ORAISON FUNÈBRE
prononcée par Son Excellence Mgr Prud’homme
Bonum certamen certavi, oursum consumavi, fidem servavi. In reliquo reposita est mihi corona justitie, quam reddet mihi Dominus in illa die fustus judeæ.
J'ai combattu le bon combat, ma course est achevée, j'ai gardé la foi.
Ï1 ne me reste plus qu’à attendre la couronne de justice, que le Seigneur, le juste Juge me rendra en ce jour.
‘(IT Tim. IV, 7.8.)
Mes Seigneurs, Mes Frères,
Il y a à peine quelques mois, j'avais le bonheur d’assister à la consécration de l’évêque coadjuteur du vicariat apostolique du Keewatin. Nos cœurs, en ce jour étaient remplis d’une double joie. Un nouvel évêque venait prendre place dans les rangs de la hiérarchie comme lieutenant de la Sainte Eglise. Maïs ce qui pouvait toucher et réjouir davantage, c’est que l’évêque consécrateur, oncle du nouvel évêque, vétéran de toutes les batailles du zèle et de tant de victoires d’un long apostolat, comblé d’années et de mérites, allait enfin déposer le bouclier et jouir d’un repos si bien mérité, au soir de sa belle vie d’apôtre-missionnaire.
Nous étions loin de nous attendre que la mort viendrait si tôt abattre ce chêne vigoureux, qui avait résisté à tant de tempêtes et triomphé de tant d’orages de la vie. Hélas! les desseins impénétrables de Dieu viennent de le ravir à notre affection et à notre vénération. Monseigneur Charlebois n’est plus. La mort a scellé ses lèvres et fermé à jamais ses yeux sur ce monde de misère et d’exil.
Bonum certanem certavi. Oui, il fut un vaillant combattant dans l’armée des soldats et des lieutenants du Christ. Originaire de la catholique province de Québec et appartenant à une famille illustre de la plus belle noblesse de la foi et des traditions ancestrales, l’humble vicaire apostolique du Keewatin apportait au service de Dieu une force d’âme et une énergie qu’il allait durant quarante-six ans déployer à la tâche immense de l’évangélisation des Indiens des régions arctiques. Le Seigneur semblait l’avoir façonné pour les rudes combats et les tâches ardues. Au physique, une stature robuste lui permettait de
défier lies longues journées de marche, les randonnées à travers la neige en traîne à chiens, bref, tous les obstacles si nombreux de la vie de missionnaire. Au moral, son courage ne connut jamais l’affaissement, ni du labeur, ni des épreuves que le Seigneur ne lui a pas ménagées: son énergie gardait toujours une réserve de zèle et de dévouement pour le soutien de toutes les œuvres et Paccomplissement de tous les devoirs. Certes, il ne fut jamais un de ces lutteurs qui combattent avec le glaive: mais il fut le vaillant soldat de tout ce qui est pur et honnête, de toutes les causes nobles et saintes, pour assurer le bienfait de la civilisation et de la religion à ses chers sauvages, le noble et loyal serviteur de notre Mère la Sainte Eglise. Si un homme après saint Paul, peut dire: «J’ai combattu le bon combat », c’est bien lui.
Rien ne saurait mieux le prouver que les œuvres de zèle qui portent le cachet de son labeur apostolique. Evangélisateur des Sauvages, il multiplie les missions, les institutions et les chapelles de son immense vicariat apostolique. Ceux qui comprennent quelque chose dans les fonctions et les travaux d’un évêque missionnaire, n’ont pas de peine à réaliser les combats, les luttes, les épreuves et les souffrances de toutes sortes, qui font de sa vie un lent martyre. Ils comprennent les conflits de la volonté aux prises journellement avec les rigueurs de l’apostolat « Aux Glaces Polaires ». Ils peuvent réaliser le douloureux crucifiement du cœur de l’évêque, dans ces affreuses solitudes des steppes glacées, devant la tâche toujours ardue et ingrate de sa vie de missionnaire. Les conditions de la vie ne lui donnent pas le choix; il faut qu’il soit un héros, marchant sans jamais fléchir à la conquête des âmes, disposé à donner sa vie pour ses brebis, pour la défense des droits et des privilèges de ses nobles fonctions. Monseigneur Charlebois fut bien de la trempe de ces « héros obscurs », de ces géants de l’apostolat, qui savent rester debout et porter la croix du Christ en tous les endroits où les pousse leur zèle alimenté par l’amour de Dieu. On ne découvre en lui rien du visionnaire, mais c’est l’homme pratique autant qu’apôtre intrépide, modéré, résolu, riche de la sagesse et de la prudence du sens commun, et simple de cette sublime simplicité, qui reste l’apanage et le secret des grands hommes.
Les chansons de gestes nous tracent le portrait d’un chevalier idéal, à l’armure blanche, beau cavalier montant un cheval de guerre tout blanc, sacrifiant toutes les joies de la terre pour l’honneur de combattre le bon combat en faveur des faibles et poursuivre le
fantôme toujours fuyant de la gloire des preux. Les régions pauvres et désolées du Nord qu’on a si bien appelé « le grand silence blanc », ont souvent vu passer, sur les chemins de son apostolat, un autre noble chevalier à barbe de patriarche, pauvrement vêtu et traîné dans des traînes à chiens, parcourant les vastes espaces de son diocèse, non plus à la recherche du fantôme de la gloire humaine, mais préchant l’évangile du Christ à ses pauvres enfants de la prairie, baptisant, réconfortant les affligés, secourant les cas si nombreux de misère physique et morale, corrigeant les superstitions et les vices de ces pauvres, ensevelis encore dans l’ignorance et les ténèbres. Sous la tente, il célèbre le sacrifice de la messe et fait couler sur ces peuplades primitives le Sang qui a sauvé le monde. Quelles années de labeur! Quelles incessantes fatigues! La faim, la soif, le martyre du froid, comme l’a si bien dit Pie IX, l'opposition et la nonchalance de ses néophytes! Comment redire tous les sacrifices qui s’attachent au souvenir du cher et vénéré disparu que nous pleurons en ce moment? Cursum consumavi. C’est ainsi que lundi, le 20 novembre, veille de la Présentation de Marie, la Vierge Immaculée qu’il vénérait et priait avec une constante ferveur, il rendait sa belle âme à Dieu. Cursumi consumavi, j’ai achevé ma course, oui, une course apostolique qui a été rarement égalée dans notre pays. Pas n’est besoin ici de relater les différentes étapes de sa longue carrière: ses œuvres parlent plus éloquemment que tout ce que nous pourrions dire. La presse du pays tout entier a eu retracer les gestes de vaillance apostolique de l’évêque missionnaire du Nord, comme on se plaisait à l’appeler, et l’on peut dire en toute vérité que ses labeurs sont écrits en caractères ineffaçables d’affection et de gratitude dans tous nos cœurs. Fidem servavi, j'ai gardé la foi. Foi forte et généreuse, puisée aux sources d’une famille profondément chrétienne, sa vie d’apôtre nous prouve que ce ne fut pas une foi morte, mais une foi conquérante, capable des plus grands sacrifices et de tous les âpres labeurs de l’apostolat pour étendre le règne de Dieu et promouvoir les intérêts de l'Eglise. Oui, il aimait passionnément l’Eglise, et ne reculait devant aucun obstacle pour étendre ses conquêtes, et fidèle aux nobles traditions de foi de sa famille religieuse, soucieux de reculer toujours davantage les frontières de la foi et de la civilisation. On peut dire que sa vie est un traité de foi, comme sa personnalité un sermon. Ses luttes pour défendre les droits de l’Eglise, en matière scolaire, soit en Ontario, soit au Manitoba, soit en Saskatchewan, ainsi que son attitude fière et noble, chaque fois que sa race était attaquée, en
ont fait un champion de ces mêmes droits. L'histoire dira un jour tout le rôle qu’il a joué, en ce pays, pour la revendication du droit opprimé. Dans cet éloge funèbre, j’ai voulu me limiter à sa mission d’apôtre-missionnaire.
In reliquo reposita est mihi corona justitiæ. Oui, il est juste que le bon combattant, au soir de la vie, attende du bon Maître la récompense de la justice pour le combat de la vérité.
Tel fut le vaillant évêque missionnaire que nous pleurons. Ses restes mortels sont devant nos yeux. La douleur remplit Pâme de son neveu et coadjuteur avec qui il vivait sous le même toit, et qu’il aimait comme son fils. L’Eglise est drapée de tentures de deuil. La plainte du Kyrie eleison qui se traîne d’abord péniblement pour éclater à la fin en un vibrant et déchirant appel à la miséricorde de Dieu et le chant du Miserere, nous émeuvent tous de regret. Nous pleurons celui qui fut l’évêque missionnaire modèle, l'honneur de l'Eglise de l'Ouest canadien, l’ami des Indiens qu’il a tant choyés, l’ami des catholiques et des non-catholiques, qui le vénéraient, et puisque son humilité ne saurait maintenant souffrir de nos paroles, disons à honneur de sa mémoire qu’il fut la gloire de cette Eglise catholique pour laquelle il eut volontiers donné sa vie, non seulement dans les étapes de la maladie, mais dans le sacrifice du martyre.
Adieu, vénérable évêque, père si tendre, notre ami si bienveillant. Nos cœurs brisés t’apporte en ce moment le tribut de nos pleurs et de nos prières. Tu nous as quittés pour un monde meilleur, et bientôt toute la liturgie des morts se ramassera dans cette antienne émouvante: «ego sum ressurectin et vita, je suis la résurrection et la vie ». C’est le cri de la foi. C’est comme un éclair du ciel qui viendra éclairer tous les deuils. Tu pourras alors, Ô vénérable et saint évêque, chanter ta délivrance en un élan de reconnaissance Benedictus Dominus Israel — Ce cantique de Zacharie, (Luce I}, tu pourras le chanter, toi qui as tant aimé Dieu et la sainte Eglise. O Seigneur, donnez-lui le repos éternel dans le sein de Dieu, et que la lumière qui ne s'éteint pas luise sur lui.
Extrait du Patriote de l'Ouest, mercredi le ?9 novembre 1933.