CHAPITRE I
Le Vicariat Apostolique du Keewatin
Au commencement du XIXe siècle, toute cette immense contrée, désignée sous le nom de Nord-Ouest canadien, était à peu près inconnue; et, bien que faisant nominalement partie du diocèse de Québec, jamais aucun prêtre ne l'avait visitée. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, quelques missionnaires jésuites, profitant des expéditions de La Vérandrye, s'étaient bien rendus jusqu'aux environs de la Rivière Rouge, mais aucun n'avait dépassé ce point, et aucun établissement fixe n'avait été fondé.
Dans la seconde décade du XIXe siècle, Mgr Plessis, évêque de Québec, dont la juridiction s’étendait alors jusqu’au Pôle Nord, faisant droit aux pressantes demandes des coureurs de bois canadiens, et de leurs descendants, les métis, se décida à envoyer des missionnaires dans cette contrée mystérieuse et assez effrayante pour les gens de l’est du Canada.
En 1818, il nomme l'abbé Provencher son vicaire général dans les Territoires du Nord-Ouest; et celui-ci se rend à la Rivière Rouge en compagnie d'un autre prêtre. Quatre ans plus tard, l’abbé Provencher était sacré évêque, et nommé coadjuteur de l’évêque de Québec dans les dits Territoires. Peu après, le Nord-Ouest était érigé en un vicariat apostolique qui devint plus tard le diocèse, puis l'archidiocèse de Saint- Boniface.
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Mais, qu’il fût grand vicaire, coadjuteur, vicaire apostolique ou évêque, cela ne donnait pas à Mgr Provencher les collaborateurs dont il avait absolument besoin pour évangéliser et civiliser l'immense territoire dont il était le pasteur. Ces collaborateurs, il ne pouvait les obtenir que du diocèse de Québec, où, à cette époque, le clergé était à peine assez nombreux pour satisfaire aux besoins spirituels des populations de l'Est. Il n'y avait à aller dans l'Ouest que les prêtres qui le voulaient bien. Et la vie de mission dans cette immense région, en grande partie déserte, était si pénible et si déprimante, par suite de l'isolement dans lequel devaient vivre les missionnaires, que les meilleures volontés se décourageaient. Les quelques prêtres que Mgr Provencher avait pu obtenir quittaient le pays tour à tour, au moment où ils auraient pu commencer à faire quelque bien. L'un d'eux, l'abbé Darvaux, le premier apôtre du Pas, qui aurait probablement persévéré, fut assassiné dès les premières années de son ministère, de la main de sauvages soudoyés par un ministre protestant; parmi les autres, à peine trois ou quatre séjournèrent-ils dans l'Ouest assez longtemps pour un résultat sérieux. Bien persuadé, par une expérience de vingt ans, qu'avec la seule collaboration volontaire du clergé séculier, il ne pourrait jamais réussir à évangéliser solidement le pays, Mgr Provencher résolut d'obtenir l’aide d’une congrégation religieuse, où les volontés seraient fixées dans le dévouement par le vœu d'obéissance et le parfait renoncement. Il réussit à obtenir l’aide des Oblats de Marie Immaculée.
Ce ne fut qu’à l’arrivée de ceux-ci dans l'Ouest, en 1845, que commença véritablement l’évangélisation de cet immense diocèse, qui comprenait alors ce qui forme actuellement les provinces du Manitoba, de l'Alberta et de la Saskatchewan, avec les Territoires du Nord-Ouest, s'étendant jusqu’au Pôle Nord. Moins de vingt ans après, en 1862, l'extrême Nord de cet immense territoire détaché du diocèse de Saint-Boniface, et sous le nom de vicariat apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, fut confié à la houlette de Mgr Faraud, o.m.i. En 1868, nouvelle division: tout ce qui forme actuellement la province de l’Alberta, et la plus grande partie de celle de la Saskatchewan, fut séparé du diocèse de Saint-Boniface, pour former le diorèse de Saint-Albert, dont Mgr Vital Grandin, o.m.i., reçut la charge.
Ce dernier diocèse était encore énorme. Aussi, en 1891, Mrg Grandin obtint-il que toute la partie qui se trouve actuellement dans la province de la Saskatchewan en fût détachée, pour constituer le vicariat apostolique de la Saskatchewan, confié à Mgr Pascal, o.m.i. Dix ans plus tard, ce vicariat devint le diocèse de Prince-Albert.
Malgré ces divisions successives, au commencement du XXe siècle, les missions indiennes du Nord se trouvaient de plus en plus délaissées, et comme oubliées. La grande Prairie se peuplait; les colons arrivaient de tous côtés; il y en avait de toutes les langues et de toutes les religions. Les missionnaires qui, quelques années auparavant, n'avaient à s'occuper que des Métis et des Sauvages, devaient maintenant courir après toutes ces brebis perdues de la maison d'Israël qui arrivaient de tous les coins de l'horizon. Les supérieurs ecclésiastiques et religieux étaient complètement débordés par ce flot d'immigration. Tous les prêtres qui leur venaient de l'Est du Canada et des pays d'Europe étaient immédiatement employés au service des colons catholiques, plus ou moins perdus, et, en tout cas, fort exposés à perdre la foi, au milieu de la cohue d’infidèles, d’hérétiques et de schismatiques qui formaient la majorité des nouveaux immigrants. Forcément on négligeait de renforcer les missionnaires du Nord, perdus au milieu des bois et des glaces: et ceux-ci voyaient avec terreur leurs forces et leur nombre diminuer, sans que personne vînt les aider et les remplacer.
Au Chapitre général des Oblats, en 1906, le Père Pénard, délégué de la Saskatchewan, est chargé par ses commettants d'exposer aux supérieurs majeurs de la Congrégation la situation déplorable des missionnaires du Nord et de leurs missions, et de tâcher d’y trouver un remède. L’exposé des misères était assez facile; ce qui l'était moins, c'était de trouver le remède.
Après un long et minutieux examen de la situation avec les autorités de la Congrégation, on tombe d'accord sur la nécessité de séparer, au point de vue ecclésiastique et religieux, les missions du Nord, des diocèses et des provinces oblates du Sud, si l’on voulait pourvoir au maintien et au développernent de ces missions. Cela nécessitait la création d’un nouveau vicariat apostolique, comprenant tout le nord de l’archidiocèsc de Saint-Boniface et du diocèse de Prince-Albert. Mais cela
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regardait la Congrégation de la Propagande. Tout ce qu’on pouvait faire, c'était de lui exposer la situation, et de demander l’érection de ce nouveau vicariat.
Ces négociations avaient lieu à la fin d'octobre 1906; et, trois ans après, en mars 1910, la Sacrée Congrégation faisait la division demandée, et érigeait le nouveau vicariat, avec les limites et les dimensions proposées.
Voilà comment fut crée le vicariat apostolique du Keewatin; ainsi nommé du nom cris de sa partie centrale. Ce mot, qui signifie vent du Nord, n'indique pas que la température y est à l'ordinaire d’une douceur excessive.
La création de ce vicariat, qui donnait un chef aux missionnaires du Nord, ne promettait pas à celui qui en aurait la direction les charmes d’une oisiveté exagérée. Car, de tous les vicariats apostoliques existant à l’époque, c'était certainement celui dont l'administration et l’approvisionnement étaient les plus difficiles.
Au moment de son érection, il comprenait en effet toute la largeur de la province de la Saskatchewan, à partir du 54e parallèle jusqu’à la hauteur des terres séparant le bassin de la baie d'Hudson de celui de l'océan Glacial; toute la largeur de la province du Manitoba, et même un coin de l'Ontario, à partir du 58e parallèle, jusqu’au Pôle Nord. Cette immense étendue est traversée par les deux grands fleuves du Churchill et de la Nelson; d’où, pour aller d’une mission à l’autre, il faut à chaque instant traverser les chaînes de collines et de montagnes qui séparent les versants de ces deux fleuves et de leurs affluents. Cela rend les chemins par trop accidentés en hiver, et, en été, ne permet de se servir des cours d’eau qu’en faisant d'innombrables portages, tous plus longs et plus difficiles les uns que les autres. Quant à la mer, on ne peut s’en servir que pour aller chez les Esquimaux. Et là, en fait d'obstacles, les glaces de la baie d'Hudson remplacent avantageusement les portages de la Nelson et du Churchill.
Dans tout le vicariat, les voyages se faisaient, en 1910, avec les anciennes méthodes de canots d’écorces, traînes à chiens et raquettes, dont on a lu le détail dans la vie de missionnaire de Mgr Charlebois. Un seul point était desservi par le chemin de fer: c'était Le Pas, où arrivait, via Hudson Bay Junction,
le chemin de fer de Winnipeg, en direction de la baie d'Hudson, qu'il ne devait atteindre que plusieurs années plus tard.
Comme, par ailleurs, Le Pas se trouve à peu près au centre du nouveau vicariat, considéré dans sa largeur, ce petit village, dénommé ville, fut choisi comme résidence du vicaire apostolique. En fait d’édifices religieux, Le Pas ne possédait que la chapelle en rondins, de 22 pieds sur 14, construite par le Père Charlebois, en 1897.
Dans la partie ouest du vicariat, les missions étaient relativement nombreuses: Ile-à-la-Crosse, Lac Vert, Beauval, Portage La Loche, Lac Caribou, Cumberland, Lac Pélican. Mais. dans la partie est, il n’y avait que deux établissements, encore à leurs débuts, à Norway-House et à Cross-Lake. Toute cette immense région de l’est restait donc à évangéliser. Même dans la partie ouest, le nombre des établissements était loin de répondre aux besoins de la population. De plus, il y avait les Esquimaux de la Baie d'Hudson, qui n'avaient encore jamais vu le prêtre catholique.
Et, pour faire face à tous ces besoins, le nouveau vicaire apostolique disposerait d’une douzaine de missionnaires, dont plusieurs arrivaient à la vieillesse, et la plupart des autres étaient prématurément usés par les fatigues et les privations.
En outre, il y avait sept ou huit Sœurs Grises de Montréal qui tenaient l’école indienne de Beauval; et trois ou quatre Sœurs Oblates du Sacré Cœur et de l’Immaculée Conception qui faisaient la navette entre Norway-House et Cross-Lake, sans savoir encore dans laquelle de ces missions elles se fixeraient définitivement.
T'elles sont les conditions plus que précaires dans lesquelles Mgr Charlebois prit possession du vicariat du Keewatin.
CHAPTTRE IT
Nomination — Sacre — Prise de possession (1910-1911)
Ainsi qu’on l’a dit au chapitre précédent, le vicariat apostolique du Keewatin ne fut érigé qu’au mois de mars 1910. Mais, depuis un certain temps déjà, il en était question à la Sacrée Congrégation de la Propagande; il semble même que, dès le printemps de 1909, la chose était décidée à Rome, et les candidats à présenter au choix du Saint-Siège, déjà choisis par les évêques de l'Ouest, d'accord avec les supérieurs religieux de la province.
Le premier sur la liste était le Père Ovide Charlebois. Il en avait sans doute été prévenu; et il avait dû répondre par un refus catégorique, si nous en jugeons par une lettre datée de juin 1909, dans laquelle le Père Grandin, son provincial, le reprend vivement de ce refus, et lui démontre qu’il doit accepter, sous peine de résister à la volonté de Dieu et de compromettre l'avenir des missions.
Au sujet de cette lettre, le P. Charlebois écrit à son frère, le Père Guillaume, le 22 juin de la même année: «Je vous envoie une lettre du P. Grandin, qui, comme vous le verrez, est éloquente. Cependant elle ne m'a pas encore convaincu. J'espère qu'à Rome on sera plus éclairé, et qu’on me mettra de côté. Tout de même, je ne vis pas à mon aise; je suis on ne peut plus perplexe. »
Cependant, cette première annonce ne semble pas l'avoir trop inquiété. L'’excès même de son humilité le faisait se rassurer: il était si convaincu de son incapacité, qu'il ne pouvait regarder comme sérieuse sa candidature à l’épiscopat. Aussi, pendant le reste de l’année 1909, et le commencement de 1910, il paraît avoir vécu dans une sécurité à peu près parfaite.
Cette sécurité prit fin brusquement au mois d’août 1910, lorsqu'il reçut une lettre de Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, lui annonçant offciellement sa nomination au vicariat apostolique du Keewatin. Cette nouvelle le jeta presque dans le désespoir. Il en écrit aussitôt au Père Guillaume à la date du 25 août 1910, et son écriture saccadée indique bien l'agitation de son âme: « Je vous envoie, écrit-il, une lettre de Mgr Langevin, qui est sérieuse. Elle m'a empêché de dormir la nuit dernière, et ce sera la même chose cette nuit. Je réserve l'obscurité pour satisfaire mon cœur et pleurer à mon goût. Personne ne le sait ici. Que faire? Que faire? Vais-je dire «Fiat»? ou vais-je suivre ma conscience, et répéter: «Je ne puis »?.. Cette alternative me jette dans une angoisse que je ne puis dépeindre. Ce soir, en voyant mourir une de nos enfants, j'enviais son sort. »
Mais, avec son esprit de foi, il dut se faire le raisonnement qu'il adressait plus tard à un scolastique qui, malgré l'avis de ses supérieurs, prétendait n'avoir pas les qualités nécessaires pour avancer aux ordres. « C’est ridicule, lui écrivait-il, de prétendre que vous n'avez ni la science, ni les capacités voulues pour remplir les fonctions de prêtre. Si votre prétention était vraie, il vaudrait autant dire que personne n’est digne de la prétrise. Je suis persuadé que vous engagerez davantage votre conscience en refusant qu'en acceptant. Votre acceptation par pure obéissance vous vaudra une source de grâces et de bénédictions. Vous ne comptez pas assez avec les grâces d'état. Si, comme vous, je n'avais considéré que mon ignorance et mon incapacité, jamais je n’aurais accepté la prêtrise, à plus forte raison l’épiscopat. J'ai mis ma confiance dans le secours de Dieu, et je ne le regrette pas.»
Ce furent ces pensées de foi qui, malgré ses répugnances, le décidèrent à partir pour Montréal. Il devait d’abord y assister au grand congrès eucharistique, qui s’y tint cette année-là, et ensuite se préparer au grand sacrifice demandé par l’obéissance. Mais, si sa vertu fut assez forte pour le décider à la soumission, elle ne put calmer ses craintes et ses angoisses.
Il savait, en effet, que la charge qu'on lui imposait serait lourde à porter, et l'œuvre qu’on lui confiait, diffcile à exécuter. Ïl connaissait assez le pays dont il allait devenir le pasteur,
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pour prévoir en grande partie les épreuves qui l’y attendaient. Nous pouvons dire que ces épreuves prévues et attendues, il les subit toutes, pendant le cours de son long et laborieux épiscopat; et avec elles, beaucoup d’autres, auxquelles il ne pouvait pas s'attendre, qui lui furent encore plus pénibles.
Il partit de Duck-Lake le ler septembre. En faisant ses adieux à ses chers enfants et aux bonnes religieuses qui, pendant sept ans, l’avaient aidé dans son œuvre d'éducation, «son émotion était si profonde et si vive, nous disent les annales de la communauté, qu'il pouvait à peine articuler quelques paroles. »
Après le Congrès Eucharistique, Mgr Charlebois s'occupe de régler quelques affaires intéressant son vicariat, et fait quelques visites, pour remercier les bienfaiteurs qui l'avaient aidé dans l’œuvre de l’école de Duck-Lake, non sans les prier de continuer leurs secours au nouveau vicariat apostolique.
Vers le 20 novembre, il entre en retraite pour se préparer à son sacre, qui doit avoir lieu le 30 novembre, en la fête de Saint-André. Pendant cette retraite, il se représente si vivement son indignité et son incapacité, que ses craintes et ses angoisses le reprennent au point d'en tomber presque malade. Le Père Sylvain, qui était alors scolastique à Ottawa, où Mgr Charlebois faisait sa retraite, écrit à ce sujet: «Le Rév. Père Supérieur m'avait chargé d’emballer différents articles destinés à quelques-unes des missions du Keewatin. Je faisais ce travail dans la chambre et sous la direction de Mgr Charlebois. C'était au cours de sa retraite préparatoire à l'épiscopat. Un jour, j'étais à préparer ces caisses, quand je le vis se lever tout à coup de son bureau, où il était à écrire. Oubliant que j'étais là, il se mit à arpenter sa chambre, les mains jointes, lés yeux levés au ciel, il s’écria, en proie à la plus profonde angoisse: «Pas moi! pas moi! Non, non, mon Dieu! mon Dieu, ce n’est pas possible.» — J'en fus tellement ému, que je me hâtai de sortir, pour ne pas verser des larmes sous ses yeux. »
La grâce de la consécration rétablit le calme dans son âme. Quelques jours après son sacre, il écrit à un de ses amis: « Enfin, le sacrifice est consommé. Il fut pénible, il a failli m'en coûter la vie. Me voilà sur la croix, et pour combien de temps? J'ai senti les effets des bonnes prières qu'on a dites pour moi;
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car je me suis senti fort, au delà de toute espérance. Dans mon angoisse, j'ai éprouvé de douces consolations. Oh! que Dieu est bon! » (Lettre à l'abbé Myre.)
Mgr Charlebois, promu par un acte du Saint Siège, en date du 8 août 1910, évêque de Bérénice et premier vicaire apostolique du Keewatin, fut sacré le 30 novembre de la même année, par Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, son ami et son métropolitain, dans l’église paroissiale de L'Assomption, à côté du collège où il avait fait ses études classiques. Les évêques assistants furent Nos Seigneurs Archambeault, évêque de Joliette, et Bernard, évêque de Saint-Hyacinthe.
Le Père Joseph Dozois, o.m.i., provincial des Oblats de la province de l'Est du Canada, fit le sermon de circonstance. Après avoir rappelé les origines chrétiennes et les premières aspirations du nouvel élu, l’orateur poursuivit:
«Mes frères, l'Eglise n’est jamais plus belle que lorsqu'elle est persécutée; car alors, elle s 'empourpre du Sang de Dieu... De même, l'évêque n'est jamais plus grand que dans la souffrance. Mgr Charlebois participera à la grandeur de son Maître crucifié. Il est préparé à la mission que le ciel lui confie aujourd'hui, par l'épreuve et par le sacrifice. C'est ce que signifient les vingt-trois ans qu'il a passés au milieu des sauvages de l'Ouest. Au cours de ces vingt-trois années d’apostolat, je ne sache pas qu'il ait fait naufrage, ni qu'il ait été battu de verges comme saint Paul; mais je sais qu’il a souffert de la faim, de la nudité, de la fatigue excessive et surtout de l'isolement. Ceux qui ont eu l'avantage de lire ses édifiantes correspondances savent combien le cœur affectueux du Père Charlebois a souffert de la solitude dans laquelle s’écoula sa jeunesse sacerdotale. Loin de ses parents, loin de tout confrère, loin de tout compatriote, il a travaillé avec un zèle insurpassable, il a souffert en martyr et il a pleuré en saint. Et sa carrière n’est pas finie. Placé par Dieu à la tête d’un vicariat qui n'offre rien aux convoitises humaines, il ira jusqu’au calvaire. Allez, apôtre du Crucifié, votre cœur est plein de l’amour de Dieu; qu'il le déverse sur les âmes les plus abandonnées. Allez là-bas, dans l'extrême Nord; allez-y par Marie. « Ad Jesum per Mariam.»
«La cérémonie fut grandiose, lit-on dans la Semaine Religieuse de Montréal. Jamais, sans doute, L'Assomption n'avait
vu pareille fête.» Trois archevêques, quinze évêques, plus de trois cents prêtres, un grand nombre de religieux et de religieuses, et une foule énorme de parents et d'amis y assistaient. Mgr Charlebois écrivait lui-même à l'abbé Myre que c'était une reproduction en petit du Congrès Eucharistique qui s'était tenu à Montréal quelques mois auparavant.
Au banquet qui suivit la cérémonie religieuse, de remarquables discours furent prononcés, sur lesquels il serait agréable et intéressant de s'arrêter, si les proportions de cet ouvrage nous le permettaient. Signalons cependant le discours de Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, qui fit ressortir les abondantes bénédictions de Dieu sur la famille de Mgr Charlebois; famille qui a fourni un nombre presque incalculable de prêtres, de religieux et de religieuses. Mgr Charleboïs puisa là sa vocation d'Oblat, c'est-à-dire de missionnaire et d’évêque. «Car, chez les Oblats, tous sont missionnaires, et beaucoup deviennent évêques... Mais pour devenir évêque, la route est longue à parcourir, et l’apostolat bien rude. Le missionnaire de l'Ouest qui devient aujourd’hui évêque a dû apprendre la langue, ou même les langues des indigènes à qui il prêche l’évangile depuis vingt-trois ans.» Ces dernières paroles furent particulièrement applaudies.
Puis, Mgr Langevin, l’évêque consécrateur, l’éloquent et vaillant archevêque de Saint-Boniface, se lève à son tour et s'écrie: «C’est un évêque moderne, et un évêque catholique que nous venons de sacrer. Il saura s'adapter au langage et aux usages de ses ouailles, pour les garder au bon Dieu. pour convertir les sauvages, et pour les garder fidèles, il faut les prêcher dans leur langue. Et du reste, ce fut toujours ainsi dans l’apostolat catholique, depuis le miracle du don des langues. Dans mon diocèse, les Ruthènes, les Polonais, les Allemands, les Canadiens français, et aussi les Irlandais, sont évangélisés dans leurs langues respectives. Mgr Charlebois sera de ceux qui font toujours passer les intérêts de la foi avant ceux de la nationalité ou de la politique, ce qui, d’ailleurs, n'empêche pas d’être bon patriote. »
Alors, le nouvel évêque remercia tous ceux qui avaient pris part à son sacre et y avaient assisté, et rappela sa première rencontre avec son consécrateur au noviciat des Oblats à
Lachine, au moment de son entrée comme postulant; il y était introduit par le Frère Langevin, déjà novice et admoniteur, c'est-à-dire éducateur des nouveaux arrivés, pour tout ce qui regardait le règlement et les usages du noviciat. La bonté et la vertu du jeune novice firent impression sur le nouveau venu, qui se dit: «Si la vie religieuse produit de si beaux fruits de bonté et de sainteté, elle mérite d’être embrassée.» Pour remercier son archevêque de tout ce qu'il avait fait pour lui depuis cette date de Lachine jusqu’à son sacre, Mgr Charlebois promit d'être toujours à ses côtés pour les bons combats.
Après avoir remercié le supérieur du collège de L'Assomption, le chanoine V. Villeneuve, de tout ce qu'il avait fait pour lui, notamment dans la préparation et l'exécution de cette fête, il termina en disant: « Et maintenant, j'ose solliciter de vous tous un souvenir dans vos prières. Car veuillez croire que je ne me fais pas illusion. Cette fête est belle; elle est magnifique; c'est plaisir d'en jouir. Maïs sa durée sera courte, n'est-ce pas! Et ensuite? oh! ensuitel Vous devinez ce que sera cet ensuite. Je compare cette belle fête à une jolie rose, dont l’aspect réjouit et la vue et le cœur, maïs qui, sous peu, se flétrit, disparaît et laisse apercevoir de nombreuses épines. C’est en prévision de ces épines, que je désire une petite prière. En retour, je vous ferai participer aux mérites que ces épines me procureront. »
Ceci se passait chez les Sœurs de la Providence, où un repas avait été servi aux membres du clergé. Mais, au collège de L'Assomption, dans les bâtiments de l’ancienne école d’agriculture, un autre repas avait été servi aux amis laïcs et aux membres de la famille de Mgr Charlebois. Il se rendit au milieu d'eux, et là aussi, il y eut des discours. Un de ses cousins, M. Charlebois, notaire à Québec, lui présenta une éloquente adresse, au nom de tous les membres de la famille. Puis, au nom des nombreux neveux et nièces qui entouraient le nouveau Pontife, l’un d’eux, le jeune Martin Lajeunesse, écolier au collège de L'Assomption, maïs qui, vingt-trois ans plus tard, devait devenir son coadijuteur et successeur, lut une gentille petite adresse. Il y faisait ressortir les grandeurs surnaturelles de la dignité dont il venait d’être revêtu, lui assurait que tous ses neveux et nièces, tout en le respectant davantage, ne l'en aimaient pas moins, et joignaient leurs voix aux accents joyeux
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de cette belle fête, à laquelle devaient communier les membres de la famille qui avaient déjà quitté cette terre pour le ciel. Puis il l'assura que tous voulaient continuer, plus encore que par le passé, à le prendre pour modèle dans la voie de la sainteté, du dévouement et du sacrifice; ainsi que, dès l’âge le plus tendre, leurs parents le leur avaient recommandé.
Mgr Charlebois, bien ému comme on le pense, répondit en remerciant Dieu des grandes grâces et des bénédictions qu'il s'était plu à répandre sur sa famille, où, tout humble et pauvre qu'elle était, Il s'était choisi tant de prêtres, de religieux et de religieuses.
La fête était passée. La belle rose à laquelle le nouveau Pontife l'avait comparée, s’effeuilla promptement, ne lui laissant entre les mains que ses cruelles épines. Il connaissait parfaitement son vicariat, au moins dans la partie nord et nord-est, pour l'avoir parcouru dans tous les sens; et, au lendemain de son sacre, nous nous imaginons qu'il ne dut pas lui apparaître sous de brillantes couleurs. Tout y était à créer. Des quelques missions existant déjà, aucune, sauf l’école de Beauval, ne pouvait se suffire à elle-même; et la maigre allocation de la Propagation de la Foi, unique ressource du nouveau vicariat, était bien faible pour subvenir à leur entretien. Presque partout, les anciens bâtiments croulaient, et demandaient à être renouvelés. Au Pas, il connaissait sa cathédrale, pour l'avoir bâtie lui-même, treize ans auparavant. C'était cette bâtisse en rondins, de vingt-deux pieds sur quatorze, dont nous avons eu occasion de parler; et, à côté, il n'y avait pas la moindre masure pour lui servir de palais épiscopal. De nouveau, il se trouvait en présence de rien; et avec ce rien, il fallait se loger, rebâtir à peu près toutes les anciennes missions, et en créer de nouvelles.
Mais c’est ici que l’action de la Providence se manifeste encore d'une manière évidente, dans la vie de Mgr Charlebois. En imposant à son fidèle serviteur une tâche de plus en plus ardue, elle lui préparait de longue main les moyens d’en venir à bout. Nous avons vu que l’état financier déplorable de l’école de Duck-Lake, au moment où il en fut chargé, l'avait obligé de se mettre en rapport avec de généreux chrétiens qui, par leurs oboles, l'avaient puissamment aidé à relever les affaires de cette école. Il allait de nouveau avoir recours à eux, non
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plus seulement pour l’aider à soutenir une école, mais, on peut bien le dire, à créer tout un immense vicariat apostolique. L'introduction était faite, et il lui était plus aisé de recourir à ses anciens bienfaiteurs, que s’il avait dû s'adresser à eux pour la première fois. Ainsi, dans les desseins de la Providence, tout lui servait, même la grosse dette qui l'avait tant épouvanté, lors de sa première arrivée à Duck-Lake.
Il alla donc rendre visite à tous les bienfaiteurs de l’école Saint-Michel, qui n'avait plus besoin de secours. Il les remercia chaleureusement de ce qu'ils avaient fait pour elle; et les pria de continuer à lui venir en aide dans la pénible position où il se trouvait placé. À ceux qui ne pouvaient l'aider matériellement, il demandait le secours de leurs prières. Et, avec son esprit de foi, il comptait encore plus sur cette aide spirituelle, que sur les dons matériels.
Son espérance ne fut pas trompée. Il récolta assez de subsides pour commencer à construire au Pas une maison pour se loger et une cathédrale provisoire, bien pauvre assurément, mais un peu moins misérable que la petite chapelle primitive. Avant que l'ouvrage fût à moitié fait, ces premiers secours étaient épuisés. Mais la bonne Providence lui ménagea toujours des cœurs généreux, qui lui fournirent en temps opportun l’aide dont il avait besoin, pendant tout le cours de son long épiscopat. Sans avoir jamais rien devant lui, il a créé des œuvres magnifiques. Sous ce rapport, comme sous bien d’autres, il a eu à subir des épreuves terribles, dont il a pu sortir, grâce aux attentions de la Providence, qui lui a toujours ménagé les consolations et les secours à côté des épreuves, en excitant la générosité de ses bienfaiteurs, à mesure que ses besoins se multipliaient.
Aussi, son cœur se fondait-il de reconnaissance, envers Dieu d’abord, mais aussi envers tous ceux qui lui venaient en aide dans son œuvre apostolique; et il ne pouvait trouver de termes assez expressifs à son gré pour exalter leur générosité.
Mais ce n'étaient pas seulement les ressources matérielles qui lui faisaient défaut. Il manquait aussi de missionnaires, pour aller renforcer la petite poignée d’éclopés qui l'attendaient dans le Keewatin. Il lui en fallait immédiatement pour l'aider dans l’administration du vicariat; car, pour cela, il ne
pouvait distraire de leurs postes aucun de ceux qui se trouvaient dans les missions, où ils étaient déjà beaucoup trop peu nombreux. Or, on ne lui accordait que deux vieux missionnaires; l’un s'était usé dans les missions du Mackenzie; l’autre, encore plus dans celles de la Baie James, et il était à l'hôpital, sans qu'on pût prévoir quand il en sortirait. Dans l'avenir, aucun autre renfort n'apparaissait à l'horizon.
Cette situation lui fut pénible, assurément, mais ne le découragea pas. En faisant la quête des secours matériels, il se mit à faire la quête des vocations; et il détermina à entrer dans la congrégation des Oblats beaucoup de sujets, qui ne vinrent pas tous dans le Keewatin.
Il employa à ces visites et à ces courses les mois de décembre et de janvier, ainsi que les premiers jours de février 1911. Il quitta la province de Québec vers la mi-février. Le 16, il est à Saint-Boniface. De là, il se rend à Prince-Aïbert, où il règle quelques affaires urgentes avec son ancien évêque, Mgr Pascal. Ensuite, il va faire une visite à sa chère école Saint-Michel, à Duck-Lake.
La réception à l’école fut solennelle, mais surtout affectueuse, de la part des Sœurs et des enfants. Ceux-ci, d’abord intimidés par l'appareil épiscopal, ne tardèrent pas à reconnaître leur bon Père Charleboïs d'autrefois. « Ils s'approchaïent de lui avec leur sans-gêne ordinaire. Il faut dire aussi que Monseigneur venait à eux comme un père», écrivait le Frère Dagenais au Père Guillaume Charlebois, en racontant cette visite.
Une vingtaine de prêtres des environs se réunirent à l’école, pour fêter leur ancien confrère, pour raviver en même temps le bon souvenir des amicales relations d’autrefois, et pour témoigner leur sympathie respectueuse envers le nouvel évêque. Celui-ci passa là toute une semaine, se remettant, dans cette atmosphère affectueuse, des émotions et des fatigues récentes, et y puisant des forces pour ses travaux futurs.
Il quitte Duck-Lake dans les derniers jours de février; et, après avoir encore passé quelques jours à Prince-Albert, il prend la direction du Pas, le 6 mars au soir, en compagnie du Père Turquetil, de la mission du lac Caribou, qui était venu le rencontrer. Par la nouvelle ligne de chemin de fer, récemment
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ouverte jusqu’au Pas, ils arrivent alors à plus d’un mille du village. Ils sont reçus à la station par le Père Renaud, o.mi., venu de Cumberland pour préparer l’arrivée de Monseigneur.
La population presque entière, tant catholique que protestante, est là aussi, pour souhaiter la bienvenue à son nouveau pasteur, Pour se rendre à l’«évêché», Monseigneur monte en voiture. «C'était une simple boîte de wagon, fixée sur un traîneau, et tirée par deux chevaux. C’est ainsi que Sa Grandeur fut conduite, sans autre cérémonie, à son palais épiscopal. Celui-ci consiste en un petit appentis de douze pieds carrés, adossé à la petite chapelle qui constitue la cathédrale. » (Codex du Pas.) C'était le Père Renaud qui, l'été précédent, avait construit à la hâte ce petit appentis, après avoir fait transporter la chapelle du voisinage de la scierie, à la place qu’elle occupe encore aujourd'hui, en arrière de la cathédrale actuelle.
Pour l’ameublement de ce palais: «Un poêle de cuisine et plusieurs caisses, vides ou remplies, en constituent tout le mobilier; pas même une chaise; pas même une table; pas même un lit. Le soir, Monseigneur fut forcé d'aller coucher chez M. Rosser, commis en chef de la Cie de la Baie d'Hudson; le Père Turquetil alla chez le docteur Larose, et le Père Renaud resta seul au palais épiscopal. Le plancher fut sa couche, et des couvertures constituèrent son lit. (Codex du Pas.)
Le lendemain, à dix heures, eut lieu la messe pontificale. Monseigneur avait pour trône une caisse renversée, recouverte d’un tapis; il était assisté du Père Renaud et de deux enfants, dont l’un portait la crosse, et l’autre la mitre. Le Père Turquetil fit seul les frais du chant. Ce fut quand même magnifiquel!
Après la messe, le Père Turquetil lut les Bulles de Pie X, nommant le Père Charlebois évêque de Bérénice et vicaire apostolique du vicariat du Keewatin.
Ensuite, le Père Renaud présenta à Son Excellence une adresse, au nom du clergé, des religieux et des religieuses du vicariat. Puis, le docteur Larose, Canadien français, le plus ancien résident blanc de la localité, en présenta une autre, au nom des catholiques de la place; et enfin, Louis Marsolais, Métis canadien-français, en lut une en langue crise, au nom des Métis et des Indiens.
«Tout fut on ne peut plus simple et modeste, lisons-nous
Un vieil Indien racorte un fait de chasse à Mgr Lajeunesse
Mgr Charlebois en tournée de mission.
Cabane indienne, semblable à celle où Monseigneur a couché bien souvent.
Près de la première cathédrale de Mgr Charlebois, au Pas, en 1932.
Mgr Rod. Villeneuve, o.m.i., maintenant cardinal, Mgr Charlebois, Mgr Breynat, o.m.i., Vicaire Apostolique du Mackenzie.
MS CHARLEBOIS 127
dans le Codex du Pas. Tout de même, c'était solennel, puisque c'était la prise de possession de ce nouveau vicariat. »
Le même Codex nous donne la liste des résidences des missionnaires et les noms de ces derniers, au moment où Mgr Charlebois prenait possession du vicariat. Nous croyons intéressant de la reproduire, en y ajoutant l’âge des missionnaires.