Cet écrit est dû à la plume de M. Joseph Cauchon
retour avait été l’occasion. Douze ans après, il était encore enthousiasmé, comme au premier jour, de ce qu’il avait vu.
« Quel spectacle, ô N. T. C. F. ! Rome relevant de la poussière son front humilié pendant quelque temps par la main divine, qui voulut l’éprouver, la purifier peut-être, mais non la détruire ; Rome s’ofïrant à son souverain, à son père, au Pasteur des pasteurs, avec ses glorieux souvenirs, avec la majesté de vingt-cinq siècles de vicissitudes incomparables; Rome, unique point du globe, d’où partirent les bornes militaires qui fixèrent si longtemps et les limites de la civilisation du monde et celles de la puissance du peuple-roi ; Rome et sa double histoire, qui suffit à remplir celle du monde idolâtre et chrétien; Rome avec ses cirques, où coula le sang de tant de milliers de martyrs, avec ses prisons ténébreuses d’où les généreux confesseurs cle la foi s’élançaient à la vie éternelle, en passant avec joie par le tranchant du glaive ou sous la hache des licteurs ; Rome et ses cachots, glorieux sanctuaires où se montrent encore les chaînes des saints apôtres; chaînes sacrées, chaînes victorieuses, terreur de l’enfer, fécondes en prodiges, devant lesquelles le prince
des orateurs chrétiens se plaignait si éloquemment de ne pouvoir se prosterner et sur lesquelles il aurait désiré coller ses lèvres inspirées.
« C’était donc avec l’ensemble imposant de toutes ces merveilles, qui font tout à la fois l'admiration et le glorieux repos d’un cœur catholique, c’était avec tout ce que la magnificence et le goût des arts peuvent inspirer de plus beau en fait de solennité religieuse, en profusion d’ornements et de fleurs, de tableaux et de guirlandes; c’était avec ces emblèmes et ces inscriptions sans nombre, ces monuments nouveaux élevés au milieu des ruines antiques, ces ponts jetés sur le Tibre, et le bronze du château Saint-Ange, et l’airain des mille cloches agitées dans les airs, et, plus forte encore, la voix d’un peuple immense, ivre de bonheur et de joie, que Rome la Sainte s’ofifrait au successeur de Pierre. . . »
Mais c’est quand il parle de Jérusalem et de son pieux pèlerinage de 1817, qu’il trouve des accents attendris. Lors de la grande retraite de Montréal, il choisit pour son sujet, le 24
décembre, le récit de sa visite aux Saints Lieux.
Il fit faire à son auditoire une charmante excursion. A pareil jour, — le 24 décembre t8i 7» — il avait quitté Jérusalem: saluant en passant le tombeau de Rachel, il était arrivé au Champ des Pasteurs. Les jeunes élèves des Pères Franciscains y étaient arrivés en même temps, costumés en anges et en bergers : ils avaient retracé la scène évangélique dans un petit dialogue simple et touchant, entremêlé de cantiques. Puis acteurs et spectateurs s’étaient mis en route, et bientôt on avait salué la cité d’Ephrata et redit avec le prophète et avec tous les pèlerins depuis dix-huit siècles et toujours avec la même émotion : « Salut, ô
Bethléem ! Salut, Maison du Pain vivant ! Terre de Juda ! Comment t’appellerions-nous la moindre de nos cités princières, toi d’où est sorti le chef d’Israël, Jésus, notre Sauveur!» On entre en ville : on pénètre dans le sanctuaire, dans la grotte sacrée: l’office commence par la procession solennelle à la sainte crèche. Le révérend Père Gardien porte dans ses bras une image de l’enfant Jésus. Les Bethléemites et les pèlerins suivent, le flambeau à la main. En arrivant, le diacre chante l’évangile du
jour. Lorsqu’il arrive aux mots: Elle V enveloppa de langes, il prend l’image, la revêt de langes et se prosterne et adore.
« On aimait, dit un journal de l’époque, à entendre parler des ignominies et des souffrances de l’Homme-Dieu par un prédicateur qui avait eu la douloureuse consolation de visiter lui-même les Lieux Saints où les grands mystères s’étaient accomplis. . . Il a prié là sur cette terre qui fut arrosée des sueurs et du sang d’un Dieu ; il a vénéré la grotte de l'agonie, ce lieu où le Sauveur du monde ressentit les horreurs du trépas, où il supporta, pour nous tous, les rigueurs de la justice inexorable de son Père : il s’est agenouillé, il s’est prosterné sur cette place auguste et sacrée du Calvaire même où fut dressée la sainte Croix. . . sur laquelle Jésus voulut souffrir et mourir pour nous, tant il nous a aimés. »
On a reproché encore à Mgr de Janson son manque d’exactitude. « Les fonctions administratives s’adaptaient mal à son génie », s’écriait Lacordaire, du haut de la chaire de la cathédrale de Nancy. Mettant de côté toutes les raisons qui pourraient excuser le prélat, nous dirons avec le célèbre Dominicain:
« La Providence et la nature sont tout ensemble prodigues et avares de leurs dons; quand elles ont accordé à un homme des qualités extraordinaires, presque toujours elles lui refusent certains avantages médiocres dont l’absence doit l'avertir des bornes de l’humanité. M. de Janson avait reçu de Dieu, dans l’ordre naturel, les dons magnifiques de la naissance, de la fortune et de l’esprit; il en avait reçu, dans l’ordre surnaturel, les dons les plus précieux encore de l’apostolat et de la charité : c'était une dotation trop riche pour qu’elle n’eût pas, quelque part dans sa personne, un utile contre-poids. Tant que M. de Janson n’avait pas commandé, tant qu’il avait pu dire :
Je ne suis qu’un soldat, et je n’ai que du zèle,
la partie moins lumineuse de sa nature était demeurée comme ensevelie dans l’auréole de ses rares mérites. Mais le commandement exige, avec quelque chose de très haut dans l’intelligence et dans le cœur, certaines habitudes domestiques qui n’ont point d’éclat, et qui néanmoins, tombant goutte à goutte dans le commerce de la vie, adoucissent les relations,
diminuent les difficultés, répandent sur les affaires une heureuse onction. Je nommerai l’exactitude, pour me faire comprendre. Ou’estce que l’exactitude? N’est-ce pas une vertu du dernier degré? Ne connaissons-nous pas tous des hommes sans portée qui sont parfaitement exacts? Et pourtant l’exactitude est tellement nécessaire dans ceux qui commandent, qu’on a dit d’elle, avec autant de justesse que de grâce, qu 'elle est la politesse des rois. »
Ce défaut, que Dieu permit sans doute pour humilier un homme doué de tant de qualités suréminentes, était largement compensé par des vertus d’ordre supérieur, poussées souvent jusqu’à l’héroïsme. Un tableau bien dessiné révélerait, chez cet excellent serviteur du Christ, la mise en pratique des vertus qui distinguent les anges de la terre, de la phalange nombreuse des chrétiens ordinaires.
Sa foi vive l’avait fait renoncer au monde et à toutes les pompes d’une vie opulente et pleine d’attraits, pour embrasser une vie de sacrifices.
Attaché du plus profond du cœur à la sainte Eglise romaine, il en proclama les dogmes opposés aux erreurs de son temps.
Son espérance fut éminente comme sa foi.
En dépit des persécutions qui ont marqué la plus grande partie de sa carrière épiscopale, Mgr de Janson vécut dans une paix profonde, dans un abandon complet à la volonté de Dieu. Contrariétés, maladies, accidents de voyage, rien n’altérait cette paix, qui assure la vie de la grâce dans nos âmes.
Mais sa charité l’emportait encore sur toutes les autres vertus : amour de Dieu et charité envers le prochain. Sans doute, Dieu était le but suprême de ses affections. Mais son amour pour l’humanité en général, lui fit entreprendre des œuvres qu’un zèle à toute épreuve peut seul mener à bonne fin. Le salut des âmes ! telle était son unique ambition. Aussi peut-on lui appliquer cette parole de saint Ignace : « Quelque part que se trouve un jésuite, en quelque compagnie qu’il soit, il y est comme envoyé de Dieu pour traiter l’affaire du salut de ceux avec qui il se rencontre; et que, s’il n’en parle, s’il ne profite pas de toutes les occasions pour l’avancer, il trahit son ministère et se rend indigne du nom qu’il porte. »
Cet amour du prochain se révélait chez lui dans ses relations sociales habituelles. D un abord modeste et facile, le plus pauvre avait accès auprès de lui, et quand on songe, qu en
Canada, il dut recevoir des milliers de personnes qui couraient à lui comme au guérisseur de toutes les peines spirituelles et même des misères temporelles, on est toujours étonné de le voir conserver sa gaieté et sa bonhomie naturelle. Comme Notre-Seigneur, il attirait à soi les petits enfants, car il les aimait comme un père. Comment le fondateur de la Sainte- Enfance n’eût-il pas affectionné les enfants canadiens, si bons, si chrétiens, quand il eût donné sa fortune, et même sa vie, pour les petits Chinois, nés dans l'idolâtrie, de parents pervers et dénaturés? C’est que dans la poitrine de ce grand prélat battait un cœur d’apôtre. Apôtre, il le fut toute sa vie, et on pourrait dire que ce fut le résumé de tous ses actes.
Au moment de terminer sa carrière, le 8 décembre 1843, il écrivait aux Vicaires apostoliques en terre étrangère: « Je termine, Monseigneur, en vous exprimant la bien vive joie que j’éprouverais en notre divin Sauveur, si par cette pensée qu’il a daigné m’inspirer, du moins, j’en ai l’humble confiance, je pouvais, de concert avec vous, hâter le moment où les peuples que vous travaillez à convertir adore-
ront le vrai Dieu. Des circonstances, indépendantes de ma volonté, m ont empêché de consacrer mes premières années à évangéliser les contrées lointaines. Puissent, du moins, comme parlait notre grand Bossuet, les restes d’une voix qui tombe et d'une ardeur qui s’éteint, servir à acquitter l’ancienne dette de mon sacerdoce ! C’est vous dire, Monseigneur, combien j honore vos héroïques fatigues, et quel profond respect je porte à un apostolat auquel je demeure uni du plus intime de mon âme, n’osant ni perdre ni conserver tout à fait l'espérance d’en partager encore, même pour quelques jours, l’honneur et le danger. »
Ces paroles laissent bien connaître le fond du cœur de Mgr de Janson. C’est l’apostolat qui, toute sa vie, avait dirigé ses regards vers ces contrées lointaines où Mgr Borie, Mgr Jacquard et tant d’autres missionaires français étaient allés à la conquête des âmes infidèles et y recueillir le martyre. « La main de Dieu qui l’avait saisi » au début de sa carrière sacerdotale, « pour le promener à travers tous les lieux désolés de la terre, » le promenait encore « d’aspiration en aspiration », à travers le
monde, comme s’il n’eût pas assez combattu pour recueillir une palme cent fois méritée.
« Je n’ai jamais connu de plus saint prélat », s’écria un jour Grégoire XVI. Puisse le ciel avoir ratifié cette parole du saint Pontife !
Liste des 58 déportés bas-canadiens à la Nouvelle- Galles du Sud
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