TOME II
que je sollicitais; mais, si vous me le permettiez , je pourrais me présenter chez vous sous un titre qui lèverait toute difficulté ; vous ne pouvez recevoir chez vous un homme jeune , un étranger ; mais il dépend de vous et de mademoiselle votre sœur, de m*y admettre sous un autre titre. J*appartiens à une famille honnête, je jouis de toute la considération que le monde accorde aux gens qui vivent honorablement ; j'ai quarante mille livres de rente et la volonté de rendre heureuse la femme que j*épouserai : puis-je espérer que vous m'accorderez la main de mademoiselle d'Effanges? c Je sais que cette demande vous paraîtra bien spontanée , que vous ne comprendrez peut-être pas comment je m'y suis si promptement décidé ; à cela je n'ai qu'un mot à répondre : j'aime mademoiselle -votre sœur, je l'aime depuis le jour où je l'ai vue pour la première fois.
c J'attends votre réponse, madame, je Tattends avec espoir, avec anxiété; le bonheur de toute ma vie en dépend. Je n'y vois d'autre obstacle que le refus de mademoiselle d'Effanges , et j*ose vous supplier de lui parler en ma faveur ; avec votre appui je suis assuré du succès. Quoi qu'il arrive, madame, daignex
LE DÉSERT. Wl
< croire à mon dévonement et à mon respect.
c E. Vattier. 1
— Pauvre jeune homme! dit Mézélie, après avoir achevé celle lecture.
Yalentine prit la lettre et la relut lentement.
— Il n'y a qu'un parti à prendre » continua Mézélie; il faut le faire venir, je lui dirai tout , il saura qu'il s'est trompé , que c'est toi qui es mariée. Âh ! Yalentine, nous avons eu tort hier?
— Hélas! répondit-elle, abattue, qui aurait prévu ce qui arrive!!.. Et d'ailleurs, ajoutât-elle, avec une bonne foi naïve, cela n'aurait servi de rien, puisque depuis le premier jour il m'aime.
Il ne t'aurait pas fait du moins cette proposition de mariage.
Il m'aime ! répéta Yalentine pensive ; j'aurais pu l'aimer moi aussi!... et jamais, jamais!... je suis mariée!...
Heureusement , tu ne l'aimes pas, toi , dit Mézélie inquiète ; nous autres femmes , nous ne donnons pas si aisément notre cœur ; nous ne pouvons pas aimer quelqu'un que nous connaissons à peine.
— Oui , heureusement , murmura Yalentine , avec un long soupir; puis elle reprit vivement :
Écoute , ce sera moi , moi, madame de Bibar , qai recevrai M. Vattier; je lui dirai tout, et ensuite nous ne nous reverrons jamais!
Mézélie tenta de détourner sa sœur de ce projet ; mais Valentine y mit une sorte d'obstination.
Demain, dit-elle, demain, il reviendra ici; et je lui parlerai pour la dernière fois, devant toi.
A cesKmots, elle se leva d*un air qu'elle tâchait de rendre calme et content ; mais au fond un sourd regret la rongeait déjà. Mézélie la regardait avec douleur ; elle comprenait ces résolutions , celte secrète tristesse, tous ces combats d*on cœur qui résiste à ses penchants et réprime ses sympathies.
— Ma pauvre enfant , dit-elle, ceci est une épreuve dont tu sortiras heureusement; mais tu vois s'il est toujours facile de faire son devoir.
— Mon devoir! répéta amèrement Valentine; mais je suis donc toujours Tesclave de don Antonio! Ma liberté, mon bonheur, mon avenir, tout est encore à lui!
— Tu es sa femme : c'est un malheur irréparable; il faut s*y résigner , et l'avoir toujours présent à ta pensée; Valentine, il faut te souvenir sans cesse que tu es la comtesse de Bibar , et que tu ne t'appartiens plus.
LE DÉSERT. f09
— Mais est-ce juste, cela? dit-elle en pleurant; quoi! toute ma vie se passera ainsi!... Oh! Mézélie, quel sort que le mien !... Tu ne sens pas combien il est affreux , toi qui es libre !
La jeune fille leva les yeux au ciel avec une morne douleur, et murmura :
— Quel avenir , mon Dieu ! Valentine , repritelle après un silence , je t'en supplie, ne persiste pas à vouloir expliquer toi-même ta position à M. Vattier ; il te répondrait sans doute des choses dont tu te souviendrais ensuite...
— Que crains-tu qu'il me dise? interrompitelle avec un sourire triste, qu'il m'aime? Est-ce que je ne le sais pas déjà?... Est-ce qu'il ne vient pas de m'en donner la plus grande preuve? Épouser une femme sans fortune!...
— Celle preuve d'amour, don Antonio te l'avait aussi donnée.
— Oui, mais quelle différence entre ces deux hommes ! s'écria la jeune femme.
— Hélas! lu ne Tas déjà que trop comprise , reprit Mézélie; ma sœur, je vais écrire à M. Vattier de venir , tu ne seras pas là...
— Eh bien ! oui , je m'en irai ; et dès à présent tout est fini, je ne le reverrai jamais, répondit-elle avec une sorte de résolution ; à présent je voudrais qu'il sût tout, déjà ! J'ai comme une
SIO LE DÉSERT.
impatience de rompre ces relations... Mon Dieu ! il attend , il espère maintenant ! il est heureux ! et dans quelques heures!... Non, non... je n*anrais pas le courage de lui caclier ce que je souffre , moi aussi !
— Mais tu Taimes donc ? s'écria Mézélie épou* vantée.
— Le sais-je , mon Dieu ! répondit la jeune femme en cachant son visage sur Tépaule de sa sœur; tout ce que je sais à présent, c'est que je suis bien malheureuse !
Le même jour, Mézélie sortit pour aller vendre , chez un joaillier, les bijoux que lui avait donnés dona Pepa; elle prévoyait vaguement quelque nécessité de pariir, d'emmener Yalentine loin de Paris, et il fallait, à tout hasard, préparer les moyens d'aller ailleurs !...
La jeune femme ne voulut pas accompagner sa sœur ; Mézélie la laissa seule au coin du feu; rien n'avait pu la tirer de cet abattement , de cette morne tristesse qui succèdeaux violentes secousses morales; Yalentine éprouvait une de ces réactions auxquelles les natures passionnées sont sujettes ; en ce moment elle était soumise, elle avait pris sincèrement son parti de ne plus revoir oet homme qu'elle connaissait à peine ; mais duquel elle s'occupait uniquement depuis deux jours.
LE DtfSERT. U\
Mézélie ne s'expliquait pas Tespèce de sentiment que sa sœur avait pour M. Yattier ; elle ne comprenait pas que Ton pOt éprouver tout à coup cette passion qui avait grandi lentement dans son propre cœur; son expérience ne lui servait de rien en ce moment : elle ne pouvait deviner la diflférence qu'il y a entre Tamour d'une jeune fille , et celui d'une jeune femme.
Bien qu'elle fût inquiète et impatiente de retourner près de sa sœur , Mézélie ne rentra que vers le soir. Valentine ne vint pas au-devant d*elle, comme cela arrivait toujours, lorsque, par hasard, elli^s se quittaient pour quelques moments. La jeune femme était encore assise sur la causeuse, près de la cheminée, et elle appuyait contre le marbre son visage d'une pâleur animée. Il y avait dans son attitude, dans son regard, quelque chose qui frappa Mézélie.
— Mon Dieu 1 s'écria-i-elle , qu'as-tu ? Valentine se leva en sursaut, une vive rougeur
couvrit son visage , et elle répondit d'une voix altérée :
— Rien , rien , ma bonne sœur...
Puis elle ajouta en tâchant de paraître calme : H. Vattier est venu.
*- Ah ! fit Mézélie consternée , tu l'as vu !
— Oui , répondit la jeune femme , d'un ton
3n LE DÉSERT.
bref; je lui ai parlé» je lui ai dît qu'il s'était trompé , que c'est moi qui suis la comtesse de Bibar, qu'il fallait renoncer à ses espérances, à son amour...
— Et alors?
— Alors, reprit Yalentine^ en baissant la yue, alors, il m'a répondu qu'il était bien roalbeareui, qu'il m'aimait toujours... et il m'a quittée.
— Ma pauvre sœur! dit Mézélie, en lui prenant les mains et en l'attirant vers là causeuse, tu l'aurais aimé cet bomme! et alors tu étais perdue !...
Yalentine retira ses mains de celles de sa soBur et baissa la tête.
— Va, tout cela passera, reprît Mézélie, ta seras encore tranquille, heureuse près de moi, comme il y a huit jours; tout ton bonheur ne peut pas avoir été perdu en si peu de temps! Courage Yalentine , tu as fait ton devoir , tu sais que tu n'as rien à le reprocher. N'est-ce rien que de pouvoir se rappeler sans remords toute sa vie !...
Yalentine avait caché son visage dans son mouchoir, elle pleurait; Mézélie l'attira doucement à elle et la retint dans ses bras ; la jeune femme frissonna, une rougeur brûlante couvrît ses joues, et elle dit d'une voix brève et basse :
— Je voudrais être morte !
LE DÉSERT. t45
— Voilà comme tu m'aimes, ma sœur! dit tristement Mëzélie.
Valeniine s'était rejetée en arrière , ses longs cheveux détachés tombaient le long de ses bras, et ses yeux noyés de larmes se tournaient vers le ciel : elle avait ainsi une si divine expression de regrets et de douleur, que Mézélie se rappela involontairement un tableau de Ribera, qui était dans la chapelle du Retire.
— Allons, dit-elle, en essayant de sourire, te voilà comme sainte Madelaine? Jésus! mon Dieu! ne dirait-on pas que tu as commis de grands péchés! Viens, lève-toi, et ne parlons plus de tout cela. Voici la bonne Franchet qui nous avertit que notre dîner est servi : Madame la comtesse, voulez-vous passer dans la salle à manger?...
A ces mots, elle entraîna la jeune femme, comme autrefois à Acayucan , lorsqu'elles accouraient joyeuses, autour de la table où le padre Cyrille était toujours le premier assis ; il y avait si longtemps que Mézélie ne parlait plus avec cet air de gaieté, que Valentine lui dit tout étonnée:
— Tu es contente , ma bonne sœur !
— Oui , répondit-elle , avec un soupir, je serai contente si tu veux n*étre plus triste , méchante enfant !
Valentioe fit un effort poar paraître calme; mais son regard , le son de sa voix avaient quel* que chose de si profondément troublé , elle éiait si pâle , et par moments son teint s*animait d^ane rougeur si vive que, pour la seconde fois, Mézélie lui dit avec une sorte d'effroi : Qu'as-tu ? mon Dieu ! je ne t'ai jamais vue ainsi !
— C'est que je souffre un peu, répondit- elle, en se levant de table sans avoir touché à rien. Cela passera , j'ai besoin de repos.
£lle baisa Mézélie au front, et passa dans la chambre où elles couchaient toutes deux. La jeune fille resta près du feu , seule et pensive. Elle aurait bien voulu interroger Yalentine, lui demander quelques détails sur celte visite qui l'avait laissée si triste, si abattue; mais elle avait craint de ranimer ce souvenir ; elle savait par expérience ce qu'une circonstance, même insignifiante, en apparence, un nom tout à coup rap* pelé, peuvent réveiller dans l'âime de regrets et de douleurs. Elle veilla encore longtemps , assise à côté du feu éteint. La pluie battait contre les fenêtres, le vent grondait dans la cheminée, et la lampe cachée sous un globe de «gaze ne jetait qu'une clarté mourante ; mais la jeune fille n'entendait pas le bruit du vent, de la pluie glacée, elle n'avait pas froid ; toute son âme était bien
loin de ces lieaz où le ciel est si terne, où les nuits sont si longues, elle était retournée au Retire, elle errait sous les fraîches allées du jardin, à Tombre des magnolias embaumés.
Passé minuit, Mézélie rentra doucement dans sa chambre et alla vers le lit de Yalentine , en couvrant sa bougie de la main. La jeune femme avait les yeux fermés, ses belles mains étaient croisées sur sa poitrine, et tout son corps s'affaissait dans Tattilude d'un complet repos.
— Elle dort! pensa Mézélie, et après Tavoir regardée encore un moment, elle se retira sous les rideaux blancs de son lit.
Cependant, deux ou trois fois pendant la nuit, il lui sembla entendre, comme dans un rêve, des soupirs mêlés de larmes, et le lendemain à son réveil, elle aperçut que Yalentine était bien pâle. La jeune femme se leva tard , elle avait Tair troublé , malheureux , comme la veille. Au lieu de venir trouver sa sœur, elle resta dans sa chambre , sous un prétexte insignifiant ; on eût dit qu'elle voulait éviter les regards de Mézélie. Vers Taprèsmidi, elle entra dans le salon d'un air presque craintif; elle avait mis son châle et son chapeau.
7 — Tu vas sortir, dit Mézélie étonnée? veux-tu que je t'accompagne?
fl6 LE DÉ8BRT.
— Non, répondit-elle, d*ane voix altérée et en détournant la vue ; je vais revenir bientôt.
La jeune fille se leva ; un soupçon venait de passer dans son esprit, mais elle n*osa le manifester ; elle en eut bonté.
— Reste , je t*en prie ! dit-elle , tonte tremblante, tu es si souffrante depuis bier I
— N'importe ! balbutia Yalentîne , il faut que je sorte ; j*ai promis...
— Oh ! mon Dieu , mon Dieu ! où vas-tu donc? s'écria la jeune fille tout en larmes, où vas-tu que tu n'oses pas me le dire?...
— Je vais... où j'ai promis... Mézélie , hier , je t'ai trompée...
— Mais à présent tu vas me dire la vérité! Yalentine , je t'en supplie !
La jeune femme ne répondit pas ; elle mit son moucboir sur son visage et sortit vivement. Mézélie , effrayée et stupéfaite , ne put la retenir... elle comprit alors que , la veille, Yalentine s'était laissé arracher quelque promesse imprudente, et elle n'eut plus d'espoir qu'en la générosité, en la loyauté de M. Yattier ; elle résolut de lui écrire, de le voir, pour lui demander de renoncer à sa sœur, de ne pas la poursuivre de son amour. Il lui sembla qu'un sentiment d'honneur arrêterait cet homme, qu'il ne voudrait pas perdre une pau-
LE BÉSUiT. S17
vre jeune femme sans défense, qu'il la laisserait partir. L*esprit préoccupé de cette idée et du sou- Tenir de son propre sacrifice, elle espéra sauver Yalentine. D'abord elle essaya d'écrire, mais une diffîcuUé se présenla ; elle ignorait l'adresse de M. Yattier; celle adresse étail au bas de la lettre qu'il lui avait écrite Tavant-veille; mais la jeune femme s'en était emparée, et il fallait, pour l'avoir, attendre son retour.
Alors Mézélie se repentit de n'avoir pas tenté d'arrêter sa sœur, de ne l'avoir pas suivie, plutôt que de la laisser aller éeule où M. Yattier l'attendait peut-être. Elle était trop pure pour supposer en quel péril se trouvait Yalentine, mais elle s effrayait de cette démarche comme d'une grande imprudence.
Les heures s'écoulèrent et les inquiétudes de Mézélie s'augmentaient à chaque minute ; penchée à la fenêtre, elle ne sentait pas la pluie qui ruisselait sur ses cheveux , et elle regardait dans la rue avec une horrible anxiété, une mortelle impatience. La nuit vint, et Yalentine n'avait pas reparu. Il était neuf heures, lorsque madame Franchet monta avec une lettre. Elle trouva Mézélie sans lumière et assise près de la fenêtre ouverte. La jeune fille comprit sur-le-champ que quelque malheur était arrivé, et elle rompit le cachet en
TOHB II. 10
SIS LB D^flEET.
tremblant ; la lettre était de ValeaiiBe; la nia :
c Pardonne-moi, ma bonne sœur!... â ta étais là , je te le demanderais à genoux , ayant de me séparer de toi pour longtemps, peutêtre pour toujours... si tu savais combien j*ai souffert depuis hier , tu comprendrais cette résolution... Je ne puis plus vivre avec toi , sous tes yeux, ma sœur, je n*en suis plus digne, parce que je suis une femme coupable, déshonorée... je me fie à celui dont Famour m*a perdue, je vais où il m*en traîne... Mézélie, je Taimel... à présent, c*est fini, je suis à lui... Tu ne peux comprendre ma faute, toi qui es sage, toi qui es une sainte, toi vers laquelle le regard d*un homme n*a jamais osé s*élever... Prie Dieu pour moi, ma sœur... je n*oserai plus maintenant faire mes prières... Adieu, ma chère Mézélie , adieu !... i
•^ Mon Dîea 1 qu'est-ce donc ? dît madame Franchet, qui rôdait autour de la chambre d^oa air inquiet ; mademoiselle est devenue toute pâle !
— Ce n'est rien, ma bonne madame Frandiel, répondit Mézélie d'une voix faible et en refiopmant la lettre, ma sœur est partie ce soîr.^
— Ah! fit la portière étonnée, c'est donc sa malle que je viens de reneonlrar; j'avais cra q«e
LE DÉSEKT. tiO
c^ëtaîl le peintre d*en bas qui déménageait ses mannequins.
— Oai , c'est cela ; ce voyage a été décidé ce matin , et voas n'avez pas éié ici de tout le jour.
— C'est vrai ! et vous avez eu peut-être besoin de moi. J'avais dis à la petite de monter ; mais c'est si étourdi les enfants I M. Franchet ne quitterait passa porte pour un empire; mais c'est égal, il fallait le déranger...
— Nous n'avons pas eu besoin de lui. Bonsoir , ma bonne madame Franchet.
Mézélie avait eu la force de se contraindre devant cette femme , et de trouver un motif à la disparition de Valentine; mais dès qu'elle fut seule , elle tomba dans une de ces crises douloureuses où l'âme essaye vainement de se tourner vers quelque espérance éloignée, où les souffrances du présent sont si grandes, qu'on croit y succomber avant d'atteindre Tavenir. La malheureuse jeune fille avait vu s'accomplir la ruine de son propre bonheur avec plus de courage ; alors du moins une dernière consolation lui restait , le sentiment du devoir l'avait soutenue dans son sacrifice: mais aujourd'hui Thonneur, le repos de Valentine, tout était perdu. Mézélie n'eut point d'énergie contre un si grand malheur, elle se laissa aller à toute la violence de son a£Qiction , et
9M LE DÉ8BRT.
le joar la relrouva pâle, épuisée de larmes et encore agenoaillée aa pied de son lit.
Trois on quatre jours plus tard , madame Franchetmit un bonnet blanc et son tartan à carreaux, comme quand elle faisait ses visites pour le terme , et elle alla frapper chez le locataire du second étage. Un domestique mulâtre vint ouvrir.
— le voudrais parler à monsieur le docteur, dit la portière; ce n*est pas pour affaire qui regarde la maison , monsieur Ghristoval.
Le mulâtre ouvrit silencieusement la porte du cabinet où le médecin était assis devant son bureau. Celui-ci était un homme encore jeune , d*une figure intelligente et sérieuse; quelques rides précoces plissaient son front, et son teint, d*une pâleur brune, semblait avoir été frappé par un soleil plus ardent que celui de nos climats. Il y avait d*ailleurs en lui quelque chose d'usé qui témoignait des fatigues d*esprit et de corps qu*îi avait souffertes.
— Bonjour , madame Franchet , dit-il avec un sourire bienveillant , et en forçant la portière à s'asseoir dans le grand fauteuil destiné aux clients ; est-ce que vous êtes malade?
— Non , monsieur , grâce au ciel ; ce n*est pas pour moi que je viens , c*est pour quelqu*un qui ne vivra pas un mois si cela continue ainsi.
LE DÉSERT. Ml
Figarez-voQS une pauvre fille qui ne dort ni ne mange, et qui a la fièvre.
— Il fallait me l*amener , madame Franchet ; que voulez-vous que je vous dise sans Tavoir vue?
— Voilà où est la difficulté. Quand j*ai parlé de médecin, elle a refusé net de vous faire venir.
— Pent-éire aurait-elle plus de confiance en quelqu'un autre...
— Non, non, monsieur; ce n'est pas cela : elle ne veut voir personne , et elle a soin d'elle-même , Dieu saitl Deux ou trois verres de limonade par jour ; voilà lout ce qu'elle prend ; on dirait qu'elle veut se laisser mourir; c'est une pitié...
La bonne Franchet avait les larmes aux yeux.
— Il y a peul-étre là-dessous quelque chagrin , dit le docteur.
— Oh ! oui, mon bon monsieur Daumenil , il y en a ! Je ne suis pas dans l'habitude de raconter ce qui se passe chez mes locataires ; mais cette fois... Vous saurez qu'il s'agît d'une de ces dames qui sont au quatrième...
— Celles qu'on appelle dans la maison les Espagnoles?
— Oui, c'est cela; vous ne les avez peut-être jamais vues? Deux sœurs toutes jeunes et belles comme le jour... Il n'y a pas encore six semaines qu'elles ont emménagé , et c'est moi qui les sers.
Stt LE DteEET,
Ça va caiis dire qa*elles sont des porsoDnes très comme il faut, et pais si sages, si doaces... Jamais Tombre d'un homme chex elles, ni aucune ▼isile... Seulement, il y a quatre ou cinq jours, un monsieur est venu deux fois, et depuis il n*a plus reparu.
— Mais celle de ces deux dames qui n*est point malade doit s'occuper de sa sœur , et savoir encore mieux que vous ce qui en est?
— £h ! non, monsieur , malheureusement; attendu qu'elle est partie pour un voyage , comme cela subitement... Le matin, on n'en savait rien; le soir, je rentre, elle n'y étaitplus...
— Et c'est depuis lors que sa sœur est malade?
— Oui , monsieur ; ne sachant qu'y faire , je suis venue vous demander un conseil.
— Eh! eh! fit le médecin, que voulez-vous que je vous dise? Bien souvent après avoir vu un malade, je ne suis pas sûr de ce que je dois faire pour le guérir ; jugez ce que ce doit être quand je ne connais son mal que par ouï- dire!
— Mais ne pourriez-vous pas venir voir mademoiselle d'Effanges?
— Si elle ne me demande pas, c'est difficile, ma chère madame Franchel ; comment voulezvous que je l'aborde ainsi brusquement, pour m'informer de sa santé?
-— Vous êtes si bon , qne j^avais [>en8é que vous trouveriez un moyen. L*hiver dernier vous êtes bien monté chez ce pauvre homme du cinquième qui ne vous demandait pas.
— Celui-là, c'était différent, répliqua le médecin d'un air pensif, il n'aurait pas osé m'envoyer chercher.
— Eh bien ! je prendrai la chose sur moi ; je dirai que je vous ai fait monter; et, ma foi, quand vous serez là... Elle est si douce, elle nV sera pas vous renvoyer.
— Allons ! je risquerai cette visite , répondit le médecin avec son sourire mélancolique et bon ; il vaut mieux s'exposer à être éconduit que de laisser mourir cette jeune fille.
— Eh bien ! monsieur, venez, venez tout de suite, s'écria la bonne Franchet , et que Dieu vous récompense !
Mézélie était étendue , sur un divan , au coin du feu; son front, ses lèvres et son cou étaient d'un blanc mat et inanimé , elle avait les yeux fermés, et Tombre de ses longs cils répandait comme une teinte bleuâtre sur ses joues éteintes; elle paraissait calme ; mais il y avait quelque chose d'effrayant dans cette immobilité.
-- Mademoiselle , dit doucement madame Franchet y j*ai pris sur moi... vous voyant comme
«M LE DiSBBT.
cela soDffhinie, de faire venir qaelqtl'an... Tenet. c'est monsienr le docteur, dd bi«i brave homme , qui TOUS guérira...
Hézéf le rouvrit leByeui, une faible roogear paisa sur son visage ; elle essaya de se soulever , nais elle n'en eut pas la force... Le mëdedD s'assit, sans rien dire, è c6lé delajcane 6ile, et prit une de ses mains qui retombait inerte sur le bord du divan ; pendant quelques miaules, il ebserra celte pbysionoraie si profondément aouffranie, il compta les pulsations inéiples qui vibraient sous ses doigts; puis il dit, en laissant aller doucement la main sècbe et brdlanle de la malade :
— Cela passera bïentOl, mademoiselle; sortout, si vous voulei reprendre courage. Vous souffrex?
— Oui, moDsienr, ré|H>Ddît-elle faiblement, et, en mettant la main sur son front, Mtmme pour montrer où était soa mal.
— C'est II télef
Etie Gl signe qoe oui, et ramena sa main sur sa poitrine, avec une sonrde plainte.
'auvre enfant! murmura le médecin!...
Ih bien ! monueur le doctenr , dit madame et, votis allet nous ordonner quelque et lont de suite on (^n dacilement tout
LE DtiSERT. nS
ce que vous vendrez. Quelle bonne idée j*ai eue là!
— Le médecin alla écrire une ordonnance sur le guéridon , et la remit à madame Franchet , en lui disant tout bas :
— C'est une potion qu'il faudra lui donner d'heure en heure. Quelqu'un veillera cette nuit...
— Moi ! monsieur, répondit vivement la portière ; voulez-vous rester là une minute ? je vais chercher ceci en courant...
M. Daumenil revint s'asseoir près du divan, et se prit à réfléchir sur ce qui se passait sons ses yeux. Il avait tant vu de souffrances, il avait tant lie fois assisté à ces terribles luttes de la jeunesse et de la vie contre la maladie et la mort, qu'il s'était familiarisé avec le spectacle de toutes les douleurs physiques ; mais il éprouvait une profonde pitié pour les peines morales que révélait l'état de celte jeune fille , qu'il trouvait là , seule, abandonnée de tout secours humain. L'instinct bon et généreux de son cœiir le porta sur-lechamp à tenter de la consoler, de la sauver, et it s'y dévoua , sans autre pensée que celle de faire un peu de bien.
Tandis qu'il était là, seul avec elle, Mézélie sembla sortir un moment de son accablement, elle rouvrit lentement les yeux, et tourna sur lui uo regard surpris, presque effrayé.
9m hB DâSBET.
— Mademouelle» lui dîi*il d'ane voix grtfe et douce, je sois médecin , je viens ici poar vous donner mes soins, et , bien que vous ne me connaissiez pas , il faut m'accorder quelque confiance. Vous êtes malade de chagrin ?...
— Oui, monsieur... c'est vrai... répondit Ifézélie avec effort.
Mézélie se tourna un peu vers loi et le r^arda avec reconnaissance.
— Oui, monsieur, dit-elle d*une voix faible, je vous comprends... J ai confiance en voua... je sens que vous êtes un honnête honime... Il est vrai, je suis malheureuse.. j*ai on chagrin qui me tue... mais rien ne peut me Tôter... Si c*est la volonté de Dieu que je meure, eh bien I... je suis prèle... ei je m'en irai avec joie... j*ai tant souffert!...
— Eh bien ! il faut me dire s'il est en mon pouvoir de faire quelque chose qui puisse diminner ces chagrins; quelles que soient les peines, les difficultés de votre position, ne craiguezpas de me les avouer... Un médecin , c'est comme un confesseur, il doit tout savoir... Son devoir est de soulager et de guérir; il a le droit de faire accepter des services qu'on refuserait de toot autre, même d'un ami.
A ces mots, les larmes lui vinrent aux yeux,
LE SÉSBRT. m j
et elle laissa reiomber sa tête sur Toreiller avec un long soupir.
— Allons , cela ya déjà mieui, dit le médecin avec un accent plein d'affectueuse bonté, vous pleurez!... c*est bon signe; je reviendrai ce soir, demain encore, et vous me parlerez comme à présent, avec confiance, quand ce ne serait que pour vous plaindre. Gela fait tant de mal de concentrer au fond du cœur tout ce qu'on ressent» de ne trouver personne devant soi qui puisse le comprendre!...
Madame Franchet rentra en ce moment, le médecin lui fit signe de le suivre, et, avant de sortir, il lui dit :
— Pensez*vous qu'il y ait ici quelque gêne , quelque souci d'argent?
— Dame ! qui sait ! répondit la portière d'un air pensif, mademoiselle d'Effanges travaille à des broderies du matin au soir. On ne ne fait pas de grandes dépenses, mais tout se paye fort exactement ; je ne peui pas vous en dire davantage*
— Eb bien ! n'épargnez rien maintenant et ne demandez jamais d'argent, je payerai tout; c'est une avance que je fais volontiers. Bien souvent, voyez-vous, il y a comme cela des besoins cachés.
-— Oh! monsieur, je comprends; si vous