‹ Mgr. de Belsunce et la peste de MarseillesChapitre 4 sur 7 · Pontchevron, Eloge de Mgr de Belsunce · texte numérisé non relu

Pontchevron, Eloge de Mgr de Belsunce

leur tete, et se donne avec eux des mouvements infatigables.

On dit qu Estelle, s aventurant durant la nuit pour secourir ses concitoyens, tomba sur un cadavre en putrefaction. Aussitot il se releve et se met en devoir d en debarrasser la voie publique. Moustier, recevant un matin sur la joue 1 emplatre empeste qu un malade a jete, par megarde, d une fenetre , s essuie avec une eponge imbibee de vinaigre, et reprend resolument sa marche vers I hotel de ville.

II faut ajouter a ces noms venereg celui de M. de Langeron, chef d escadre, envoy e par le Regent a Marseille, avec pleins pouvoirs, et qui prit, avec une rare e*nergie et une grande habilete, de sages mesures pour fsauver cette ville d une mine totale. Mais nous devons surtout rappeler le courage de 1 intrepide chevalier Roze. Voici un de ses exploits. Sur 1 esplanade de la Tourette, entre le fort Saint-Jean et la cathedrale, plus de deux mille cadavres pourrissaient depuis un mois sous les rayons d un soleil de feu . C etaient, dit Pichatty, le secre taire de la municipality des monstres qui n avaient plus de formes humaines. et dont tous les membres remuaient par le mouvement qu y donnaient des millions de vers en travaillant a les detacher. Le chevalier Roze s apercoit que deux anciens bastions, qui dataient peut-etre

du siege de Cesar, sontvoutes; il les fait deblayer, obtient du sieur de Ranee, commandant des galores, cent nouveaux forcats ; car les trois a quatre cents deja employes avaientperi la plupart, les range en face des cadavres, tous ayant un mouchoir trempe de vinaigre attache* sous le nez. Dans une demi-heure, il leur fait jeter ces corps decomposes et qui viennent a membres drtaches, dans les bastions, que Ton recouvre ensuite de chaux et de terre.

. Cette belle conduite fut encore surpasst e par Mgr de Belsunce, qui non-seulement donnait tous les secours de la religion ases ouailles trap pees par le terrible tleau . mais qui les soignait de ses mains comme le plus tendre des peres. Nous n en citerons qu un exemple :

Un jour, le charitable eveque parcourait la ville, selon sacoutume,pour soulager les malades , repandre des aumones et consoler les moribonds. II entre, suivi d un pretre et d un medecin, dans unemaison occup^epar depauvres gens. Arrive au quatrieme etage, il trouve dans un galetas un vieillard atteint de la peste, couche sur un peu de paille, la face appliquee contre la muraille. et n ayant pour toute pro vision qu un peu de pain bis et une cruche d eau, que Ton avail laisses pres de lui avant de 1 abandonner. Le prelat s approche, reconnait que* le pauvre homme respire encore, et

le prend par le bras pour lui faire tourner la tete de son cote. II eprouve une certaine resistance, renouvelle le mouvement sans plus de succes, et s apercoit alorsque le malheureux a le visage colle contre le mur par 1 effet des ulceres dont il est couvert. Le pus avait forme adherence entre la peau et le platre. A 1 aide de lotions repetees, Mgr de Belsunce parvient a detacher le visage du pauvre vieillard ; il le ranime au moyen d un cordial, le confesse, lui donne I Extreme-Onction et recommande au medecin d une maniere particuliere de ne pas 1 abandonner. Ses ordres charitables furent executes. Contre toute probability le vieillard recouvra-la sante et vecut encore plusieurs annees, pendant lesquelles il ne cessa de publier 1 acte de charite quilui avait sauve la vie *. Gependant, malgre le devouement du saint pontit e et des premiers magistrats de Marseille, la fureur du fleau s accroissait chaque jour davantage. Alors le devouement de Belsunce grandit avec le peril, dit un ecrivain moderne. La tete nue, la croix a la main, on le voyait partout. II se montrait au milieu des morts et des mourants comme un etre invulnerable a la contagion, comme un miracle vivant. Tantot dans la rue etroite et sordide oil les ouvriers

1, Martin, Histoire de la dernier e pest e de^ Marseille.

travail laient le fer ; tantot dans le quartier des Ferrats, oil le soleil ne brillait jamais ; un jour dans les ruelles de Sainte-Claire, ou se putre*fiaient les alluvions des f abriques ; un autre jour dans Ifes sombres carrefours bordes par les rues Coutellerie etCaisserie.il donnait aux plus pauvres le dernier argent de son epargne ; aux lieureux de la vie coupables . le pardon et le repentir ; aux orphelins, les secours d un pere ; a tous,la grace de sa parole et le charme de ses consolations. Souvent debout aupres du lit des moribonds , il touchait du doigt leurs plaies hideuses, comme pour nier le venin de la con tagion et inspirer la confiance a ceux qui n osaient s approcher desmalades. D autres fois, lorsque les fossoyeurs, reculant devant un hor rible amoncellement de cadavres , abandonnaient ce foyer dlntection et donnaient ainsi un nouvel aliment a 1 atmosphere putride, 1 eveque prechait d exemple et ensevelissait les morts pour trouver des aides parmi les vivaiits. Les temoins de cet acte he roi que, ouvriers ou forcats, rougissaient de leur pusillanimite criminelle, et tiers de seconder les efforts du pasteur, ils cachaient dans des fosses creusees a la

hate ces lambeaux pestilentiels qui accroissaient avec une intensite nouvelle Thomicide poison de 1 air.

Les corbeaux, c est-a-dire les galeriens char-

ges de ce service, lorsqu on ne trouva plus de fossoyeurs. meme au prix des plus grosses sommes, s acquittaient, en effet, de cette affreuse besogne bien malgre eux et seulement sous la menace de la pendaison. II fallut, pour les deter miner, que riieroiqueBelsuncemontat lui-meme sur le premier des nombreux tombereaux desti nes a 1 enlevementdescadavres. Gefut la seule fois. dit Lemontev, dans son Histoire de la Re-

gence, qu il parcourut les rues de la cite en voiture. On sait qu ayant fait son testament des 1 apparition de la peste, le courageux prelat declara expressement que s il venait a succomber sous ses atteintes, son corps serait jete dans le premier tombereau qui viendrait a passer et depose avec les autres cadavres dans les fosses creusees le long des remparts.

Mgr de Belsunce yoyait tomber a ses cotes, les uns apres les autres, ses domestiques, plusieurs de ses aumoniers, son secretaire ; mais sa fermete d ame n en etait pas ebranlee. II sortait chaque matin, ecrit son intendant, faisant tonjours ses charites. Cependant, le 14 septembre 1720, il fut oblige, raconte le Janseniste Bertrand, dans sa Relation historique de la peste, de quitter 1 evedie ; car les abords de son palais etaient tellement encombres de cadavres a demi pourris et ronges par les chiens, qu il ne pouvait presque plus sortir sans escalader cette

horrible barricade. II dut aller loger chez M. Le Bret, premier president du parlement d Aix, qui (5tait en meme temps intendant de Provence.

Les Janst iiistes. qui ne pouvaient pardonner a Mgr de Belsunce son opposition energique a leurs detestables doctrines, dirent bien vite, malgre le temoignage d un de leurs partisans, qu il avail fui devaut le fleau. C etaient, on le voit, les dignes precurseurs de nos modernes radicaux, qui n ont pas craint de 1 accuser de lachete. Le charitable prelatsecontenta d ecrire a 1 archeveque d Arles ces quelques mots, qui montrent sa fermete d ame au milieu de 1 epouvante universelle : Des malveillants ont fait courir le bruit, nion cher Seigneur, que je m etais cnferme tantot dans ma maison, tantot au Pare (1 arsenal des galeres). On s est meme a vise de me percher j usque sur le haut de Notre-Dame de la Garde. . . II s epanche un peu plus longuement, a la memeepoque, avec 1 eveque de Toulon : Ce n est pas pour moi. Monseigneur. une mediocre consolation dans toutes les horreurs qui m environnent, de voir que vous avez la charite de prendre part a mes peines. Je suis encore, par la grace deDieu, debout au milieu des morts et des mourants. Tout a ete abattu a mes cotes, et de tous les ministres du Seigneur qui m ont accompagne, il ne me

reste plus qu un seul aumonier. De ma maison devenue un hotel de pestiferes, il est sorti onze morts, etj ai encore cinq malades, maishors de danger... Dieu vousdelivre, mon cher Seigneur, de semblablefleau. II y atrois moisque la peste est a Marseille, et cela ne finit pas. Helas ! que n ai-je pas vu et senti, pendant huit jours deux cents morts pourrissant autour de ma maison et sous mes fenetres ! J ai ete oblige de marcher dans les rues, toutes sans exception, bordeesdes deux cotes de cadavres ademi pourris et ronges par les chiens, et le milieu plein de hardes de pestiferes et d ordures a ne savoir ou rnettre le pied. Une eponge trempee dans le vinaigre sous le nez, la soutane retroussee sous le bras, et bien haut, il me fallait traverser des cadavres infects pour demeler parmi eux, confesser et consoler les moribonds, jetes hors deleurs maisons et places parmi les morts sur des matelas. Les monceaux de chiens et de chats tues, et pourrissant, augmentaientl horreurdu spectacle et Tinsupportable puanteur. Ah ! Monseigneur, que de moments d amertume et de desolation n a-t-on pas a souffrir. et qu il est facheux de se trouver dans une situation pareille ! Aujourd hui, quoique le mal soit grand encore, nous re^pirons : il y a de la diminution, et il com mence a y avoir de 1 ordre, depuis que M. de Langeron commande Je vais partout, sans trou-

vor autant de morls dans les rues, et depuis plusieurs jours je n ai confesse aucun pestifere. II y a hien de la puanteur encore et des legions de pauvres ; mais ce n est rien a cote du passe. Je ne sais, Monseigneur, ce qu on m a fait faire a Notre-Dame de la Garde ; mais ie n y ai faitautre

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chose que d y aller dire la messe, en priant la sainte Yierge a chaque station, et confessant en allant et venant de pauvres pestiferes. En ce moment, je suis quasi sans confesseurs. Les personnesaccuseesde morale relacheeont fait, sans obligation aucune, des prodiges de zele et de charite, et ont donne leurs vies pour leurs freres. Tous les Jesuites sont morts, a la reserve de trois ou quatre. II en est venu de bien loin se livrer volontairement a la mort. Nos rigoristes (les Jansenistes) trouvent cette morale abomina ble. Trente-trois Capucins sont dejk morts. II y en a encore une douzains de malades. et cela n empeche pas qu il n en vienne souvent de nouveaux dontle sort est enviepar tous les autres. II y a eu vingt Recollets et autant d Observantins morts au service des malades; plusieurs Garmes dechausses, Minimes et quelques Grands-Carmes. Je ne parlerai pas de mes chers ecclesiastiques qui se sont sacrifies ; je me regarde comme un general qui a perdu Telite de ses troupes et qui est abandonne du reste,

Cette longue lettre,qu on ne nous reprochera point d avoir inseree. nous montre le venerable eveque dans toute 1 ardeuv de son heroi que charite. Retire chez le president Le Bret, dont la demeure se trouvaita peu pres a la place occupee aujourd hui par la prefecture de Marseille , Mgr de Belsunce put veiller plus facilement aux besoins deson malheureux troupeau. La famine et la misere. qui etaient les suites naturelles du terrible fleau, accablaient de plus en plus la population marseillaise. L eveque qui, des les mois d aout et de septembre, avait donne a ses ouailles tout ce qu il possedait et merne engage lesrevenus de sa mense episcopale. recourut alors a la generosite de sa puissante famille. Le due deLauzun, le marquis deBiron etplusieurs autres de ses parents lui envoyerent des sommes importantes. Messire Languet, le charitable cure de Saint-Sulpice. le cardinal de Bissy, 1 Eveque de Frejus. celui de Soissons et quelques autres personnages de grande piete, lui firent parvenir des aumones considerables.

Maisrien ne le toucha davantage que I arrivee a Marseille detroisnavires contenant 3, 500 char ges de ble et envoyes par le pape Clement XI, qui avait ordonne desquetesa Rome et en Italic pour lui venir en aide. Ges vaisseaux avaient ete captures en route par un corsaire tunisien ; mais le Reis de Tunis, apprenant leur destination,

sVtait empress*; de les relacher. a Va, dit-il au capitaine, va, chretien ; accomplis ta loi ; je ne suis plus ton ennemi. Dieu me punirait si je rrtirais le pain de la bouche des affames.

Le Regent lui-mrme, arrache un moment a ses plaisirs honteuxpar cette lointaine calamite , envoya aussi quelques secours , auxquels le financier Law joignit une centaine de mille francs pris sur les operations de son systeme, qui devait etre si desastreux pour la France.

Avec ces envois d argent et de vivres venus de sources si diil t rentes, le charitable prelat put continuer de soulager la misere de ses ouailles, en leur faisant des distributions quotidiennes. II venait iiu-ine un si grand nombre de ces aflaiHcs a la porte de sa demeure, que le voisinage en murmurait. Pour faire cesser ces plaintes, Mgr deBelsunce dut les assembler au quartier de Camp-Major, dans la nouvelle ville, et ces malheureux venaient cbaque jour recevoir ses aumones, au nombre parfois de trois et quatre mille.

Mais tons les secours que I eveque de Mar seille prodiguait a son peuple inforturie ne lui t aisaient pas oublier que la grande necessite du moment etait la pritVe. Deja il avait present, par ses mandements, des supplications publiques et exhorte ses diocesains a flechir, par tous les moyens, la colere du Trcs-Haut ; de"ja il avait

fait voeu, avec les pieux et intrepides echevins, de donner chaque annee deux mille livres a la maison de Notre-Dame du Bon-Secours pour servir d asile aux pauvres enfantsrendus orphelins par la peste, lorsqu il resolut de consacrer sa persorme et tout son diocese au Sacre Coeur du Redempteur des hommes. Ce fut une Yisitandine de tres-haute vertu, la Soeur Anne-Made leine Remusat, qui lui eninspirala pensee. Gette religieuse, qui habitait le premier monastere de la Visitation a Marseille, et que son zele pour la propagation de la devotion au Sacre -Coeur a fait nommer la seconde Marguerite-Marie, avait connu prophetiquement le terrible fleau qui menacait Marseille, et elle en avertit Mgr de Belsunce. Notre prelat 1 avait en grande estime. et connaissant les revelations dont elle etait favorisee, il voulut obeir a cette voix du ciel en publiant le mandement qui etablissait la fete du Sacre-Cceur de Jesus apres 1 octave du Saint- Sacrement. Mais, lie pouvant attendre 1 epoque encore reculee oil elle devait se celebrer. il resolut d accomplir . le jour de la Toussaint, 1 acte de solennelle expiation qui allait sauver Mar seille.

Le vendredi. l er novembre 1720, apres cinq mois de la plus affreuse contagion, on le vit sortir de sa demeure, a dix heures du matin, pieds nus. la corde au cou, comme un autre

saint Charles Borromee,et accompagne d un petit nombre d ecclesiastiques et de religieux, seuls echappes a la fureur de la peste. Les courageux echevins, le brave chevalier Roze, le suivaient, avec le gouverneur-viguier et le chef d escadre Langeron. Yenait ensuite la foule des habitants de Marseille portant encore sur leurs faces livides et amaigries les traces des souffrances endurees durant ces longs niois de de solation. Par les ordres du prelat, on avait eleve un autel a Textremite du Cours, prome nade plantee d aibres et bordee de belles maisons, qui coupe a angle droit la celebre Gannebiere. Tout Marseille s y trouvait reuni. Le peuple du quartier des Grands-Carmes et celui du quartier Saint-Jean descendirent, dit un ecrivain rnarseillais, des hauteurs de la Tourette, de la butte des Moulins et des Accoules, pourassister a la messe de 1 eveque. Beaucoup de riches meme, honteux d une lachete coupable, quitterent les hautes pinedes de Ruffi, de la Blancarde, de la Yiste. de Sainte-Marguerite, ces retraites embaumees d air marin et de resine. et rentrerent a Marseille pour voir leur pasteur intrepide, prier avec lui ou mourir a ses cotes. Gette fete de la mort n eut jamais son egale dans notre ville. Une foule immense remplissait le Cours et s etendait par la rue de Rome jusqu a la place Castellane, et par

la rue d Aix jusqu aux anciens aqueducs.

La vue du venerable pontife arrachait des larmes a tous les assistants, et les sanglots redoublerent pendant la touchante exhortation qu il lit a son peuple avant la celebration de 1 auguste sacrifice. Mais I emotion fut au comble lorsqu a genoux sur la marche la plus elevee de 1 autel, un flambeau a la main.Mgr de Belsurice prononca de sa voix male et puissante la consecration de sa ville et de son dio cese au Coeur-Sacre de Jesus- Christ. Pendant qu il olfrait la victime propitiatoire au milieu de son peuple decime par la peste, les Marseillais, prosternes sur le Cours et dans toutes les rues adjacentes. s unissaient au voeu de leur eveque et sentaient deja 1 esperance renaitre dans leurs coeurs.

Leur attente ne fut pas trompee. Malgre les apprehensions que pouvait fa ire concevoir une assemblee aussi nombreuse, dans un temps de contagion, le fleau commenQa a decroitre des ce moment, et quinze jours apivs la consecra tion, 1 eveque de Marseille put faire une proces sion solerinelle,afin de reciter les prieres que le pape Clement XI avait ordonnees,a Rome, pour la cessation dela peste en Provence. II donna ensuite la benediction du T.-S.Sacrement,duhaut de la terrasse deNotre-Dame des Accoules, aux quatre parties de la ville et du terroir. Le der-

nier jour de cette terrible annee 1720. Mgr de Belsunce, voyant la diminution progressive de la contagion, ordonna une nouvelle procession expiatoire dans la ville et autour des remparts. pendant laquelle on chanta le Miserere et Ton donna la benediction sur toutes les places.

En traversant les prairies ou Ton avait enseveli a la hate des quantites si prodigieuses de cadavres, le venerable pontife, dit un historien de 1 epoque, se vit souvent arret dans sa marche par des corps de pesti feres, qui montraient les bras, ou les jambes, ou la tete au-dessus du gazon de ces cimetieres improvises, tant on avait misde precipitation a les enterrer *.

Entin, au printemps de 1 annee 1721. , la peste dont Dieu s etait servi pour chatier la ville de Marseille, disparut presque entitlement. Aussi le 20 juin, jour consacre & la fete du Sacre- Coeur, rien n empecha Mgr de Belsunce de donner a cette touchante solennite toute la pompe desirable. Le devoue pasteur avait perdu pres de 50,000 de ses ouailles, tant dans la ville que dans la banlieue de Marseille 2 . Mais il voulait remercier le Seigneur d avoir epargne, suivant sa promesse taite a la pieuse Visitandine , le reste du troupeau. II y eutdonc une procession

1. Pieces historiquea sur la pcstede 1720. t. I. "2. A. Fabre. H Mo ire de Marseille, t. IT.

generate dans toute la ville, et I oii peut dire que tout le peuple de Marseille en faisait partie avec la garnison. Des la veille. cette fete d actions de graces fut annoncee, a midi et le soir, parlesonde toutes les cloches et par les deto nations de petits mortiers en plomb, qui accompagnerit toujours, dansle Midi, lesmanifestations de la joie populaire. Cesjoyeuses sonneries. ces explosions inoffensives de la poudre causerent d autant plus d allegresse qu elles ne s etaient pas fait entendre depuis de longs mois,etqu elles annoncaient la tin del horrible epidemie. Un air de contentement brillait stir tons les visages. On n eritendait que louanges et actions de graces au Sacre-Goeur, que canti ques de joie et cris de jubilation.

Voici, d apres le chanoine Jauffret. dans son Precis historique sur la peste de 1720, le recit de cette solennite qui n eut jamais de pareille a Marseille : Mgr 1 eveque officia pontificalement la veille aux premieres vepres et chanta le lendemain la grand messe. On lit le soir une procession generate, oil cet illustre prelat porta le Tres-Saint Sacrement. On ne vit peut-etre, en fait d acte de religion, rien de plus pieux, ni rien de plus frappant que cette pompeuse ceremonie. Les confreries de penitents, si nombreuses a Marseille, y marchaient avec beaucoup d edification. On y voyaiten corps, chacun

selon son rang, toutos les comiiiunautos de religieux.qui s etaient signales.durant la conta gion, dans les exercices de la plus haute chariU , et dont taut do pieux membres avaient sacrifie leur vie au service des pesti feres, dans ces mt nies rues oil Ton portait Jesus-Christ en triomphe. Suivak le clerge seculier. oil se trouvaient tons les aumoniers des galeres et tous les eccl&iastiqtiM de la ville en surplis, et le chapitre de la cathedrale en chappe. avec des tlambeaux a la main ; une ibule etonnante de peuple t ermait la marche. Une excellente musi<jue et une belle et nombreuse symphonic, <[ui accompagnaient le Trt S-Saint Sacrement, ne contribuaient pas peu a rendre cette tote encore plus touchante.

< Au sortir de 1 eglise, le Saint-Sacrement fut salue par une decharge de toute 1 artillerie qui est sur la plate-forme du cote de la mer. et drs qu il parut sur le port, par une salve grin rale des deux forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, et de toute 1 artillerie et mousqueterie des galeres. <)ui etaient magnili(]uement ornees de leurs ( tondards et pavois. La toule t-tait si grande, et dans les rues, et sur le port, et sur le Cours, qu on ne se souvenait pas d en avoir jamais vu de pareille.

Mais le spectacle le plus frappant etait au (^ours. oil la devotion avail assemble toute la

ville. On y voyait un aatel magnitiquement et richement orne, charge d un grand nombre de flambeaux allumes et d une argenterie immense, dansle meme endroitoii, lejourde laToussaint, Mgr 1 eveque avait fait sa premiere ceremonie. Le Tres-Saint Sacrement fut salue tout le loni; du Cours par la decharge d un grand nombre de boites ou mortiers de plomb ; et les tambours, les trompettes, les timbales, les hautbois et les violons, tantdesgaleres quede la ville, faisaient un fracas de rejouissance si eclatant qu on ne put retenir ses larmes. Le venerable prelat, attendri plus que tons les autres, s etant prosterne au pied de 1 autel sur lequel se trouvait le Saint-Sacrement,prononcaa haute voixl amende honorable et 1 acte de consecration, comme il 1 avait fait sept mois auparavarit. II avait eti soin de faire imprimer et distribuer ces deux actes a tous les fideles. atin que les sentiments du troupeau fussent coriformes a ceux du pasteur. Apres cette amende honorable et cette con secration au Sacre-Goeur de Jesus, que toute 1 assistance iitavec les sentiments de la devotion la plus tendre. Mgr 1 eveque donna la benedic tion a tout ce peuple, et la procession retourna a la cathedrale avec le meme ordre et la meme solennite.

On comprend la joie universelle que cette belle ettouchante ceremonie inspira aux Mar-

seillais, si peu enclins, par leur nature meridio nals, a se laisser envahir par la melancolie. Nous devons meme, en historien tidele, ajouter que, malgre les angoisses de la famine et de la maladie*. les habitants de Marseille n avaient pas perdu la pointe de gaiete qui se trouve dans leur caractere. Voici deux pieces de vers composes par eux dans la plus grande ardeur du fleau :

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