LA MUSE
Qu'importe le monde et son anathème ?.
Et qu'avez-vous besoin du jugement d'autrui ? Je sais plus d'un charmant, plus d'un secret poème Pour qui jamais le jour du dehors n'aura lui Et dont l'auteur n'a pas de public, — sauf lui-même.
Si les soucis d'Art se sont envolés Des esprits occupés des choses opportunes.
Si devant le Réel les Rêves aflFoiés
S'en sont allés là-bas où vont les vieilles lunes, Vous chanterez pour vous et pour moi seulement : Vous me direz tous vos secrets à voix très basse, Comme à la confidente amie et jamais lasse Avec vous conjurée en un complot charmant.
Ainsi qu'en un coflFret caché Ton met les choses Trop chères pour l'abri des refuges connus, Vous confierez aux vers les songes si ténus Qu'on ne peut les livrer aux ordinaires proses.
Le peintre parfois réfugie ainâi Dans la subtilité des minces aquarelles Les caprices soudain^, les impressions frêles Qui ne méritent point, et redoutent aussi Les pinceaux trop savants et les trop larges toiles...
Mais voici, mon ami, les dernières étoiles Qui clignent leurs yeux d'or en face du soleil Ainsi que des enfants dont les prunelles claires, Sous l'aile encor battante et lasse des paupières. S'éblouissent soudain du beau matin vermeil Entrant par la splendeur des fenêtres ouvertes...
Ah ! rêvez quelquefois, — aux après-midi vertes Du printemps, ou le soir des larges jours d'été. Quand le lac est moiré tel qu'un ruban jeté Comme un hommage, au pied des montagnes hautaines. Rêvez à vos douleurs d'amour, déjà lointaines,
— Aux heures où l'oiseau du Bonheur se posa Sur votre cœur, — aux jours d'âpre mélancolie,
— Aux images d'antan dont votre œil s'amusa...
HEURES INTIMES i 1
Mais laissez, croyez-moi, votre ancienne folie Et la présomption des orgueils d'autrefois :
Que votre chanson soit capricieuse ou tendre, Chantez pour vous d'abord, et chantez à mi-voix. Afin que les passants ne puissent vous entendre...
Zurich, avril 1894.
LorensLo à Béatrice
J'ai pénétré le sens de votre cher secret :
Je sais que vous m'aimez, ma douce Béatrice, D'un amour pur et fier qui n'est pas un caprice, Qui sait être inutile, et n'a point de regret.
Je sais que vous m'aimez, Béatrice, et voici
Que j'éprouve un chagrin à ne pouvoir vous dire :
« Douce enfant aux yeux clairs, ne savez-vous point lire
Au fond des cœurs? Voyez : c'est vous que j'aime aussi. »
Je sais que vous m'aimez... Votre amour est pour moi
Comme une bonne étoile amicale et discrète,
Et, me sachant suivi de sa vertu secrète,
Je m'en vais dans la vie, alerte et sans effroi.
Hélas ! je le sens bien, le plus pur de mon cœur Vous aime de m'aimer, et plaint votre souffrance ; Mais votre douloureuse et tranquille constance, C'est, pour mon mal à moi, comme un baume vainqueur :
Le triste Lorenzo, rêveur inattendri.
C'est à vous qu'il devra d'avoir foi dans la femme. Et peut-être il ira, quelque jour, ô douce âme. Porter ailleurs ce cœur que vous aurez guéri...
Je souflFrirai — qui sait ? — de rêves sans retour Quand vous aurez cessé de m'aimer, désolée D'être toujours fidèle et toujours esseulée Parmi l'immensité de votre pur amour ;
Et tandis qu'à mon tour je devrai parcourir La douloureuse voie où vous fûtes meurtrie, Je rêverai de vous, et, l'âme endolorie, Je comprendrai combien vous avez dû souffrir.
Musicienne
J'aimais les mouvements déliés et graciles De ses doigts caressant l'ivoire du clavier, Et le pli de sa bouche, aux endroits difficiles Qui faisaient se pencher son front sur le cahier.
La musique, parfois, me paraissait redire
La douceur alanguie et lente de sa voix,
Et j'entendais l'éclat bizarre de son rire
Dans les trilles aigus qui perlaient sous ses doigts.
i6 MEZZA VOCE
Je retrouvais la grâce élégante et menue De sa démarche et de son geste un peu fluet Dans Tair que mignardait la gavotte ingénue Ou l'alerte scherzo d'un galant menuet.
La morbide langueur des tristes mélodies Pleurait, comme elle aussi, souvent, avait pleuré, Et l'adagio grave, aux plaintes assourdies, Etait le chant de deuil de son cœur éploré...
Puis soudain s'enfuyait cette grâce un peu mièvre Ainsi qu'un vol d'oiseaux que l'orage a chassés : Ses mains, qu'exaspérait comme un accès de fièvre, Frappaient de longs accords sauvages et pressés.
Alors des songes d'or piquaient leurs étincelles Dans la limpidité calme de ses yeux clairs, Tandis que la Musique élargissait ses ailes Vers d'autres horizons, illuminés d'éclairs.
Sous la lueur tremblante et jaune des bougies, Ses cheveux s'éclairaient d'un fauve chatoiement, Pendant que déliraient d'étranges nostalgies En d'exotiques airs, scandés bizarrement
Et je ne sais encor si j'aimais surtout d'elle Elle-même, et le charme exquis de ses grands yeux. Et l'or de ses cheveux, — ou l'image irréelle D'un songe musical, chaste et mélodieux.
Mon cœur est un passant...
Mon cœur est un passant, qui va sur la grand'route, Qui va, de l'aube au soir, demain comme aujourd'hui, Et toujours devant soi, malgré ce qu'il en coûte De ne rentrer jamais au logis qu'on a fui.
Le passant, si le fouet de la faim le tourmente Ou lorsque la fatigue appesantit ses pas, Dirige vers le seuil prochain sa marche errante, Quêtant la charité d'un gîte ou d'un repas.
Mais il s'est fait, un jour d'autrefois, la promesse De ne jamais rester un second lendemain — Si bon que soit le gîte, et si douce l'hôtesse, Sous l'abri que le sort mettrait sur son chemin.
Pour qu'un jour le départ n'ait pas des airs de fuite Et qu'on se puisse dire adieu sans hésiter.
Ne vaut-il pas bien mieux s'en aller, tout de suite, Puisqu'il faudra toujours, tôt ou tard, se quitter ?
Un sourire attendri quelquefois accompagne Le passant, — un regret comme ceux qu'il rêva Jadis... Mais il se perd à travers la campagne, L'hôte mystérieux d'une heure, et qui s'en va.
A-t-il tourné la tôte, avaat de disparaître Au détour du chemin inexorable et blanc ?
Il eût aimé, qui sait ? — on l'eût aimé peut-être ; Mais Tadieu d'aujourd'hui fut décisif et franc :
Il suffit au passant qu'il ait le droit de croire Que son hôtesse garde un souvenir voilé Mais amical, au plus profond de sa mémoire, A son hôte d'une heure, et qui s'en est allé.
Mon cœur est un passant qui va sur la grand'route.
Requête
Je vous ai bien aimée, et, saas qu'il y paraisse. Je vous ai consacré mon adoration ; Mais, soit timidité, soit respect, ou paresse, J'ai voulu vous cacher ma jeune passion.
Aujourd'hui je n'éprouve, à vous voir, aucun tpouble. Je puis sans palpiter entendre votre voix ; Allez, je ne crains plus que mon amour redouble Pendant que je vous dis ces choses d'autrefois...
Mais contre cet aveu, qu'humblement je confesse D'un amour enfantin qui vous eût fait pitié, Voudrez- vous m'accorder l'indulgente promesse De me dédommager par beaucoup d'amitié ?
^tJne Chaumière et un cœur...
(vieilles romances)
Je me prends à songer, les jours où tout m'attriste A ce que pourrait être une vie avec vous, Et je m'en vais, bien loin, en idéal touriste, A la quête du gîte où vivre serait doux.
Je refais à mon gré ce rêve de poète, Et, dans la fiction ou la réalité.
Je me plais à chercher la paisible retraite Où nous irions cacher notre félicité.
Nous n'aurions pas besoin des lointaines contrées Où la mer est plus bleue, où le ciel est plus clair ; La cage où nicheraient nos chimères dorées, Pourquoi l'aller bâtir aux pays d'outremer ?
Il ne nous faudrait pas l'Océan et ses grèves, Ni son murmure lent ni ses rudes clameurs, Ses courroux efiFarés comme de mauvais rêves. Ni le rythme flottant de ses flots endormeurs ;
Nous n'irions pas au pied des montagnes hautaines Qui semblent écraser de leur immensité L'humble humain qui demande à leurs cimes sereines De lui donner un peu de leur tranquillité ;
Il ne nous faudrait point la langueur des nuits calmes Et le rayonnement des étoiles aux cieux Sur l'Inde qui .sommeille, et le frisson des palmes Sous Todorant baiser des vents silencieux ;
Ni rilellade et le chant grêle de la cigale Répétant, dans la nuit, son monotone appel, L'épanouissement des roses de Bengale En quelque île perdue au sein de TArchipel ;
Il ne nous faudrait point Venise et sa lagune. Ni les lacs d'Italie avec leurs flots dormants. Ni le manteau tissu de rêve que la lune Traîne sur les donjons des vieux burgs allemands ;
Non plus la verte Ecosse et la champêtre Irlande, Ou TEspagne qui dort, étendue au soleil Ainsi qu'un vieux seigneur qui dans sa houppelande Se drape, pour donner Tair digne à son sommeil ;
Ce ne sont pas non plus les âpres solitudes
Des steppes de Russie ou des fiords suédois :
Je craindrais trop de voir, sous ces climats trop rudes,
Notre Amour obligé de souffler dans ses doigts.
Notre bonheur n'aurait pas besoin, pour asile. D'un paysage rare et d'un large horizon, Et nous trouverions bien, sur un coteau tranquille. Nichée au seuil des bois, une -simple maison,
Une maison rustique, avenante et proprette, Tournant vers le soleil ses contrevents ouverts, Frileuse et pas bien grande, un vrai nid d'alouette Tachant de sa clarté le tapis des prés verts :
Point de salon garni de toiles des vieux maîtres. De marbres de Paros qu'on admire en passant.
Sur lesquels des vitraux enchâssés aux fenêtres Laissent tomber un jour moelleux et caressant ;
Le luxe du chalet, sous son toit gris d'ardoise.
Est un balcon dfe bois qui donne sur les champs,
Occupant la façade étroite que-pavoise
Un grand rosier, tout rouge au retour des printemps.
Nous aurions une vie exquise et paresseuse ; Les jours où nous serions de très mauvaise humeur, Elle nous paraîtrait à tous deux ennuyeuse, Mais s'ennuyer à deux, c'est parfois du bonheur.
Nous ferions très souvent de longues promenades, Même par le brouillard, la gelée et le vent ; Un compagnon suivrait nos folles escapades :
Un gros chien gambadeur, alerte et bon enfant.
Lorsque le temps serait par trop mélancolique. Des amis qui viendraient tenir société Au coin de notre feu, — les livres, la musique Seraient les amuseurs de notre oisiveté.
Nous n'attendrions point l'âge de la vieillesse Pour partir tous les deux, sans regret ni douleur, Désireux de ne pas connaître la tristesse Qu'on éprouve à sentir qu'on survit au bonheur...
Et mon rêve m'entraîne, et j'oublie, à le suivre. Qu'il doit rester un rêve, ardemment caressé. Mais que si j'espérais un jour le faire vivre Dans la réalité, — je serais insensé :
Car il faudrait, hélas ! pour donner l'existence A ce rêve chéri que je vous dis tout bas.
Il faudrait quelque chose, et chose d'importance : Il faudrait votre amour, — et vous ne m'aimez pas.
Découragement
Quand je songe à fixer, en un pastel ténu, La poudre d'or qui danse au soleil de mon rêve. Voici que tout au fond de mon esprit s'élève Un murmure lointain, flottant et continu.
J'entends chanter en moi le souvenir connu Des chefs-d'œuvre immortels — ainsi que sur la grève Passe, dans la pénombre où le jour gris s'achève. L'indistincte clameur de l'Océan chenu :
El je vois s'évoquer les formes indécises
Et confuses d'abord, puis bientôt plus précises
De rêves d'autrefois, si semblables au mien I
D'autres les ont rêvés ; ceux-là surent en faire
L'œuvre définitive et que chacun révère..
Je me dis : A quoi bon ? — et je n'entreprends rien.
Comparaison
Quand le bon Dieu créa la rose de Bengale, Témoins de sa beauté, les chérubins jaloux Pleurnichèrent si fort qu'à la fleur sans égale Le Créateur reprit son parfum vague et doux.
En revanche il ôta de la tigelle pâle Les dards qui hérissaient le plus frais des bijoux L'étrange fleur n'a plus d'épines, et n'exhale De son large calice aucun arôme... Et vous?
Vous n'avez point de dards aigus dont la blessure Ferait perler le sang au doigt ; la chose est sûre, D'aiguillons acérés, vous n'en avez aucun.
Mais celui qui, plus tard, ouvrant votre âme close. Se pQpchera sur vous, comme sur une rose, Y resj irera-t-il jamais aucun parfum?
Subtilité : aux Amoureux
Contez-nous votre morne ou triomphale histoire Avec des airs penchés ou des fronts arrogants ; Redites-nous toujours vos hymnes de victoire, Vos sanglots de dépit, vos madrigaux fringants ;
Parlez de paradis, d'enfer, de purgatoire.
En monologues fous, en discours élégants ; Adaptez à vos cas Téternel répertoire Et remettez à neuf ses rôles fatigants...
Je préfère^ pour moi, la volupté secrète
Et fugitive autant qu'un rêve de poète,
Où le cœur fatigué par instants se complaît :
C'est, au lieu de Tamour, l'intime conscience Que tout n'est point réel dans mainte indifférence, Et que l'on pourrait être aimé, — si l'on voulait.
Amour perdu
Entre quinze et vingt ans, le cœur vierge s'éveille, Sans rien savoir encore de la vie, — et pourtant Il s'éprend quelquefois, tout de bon, ô merveille ! D'un amour grand et fort qui n'est plus d'un enfant.
On aime... mais le monde est là qui vous surveille, pauvre cœur précoce... et le monde défend Qu'avant l'instant prescrit à l'âme qui sommeille L'amour vienne y sonner son réveil triomphant.
Pour n'être point raillé par le monde sévère Il faut cacher son cœur aux regards indiscrets Et mettre sur sa bouche un bâillon de mystère.
Et de tous ces trésors qu'on a gardés secrets, Des hymnes et des chants qu'on a tâché de taire, Il ne doit rien rester, que d'éternels regrets.
Inquiétude
Comme nos cœurs avaient descendu la dérive De plus d'une aventure, et qu'ils avaient laissé Peut-être, çà et là, tel un cygne blessé.
Un peu de sang parmi les roseaux de la rive.
J'avais pensé qu'en nous une amitié tardive Et semblable à ces fleurs où l'automne a passé. Balancerait encor son calice lassé.
D'une fraîcheur pâlie et comme maladive...
Loin d'elle, j'ai senti la tiède floraison De ce sentiment frêle et d'arrière-saison Embaumer tout mon cœur de sa senteur ténue ;
Mais je crains de trouver, à l'heure du retour, Cette plante Amitié malgré nous devenue r Chez elle un rameau sec, et chez moi l'arbre Amour.
Chanson timide
Si vous vouliez, je chanterais, à vos genoux ; Je n'aurais pas d'ambition ni d'espérance :
Humble et soumis, je ne voudrais, pour récompense, Que voir briller tout près de moi vos yeux si doux.
J'écouterais, sans me lasser, vos rires fous, Le tremblement de votre voix dans vos colères, Et vos gaîtés qui font perler leurs notes claires, Et les éclats cruels et brefs de vos courroux.
Assis parmi vos épagneuls au long poil roux, Je tenterais d'apprivoiser l'essaim des rêves, De retenir ou d'appeler leurs troupes brèves Qui s'en viendraient tourbillonner autour de nous.
Je ne serais méchant jamais, triste ou jaloux : Vous aimeriez à votre gré seigneur ou page ; Je m'en irais docilement et sans tapage Si je croyais être de trop auprès de vous.
Chanson d'Automne
Voici venir les jours d'automne, Allons-nous-en comme autrefois, Par les prés et par les grands bois :
Donnez-moi votre main, mignonne I
On dirait les arbres rouilles :
Voici venir les jours d'automne, Donnez-moi votre main, mignonne, Et courons par les prés mouillés...
Au mois riant des lilas clairs, C'est alors que je vous ai vue :
Vous m'êtes un jour apparue, Rose au milieu des jardins verts.
Pareille à la discrète aurore
Au mois riant des lilas clairs,
— Rose au milieu des jardins verts —
Il me semble vous voir encore.
Il va falloir nous dire adieu :
Voici venir les jours d'automne :
Donnez-moi votre main, mignonne, Pour écouter un grand aveu.
4'f MEZZA VOCE
Donnez-moi votre main, mignonne Depuis ce printemps, mon enfant.
Je vous adore et cependant
Voici venir les jours d'automne.
Epouvantes
Quelquefois un enfant, pour s'amuser, construit Un mannequin. La tête est faite d'un vieux masque ; Un oreiller figure à peu près le corps flasque Sous des habits trop grands décemment introduit.
Comme jambes et bras, quelques bâtons encor... Et le monstre s'appuie au dossier d'une chaise. L'enfant bat dans ses mains, et le voilà bien aise D'être le créateur du plaisant matador.
Lorsqu'il monte à sa chambre et se couche, le soir, L'esprit frôlé déjà par Toiseau gris du rêve, Les yeux lourds de sommeil, — sa mémoire est si brève Qu'il s'est mis dans son lit, et va dormir, sans voir
Son œuvre du matin. Mais il rouvre les yeux, Et voici devant lui, sous la lune ironique.
Le mannequin ouvrant sa bouche frénétique, Les bras en croix, Tœil cave, horrible et furieux.
D'abord, pour ne plus voir le monstre grimaçant,
Le pauvret s'enfouit sous l'ample couverture ;
Mais il lui semble entendre alors sa créature
Qui s'en vient vers son lit, raide et d'un pas glissant.
Alors, brave soudain à force de frayeur, Il fond, désespéré, sur le mannequin vide.
Disperse Toreiller et le masque livide, Les piétine avec l'âpre audace de la peur.
Puis il ferme les yeux, se recouche sans bruit ; Le cœur encor battant, et le front moite et blemc, Il tâche d'oublier ce Monstre que lui-même Construisait le matin, et redoutait la nuit
... Il arrive parfois que nous nous construisons. Par caprice ou par jeu, le mannequin stupide D'un amour qui n'est point spontané ni candide. Et d'abord, pauvres fous, nous nous réjouissons !
Mais le soir vient aussi, le soir dont la terreur Nous étreint d'une angoisse, — et nous n'avons de cesse Que nous n'ayons détruit cette Bête, ô détresse! Et jeté ses lambeaux bien loin de notre cœur...
Vos 2^eux
Je hais vos yeux : ils sont cruels ; ils sont perfides... Souvent, quand je voudrais me mettre à vos genoux. Je crois voir en vos yeux planer des orgueils fous Comme de grands oiseaux tournoyants et rapides. Pourquoi, vos yeux mauvais, pourquoi sont-ils à vous ?
Quand la fleur du sourire embaume votre lèvre De son parfum subtil qui semble pris aux cieux, II me suflit, hélas ! d'apercevoir vos yeux
oO MEZZA VOCE
Pour que l'ombre se fasse, et l'angoisse, et la fièvre En mon cœur tout à l'heure allègre et radieux...
Dans votre voix languit la douceur apaisée D'un violon lointain qui chante dans la nuit : Mais son charme voilé de mystère est détruit Soudainement, ainsi qu'une corde brisée, Quand devant moi l'éclat de vos prunelles luit.
Jusqu'à votre regard, qui par instants me semble N'être pas le regard de vos yeux, lorsqu'il prend La douceur d'un brouillard au ciel d'automne errant ; Mais je revois vos yeux, et voilà que je tremble D'apercevoir encor leur métal pénétrant.
II fa: RE s IXTIMES 51
D'où viennent-ils, vos yeux ? ne sont-ils pas vous-même ?
Pourquoi déparent-ils votre ingénuité,
Ces yeux luisants d'orgueil et de malignité ?...
Je hais vos yeux mauvais, vos yeux pervers, mais j'aime
Votre âme, ô triste amie, et sa duplicité.
Hiver
L'hiver est sur mon cœur, un triste hiver précoce
De blancheur, de silence et d'immobilité,
Ainsi qu'en un jardin où la neige a jeté
Son éclatant manteau sur de noirs pins d'Ecosse,
Des bouleaux, des cyprès, de frissonnants buissons,
Des massifs délabrés et vides de chansons.
En un coin du jardin enhiverné, voici
Des tombes, sous des ifs, des tombes innomées ;
Celles que j'ai jadis, aux jours lointains, aimées,
Comme en un champ des morts elles gisent ici.
Recluses sûrement sous le double suaire
De la neige glacée et de la lourde terre.
Parfois, quand le soleil glisse à travers les branches
Que découpe et festonne et dentelle Thiver,
Et qu'un peu de tiédeur semble flotter dans l'air,
— Blancs fantômes mettant parmi les choses blanches
Leur grâce d'outre-tombe et leur froide splendeur, —
Voici surgir soudain les mortes de mon cœur.
Sur le tapis tout blanc que ne peuvent ternir Les invisibles pas du funèbre cortège.
Elles s'en vont, par le jardin et par la neige ; Ou bien le ténébreux Ange du Souvenir Les entraîne en une âpre et fantastique danse Dont son violon grêle indique la cadence.
Elles sont toutes là, toutes celles qui furent Chères, en quelque jour, à mon cœur inconstant, Celles de mainte année et celles d'un instant. Celles à qui j'ai dit mon amour, ou qui lurent L'humble aveu qui devait rester inaperçu.
Et celles que j'aimais, et qui n'en ont rien su.
HEURES INTIMES hï
Plus d*une croit peut-être à l'approche d'Avril,
En voyant le soleil si clair, — et s'émerveille
Du Printemps qui s'annonce, — et déjà tend l'oreille,
Pensant que les oiseaux sont revenus d'exil ?
Mais le soleil est froid encor, l'hiver tenace,
Et ce n'est point la fin des neiges, de la glace...
L'Ange du Souvenir aime les choses mortes Ou qui vivent du moins dans l'esprit seulement ; Il fait rentrer dans l'ombre, impitoyablement. Dans les caveaux muets et plus froids que les portes Qui mènent, dans 1'* Enfer », aux champs des trépassés. Les spectres frissonnants de mes amours passés.
Mais, si sûr que je puisse être de leur néant, Si bien mortes que soient les mortes de mon âme, Et quoique du Printemps le magique dictame* N'cveille point mon cœur hivernal, — cependant J'aime peut-être encor, pour les avoir aimées. Celles qui dorment là, sous les tombes fermées...
XXXXiwXXXw wwwwvfvevt
mmmmm^mm^mmm
Regret
Pourquoi ne peul-on plus l'aimer, ô Germanie, Ainsi que Ton t'aimait, avant les jours sanglants Où tu marquas au front notre France bénie Du fer des grands chevaux massifs de tes uhlans?
Pourquoi ne peut-on plus t'aimer, sans félonie. Depuis que nos forêts aux feuillages tremblants Ont retenti de cris de meurtre et d'agonie Qui firent frissonner leurs échos somnolents ?
J'ai retrouvé chez toi les séductions sûres
Qu'ont trop fait oublier les récentes injures,
Et qui n'ont point perdu, malgré tout, leur attrait.
Pays de la musique aux caresses subtiles, Terre du romantisme et des vertus tranquilles, Pourquoi ne peut-on plus t'aimer comme on voudrait?
Silhouettes de Mies
Berlin est une dure ouvrière, pressée D'accomplir son labeur obligé, chaque jour ; Mais elle aime écouter la marche cadencée Des soldats défilant, la parade passée, Au rythme belliqueux du fifre et du tambour.
Leipzig est avant tout la très humble servante
De Messieurs les Docteurs, « Docents > et Professeurs
Elle est vieille et très sage, et pourtant indulgente
Aux grands étudiants balafrés et noceurs Qui troublent sa retraite apaisée et savante.
Vive la bonhomie amusée et rieuse De Munich, installée aux rives de l'Isar, Bonne fille estimant la chère copieuse, Mais qui sait, à son heure, être aussi curieuse Des frissons délicats et raflinés de l'Art !
Cologne est la marchande aflfairée et bigotte, Recluse tout le jour dans l'ombre du comptoir. Au milieu des calculs, — mais aussi qui marmotte Très ponctuellement ses oraisons, le soir.
Dans le Dôme qu'emplit une foule dévote.
Francfort, mondaine aimable à l'alerte prestance, A la grâce coquette, — on songe volontiers Au sourire épandu sur nos villes de France, En admirant ta riche et frivole élégance Et la jeune splendeur de tes nouveaux quartiers.
Mais je t'aime surtout, ô toi qu'ont adorée
Des poètes, princesse exquise qui souris, '
Rêvetise, au bord de l'Elbe alanguie, à l'orée
Des grands bois estompés comme en un brouillard gris,
Florence d'Allemagne, ô Dresde la dorée 1
Compatriotes
Quelquefois, brusquement, Sous les Tilleuls où j'erre Au milieu du fracas de Berlin tapageur, J'entends parler français. Et voilà que mon cœur S'éprend d'une amitié bizarre et passagère
Pour les « pays » perdus dans la foule étrangère, Le commis voyageur gasconnant et blagueur. L'artiste chevelu, le pâle et glabre acteur, Ou la petite dame à l'allure légère.
Et, tandis qu'ils s'en vont, il m'arrive parfois
De les suivre à distance encore, en tapinois
Histrions de hasard, chevaliers d'industrie.
Bohèmes vagabonds ou maigres baladins,
Pour vous j'aurais, ailleurs, de somptueux dédains,
Mais ici j'aime en vous un peu de la Patrie.
Ballade
des quatre filles du pasteur
Kœtchen est Taînée : elle est sage Pour le moins autant que Nestor; Elle ne dit jamais son âge, Et je ne crois pas qu'elle ait tort, Mais je lui souhaite l'hommage De quelque vieux Herr Professor :
N'est-elle pas l'aînée, et sage Pour le moins autant que Nestor ?
Lili m'a tout l'air d'être fort Coquette, et même assez volage.
Du lieutenant jusqu'au major, Chaque officier devient son page : Elle a tout un état-major, Comme un empereur en voyage...
Lili m'a tout l'air d'être fort Coquette, et même assez volage.
Gretchen a le regard d'un mage.
Un regard où le rêve dort ; On dirait qu'elle a mis en cage.
Pour en parer ses cheveux d'or.
Les rayons perdus sur la plage Par le soleil de messidor !
as MEZZA VOCE
Gretchen a le regard d'un mage, Un regard où le rêve dort.
Le babil d'Else n'est encor
— Elle est si jeunette I — qu'un gage Du charme assoupi dont l'essor Réjouira, sur son passage.
Tous ceux que les hasards du sort Conduiront dans son clair sillage.
Le babil d'Else n'est encor
— Elle est si jeunette ! — qu'un gage.
Il faut l'avouer sans ambage, C'est un ravissant quatuor ; Qu'on aime mieux Kœthe la sage,
Else, Gretchen aux cheveux d'or, Ou bien Lili, la très volage, Sur ce point chacun est d'accord :
Il faut l'avouer sans ambage.
C'est un ravissant quatuor.
Se niarier, pourquoi ? D'abord Elles font si parfait ménage 1 Et puis, hélas! ni Professor, Ni vicaire du voisinage.
Ni lieutenant ni Herr Doctor Ne les demande en mariage...
Se marier, pourquoi? — D'abord Elles font si parfait ménage !
Printemps
On voyait, du balcon où nous étions assis, (C'était aux premiers jours des jeunes primevères), La ville, blanche et calme, et les ruines sévères Du Château, pans de murs effrités et noircis.
Le Neckar paresseux roulait ses ondes claires A quelques pas de nous ; et les vents adoucis Par le soleil timide encor, comme indécis.
Faisaient flotter partout des senteurs printanières.
J'avais en main un livre où je ne lisais point ; Votre ouvrage, je crois, n'avançait pas d'un point Sous vos doigts nonchalants : vous regardiez les danses
Des moucherons subtils en train de tournoyer
Sous les larges rameaux sans feuilles du noyer
Et nous nous sommes fait, alors, des confidences.
Rondeau
des Anglais qui voyagent
Les Anglais vont en caravane :
Revôtu de pareils complets Et trimballant les mêmes plaids, Le Royaume-Uni se pavane.
Venus de West-End, Drury-J^ane, Par Boulogne, Ostende, Calais,
Les Anglais vont en caravane, Car l'Anglais attire l'Anglais.
Clergymen noirs, presque en soutane.
Ecoliers montrant leurs mollets, Gentlemen minces ou replets.
Blondes miss au teint diaphane.
Les Anglais vont en caravane.
A celle qui était autre...
Parmi ces yeux trop doux, dont jamais n'étincelle Entre les cils, Tazur éteint, pâle et dormant : Parmi ces purs profils d'anges, où se révèle L'âme ingénue, et vide aussi, pareillement;
Parmi ces cheveux blonds, nattés en tresses claires Ou bien épars, en boucles d'or, sur les fronts blancs, J'aime votre visage et ses lignes sévères. Vos cheveux noirs, vos yeux surtout, vos yeux troublants.
Je vous ai rencontrée, et ne sais qui vous êtes ; Mais je vous garde un souvenir reconnaissant, Vous qui donnez, à votre insu, de douces fêtes Au regard nostalgique et rêveur d'un passant.
Evocation
Dans le parc grand-ducal aux superbes allées, Mais vide et morne ainsi qu'un jardin enchanté, Un songe pénétrant l'autre soir m'a hanté.
Evoquant du Passé les splendeurs en allées...
De grands laquais poudrés tiennent des candélabres Sur le large perron de marbre, et le vent fait Vaciller chaque flamme et trembler son reflet Sur les visages blancs, immobiles et glabres.
Les Suisses, en frappant le pavé de leurs crosses, Sous le portail voûté réveillent un écho.
Quand s'arrêtent au seuil les chaises rococo Ou les fracas pesants des somptueux carrosses.
Alors, ce sont des voix, des voix mièvres, exquises. Des rires de salon, des propos nonchalants.
Et le chuchotement des madrigaux galants.
Qui font rougir, un peu, les mignonnes marquises.
Ensuite, sous le ciel de juillet qui fourmille D'étoiles, on se hâte, à petits pas coquets. D'aller chercher, parmi la fraîcheur des bosquets. Le mystère du soir qui dort sous la charmille.
Pourtant, les jeunes gens dansent une pavane Au son des violons pimpants ou langoureux, Tandis que, solitaire ainsi qu'un amoureux, Un conseiller aulique à Técart se pavane.
Tout ce monde charmant — bouche malicieuse, * Cheveux poudrés, regard moqueur, buste cambré, Fleute un parfum léger, subtilement ambré.
Et babille une langue alerte et précieuse.
Mais les lourds paysans admirent par la grille
Ces délices que leur convoitise dénombre.
Et les dames ont peur, et pensent voir, dans Tombre,
L'éclat farouche et dur de leurs regards qui brille...
Je m'étais assoupi dans Tobscurité tiède D'un pavillon perdu, tout au fond des jardins : Comtesses et marquis, paniers, vertugadins N'ont passé qu'à travers le songe qui m'obsède :
Car le parc grand-ducal est vide ; entre les hêtres Les rayons de la lune, impondérable essaim.
Se glissent, caressant les ondes du bassin... Les parfums de la nuit entrent par les fenêtres...
Bords du Rhin
Les voyages de noce ont coutume, dit-on,
De faire halte ici, dans la petite ville
Nichée auprès du Rhin assoupi qui scintille
Entre les grands roseaux murmurant leur chanson.
L'endroit est calme et morne, et, n'était le bon ton, Lequel veut qu'on y fasse une escale docile.
Certes, le grand repos du vieux bourg immobile Ne serait pas troublé de toute la saison.
Le soir, quand Thorizon rougeoie, et que le fleuve, Où le troupeau banal, nonchalamment, s'abreuve. Roule parmi ses flots la pourpre des couchants.
Tandis que les clochers, dans les lointains, achèvent De tinter Tangelus, on voit, à travers champs. Des couples enlacés vaguement, et qui rêvent.
Croquis
Monsieur le Professeur, chaque jeudi d'été, Accompagne sa femme avec ses quatre filles Au seuil du Hofgarten : c'est là, sous les charmilles Que se donne un concert classique fort vanté.
Lui s'en va, cependant, sous l'ombre chatoyante Des marronniers du parc, tout seul, à petits pas. Comme un sage qu'il est, que ne dérangent pas Les vols d'oiseaux froissant la ramée ondoyante.
II va par les chemins, sans discontinuer
Un étudiant passe, en casquette, ou réponse D'un collègue, avec ses bébés, mère jalouse Qu'il oublie, étant fort distrait, de saluer.
Car il songe, en marchant, à la nouvelle thèse A laquelle il travaille en ce moment {De deux Formes de Vimparfait dans les verbes hébreux) Qui doit jeter un jour nouveau sur Texégèse.
Mer Baltique
Si triste qu'on dirait qu'un éternel automne Fait frissonner ses flots, la Baltique s'étend Sous la brume morose ; et quand le soleil donne, A peine éclaire-t-il d'un rayon indolent Ce gris visage en pleurs au sourire si lent...
La mer Baltique dort d'un sommeil plein de rêves,
Hanté des souvenirs lointains de son passé :
Il lui semble encor voir s'embarquer sur ses grèves
IMPBESSIONS D'ALLEMAGNE 85
Les durs conquérants qui jadis ont harassé De leurs esquifs son flot languissant et lassé.
Quelquefois, lorsqu'un brick arrive dans ses ondes. Venant des bleus pays méditerranéens, Ayant encor gardé comme des lueurs blondes Dans sa claire voilure, et, dans ses mâts hautains, Un peu de soleil pris aux rivages lointains,
La Baltique s'étonne, et voici qu'éveillée Soudain, et vagissant son murmure assourdi, La pauvre mer brumeuse écoute, émerveillée.
Le navire étranger au sillage hardi Chantant, dans le brouillard, les gloires du Midi...
Qui sait quelle indistincte et sourde nostalgie
Passe en Tobscurité de son demi-sommeil,
Quand elle voit surgir la lointaine magie
Deis choses de là-bas, de TOrient vermeil, I
Des rivages dorés que baise le Soleil ? ,
Mer septentrionale, ô morose Baltique, J'ai plaint Téternité de ton gris désespoir, Toi qui songes sans doute, enfant mélancolique Du Nord, à la splendeur que tu penses avoir Aperçue en ton rêve, — et ne dois jamais voir.
Après les Meistersinger
J'ai rêvé l'autre soir d'une calme existence Nichée en quelque coin bien paisible et serein, — Franconie ou Bavière, Autriche ou bords du Rhin - Pendant le dernier siècle avant la Renaissance.
Ma famille eût été de bonne bourgeoisie ; Mon père, un compagnon de Worms ou Nuremberg, Eût laissé le renom d'un brave homme un peu clerc. Vaguement entaché de schisme et d'hérésie.
Pour moi, j'aurais vécu d'un bon métier tranquille D'artiste ou d'artisan ; comme scribe, armurier, Enlumineur de manuscrits, brodeur, luthier.
Mon enseigne eût été célèbre dans la ville.
Ma femme? une bourgeoise aimable et très accorte. Un peu sotte peut-être, et molle, et trop en chair. Mais dont le portrait, peint par maître Albert Durer, Eût trôné dans la salle, au-dessus de la porte.
Une voix au conseil, un pignon sur la rué Auraient suffi sans doute à mon modeste orgueil ; Et j'aurais fait, je pense, un paternel accueil A ma postérité, tout doucement accrue.
A la brume, j'aurais clôturé mon échoppe, Après une journée exacte jusqu'au soir, Pour m'en aller alors au Rathskeller, revoir Mes amis savourant l'habituelle chope.
J'aurais forgé des vers laborieux et frustes, — Etant Maître Chanteur, ceci dit en passant, — Et parfois déchlflFré, de mon doigt hésitant, La sage antiquité des manuscrits augustes.
Et sans risquer jamais d'enténébrer ma vie A quêter les faveurs décevantes du Sort, Je me serais acheminé jusqu'à la mort, Ignorant de la gloire, épargné par l'envie...
Duel d'étudiants
(rondeau)
MuUer et Schultz se battront en duel ; Ils se feront mainte bonne éraflure En observant la stricte procédure Que leur prescrit Tantique rituel.
Courant tous deux le risque éventuel De perdre un peu de peau, dans la figure, Muller et Schultz se battront en duel.
Pour effacer une récente injure :
MuUer a fait un mot spirituel
Sur le gros chien que le bon Schultz voiture :
De là sortit toute cette aventure,
Et pour laver un affront si cruel
Muller et Schultz se battront en duel.
Intérieur
Dans la salle d'auberge au plafond enfumé, Tous les après-midi d'été, les bons notables Viennent boire en commun leur krug accoutumé Et deviser un peu, les coudes sur les tables.
Comme les libertés leur sont toutes permises, Ces Messieurs ont ôté leurs vestes ; les gilets Etant déboutonnés à demi, les chemises Bâillent indécemment sur les ventres replets.
Il fait frais dans l'auberge, et sombre, presque noir; On ne reconnaît pas les servantes accortes Et Ton distingue à peine, au-dessus du comptoir, Les bretzel suspendus parmi des mouches mortes.
Le patron sert lui-même — avec très peu de mousse — La bière qui brunit dans les cruches de grès Aux bons clients qui voient, à travers l'ombre douce. Luire l'enluminure étrange de son nez.
Rêverie
Dimanche soir, octobre... A mes pieds, le vieux Rhin ; Sur la rive opposée, un village reflète Dans les flots la lueur de ses clartés de fête Ainsi qu'en un miroir de frémissant airain
Et je suis transporté comme au pays des fées Où je n'ai que Técho du vacarme brutal, Car jusqu'à la musique aigrelette d'un bal M'arrive atténuée et douce, par bouffées.
IMPBESSIONS D'ALLEMAGNE 95
Parfois on croirait voir une ombre qui s'enfuit : Parmi le clapotis des vagues somnolentes Une barque traverse, et des chansons très lentes S'élèvent, tel un hymne à la Déesse Nuit.
Gomme sur les chemins d'été l'ombre s'allonge îDes arbres souriant au crépuscule d'or, Et puis enfin s'efface, — ainsi s'estompe encor En mon esprit le sens du Réel, et je songe...
Je songe à la légende où nous est raconté Que sous le linceul fluide et glauque du vieux fleuve, Gardant malgré le temps sa vertu toujours neuve. Un charme fait agir son pouvoir enchanté :
C'est un joyau qui gît, caché mais efficace, Au fond du Rhin, depuis les âges ténébreux Où battait sous Tacier le cœur rude des preux, Et qui force d'aimer le Rhin, malgré qu'on fasse...
Aujourd'hui le pas lourd des soldats prussiens, Le sifflement des trains dans l'écho des tranchées. Effarent trop souvent les légendes nichées Dans les ruines des burgs et des cloîtres anciens ;
Mais quand le Soir a mis sa rêveuse sourdine A ces fracas du Siècle, on distingue la voix Du Passé romantique, et l'on entend parfois Vibrer comme jadis le chant de Lureline
IMPBESSIONS D'ALLEMAGNE 97
Puis, emporté d'ici par son vol inconstant, Mon esprit, loin du Rhin, et malgré sa magie Vagabonde, et voici que j'ai la nostalgie Et le € mal du pays » de la France, — un instant.
Je ne t'ai pas assez aimée, .0 douce France, Avant d'avoir quitté ton sol hospitalier ; Peut-être que ton charme était trop familier A mes yeux, pleins de toi depuis ma prime enfance ?
Je n'aimais pas assez, avant d'être éloigné De toi, pays de France, au hasard des voyages, Tes coteaux modérés et tes lents paysages.
Et cette demi-teinte où tu semblés baigné.
L'exil m'a révélé des sites grandioses ; Mais j'ai mieux su goûter, par la comparaison, La simplicité nette et comme de raison.
Qui limite chez toi l'apparence des choses.
C'est mon mea culpa que je te fais, ce soir, PrèsduRhin : — et puissants pourtant sont sesmystères, Car lorsque les fils vont vers ses rives, les mères Pleurent, désespérant de les jamais revoir...
... Tous les bruits se sont tus : mais voici la banale, L'admirative voix d'un touriste ahuri Qui trouble, d'un soudain et bruyant hourvari. Le silence argenté de la lune automnale.
Retour
Dans un coin du wagon, Tinévitable couple
Qui fait voyager sa lune de miel ; Lui, tendre et langoureux, — elle, au septième ciel. Avec des yeux brillants sous la voilette souple.
Puis, en face de moi, deux braves commerçants
Parlant de Paris, avec quelle extase !
Et citant, sur un ton de conquérante emphase, Les théâtres, les bals et les t cafés chantants ».
Moi cependant, je mets en notable évidence,
Pour éviter les propos curieux, Comme un cave canem incivil et hargneux, Le titre d'un roman, d'un bon roman de France.
Isolé dans l'abri d'un moelleux demi-jour
Qui fait comme un voile à ma solitude, Je puis m'abandonner en toute quiétude Au bonheur solitaire et muet du retour.
J*ai su goûter pourtant ce que la Germanie
Peut encore offrir de charme subtil ; Mais souvent mon esprit se sentait en exil Parmi des gens un peu dépourvus d'ironie :
LMPRESSIONS D'ALLEMAGNE 101
Je m'en reviens en France, ainsi qu'après des mois
On retourne un jour vers la femme aimée, Dont on ne goûtait plus la grâce accoutumée Et que Tabsence a fait aimer plus qu'autrefois.
Et quand apparaîtra, bientôt, à la frontière.
Le simple képi d'un bleu douanier, Comme je vais bénir cet indice premier De la frontière !
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Croissance
(Gœthc : Wachsthnm.)
Mignonne et sage enfant, par les prés matinaux Tu courais avec moi... t Père d'une fillette Comme elle, je saurais construire des châteaux Rien que pour lui donner une cage douillette ! »
Ton bonheur, quand tes yeux se sont ouverts au monde, Etait de prendre soin du ménage... « Une sœur Comme elle fixerait mon humeur vagabonde...
L'avoir pour confidente, être son confesseur ! >
L'âge va son chemin, et te voilà si belle
Que sur mon cœur où brûle une flamme cruelle
Je voudrais te serrer, pour calmer mon émoi.
Hélas 1 tu m apparais telle qu'une princesse Altière, inaccessible, et ma tête se baisse Sous ton regard hautain et qui glisse sur moi.
Le Roi des Aulnes
(Gœthe : Erlkœnig.)
Qui chevauche si tard, par la nuit et le vent?
C'est le père avec son enfant.
Son bras donne au petit garçon Tabri commode Et la sécurité de son étreinte chaude.
« As-tu peur, mon enfant ? D'où vient que tu frissonnes?
— Père, ne vois-tu pas, là-bas, le Roi des Aulnes, Avec son diadème et son traînant manteau ?
— Mon fils, c'est un brouillard qui s'allonge sur l'eau. »>
108 MEZZk VOCE
t Mon cher enfant, veux-tu t'en venir avec moi ? Je ferai mille jeux amusants avec toi ; Mille fleurs sur la rive ont mis leurs bigarrures, Ma mère a des habits chamarrés de dorures. »
t Mon père, cette fois ne viens-tu pas d'entendre Ce qu'il m'a promis là, de sa voix basse et tendre ? — Reste tranquille, et dors en paix : c'est, mon enfant, Dans le feuillage mort le murmure du vent. »
€ Veux-tu, mon bel enfant, veux-tu m'accompagner ?
Mes filles, tu verras, sauront bien te soigner ;
Elles mènent, la nuit, les rondes langoureuses,
Et leur danse et leur chant vont être tes berceuses. »
« Mais ne vois-tu donc pas, ô mon père, la bande De ses filles, là-bas, parmi la grise lande ?
— Je vois bien, mon garçon, je vois distinctement Les saules vieux et gris dans la brume dormant. »
t Je t'aime, je suis fou de ton corps svelte et fin ; Viens I ou je te prendrais par la force, à la fin I
— Oh ! père I le voilà qui m'étreint et m'enserre : Il m'a fait mal, le Roi des Aulnes, ô mon père ! »
Le père frémissant presse l'allure, et trotte ; Il serre dans ses bras son enfant qui sanglote ; Et voici qu'il atteint, en un suprême effort. Sa maison... dans ses bras son enfant était mort I
Loin des ^eux^ près du cœur
(Gœlhe : Nxhe des Geliehten.)
Je pense à toi, quand le soleil d'été Mire sa splendeur dans les ondes ;
Je pense à toi, quand la lune a jeté
Sur les sources, ses lueurs blondes.
Je t'aperçois, quand la folle poussière
Sur le chemin danse, là-bas ; Et dans la nuit, quand par les sentiers erre
Le voyageur tremblant et las.
Je crois t'entendre, alors que sourdement
Déferle au loin la rude vague, Et je t'attends dans le bosquet dormant,
Parmi le grand silence vague.
Si loin sois-tu, mon bien-aimé, sans cesse
Je me trouve tout près de toi ; Les étoiles vont luire ; le jour baisse...
Que n'es-tu pas auprès de moi I
Comparaison
(D*après Gœtkc : Gedichte.)
Les poèmes sont des vitraux d*église :
A les regarder depuis le parvis,
On n'y voit qu'une ombre indistincte et grise,
Et les bons bourgeois n'en sont point ravis.
Mais si vous entrez dans le sanctuaire, Dessins et couleurs enchantent vos yeux ; Sur les clairs vitraux glisse la lumière D'un rayon soudain, noble et radieux.
Ainsi ça le monde
(Goethe : Lauf der Welt.)
Quand j'étais un jeune et gai camarade, Plein de bonne humeur, de joyeux entrain.
Les peintres, je pense, avaient du dédain Pour ma tête, encore à leur gré trop fade ; En revanche, le cœur de mainte belle enfant Battait, en ce temps-là, pour moi fidèlement.
A présent je suis le « vénéré Maître »,
Acclamé partout, et partout fêté ;
Aux fourneaux de pipe, aux tasses à thé
C'est ou le vieux Frilz, ou moi qu'on fait mettre ; Mais les belles ont pris loin de moi leur essor... rêve de jeunesse ! ô douce étoile d'or !
Soir
(Shcllcy : Evening.) Ponte a marc, Pisa.
Le soleil est couché ; les hirondelles rêvent,
Et les chauves-souris volètent dans l'air gris ;
Les doux crapauds rampants de leurs trous sont sortis,
Et les brises du soir, vagabondes, se lèvent :
Sur le fleuve tremblant leur haleine ne fait
S'éveiller aucun flot de son rêve muet.
Parmi le gazon sec, ce soir, point de rosée Et nulle humidité sous les rameaux ombreux ; Le vent est desséché, sautillant et fiévreux ; Dans la mobilité de la brise pressée Voltigent en tournant poussières et fétus, Faisant des cercles fous sur les pavés pointus.
Dans le miroir mouvant de la rivière lente Dort le reflet ridé de la ville, et son cours Fait frissonner Timage, inconstante toujours, Qui, jamais eflfacée, est sans cesse tremblante ; Et vous retrouverez, quand les ans auront fui. Vous-même si changé, l'image d'aujourd'hui.
La brèche où le soleil a disparu s'est close Des ténébreux barreaux de nuages pressés, Comme un amas de monts sur des monts entassés ; Mais ce chaos se meut et se métamorphose :
Au-dessus, dans Tazur limpide, l'on peut voir Briller l'éclat aigu de l'étoile du soir.
Chant d^Asia
dans le « Promélhée délwré »
(Shelley. Prometheus tmôounrf, II, 5.)
Mon âme est une barque enchantée Qui flotte doucement, tel un cygne endormi; Au fil de ta chanson, dont la vague argentée Se balance : et ton âme est comme un ange ami Qui, près du gouvernail, mène la barque lente Dans la sonorité des vents mélodieux.
11 semble qu'elle vogue à jamais, nonchalante.
GLANES E TRA NGERES 1 1 9
Sur la molle rivière aux contours sinueux,
Entre des monts, des bois, des abîmes sans nombre,
Tout un paradis de solitude et d'ombre I Enfin comme un dormeur, du sommeil prisonnier, Portant vers TOcéan ma course vagabonde.
Je flotte à la dérive en une mer profonde Où sans fin Ton entend des sons se déployer...
Ton esprit cependant d'un coup d*ailes S'élève aux cieux sereins d'Harmonie, et le vent Dont le souffle se joue aux sphères éternelles Fait aller notre voile en avant, en avant.
Sans courant qui nous porte, et sans astres pour guides : L'instinct de la Musique est notre seul secours A travers les îlots des grands jardins splendides...
Enfin, 6 beau pilote, en de lointains séjours Où l'eau ne fut d'aucun esquif mortel ridée,
La barque de mon rêve est par toi guidée :
Royaumes où TAmour est Tair dont nous vivons, L'Amour, sans cesse errant dans la brise légère Et sur les flots berceurs, harmonisant la Terre Avec ce qu'au-dessus d'elle nous percevons.
Les antres glacés de la Vieillesse Et les flots agités et noirs de l'Age mûr, L'Océan uni, mais trompeur, de la Jeunesse, Sont bien loin ; nous fuyons, — par le limpide azur Des golfes de l'Enfance, où s'agitent des ombres. Par la Mort, la Naissance, — au-devant de splendeurs Divines : paradis de bosquets bas et sombres.
Qu'éclaire le regard penché de mille fleurs, Sentiers d'eau serpentant dans l'immensité verte
De la solitude apaisée et déserte, Où vaguent des Esprits, mais que nul œil ne voit Tant leur éclat est vif et leur blancheur extrême. Des Esprits de clarté semblables à toi-même.
Qui marchent sur la mer, et dont chantent les voix I
Vers
(Shelley.)
La chanson, quand les voix qui chantèrent expirent, Dans notre souvenir continue à vibrer.
Et le parfum des fleurs douces qui se flétrirent Survit dans l'odorat qui s'en put enivrer.
Quand la rose a péri, ses pétales encor Font à l'amante lasse une couche odorante ; Et, quand tu m'as quitté, l'Amour lui-même dort Sur le lit idéal de ta pensée absente.
A ma mère
(Heine : An meine Mutter.)
J'ai toujours porté haut mon front audacieux ; Mon esprit est trop fier, peut-être, et trop sauvage. Et le regard du Roi, fixé sur mon visage.
Ne saurait seulement faire baisser mes yeux.
Pourtant, mère chérie, — ouvertement je veux L'avouer, — si hautain que semble mon courage. Souvent, dans la douceur de ton cher voisinage, Une angoisse me rend hésitant et peureux.
Ton âme à son secret pouvoir me soumet-elle,
Ton âme impérieuse et superbe dont Taile
Prend, vers les cieux ardents, son lumineux essor?
Ou si je sens en moi la mémoire soudaine Des méfaits qui jadis ont causé tant de peine A ton cœur magnanime, et qui m'aima si fort ?
Je t'ai quittée, un jour : en mon orgueil malsain, Je prétendais poursuivre aux confins de Tespace L'Amour, et puis serrer le butin de ma chasse, L'Amour, en un transport d'amour, contre mon sein.
Je le cherchai partout, au hasard du chemin, Tendant aux seuils, ainsi qu'un pauvre, ma main lasse ; Mais où je mendiais un peu d'Amour, par grâce. Je n'ai reçu que haine et rire de dédain.
Et je continuai ma quête vagabonde
D'Amour, mais sans trouver d'Amour qui me réponde ;
Puis, tout meurtri, j'ai pris le sentier du retour.
Quand tu vins au-devant de ton fils, ô surprise ! Ce que je vis flotter en ta prunelle grise.
C'était le doux éclat de l'introuvable Amour...
ry^
Lied
(H. Heine. Intermezzo, 50.)
On est assis autour de la table de thé :
C'est de l'amour que Ton devise, Ces messieurs en propos d'une esthétique exquise, Et ces dames avec sentimentalité.
« Je soutiens que l'amour doit être platonique, » Dit le maigre et sec conseiller ; Et la conseillère, ironique.
Sourit, et cependant se prend à soupirer.
Lé chanoine prononce, ouvrant sa large bouche : « Il faut, pour raison de santé, Eviter Tamour trop farouche ! »
Mademoiselle fait : « Tiens ! tiens I » d'un ton flûte.
La comtesse s'écrie, et sa voix est dolente : « L'amour, c'est une passion ! »
Et puis la voilà qui présente
Aimablement sa tasse à monsieur le baron.
Une petite place était vide à la table.
Où tu manquais, mon cher trésor.
Toi qui, ma mignonne adorable.
De ton amour à toi nous aurais parlé d'or.
Nuit d'hiver
(Gottfricd Kellcr : ^Intemacht.)
Pas un frémissement d'ailes, de par le monde ; De la neige partout Téclat silencieux ; Pas le moindre nuage au dais astral des cieux, Ni, dans le lac glacé, le moindre flot qui gronde...
Surgi des profondeurs, l'Arbre des Lacs gela Sa cime dans la glace où se heurtait, soudaine, Sa croissance ; et grimpée aux branches, la sirène, Sous ce vitrage vert, regardait par delà...
J'étais à cet endroit, sur le verre fragile Qui sép.arait de moi le précipice noir, Et tout près, sous mes pieds, je pus apercevoir, Distincte, la blancheur de sa beauté gracile.
Elle blessait ses doigts afiFolés, sans crier. Contre le dur obstacle, et cherchait un passage ; Ah I les traits assombris de ce pauvre visage. Mon esprit pourra-t-il jamais les oublier I
Veillée des Roses
(G. KcUer : Jiosenwacht.)
Un bouquet frais cueilli de roses dans un vase, Près du lit où s'éleint un frêle adolescent : Cette chambre où Téclat pourpré du soir s'embrase, Pour la Danse des Morts quel motif ravissant I
L'or rouge de Tété baigne vallée et mont, La vigne à la fenêtre et les murailles claires. Les draps de lin, les traits du pâle moribond, Le petit prêtre et son noir livre de prières.
Que cherchez-vous ici, pauvre sot que vous êtes ? Les hommes ni les fleurs ne vous écoutent point, Ayant vers TOccident penché leurs faibles têtes, Et Toffice des morts, le soleil en prend soin.
La rougeur du couchant embellit ce visage.
Où fleurit cependant la Mort aux blanches fleurs ; Le malade, à longs traits, boit son dernier breuvage Que Tamical soleil dore de ses splendeurs.
Puis, un dernier adieu du couchant qui s'endort. Et la campagne perd sa clarté radiante ; Et, tandis que l'enfant de Thomme est blême, et mort. Les rosés ont gardé leur fraîcheur rougeoyante...
... Ainsi, trois jours durant, les pauvres fleurs mortelles Veillent Thomme muet ; puis, très modestement. Elles rendent, quand vient la nuit, leur vêtement Au Maître de la vie, en ses mains paternelles.
Sérénade à une abandonnée
(G. Keller : Einer Verlassenen.)
Nous avons su combien profonde était ta peine, Et nous sommes venus dans ton jardin, sans bruit ; Nos violons sont bien d'accord ; la tiède nuit Printanière écoute, et retient son haleine.
Pour confondre et honnir ton infidèle amant.
Pour dépiter plus d'une envieuse commère Et ravir de muet orgueil ta bonne mère, Voici que nous chantons pour toi, résolument I
Eclaire ta fenêtre, et que ce chant t'honore Et berce ta douleur sous le ciel de Tété :
Il est encor des yeux où luit la loyauté Et des cœurs situés en bonne place encore !
Bienheureux sont ceux-là que Tamour fait souffrir Les perles de leurs yeux ornent leur face pâle Mieux que ne fait, Tété, la rosée aurorale Aux pétales du lis qu'on voit aux champs s'ouvrir.
L'amour qui fut frustré dans son amour déploie. Ainsi que l'arc-en-ciel, de superbes splendeurs. Cependant qu'à ses pieds, posés parmi les fleurs. De larges coupes d'or gisent sans qu'on les voie...
La disparue
(G. Kcllcr : Die Entschwundene.)
C'était une claire, une blonde année ; Quand ces feuilles, bruissant sur le sable d'hiver Se cachaient dans Tabri naissant du bourgeon vert,
Elle s'est encore, ici, promenée.
Elle a visité nos montagnes roses, Nos vallons, et les bords des fleuves sinueux ; Et, dans le jeune éclat du soleil radieux.
Elle a pris plaisir à l'aspect des choses.
GLA NES E TUA NGERES \ 37
Mais dans mon pays je connais encore Mainte montagne, ô mon amie, et le chemin De maint vallon caché que, ta main dans ma main,
Il faudrait pourtant qu'avec toi j'explore !
Je connais plus d'une aimable vallée Que le vert ténébreux des chênes obscurcit ; Et voici que j'implore un instant de répit,
Un signe de toi, pauvre âme en allée !...
Elle s'empressait, aimable et ravie, Vers sa demeure, enfin, se hâtant de rentrer... Mais, distraite et songeuse, elle a dû s'égarer.
Et c'est de ce monde qu'elle est sortie !
Sonnet du Précepteur
(Haroerling : Sonett des Pxdagogen.)
temps où nous étions Tun près de Tautre assis Tous les jours !... Mais mes yeux devaient rester limpides Et froids en rencontrant, hélas ! tes yeux candides, Quand tous mes sens étaient par ton charme saisis...
De Télectricité crépitait dans les plis De ta robe de soie, et tes cheveux splendides Flottaient ; il s'échappait des arômes fluides De ton être : qui n'eût, à ma place, été gris ?
Nos chaises étaient loin, à distances décentes...
Il me fallait gâter ces heures ravissantes
En me donnant des airs pédantesques et froids.
Mais souvent entre nous passait comme un bruit d'ailes, Comme un frissonnement dans la lourdeur cruelle De Tair, et je sentais alors trembler ma voix.
Pourquoi veux-tu f enfuir
i^ers la mer...?
(R. Ilamcriing : O sehne dich nicht an das graue Meer...)
Pourquoi veux-tu t'enfuir vers la mer, la mer grise ? Dans les bois les sapins frémissent sous le vent... C'est là que, babillards ou rêveurs, bien souvent Nous musions en des jours de flânerie exquise ; C'est là, dans la forêt, que je fus, autrefois. Un enfant comme toi, ma joyeuse mignonne !
Ah ! pourquoi veux-tu fuir le calme de tes bois Pour t'en aller vers la mer qui grisonne ?
GLANES ETRANGERES i4l
L'horizon gracieux oppose sa verdure Si doucement, au vol de ton rêve fiévreux 1 Et, hors de tes regards fascinés et peureux, L'univers est voilé d'un rideau de ramure...
Mais au haut des récifs dont l'âpre escarpement Plonge en la profondeur de l'Océan immense, Parmi l'immensité de ton ravissement Tu sentirais une immense souffrance 1
Isolement
(Lenau : Einsamkeit.)
T'es-lu trouvé tout seul, sur la lande déserte, Sans amour et sans Dieu, soufiFrant de Tâpre afiFront Du sort, — au fond du cœur une blessure ouverte. Mais le hautain défi de l'orgueil sur le front ?
As-tu senti Téspoir fuir de ton âme inerte
— Comme un chasseur, ayant perdu ses chiens au fond Du val, entend leur voix de moins en moins alerte,
— Comme on voit à Thiver les oiseaux qui s'en vont?
Cet isolement-là, si tu peux le connaître,
Tu sais aussi de quelle angoisse il vous pénètre
Au pied des rocs qu'on tient de ses mains enserrés.
Tu sais qu'épouvanté de se voir solitaire, On se dresse soudain de Vinsensible terre.
Et qu'on tend vers le vent ses bras désespérés.
Enchantement de Midi
(H. Lingg : Mitiagszauher,)
Tremblant de volupté, Midi s'est épandu Dans le silence lourd, sur les monts et la plaine ; Nul bruit, sauf dans les pins le pic qui se démène, Ou des fracas de scie au fond d'un val perdu.
Vers le ruisseau qui fuit, cherchant l'ombre lointaine, La plante languissante, altérée, a tendu Ses feuilles, cependant que d'ivresse éperdu Tombe, du lit moelleux de la fleur, le phalène...
Le passeur, dans son bac, pour se mettre à couvert Du soleil, s'est tressé comme un toit d'osier vert, Et regarde dans Teau les caprices des nues.
C'est l'heure où dans les joncs un murmure flottant Eveille le pêcheur, — où le chasseur entend Un rire, — où le berger voit d'or les roches nues.
iO
Jour de Brouillard
(H. Lingg : Nebeltag.)
Immobile et pesant, comme adhérant à terre, Le brouillard gris recouvre les guérets, Et les troupeaux, la forêt solitaire
Avec tout ce qui vit sous l'abri des forêts.
Pendant la nuit, il tombe en lourdes gouttes molles Parmi le mort feuillage dévasté.
Comme si des lutins les bandes folles
Frappaient pour réveiller de son rêve TÊté.
Mais rÉté dort, bercé dans ses voiles funèbres Par râpre averse et ses sourdes rumeurs ;...
Quelle langueur, quelles douces ténèbres
Envahissent alors, très lentement, les cœurs I
Quelque chose, soudain, frissonne au fond de Tâme,
Et du bonheur qui s'est enfui
Le Souvenir au magique dictame Evoque de nouveau le songe évanoui...
L'Art
(Lculhold : die Kunst.)
Art, art béni ! tu peux épier la sereine
Et féconde action de Tesprit créateur ;
Tu perçois le fracas d'un peuple qui déchaîne
Ses flots ; et Thumble source au fond de chaque cœur.
Et comme le destin de toute vie humaine N'est que rêve rapide, espoir, oubli trompeur, L'éternel tourbillon du Temps qui fuit entraîne Et la grandeur suprême, et l'extrême splendeur.
Toi cependant tu peux, par ta force magique,
Dans le rythme et les mots, les couleurs, la musique.
Aux choses du passé faire à jamais un sort.
Sois béni 1 C'est à toi, gardien du sanctuaire Du Beau, qu'un Dieu donna de fixer l'éphémère, De réconcilier la Vie avec la Mort.
Le Y eut
(Julius Pciri : Der W/nrf.)
Par les champs et les prés vagabonde le vent ;
Par delà les forêts,
Par delà les guère ts Vagabonde le vent, vagissant vaguement.
Il vagit, vagabonde, et s'empresse et s'enfuit ; A travers les moissons, A travers les buissons.
Il murmure ses airs, sombres comme la nuit
Il murmure des airs, des contes d'autrefois, Les regrets éperdus Des jours qui sont perdus,
Qu'il vient me fredonner à Toreille, à mi-voix.
Il chantonne et fredonne et vagabonde encor ; Par delà les coteaux.
Par delà les ruisseaux.
Il vagabonde et prend son fantastique essor.
Il vagabonde aussi là-bas, où dort ma mie.
Et pleure et se lamente Très doucement, et chante
Et la Vie, et l'Amour, à la morte endormie...