‹ Mgr de Forbin-Janson, evêque de Nancy et de Toul, primat de Lorraine;Chapitre 3 sur 47 · IX · texte numérisé non relu

IX

fêtes de la religion où la foi se révéla plus ardente et plus enthousiaste qu’aux jours les plus glorieux de notre vie religieuse ; les mêmes ont eu le bonheur de voir cette imposante figure d’évêque, que nimbait un reflet de sainteté facile à percevoir. Mais vous et moi ne connaissions le prélat et son œuvre admirable que par une tradition affaiblie, presque mourante. Il est donc à propos de rappeler au souvenir de la présente génération ce bel épisode de l’histoire ecclésiastique du Canada.

Examinons tout d’abord comment l’évêque d’un des plus beaux et des plus vastes diocèses de France, en même temps que primat d’une province entière — la Lorraine — fut amené à porter ses pas en Amérique.

L’Eglise doit à Mgr de Janson la fondation d’une Société de missionnaires bien connue aux Etats-Unis. C’est la Société des. Pères de la Miséricorde, dont il existe des maisons ou

résidences en plusieurs villes importantes. Ces prêtres du Seigneur se dévouent à l’œuvre des missions partout où on les appelle.

L’idée de cette fondation n’était pas nouvelle, car l’œuvre des missions en France existait deux siècles auparavant, et son véritable créateur fut saint Vincent de Paul, qui donna au monde la Congrégation des Prêtres de la Mission, aprouvée en 1632, par une bulle du pape Urbain VIII.

Depuis des sociétés semblables s’étaient formées et les missionnaires, voulant arriver plus facilement au cœur du peuple, avaient allié à la prédication des chants et des cérémonies propres à retenir les fidèles dans le devoir, ou à les amener au bien en excitant chez eux les sentiments chrétiens.

Le Père Bridaine parut en France qui donna une solennelle confirmation à ces usages plus ou moins régulièrement suivis. Mgr de Forbin- Janson, au témoignage de Lacordaire, ne fit que ressusciter une pensée qui commençait à

saint Vincent de Paul et qui finissait à Bridaine.

Deux courants d’idées surgirent alors au sujet de l’utilité et même de l’opportunité de ces missions. Les bons voyaient en elles une œuvre divine et providentielle, répondant aux besoins et aux aspirations de la masse du peuple. Les autres ne voyaient dans les hommes à la parole inspirée par l’Esprit saint « qu’une bande de saltimbanques, menant joyeuse vie aux dépens de la crédulité publique ». Dans les pays sauvages, disaient-ils, la prédication de l’Evangile organisée sur un pied aussi extraordinaire pouvait avoir sa raison d’être. Mais en France, pays si catholique, pourquoi cet apparat de sermons, de processions, de plantations de croix, de calvaires, etc? N’était-ce pas fanatiser les masses et jeter le trouble dans les consciences ? Ces cérémonies auxquelles le peuple était presque étranger, ces chants, ces prédications « où l’on s’attaquait moins au cœur qu’à l’imagination », n’étaient-ils pas de nature à enlever au culte catholique sa ma-

jesté et à briser avec la vieille tradition de l’Eglise?

Hélas! est-il besoin de réfuter semblables discours? Est-ce que le peuple n’a pas besoin d’être éveillé de temps à autre de la torpeur qui se glisse insensiblement dans son sein, même dans les âmes les plus fortement trempées ? L’homme est ainsi fait qu’il ne peut se soutenir longtemps dans les hauteurs de la vie de grâce; il fait des chutes, il tombe, il se relève, il retombe, et souvent il finit par s’endormir dans une coupable indifférence ou par devenir l’esclave d’une routine déplorable. Il importe donc de ressusciter sa foi et d’activer son zèle par des stimulants appropriés. Aucun ne réussit mieux que ces retraites où des prédicateurs à la parole enthousiaste et pleine de feu éclairent les intelligences et renouvellent une foi assoupie.

« Le temps de la mission », disait après dix ans d’expérience M. de Forbin-Janson, devenu évêque, « renferme un si attrayant mélange de convictions pour l’esprit, de douces émotions

pour le cœur, un cours si complet d’instructions, de conférences, d’exhortations, sur les matières les plus hautes et les plus familières, un si parfait ensemble de pieux cantiques, de cérémonies imposantes et pleines d’une onction et d’une majesté toutes divines; enfin un tel enchaînement de doctrines vives et pressantes, que toutes ces vérités déjà connues, n’étant plus offertes d’une manière isolée, mais réunies et concentrées comme les rayons du soleil au foyer d’un verre ardent, l’entendement et la volonté se trouvent également pénétrés de lumière et de chaleur, et qu’alors toute résistance devient comme impossible, de telle sorte qu’on peut dire avec confiance, que le faible mérite de l’exactitude aux exercices de la mission emporte tout avec lui, que cette fidélité suffit pour le triomphe de la grâce, et que, si ce triomphe demeure incertain quant à son moment précis, il n’en est pas moins infailliblement assuré. »

Entraîné d'abord par son zèle brûlant à se faire humble missionnaire de Dieu, l’abbé de Janson dut cependant se charger de l'administration du diocèse de Nancy. La Providence, par la voix de ses supérieurs, l’appelait à un apostolat qui, pour être d’une nature plus relevée, ne compte pas moins d'ardeur et de dévouement pour la maison du Seigneur.

Toutefois il resta toujours missionnaire, tant il désirait donner des âmes au ciel. C’est ainsi que, poussé par une vocation spéciale, il aurait voulu évangéliser les peuples infidèles. Ne le pouvant pour des raisons de haute portée, il dirigea ses regards vers l’Amérique. Saint Paul parcourant la Judée, la Cappadoce et la Grèce porter la bonne nouvelle aux nations assises à l’ombre de la mort, ne déploya pas plus d’activité que cet évêque français. C’est que les apôtres de tous les temps, inspirés et guidés par un souffle d’en haut, ne se laissent

arrêter par aucune des contradictions qui sont l’apanage des oeuvres de l’humanité. ' j

Les Etats-Unis, depuis la Nouvelle-Orléans jusqu’à Minneapolis, de New-York à Mobile,, de Buffalo à Cincinnati, ont applaudi à sa noble éloquence. Le Mississipi, l’Ohio et le Saint-Laurent l’ont transporté d’une ville à l’autre, lui permettant d’ouvrir des horizons nouveaux à son sublime apostolat. Protestants et catholiques se sont vus fascinés par cette voix sympathique, par ces accents embrasés qui touchent les cœurs et éclairent les intelligences.

En Canada, Mgr de Janson mit au service des évêques toutes les ressources dont il pouvait disposer : sa bourse, son éloquence et son dévouement. Eût-il été évêque de Québec ou de Montréal, il n’aurait pas apporté plus de dévouement à la religion, ni fécondé notre sol d’œuvres plus utiles. Aussi bien son œuvre marque une ère de régénération religieuse que personne ne saurait légitimement révoquer en doute. Qui n’a entendu prononcer le nom de ce prélat sans se sentir sous le coup de l'admi-

ration, comme l'un de ces hommes dont la mémoire reste impérissable à l’égal des plus illustres bienfaiteurs de leur pays?

Plusieurs . raisons expliquent l’attachement du peuple canadien à Mgr de Forbin-Janson, qui pourtant ne vécut qu’environ un an à ses côtés. Sa réputation d’orateur avait franchi l’océan, longtemps avant qu’il eût abordé à nos rivages. La Province du Bas-Canada ne possédait pas encore ces bons religieux, Oblats et Jésuites, Dominicains et Rédemptoristes, qui devaient bientôt rivaliser de zèle avec notre clergé séculier. Celui-ci avait jusqu'alors, et surtout depuis un demi-siècle, suffi, à la tâche, mais au prix de quels sacrifices? Durant cette période, des prêtres selon le cœur de Dieu avaient distribué le pain évangélique, seuls et sans secours extérieurs. Cependant la population semblait avide d’entendre ces missionnaires de la vieille France, dont l’évêque de Nancy était alors l'une des plus illustres personnifications.

Les Canadiens-Français n’ont jamais été un

méchant peuple, mais ils ont eu à subir de rudes assauts. La lecture des livres voltairiens avait fait des ravages dans beaucoup d’esprits; l’intempérance comptait de nombreuses victimes; l’erreur protestante avait ses adeptes, ses journaux, et se livrait à une propagande effrénée dans nos paisibles campagnes.

Il était donc temps que la Providence vînt au secours de ceux qui sont appelés par état à diriger les consciences et à fonder des œuvres qui sont le couronnement de l’édifice religieux. La France, il est vrai, nous avait envoyé, après 1793 , quarante-cinq prêtres qui avaient préféré l’exil et l’apostasie. Non seulement ces héros du devoir se firent Canadiens comme nous, mais ils n’hésitèrent pas à consacrer leur existence au ministère des âmes, les uns se vouant à la prédication, d’autres à l’instruction de la jeunesse. Plusieurs vivaient encore quand arriva, en 1840, Mgr de Forbin-Janson, leur compatriote, exilé de son évêché de Nancy. Sa grande réputation de science et de vertus lui ouvrit toutes grandes les portes de l’Eglise cana-

dienne; les évêques lui en confièrent la clef, et quand il la leur remit, un an plus tard, il eût pu dire comme l’Apôtre : J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course. . . Le Seigneur a été près de moi, il m’a fortifié, afin que par moi la prédication s’active, et que toutes les nations entendent.

table chronologique

DES FAITS GÉNÉRAUX ET PARTICUEIERS QUI ONT RAPPORT À EA VIE ET À L’APOSTOLAT DE MOR DE FORBIN-JANSON

178 5 3 novembre. — Naissance de Charles- Auguste - Marie - Joseph, à Paris.

179° — Sa famille se retire en Ba¬

vière.

1795 — Retour en France.

— Première communion.

1796 — Confirmation.

1799 -—Charles dans l’armée de

Condé.

— Entre au Conseil d’Etat.

1809 — Entre au Séminaire de

Saint-Sulpice.

1810 io juin. — Reçoit le diaconat.

1811 mi-décembre. — Ordonné prêtre.

“ — Grand-vicaire de l’évêque

de Chambéry et supérieur de son séminaire.

1814 — L’abbé Forbin va à Rome.

1817 20 août. — Voyage d’Orient.

1820 — Prêche une mission à Mar¬

seille, et une autre à Toulon.

1821 — Prêche à Reims.

1822 — Donne des missions à Paris.

1824 20 février. — Appelé au siège épiscopal

de Nancy.

“ 6 juin. — Sacré par l'archevêque de

Rouen.

11 juillet. — Mandement de prise de possession.

1825 29 mai. — Assiste au sacre de Charles X.

1828 — Tournées diocésaines.

1829 12 septembre. — Reçoit le roi à Nancy.

— Mgr de Janson persécuté se réfugie à Trêves, puisà Coblentz.

— Va en Suisse et à Rome.

— Revient en France.

— Continue à administrer son diocèse.

— Mgr Donnet nommé coadjuteur de Mgr de Janson.

2 juin. — Mgr Menjaud remplace

Mgr Donnet.

— Mgr de Janson va à Rome.

18 octobre. — Arrive à New-York.

24 octobre. — Prêche à l’église française.

décembre. — Missions à la Nouvelle- Orléans.

décembre. — Fonde un collège à Spring- Hill.

14 mai. — Assiste au concile de Baltimore.

— Va à Buffalo, Détroit, Dubuque, aux chutes St- Antoine.

16 août. — Prêche à Cincinnati.

1840 3 septembre. — Arrive à Québec et y prêche

une grande retraite.

“ 2 octobre. — Arrive à Montréal.

2 octobre. — Missions à Terrebonne et au lac des Deux - Montagnes.

— Prêche la retraite au séminaire de Saint-Sulpice.

1 décembre. — Prêche la retraite ecclésiastique à New- York.

12 décembre. — Retour à Montréal.

13 décembre. — Grande retraite de qua¬

rante jours à Montréal.

1841 21 janvier. — Mgr de Janson inaugure le

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