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CHAPITRE IV

L'école Saint-Michel (1903-1910)

Lorsqu’en plein travail de construction à la mission du Cumberland, le P. Charlebois reçut la lettre de Mgr Pascal qui le

nommait directeur de l’école Saint-Michel à Duck-Lake, ce fut

un rude coup pour lui et pour ses collaborateurs.

Il fallait abandonner ces missions, dans lesquelles il s'était dépensé pendant plus de quinze ans, pour aller se mettre à la tête d’une œuvre toute nouvelle pour lui et que son humilité et sa timidité naturelle lui faisaient regarder comme audessus de ses forces. Aussi, à la réception de cette obédience, laissa-t-il couler ses larmes en abondance.

Ainsi en fut-il de tous ceux qui avaient travaillé avec lui. Au premier abord, ils se sentirent gagner par une sorte de découragement. Et, dans toutes les missions du Nord, ce fut un cri unanime de protestation. «Comment, disait-on, nous sommes déjà si peu nombreux! Nous demandons du secours; et, au lieu de nous en envoyer, on enlève le plus capable et le plus actif d’entre nous, pour en faire un directeur d'école! »

Ces plaintes, à ne les considérer qu’au point de vue de la prudence humaine, étaient on ne peut plus fondées. Mais on oubliait que les vues de Dieu ne sont pas celles de la sagesse humaine, que la volonté divine s'exprime par la voix des supérieurs et non par les récriminations des inférieurs. Cette nomination, qui semblait un malheur en quelque sorte irréparable pour les missions indiennes, devait en réalité tourner à leur plus grand bien.

Pour l’œuvre à laquelle le destinait la Providence, le P. Charlebois avait besoin d’une formation. Il était devenu expert dans l’œuvre des missions indiennes; mais, dans la position où

Dieu voulait le placer, il n'aurait plus seulement à s'occuper d'évangéliser les sauvages; il aurait à traiter avec les autorités civiles et ecclésiastiques; il aurait affaire avec toutes sortes de gens; il n'aurait plus seulement à obéir, mais il devrait donner des ordres et diriger. Et à cela, sa timidité naturelle mettait un grand obstacle.

Cette timidité, voisine de la gêne, était ce qui frappait d’abord ceux qui l’approchaient pour la première fois. Une sœur de la Présentation, qui se trouvait à l’école Saint-Michel au moment où le P. Charlebois vint en prendre la direction, écrit: «Il était évident qu’il souffrait d’avoir quitté ses chers Sauvages, et il était plutôt triste: il venait de faire un grand sacrifice. Ce qui frappait aussi en le voyant pour la première fois, c'était une certaine gêne, une timidité, qui pouvait le faire paraître froid, mais il ne l’était pas ».

Une de ses nièces, également religieuse de la Présentation, écrit de son côté: « L’oncle Ovide, tel qu’il m'est apparu vers 1898, était un religieux timide et craintif, qui naturellement figeait son entourage. Nous le savions bon, maman nous l'avait tant dit; mais nous n’étions nullement portés vers lui ».

“Comme directeur de l'école indienne de Duck-Lake, il serait en relations fréquentes avec les autorités gouvernementales, il recevrait la visite de toutes sortes de personnages plus ou moins marquants; tout cela l’obligerait à prendre plus de confiance en lui-même, et à vaincre cette excessive timidité, qui lui enlevait tous ses moyens, lorsqu'il se trouvait en présence de gens avec lesquels il n’était pas intime.

De plus, il n'allait pas tarder à être appelé, d’abord dans le conseil de Mgr Pascal; puis, dans celui de la province oblate d’Alberta-Saskatchewan; et cela l’initierait à l’administration d'un diocèse et à la direction d’une congrégation religieuse, En un mot, la Providence le conduisait à Duck-Lake pour lui faire faire son noviciat d'évêque. Mais, en 1903, personne ne s’en doutait, lui moins que tout autre.

Aussi fallut-il tout son esprit de foi, toute sa soumission à la volonté de Dieu, qu’il a toujours regardée comme manifestée par la voix des supérieurs, pour lui faire accepter cette charge dont il se croyait incapable. « Je suis si ignorant!» écrivait-il à son frère le P. Guillaume. Car il s’est toujours dit et cru un

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ignorant. Mais son ignorance était de la nature de celle du curé d’Ars et de Mgr Grandin, qui, eux aussi, se disaient ignorants à qui voulait les entendre; ils n’en étaient que plus avancés dans la science des choses de Dieu et de la direction des âmes, beaucoup plus que des docteurs in utroque jure. Ainsi en était-il du Père Charlebois, qui, en dépit de ses accablantes occupations, n’avait jamais négligé l’étude de la théologie, dont son bon sens et son esprit pratique lui ont toujours fait appliquer les principes de la manière la plus opportune.

Malgré ses craintes et ses répugnances, il accepta donc la charge qu'on lui imposait, et il y réussit parfaitement comme on réussit d’ailleurs généralement dans toute position qu’on n’à pas recherchée, mais que l’obéissance a imposée, quand on l'accepte franchement, sans mauvaise volonté, mais aussi sans vanité. Parce que, d’abord, les supérieurs connaissent mieux que lui-même les qualités du sujet, et ensuite, parce que dans ces conditions, Dieu travaille avec lui et supplée à son insuffisance, si insuffisance il ÿ a. Au contraire, rarement on réussit dans une fonction qu’on a convoitée, dont on s’est cru plus capable que d’autres; surtout si l’on a quelque peu intrigué pour l'obtenir. Car alors, il n’est plus certain que la voix des Supérieurs soit la voix de Dieu: c’est plutôt l'écho de la volonté présomptueuse du sujet. Et Dieu laisse l’homme aux mains de son impuissante vanité. Heureux encore quand celui-ci s’en aperçoit à temps.

Le poste que l’on confiait au P. Charleboiïs n'était pas une sinécure. L'école était bien établie matériellement, mais elle était grevée d’une dette énorme; une vingtaine de mille dollars, pour lesquels il fallait payer des intérêts élevés. De plus, la discipline laissait à désirer parmi les élèves.

Le nouveau directeur s'applique d'abord à rétablir la discipline parmi les enfants et à leur infuser un esprit vraiment chrétien. Il s’y met avec son esprit apostolique, reportant sur ces jeunes âmes l'amour qu'il avait eu pour celles de ses pauvres Indiens du Cumberland et du lac Pélican. Les effets de son zèle ne tardent pas à se faire sentir, et bientôt un nouvel esprit règne dans la maison.

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Dans cette œuvre d'éducation chrétienne, il était puissamment secondé par les bonnes sœurs de la Présentation de Saint- Hyacinthe, qui, avec le dévouement dont elles font preuve partout où elles sont établies, s’occupaient des classes, de la cuisine, de la lingerie, de l’infirmerie, etc. De plus, elles enseignaient la couture et les soins du ménage aux jeunes Indiennes pensionnaires de l’école.

Comme une ferme de plusieurs centaines d’acres est annexée à l’école, les garçons, arrivés à un certain âge, pouvaient y apprendre sur place, sous la direction de fermiers et d’engagés généralement assez compétents, tout ce qui se rapporte à l’exploitation d’une ferme, au soin des étables, au jardinage, etc. Une méthode pratique faisait s'intéresser les enfants à ces travaux. Cette méthode continuée et perfectionnée par le P. Delmas, o.m.i., successeur du P. Charlebois à la tête de l’établissement, a fait de l’école indienne de Duck-Lake le modèle des écoles de ce genre dans l'Ouest. Les élèves qui en sont sortis, établis principalement dans les réserves de Duck-Lake et de Maskey-Lake, se classent parmi les meilleurs agriculteurs du pays.

Mais, ce qui épouvante le pauvre Père, c’est la grosse dette qu'il doit acquitter. On peut s’imaginer son effarement devant cette dette de 20,000 dollars; lui qui sortait des missions du Nord, où l’on ne vivait que de misère et de privations, où l’on y regardait à deux fois avant de risquer une dépense de 25 sous, où l’on se privait de sucre, de café, et même de sel et de pain, parce que le transport de toutes ces denrées coûtait trop cher et était trop difficile!

Jusqu'ici, au point de vue de l'établissement matériel des missions, le P. Charleboïs avait fait beaucoup avec rien, ainsi qu'on a pu le constater par la lecture des deux chapitres précédents. Mais, pour faire ce qu'il avait fait, il n’avait eu qu’à se servir de son habileté d’architecte et de sa force musculaire. Ici, se trouvant en présence de moins que rien, ces ressources lui devenaient à peu près inutiles; c'était son talent d’administrateur qu'il s'agissait de déployer; et ce talent, il n’avait encore eu l’occasion de l'exercer que sur une toute petite échelle. A l'avenir, il devra le faire plus en grand.

Il se met courageusement à l'œuvre, supprime toutes les dépenses inutiles, réduit le personnel et fait lui-même l'ouvrage des ouvriers congédiés. I1 se charge du chauffage en hiver, se lève régulièrement à 4 heures du matin, afin de réchauffer la maison avant le réveil de la communauté. En été, il s'occupe du jardinage avec le concours des plus grands garçons, tout en faisant lui-même le plus gros travail.

Comme jadis au lac Pélican, il continuait à faire ses exercices de piété le matin avant la réveil de la communauté, et le soir après le coucher. « Quelquefois, nous dit une bonne religieuse de la Présentation, actuellement au Pas, nous apercevions la lumière dans sa chambre jusque vers 11 heures et minuit. Et, lorsque nous lui disions: « Mon Père, vous avez veillé bien tard hier au soir », il répondait: « Il faut bien que je fasse mes exercices de piété ». — Car, quelqu’accablantes que fussent ses occupations, l’idée ne lui venait pas d'en omettre aucun.

En économisant de la sorte, il parvint à peu près à payer les intérêts de la dette avec les revenus de l’école. Mais la dette elle-même restait toujours intacte; et, advienne une mauvaise année, ou un accident quelconque, il faudrait l’augmenter. Il doit encore recourir à ses bienfaiteurs, c’est-à-dire, se faire quêteur, malgré la répugnance que sa réserve et sa timidité naturelles lui faisaient éprouver pour ce métier.

Heureusement, il y avait alors, retiré à l’école de Duck- Lake, un ancien missionnaire du Mackenzie, le P. Lecorre, o.m.i. Dans le temps, il avait entretenu une assez vaste correspondance avec les bienfaiteurs des missions de l'extrême Nord et avait continué à correspondre avec plusieurs. Il les mit en relation avec le P. Charlebois, qui ne tarda pas à les intéresser à son œuvre. Plusieurs s’y intéressèrent même au point de la faire connaître autour d'eux, et indiquèrent au Père d’autres personnes fortunées qu'ils croyaient disposées à l'aider. Et les secours commencèrent à arriver, quelquefois en assez grande quantité, mais la plupart, par petites sommes de un ou de quelques dollars. Grâce à ces dons, le P. Charlebois put satisfaire aux obligations les plus urgentes, et commencer à diminuer la dette. «Il y eut cependant, nous dit la religieuse que nous avons citée plus haut, des moments pénibles, où il semblait que les moyens

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de satisfaire à des obligations urgentes allaient manquer. Mais toujours, au moment opportun, les secours arrivèrent ».

Si bien, qu’au bout de sept ans, lorsque le P. Charlebois fut nommé vicaire apostolique du Keewatin, la dette était complètement éteinte, sans que ni la direction, ni l’administration de l’école aient jamais eu à en souffrir.

Mais tout cela exigeait une abondante correspondance, qui augmentait considérablement le travail du directeur de l’école. Il avait parfois à répondre à des quarante et cinquante lettres par jour. Il éprouvait, en effet, une si grande reconnaissance pour tous ceux qui voulaient bien l'aider dans son œuvre, qu'il ne se serait pas pardonné de laisser passer le moindre don sans remercier le donateur. C’étaient même les petites aumônes, de un ou deux dollars, qui excitaient davantage sa reconnaissance. «Parce que, disait-il, ce sont ordinairement les oboles de la veuve de l'Evangile, prises non sur le superflu, mais sur le nécessaire ».

Cette accablante correspondance ne lui faisait négliger aucun de ses devoirs de directeur de l’école, où il devait s'occuper de tout, au point de vue spirituel et temporel. Outre les travaux de chauffeur et de chef jardinier qu’il s'était adjugès, il avait à s'occuper des approvisionnements en vivres et en vêtements, des réparations, de la direction des engagés et des ouvriers sur la ferme et autour de la maison, de la direction des religieuses et des élèves, de la réception de personnages plus ou moins importants, et surtout des visites des sauvages, bien portés à regarder le P. Charleboïis comme leur propriété, dont ils pouvaient user et abuser à loisir. Aussi, ne s’en privaient-ils pas; tous les jours, c’étaient des visites à n’en plus finir, tant des parents des élèves, que des gens des réserves voisines, dont le P. Charleboiïs était chargé au spirituel. Il faisait régulièrement tous les jours, une demi-heure de catéchisme en cris pour les plus jeunes enfants. Aux grands, les Sœurs enseignaient le catéchisme en anglais; mais, une ou deux fois la semaine, il leur donnait lui-même une demi-heure d'enseignement religieux dans leur langue, afin qu'ils n’oublient pas cette langue, et qu'ils comprennent mieux les vérités de la religion, que seule la langue maternelle rend véritablement intelligibles.

En plus de la direction de l’école, il avait à pourvoir aux besoins religieux de deux réserves indiennes de l’école: celles de Duck-Lake et de Batoche. Et, tel qu’on le connaît, on peut bien supposer que ce n'était pas cette partie de son ministère qui l'intéressait le moins. Malheureusement, les sauvages de ces deux réserves étaient des moins intéressants. Payens endurcis, ou baptisés sans aucune instruction ni pratiques religieuses, abrutis par l'ivrognerie, corrompus par la fréquentation des blancs, paresseux et hypocrites, telles étaient en général leurs principales qualités.

Le zélé missionnaire se met quand même courageusement à l'œuvre de la christianisation de ces êtres dégénérés; il tâche de les gagner par sa bonté et ses bons procédés, recourt encore à ses bienfaiteurs pour en obtenir des habits, dont ses pauvres déguenillés ont toujours besoin, leur donne à manger lorsqu'ils viennent crier famine à l’école, ce qui arrive à peu près tous les jours, fait porter des remèdes et de la nourriture aux malades, etc. Parfois, la sœur cuisinière, qui est notre informatrice actuelle, proteste, disant que c’est du gaspillage. Mais le Père de répondre: « Ma sœur, ménageons sur autre chose, mais pas sur la charité».

Il a surtout pitié des orphelins, toujours si misérables chez les sauvages infidèles; il les recueille à l’école, parfois longtemps avant qu'il aient atteint l’âge d’être inscrits sur les listes du gouvernement. «Un soir, nous raconte la vieille Sœur, il était allé administrer un mourant sur la réserve de Batoche. C'était assez loin, et il faisait très froid. Assez tard dans la soirée, il rentra, tout couvert de frimas et tenant sous son manteau un paquet assez volumineux. Faisant appeler la Sœur chargée du soin des petits garçons: «Tenez, ma Sœur, dit-il, voici un présent pour vous». Et il sortit de sous son manteau un petit sauvageon de trois ou quatre ans, enveloppé dans un lambeau de couverte si sale, qu'il était impossible d’en discerner la couleur primitive. Le petit, tout sale lui-même, et tout couvert de vermine, avait les pieds nus, et le reste du corps quasiment de même. C'était l'enfant du mourant, que le P. Charlebois adopta au nom de l’école ». :

Nous pourrions multiplier les traits de ce genre, si les limites de ce livre nous le permettaient. Déjà, pendant qu'il

était au Cumberland et au lac Pélican, le P. Charlebois avait ainsi recueilli pendant ses voyages plusieurs orphelins; nous n'avons pu en parler, faute d'espace.

Il n'y avait pas que les Sauvages à ressentir les effets de sa charité. Tout religieux, tout prêtre, séculier ou régulier, qui passait par Duck-Lake, était sûr d’avoir le vivre et le couvert à l'école Saint-Michel. Là, ils trouvaient toujours aide, réconfort et conseil, tant pour le temporel que pour le spirituel. Et cela était précieux, surtout pour ceux qui, fraîchement arrivés dans le pays, ne connaissaient ni les gens, ni les choses.

Mais les bénéficiaires privilégiés de son hospitalité étaient les missionnaires du Nord, quand ils venaient en visite à l’école Saint-Michel. « Ces pauvres Pères, ils font si pitié! Tâchez de les bien soigner », disait-il à la Sœur cuisinière. Et, à leur départ, il leur faisait toujours quelque présent: de la viande, du beurre, de la graisse, ou autre denrée, dont il savait leur mission particulièrement dénuée.

Cette tradition hospitalière et charitable s’est maintenue sous son successeur. Et l’on peut dire que l’école Saint-Michel continue à étre une véritable oasis pour tout prêtre et tout religieux de passage à Duck-Lake ou dans les environs. Car on se détourne volontiers de son chemin, pour jouir de l’hospitalité du bon P. Delmas.

‘Grâce à son inépuisable charité, le P. Charlebois parvenait à gagner quelques-unes des âmes frustes qui constituaient son troupeau. Tantôt, c'était un vieux païen qui consentait à recevoir le baptême avant de mourir; tantôt un protestant qui se convertissait; tantôt un catholique dévoyé qui revenait à la pratique de ses devoirs religieux. Mais les choses allaient lentement; et, pour la régénération de ces réserves, il comptait surtout sur les enfants qui sortiraient de l’école. C’est pourquoi il s’efforçait de plus en plus de leur inspirer l'amour de la religion, et de les former aux pratiques de la vie chrétienne. L’événement a prouvé qu’il avait raison. Actuellement, l'esprit est bien changé sur ces réserves.

Mais, pour réussir dans une telle œuvre, le pieux missionnaire mettait sa confiance dans l’aide du ciel. Aussi, dès son arrivée à l’école Saint-Michel, s’empresse-t-il d'y établir l’œuvre de l’Apostolat de la prière, la dévotion au Sacré Cœur, et la

pratique de la communion du premier vendredi du mois. Ces dévotions, il s'efforce de les inculquer, non seulement aux élèves actuels, mais aussi aux Sauvages des réserves, surtout aux anciens élèves de l’école. L'efficacité de la communion du premier vendredi fut démontrée d’une façon quasi miraculeuse, à l’occasion d’un bien triste événement, qui se produisit sur la réserve de Duck-Lake.

Nous avons déjà dit que les Sauvages de cette réserve étaient pour la plupart abrutis par l’ivrognerie. Non qu'ils fussent plus portés à ce vice que le reste de leurs congénères; mais, vivant au milieu des blancs, ils pouvaient plus facilement se procurer «l’eau de feu». Or, sans doute parce que l'alcool est plus pernicieux pour lui que pour le blanc, l'instinct dépravé du Sauvage le porte irrésistiblement, pour ainsi dire, vers la liqueur néfaste. A tel point que, quand il en a goûté une fois, il lui faut pour s’en abstenir une force de volonté que, généralement, il ne possède pas; même ceux qui, par ailleurs, sont d’assez bons catholiques, résistent difficilement à l'occasion. «Pourquoi t'abrutir ainsi avec la boisson? disais-je à l’un d’eux. Si tu ne veux pas t'en abstenir complètement, contentetoi de prendre un petit coup de temps en temps, sans aller jusqu'à t’enivrer et à te rendre semblable à un animal sans raison ». « Ecoute, Père, me répondit-il, quand je vois une bouteille, il faut que je la goûte; et quand j'en ai goûté, il faut que j'aille jusqu'au fond. Le seul remède, c'est de m'enfuir tout de suite. Mais je n'ai pas souvent le courage de le faire».

Aussi, ceux qui procurent de la boisson aux Sauvages sont énormément plus coupables que les Sauvages eux-mêmes. La loi civile défend bien de le faire; mais il est si facile de violer la loi, que, pour un misérable gain, beaucoup ne craignent pas de leur fournir ce poison. De plus, il y a en vente dans tous les magasins, des drogues à base d’alcool, que les Sauvages peuvent se procurer aussi facilement que les blancs: Pain-Killer, Ginger, etc., toutes plus fortes en alcool que les liqueurs ordinaires, et surtout l’eau de Floride, qui est un véritable poison.

Or, dans les premiers jours de mai 1906, une dizaine de Sauvages organisent, sur la réserve de Duck-Lake, une beuverie à l’eau de Floride. Quatre, qui n’en ont absorbé qu'une légère dose, en sont bien malades; mais six en meurent. L'un des six,

ancien élève de l’école, avait fait quelques jours auparavant sa neuvième communion du premier vendredi; et pour cela, il était venu de fort loin, par un très mauvais temps. Au dire des témoins, c'était lui qui avait absorbé la plus forte dose de poison. Aussi, tombe-t-il dans le coma, comme ses cinq compagnons. Ceux-ci ne se réveillent que dans l'éternité. Quant à lui, après être resté un certain temps dans cet état, il recouvre complètement sa connaissance: ce qui, paraît-il, n'arrive jamais dans ces sortes d’empoisonnement. Il fait appeler le Père Charlebois, se confesse, reçoit pieusement les derniers sacrements, et meurt paisiblement. Tout le monde regarda ce prodige comme un effet de la promesse faite à sainte Marguerite-Marie par Notre-Seigneur, à savoir qu'aucun de ceux qui recevraient la communion neuf fois consécutives les premiers vendredis du mois, ne mourrait en état de péché mortel.

Au mois d'avril 1905, un grand chagrin vint éprouver le P. Charleboïis; ce fut la mort de son vieux père; il la prévoyait depuis longtemps, vu la maladie et l’âge du vieillard; mais elle n’en fut pas moins douloureuse pour le cœur aimant du missionnaire.

Comme compensation à cette douleur, Dieu lui permit, en cette même année 1905, de contribuer à l'établissement d’une œuvre qui devait procurer gloire à Dieu et à sa sainte Mère, en attirant beaucoup de grâces sur le pays. Ce fut le pèlerinage de Notre-Dame de Lourdes à Saint-Laurent de Grandin (Saskatchewan).

Saint-Laurent, situé sur la rive gauche de la branche sud de la Saskatchewan, était autrefois le siège de la principale mission du pays. Depuis une quinzaine d'années. la mission se trouvait transportée ailleurs. Mais une statue minuscule de la Sainte Vierge, qui avait été l’objet de la dévotion du P. Fourmont et du Frère Piquet, restait là, dans le creux de l'arbre où le P. Fourmont l'avait placée, auprès d’une petite source, rappelant par sa position la source miraculeuse de Lourdes. Les fidèles des environs continuaient à fréquenter cet endroit comme un lieu de pèlerinage. Plusieurs guérisons extraordinaires y avaient même été obtenues, entre autres, celle d’une dame Nolin, et du frère convers Guillet, o.m.i. Mais, jusque-là, aucun pèlerinage régulier n'avait été organisé. Les anciens

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bâtiments de la mission, détruits ou tombés en ruines, avaient complètement disparu; il ne restait que la petite statue de de N.-D. de Lourdes. Cette dernière, don de M. Nolin, en reconnaissance de la guérison de sa femme, était placée dans une grotte assez rustique, œuvre du Frère Piquet. Les pèlerins y venaient assez nombreux, mais par petits groupes, ou individuellement.

Les choses en étaient là, lorsqu’au mois d'août 1905, sur la proposition du Frère Guillet, celui-là même qui avait été guéri en 1893, le P. Charlebois, de concert avec les missionnaires et les curés des environs, organise pour le 15 août, un pèlerinage de toutes les paroisses environnantes. Le F. Guillet, aidé de quelques-uns des plus grands garçons de l'école, va préparer le terrain pour la réception des pèlerins, qui au jour fixé, arrivent de toutes les directions. (Voy. Le Chevalier: « Saint-Laurent de Grandin», Passim).

A ce sujet, nous lisons dans la chronique de l’école Saint- Michel: « Malgré la pluie, il y a eu près de 150 pèlerins. La messe a été dite sous une tente, pendant que toute l'assistance chantait et priait sous une pluie torrentielle. Le P. Krist a chanté la messe, pendant laquelle il y a eu une trentaine de communions. M. l'abbé Myre a prêché sous un parapluie tenu par le F. Guillet. Tout a été bien modeste, maïs très pieux. Les gens étaient venus de Belle-Vue, du lac Vermillon, de Fish- Creek, de Carlton, ou du lac Canard. Ainsi l’élan est donné, et on espère que ce pèlerinage continuera.» (Codex.)

«Cet élan ne se ralentit pas, dit le P. Le Chevalier: chaque année semblable manifestation s'organise, à la date plus commode du 16 juillet». (Saint-Laurent de Grandin).

Cette date du 16 juillet, jour de la fête de N.-D. du Mont- Carmel, est aussi le jour anniversaire de la dernière apparition de l’Immaculée à sainte Bernadette. Elle semble avoir été agréée par la bonne Mère comme jour de sa glorification à Saint-Laurent. Car, pour diverses raisons, on a parfois voulu mettre le pèlerinage à une autre date, maïs on n’a pu y réussir.

«C'est le P. Charlebois qui rendit l’œuvre du Fr. Guillet possible, en l’aidant et en l’encourageant pendant les cinq ou six semaines que, chaque année, le Frère consacrait à l’entretien de la grotte». (Le Chevalier, op. cit.)

D'anné en année, le nombre des pèlerins grossit, et dix ans plus tard, c'était par milliers qu’on les comptait. Actuellement, nous croyons qu’ils approchent de dix mille, s’ils ne dépassent pas ce nombre.

Cependant, le P. Charleboïis souffrait depuis longtemps de douleurs internes qu'il avait trop négligées. En 1907, ces douleurs étant devenues plus vives, il dut, sur l’ordre du médecin, partir pour Montréal, afin d'y subir une opération devenue absolument urgente. Il partit le 9 juillet, et revint le 11 septembre. « Bien mieux, dit-il, dans la chronique de l’école. »

Au mois de janvier suivant, sur la demande de Mgr Pascal, il se rend au Pas, pour y négocier la vente du terrain qui appartenait à la Mission, et sur lequel des industriels voulaient établir une scierie. Les négociations sont menées à bien, et, moyennant la somme de 1,200 dollars, le terrain est cédé. Pour le remplacer, le P. Charlebois fait l'acquisition de douze lots de ville, sur lesquels sont construits la cathédrale actuelle, l'évêché, l’école catholique et le couvent des Sœurs de la Présentation.

Du Pas, le Père va visiter son ancienne mission du Cumberland, où tout le monde est heureux de le revoir. Mais, au retour, surpris par une tempête de neige au milieu d’un grand lac, son guide s’égare, et ils doivent passer la nuit sur la glace. « C’est extraordinaire que nous ne nous soyons pas gelés, écrit-il à une de ses nièces. Je me disais, plus tard, que quelqu'un avait dû prier pour moi. Au retour de ce fameux voyage, j'ai été atteint d'un mauvais érésipèle, qui m'a tenu au lit pendant quelque temps. Je suis mieux à présent; mais en retour, nous avons plusieurs enfants malades. Je suis à en veiller deux, dont l’un n’a plus espoir de vie. Il est trois heures du matin. Depuis deux semaines j'exerce ce métier; je ne peux dormir que trois ou quatre heures par nuit, et je me sens fatigué. Mais n'importe, il fait si bon d'exercer la charité envers ces pauvres petits sauvages! Celui qui est à l'extrémité est on ne peut plus édifiant; il ne fait que prier et parler du bon Dieu. Il faut lui donner la communion toutes les nuits à minuit et demi. Si tu voyais avec quelle dévotion il la reçoit. » (Lettre à Sœur Saint-Ovide.)

Ce fut au mois de juin de cette année 1908, que, sur l’ordre du Père Charlebois, on disposa un peu mieux la grotte de la Sainte Vierge à Saint-Laurent, et qu’on construisit, en avant, un vaste hangar, qui permet aux pèlerins d'entendre la messe et de faire leurs dévotions, sans être trop incommodés par la pluie ou par les ardeurs du soleil.

Depuis longtemps déjà, le clergé de Prince-Albert et des environs sentait la nécessité d’avoir dans l'Ouest un journal catholique de langue française. Faute d’un tel journal, Canadiens français et métis s’en allaient de plus en plus à la perte de leur langue et de leur religion. Mgr Pascal était bien de cet avis; mais comment créer ce journal, avec le peu de ressources qu'on avait?

Malgré tout, l’abbé Myre se mit à l'œuvre, puissamment aidé par l’abbé Bourdel et le P. Charlebois. Une souscription par actions de 25 dollars produisit un capital de 2,000 dollars. Avec cette somme, on fit l'acquisition du matériel d'un petit journal anglais de l'endroit, qui périclitait. On s'installa dans l’ancien presbytère de Duck-Lake, à côté de l’école Saint-Michel, et dans le courant de l'été 1910, parut le premier numéro du Patriote de l'Ouest. Les Sœurs et les enfants de l’école pliaient les feuilles à mesure qu'elles sortaient des presses. Comme on le voit, l'installation était plutôt rudimentaire.

Une autre difficulté, qui faillit tout arrêter, était d’avoir un bon rédacteur en chef. Au cours de l’automne, on fit venir de l'Est le Père Auclair, o.m.i., et sous sa direction, l'avenir du journal semblait en bonne voie, lorsque, dans la soirée du 15 novembre, un incendie qui causa plusieurs pertes de vie, détruisit entièrement les ateliers et le matériel du journal.

Cette catastrophe semblait devoir amener la ruine complète de l'œuvre. Et le Père Charleboïis n'était plus là; il venait d’être nommé vicaire apostolique du Keewatin. Au moment de l’incendie, il était déjà à Montréal, pour se préparer à sa consécration.

«Pauvre Patriote ! Pauvre Patriote! écrit-il quelques jours plus tard à l’abbé Myre; que va-t-il devenir? Voilà la grande question, qui n’est pas facile à résoudre. J'espère que vous le ressusciterez: il n’est pas seulement important, il est néces-

saire. Continuez à vous en occuper activement. Je ne peux

plus rien moi-même. Je vais tâcher d'acheter quelques actions un peu plus tard; mais c'est tout.»

Cependant, ni l'abbé Myre, ni l'abbé Bourdel, ni le Père Auclair ne se découragèrent. Aidés et stimulés par le jeune vicaire apostolique du Keewatin, avec le produit de l'assurance des ateliers et des bâtiments détruits, ils firent l'acquisition d'une maison située à l'entrée du village de Duck-Lake, y installèrent une autre imprimerie, et le Patriote de l'Ouest recommença à paraître.

Quelque temps après, Mgr Pascal lui donna l'hospitalité à Prince-Albert, dans une maison voisine de son évêché. Ce vaillant journal eut encore bien des moments difficiles à traverser. Mais le vicaire apostolique du Keewatin, qui avait tant contribué à sa création, s’intéressa toujours à sa conservation, et probablement lui sauva la vie en plus d’une occasion.

Vue générale de la mission du Lac Pélican.

Monseigneur a bâti l’église de ses mains.

(Chapitre «Sup. de district», voir vie.)

Evêché du Pas, bâti en 1926.

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