CHAPITRE V
Mgr de Janson retourne à Montréal. — Un bain glacé. — Mgr Bourget. — Une retraite de quarante jours. — Ues Irlandais. — Clôture des exercices et installation d’un chapitre. — Ue 21 janvier. — Eloge du prélat français dans la presse.
Y^vans son mandement du 12 décembre 1840, tëSf Mgr Bourget, de sainte mémoire, disait : « Nous vous annonçons que les exercices spirituels de la retraite générale commenceront dans l’église paroissiale de cette ville, le treize du présent mois. Elle sera présidée par l’illustrissime et révérendissime comte de Forbin- Janson, évêque de Nancy et de Toul, primat de Lorraine, à qui nous voulons qu’on rende, dans toute l'étendue de notre diocèse, les mêmes honneurs qu'à nous, tant qu’il y résidera. » L'évêque de Nancy était arrivé à Montréal cinq jours avant la publication de ce mandement. On était déjà en plein hiver: les glaces
s’étaient amoncelées le long des rives du fleuve, rendant plus difficile l’abordage des chaloupes. En ces temps-là il fallait, pour le voyageur venant du sud, traverser le fleuve en canot. E’évêque dut faire comme les autres, et l’embarcation s’arrêta à quelque distance du rivage, à cause des blocs de glace qui l’empêchaient d’atteindre la prochaine jetée. Trompé par la réverbération de la lune qui donnait à la glace une apparence solide, le prélat s’avançait hardiment vers la terre ferme, lorsque tout-à-coup il plonge jusqu’à la taille dans la fissure béante qui s’est produite sous ses pieds. L’accident ne l’effraie point; au contraire, prenant son élan, il s’accroche à un glaçon mobile, et le courant aidant, il saisit bientôt un bout de corde qu’il aperçoit suspendu au flanc d’un radeau. Ce fut l’affaire d’une minute que ce sauvetage quasi miraculeux, et sans la présence d’esprit du naufragé, ou plutôt sans la protection spéciale de la Providence, nous aurions eu à déplorer la mort prématurée de l’une des gloires de l’épiscopat français \
i. Mgr de Janson avait failli périr, le 5 juin précédent, dans les eaux du lac Erié, lors d’une tempête épouvantable qui avait assailli le bateau qui le transportait de Buffalo à Cleveland.
La santé du prélat ne souffrit pas de ce bain forcé. On aurait pu croire, en effet, qu’un accident de cette nature porterait un coup terrible et même fatal à la constitution du missionnaire déjà débilité par des travaux épuisants ; mais, le lendemain, il parut dans la chaire de Notre-Dame, comme si rien n’eût été. Toute la ville poussa un soupir de soulagement.
Ce jour-là, 13 décembre — c’était un dimanche — Mgr de Janson inaugura une retraite qui devait durer quarante jours, c’est-à-dire jusqu’au 21 janvier. Combien de fois, durant cet intervalle, escalada-t-il les degrés de la chaire? Nous ne le saurions dire avec précision, mais il est certain qu’il prêcha jusqu’à deux fois et même trois fois par jour. Entre temps, il entendait les confessions, se prêtait avec la meilleure grâce du monde aux entrevues que sollicitaient les malades, les infirmes, les nécessiteux, les âmes troublées par des peines spirituelles. Le zélé missionnaire ne se contentait pas d’évangéliser les foules qui encombraient les nefs de la cathédrale. Souvent on le vit franchir les portes des couvents, des hôpitaux, des prisons, où tous, laïques, reli-
gieux ou religieuses, l’accueillaient comme l’envoyé de la Providence.
Le dimanche qui suivit la fête de Noël, il adressait la parole aux Irlandais dans sa langue maternelle. Le curé 1 traduisait du haut de la chaire, phrase par phrase, ce que le prélat disait du pied de l’autel. Plusieurs centaines de protestants, attirés par la curiosité plutôt que par la grâce, assistaient à cette réunion, et l’on assure que plusieurs d'entre eux se retirèrent sinon convertis, du moins fortement ébranlés dans leurs croyances.
La réputation d’orateur, qui avait devancé l’évêque de Nancy, ne fit que s’accroître à la suite de ses sermons, dont les résultats ne furent pas lents à se produire. « Considéré comme orateur » disait un journal du temps, « il nous paraît posséder à un degré éminent la triple puissance du pathétique, de la logique et de l’enthousiasme, ce qui, joint à une phraséologie naturelle et intarissable, doit placer bien haut cet illustre prélat sur la liste des prédicateurs. »
Ses sermons roulaient sur des sujets comme ceux-ci: le péché, la mort, le jugement parti-
i. M. Phelan, devenu plus tard évêque de Kingston.
culier, le jugement général, la confession, la miséricorde divine, le délai de la conversion, l’intempérance, l'enfer, l’excellence du christianisme, la passion, le purgatoire, la divinité de Jésus-Christ, la croix, etc. Ce sont là les sujets ordinaires d’une retraite, mais l’illustre prédicateur les traitait avec des aperçus si nouveaux, avec une onction si persuasive, que personne ne s’en retournait sans être profondément ému. Aussi que de conversions éclatantes durant ces jours de grâces ! que d’âmes indifférentes jusque-là sont devenues ferventes et agréables à Dieu ! Les plus grands pécheurs réparaient leurs scandales ; les ennemis se réconciliaient ; les restitutions les moins attendues se faisaient ; les tribunaux de la pénitence ne vidaient point; la table sainte était chaque jour entourée de milliers de communiants. Tous ces pécheurs convertis, toutes ces âmes sauvées par cette prédication, quelle belle couronne pour Mgr de Janson!
En 1835, le clergé du district de Montréal avait adressé une supplique au Souverain Pontife pour demander l’érection d’un évêché à Montréal, et Mgr Lartigue avait, la même année, sollicité de la Propagande l’établissement d’un chapitre suivant la discipline et les
usages de l'Eglise. Grégoire XVI, alors glorieusement régnant, se rendit aux vœux du prélat. Mai- celui-ci mourut avant d’avoir pu désigner les chanoines qui devaient l’aider dans le gouvernement de son vaste diocèse \ Mgr Bourget * 2, son successeur, venait de choisir les membres de ce chapitre. Les chanoines titulaires étaient : MM. A. Manseau, V. G., H. Hudon 3, J.-C. Prince 4, A.-F. Truteau, E. Lavoie et J. -O. Paré. Mgr Bourget avait nommé chanoines honoraires tous ses grandsvicaires : MM. Quiblier, curé de Montréal, Viau, du séminaire de Saint - Sulpice, F. Demers, curé de Saint-Denis de Richelieu, P. Archambault, curé de Vaudreuil et J. -Z. Caron, curé de Beauharnais.
Le 21 janvier — jour de la clôture de la retraite — marquait un . anniversaire mémorable. Ce fut le 21 janvier que Mgr Lartigue s’assej^ait pour la première fois sur le trône
x. Mgr Lartigue mourut le 19 avril 1840, le jour de Pâques, à l’âge de 62 ans 9 mois et 29 jours. Il avait été consacré par Mgr Plessis, le 21 janvier 1821.
2. Mgr Bourget prit le titre d’évêque de Montréal, le 23 avril, quatre jours après la mort de Mgr Lartigue.