...
-*- Hélas 1 madame, répliqua Mézélie , blessée et contristée josques au fond de Tâme de cette explication, nous ne vous demandons point de preuves, nous ne vous demandons rien : nous arrivions pour revoir, pour embrasser notre père, et non pour recueillir son héritage.
— Il nous avait écrit qu'il n'était pas riche, dit Valentine, et nous ne venions pas ici pour lui être à charge.
A cette déclaration, le visage de madame d'Effinges s'éclaircit, et elle reprit :
— Que je suis heureuse de vous trouver dans
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ces dispositioiis! il m'aurait élé si pénible d'eetrer en discussion a?ec vous sur de misérables questions d'intérêt ! Votre père ne m'a réellement rien laissé que ce qui était à moi , mes chères demoiselles; depuis longtemps il était malade, et Dieu sait!... Allez , j'ai mené une triste ne !... deux ans enfermée ici sans voir àme qui vive !...
— ^Ah I mon Dieu ! il exigeait que vous oe vissiez que lui au monde? s'écria Valentine frappée de ce rapport entre la destinée de sa belle-mère et la sienne propre ; il vous avait séparé de vos amis , de vos connaissances?
— Mon Dieu , non , répondit-elle ; il aurait été charmé, au contraire, que Ton vint nous voir ; car il ne pouvait pas sortir ayant la goutte aux jaoïbes, et cela l'aurait distrait d'avoir compagnie; mais qui serait venu s'enfermer dans cette chambre de malade? D'ailleurs M. d'Effimges avait ses manies; il était âpre, frondeur, d'une humeur terrible quand il souffrait. J'étais réduite à lui faire seule compagnie, et, pour passer son temps, il me faisait à tout propos des querelles; ailes! c'était une insupportable vieL.
Mézélie sentit jusqu'au fond du cœur ces reproches adressés à la mémoire de son père : il lui semblait que, quels que fussent ses torts visà-vis de sa femme , la mort devait avoir éteint en
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elle tout ressentiment de ce qa*eUe avait sooffert, et qa*eUe ne devait pas parler ainsi de Thomme dont elle portait encore le nom. Mais madame d'Ëffiinges, préoccupée de ce souvenir et peutêtre emporta par le besoin d'expliquer certains faits , ne remarqua pas Timpression pénible que les deux sœurs ne manifestaient que par leur silence , et elle reprit :
— J'ai souffert tout cela jusqu'à la fin, et quand M. d'Ëffiinges est mort je Tai pleuré. Depuis longtemps je m'attendais à le perdre ; sa santé n'était pas bonne ; il avait une constitution ruinée, et d'ailleurs il avait une quinzaine d'années de plus que moi. Cette différence d'âge n'était rien quand il était plus jeune; mais en approchant de la cinquantaine, il paraissait déjà un vieillard; il en avait les goûts, les idées, lui autrefois si plein d'activité , de passion... nous ne pouvions plus nous comprendre !
Il y avait un sens terrible et profond dans la manière dont ces derniers mots furent dits; c'était le dédain cruel, l'implacable égoîsme d'une passion rassasiée, la fatigue et le regret d'un trop long dévouement : ces mots révélaient toute l'âme de Léonide. Mais les deux sœurs ne la comprirent pas; elles ignoraient quelle funeste influence cette femme avait eue sur la destinée de leur
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mère 9 ec c*ëlatt seotemeot par îastiael qu'elles se sentaient disposées à s'éloigner d elle.
"» Mais c*est assez vous parler de moi, mes chères demoiselles, continua madame d'Ëffiinges en essayant de prendre an air de familiarité bien* veillante; voyons, parlons un peu de vous : je n'ai pas du tout compris certains passages de votre lettre ; madame de Bibar a quitté son mari?
— Oui» madame, répondit résolument Valentine! je n'étais pas heureuse , et j*ai suivi ma sœur: nous comptions vivre ici, sous la protection de notre père...
— Et M. le comte avait consenti à cet arrangement ? interrompit madame d'Ëffanges.
— Non , madame , répondit Valentine avec sincérité; je suis partie malgré loi, à son insu...
Le bruit de la porte qui s'ouvrait, coupa court à cette explication, et un jeune homme entra sans se faire annoncer.
— Madame, dit-il, en saluant Léonideavec une affectation de cérémonie qui contrastait fort avec sa manière de se présenter, madame, permettez-moi de m'excuser...
Elle s'était levée avec «n brusque mouvement de surprise et de dépit ; mais elle se rassit aussitôt, en montrant de la /main on siège an malencontreux visiteur. Le jeune homme n'eut pas l'air
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de 8é fâdier ie moins da monde d*an lel aceneîl, et perdaDt tout de saîte sa grafitécérémoniettse, il se mit à Taise dans son faoteuil et tâcha de nouer un entretien insignifiant, toot en regardant les deux sœurs avec une expression marquée de curiosité, d*intérôt et d'admiration.
Madame d'Ëffanges avait pris un air froid et distrait qui signifiait clairement que quelqu*on était de trop dans son salon ; mais le jeune homme continua imperturbablement la conv^^« tion. C'était un fort beau cavalier de vingt- quatre ou vingt-cinq ans, bran, avec de petites moustaches , de longs cheveux bouclés , une redingote serrée, des éperons retentissants, une grande tournure enfin; mais son air , ses façons de parler avaient une grâce par trop aisée et qui touchait à la hardiesse.
Il continuait toujours l'entre tien et le soute* naît à lui tout seul; car les deux sœurs ne lui répondaient que par monosyllabes et madame d'Ëffanges par des paroles brèves et sèches qui trahissaient une sourde colère. Enfin le jeune homme , impatienté des airs glacés de la maîtresse de la maison , blessé dans l'âme qu'elle le traitât ainsi en présence de ces deux belles personnes qu'il admirait de lous ses yeux, se tourna vers elle et lui dit brusquement :
— Vous étés àujovrd^hai, madame, d'une hameor lerrible et qui ne vous esl pas ordinaire !
— Quel reproche ! dit-elle, en essayant de sourire, bien qu*un r^ard rapide eût manifesté sa colère à celui qui parlait ainsi; quel reprodie, monsieur Ernest! mais, je n*ai rien qu'un peu de préoccupation et Tétonnement de vous ?oir ici ; je n'attendais pas votre visite.
— Je le sais bien I murmura-t-il d'un air presque railleur ; vous m'aviez aunoncé que vous deviez recevoir des gens d'affaires, des procureurs, que sais-je ? et je ne pensais certainement pas à vous trouver en si aimable compagnie*
Il se tut un instant, et regarda les deux sœurs ; puis il reprit en s'inclinant:
— Ce sont sans doute les demoiselles d'EPfanges que j'ai l'honneur de voir en ce moment chez vous ?
— Oui, monsieur, répondit tout court madame d'Ëffanges, qui éprouvait le supplice de voir l'homme qu'elle aimait uniquement occupé de deux femmes si belles, si jeunes, si charmantes, qu'elle se sentait écrasée par cette comparaison.
Alors le jeune homme se leva et dit d*an air empressé :
— Madame, voulez-vous me faire l'honneur
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de me prëflenter à ces demoiselles ? j*aarai pro» batlement le plaisir de les rencontrer quelque* fois chez vous.
A ces mots, madame d*£fianges se redressa , et laissant tomber sur le jeune homme un regard ineiprimable de colère, de reproche, de défi et de résolution , elle lui prit la main , et dit à haute voix:
— Mesdemoiselles^ permettez que je vous présente M. Ernest Vattier , que je dois épouser à la fin de mon deuil.
— Ah ! fit le jeune homme stupéfait; et il se rassît eu murmurant: Je ne croyais pas la chose si avancée I...
Madame d*£ffanges reprit sa place d*un air triomphant et railleur; les deux sœurs se regardèrent étonnées et cQnfondues.
Alors Mézélie se leva; jamais elle n*avait ressenti tant d'embarras, de pénible confusion.
Valentine lui prit le bras et elles saluèrent leur belle-mère.
— Mes chères demoiselles, dit madame d*Effanges,avec un empressement maladroit, j*aurai, je Tespère , le plaisir de vous revoir souvent !
Elles ne répondirent que par un second salut affirmatif, et se retirèrent lentement.
M. Ernest Vattier s'était déjà élancé hors du
salon ; il les reconduisit jnsqa*à lear voitoie, et leur donna la main ponr y monter. Quand il eat refermé la portière» Mézélie se tourna verssa sflear, et lui dit avec une sorte d*indignation :
— N'est-ce pas, Valentine, que nous ne reviendrons jamais ici !
La mort de M. d^Effianges fnt un triste événement dans la vie de ses filles ; cette nouvelle inattendue leur causa une grande afiQiction , mais non une de ces douleurs dont Time ne se relève pas de longtemps* Les liens de famille n'existaient pas entre le père et les enfants, ils ne se connaissaient plus, ils ne pouvaient pas s*aimer, et cette étemelle séparation ne rompit que des projets, d'incertaines espérances.
Cependant, lorsque les deux sœurs se trouvèrent ainsi, seules, et perdnes dans cette ville immense, elles furent effrayées de leur isolement. £n revenant de Saint-Mandé, toutes deux