LA MUSE
J'ai vu, dans la forêt, les bourgeons frais éclos
Mettre des clartés sur l'écorce grise ; J'ai vu les prés fleuris, et, le long des enclos. L'aubépine sourire aux baisers de la brise.
Avril a retouché, de son pinceau discret, Les jaunes crocus et les pâquerettes ; Et, pour surprendre Mai, redit en grand secret Les anciennes chansons aux nouvelles fauvettes.
Les ruisseaux babillards, qui triomphent d'avoir
Enfin retrouvé leur liberté folle, Jacassent en courant, pressés d'aller revoir La rivière alanguie, et si lente, et si molle...
Ils ont à lui conter, comme à leur grande sœur. Ce qu'ils ont souffert dans leur hivernage ; Car le bonhomme Hiver, tel qu'un maître oiseleur. Les a tenus longtemps enfermés dans sa cage.
J'ai vu de l'allégresse au front de tous les êtres, Et j'ai pensé que c'était le printemps,
Et qu'il fallait crier : Avril ! sous vos fenêtres ; Je songeais aussi qu'avec vos vingt ans
Sans doute vous aviez, au fond de la mémoire,
— Ainsi que les ruisseaux qui jasent au soleil, — Un secret d'hiver, une vieille histoire Pour laquelle Avril sonnerait l'éveil...
Et sans plus m'attarder à la route connue Où je voyais le jeune renouveau
Parer d'ornements neufs la Nature chenue, Le cœur chantant comme un oiseau, Je suis venue !
— Est-ce le souvenir de Musset Qui vous hante, ô ma Muse ? et savez-vous que c'est Bien imprudent d'aller éveiller de la sorte, — Ainsi qu'un vieil écho caché jadis au bois, — Une âme qui vibrait, c'est possible, autrefois. Que Ton croit endormie — et qu'on peut trouver morte? Vous venez, dites-vous, chantonner le réveil Des songes assoupis, des rimes somnolentes... Faut-il rouvrir la page, et heurter le sommeil Des vieux rêves épars le long des lignes lentes ? Mais j'ai perdu le goût de m'essayer encor A quelque œuvre amicale et doucement futile Où resterait un peu de votre chanson d'or, Un peu de votre grâce élégante et subtile...
J'ai vu combien le monde avait peu d'amitié
Pour les derniers rêveurs égarés en notre Age, Et que les femmes même, ô Muse trop peu sage ! Lorsqu'on mettait un peu d'azur en son langage. Oubliaient de sourire, ou riaient de pitié...