‹ Mgr de Forbin-Janson, evêque de Nancy et de Toul, primat de Lorraine;Chapitre 5 sur 47 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Extraction des Forbin. — Naissance de Charles. — Son éducation. — Première communion. — Au Conseil d’Etat. — Entrée à Saint-Sulpice. — Ordonné prêtre à Chambéry. — Désire se dévouer aux missions de la Chine. — Le Pape l’en dissuade. — Rapports avec l'abbé Mazenod.

¥| a famille des Forbin remonte au dou- •§5l zième siècle : on en trouvait en Italie et en Angleterre. Au siècle suivant, Charles I d’Anjou, comte de Provence, les appela chez lui et les combla de biens et d’honneurs.

Deux siècles après, le comte Charles IV étant à la veille de mourir saps héritiers, Palamède de Forbin, surnommé le Grand, le décida à tester en faveur de Louis XI. Le roi reconnaissant lui délégua son autorité sur la Provence, en lui donnant cette devise qui est

celle des Forbin: J’ai fait le roi comte et le comte m’a fait roi. Dès ce moment la maison des Forbin devint française, et elle n’a pas cessé depuis de fournir des hommes éminents à l’Eglise, à l’armée et à la magistrature h

La révolution allait porter un coup épouvantable à ces vieilles familles nobles, dont les unes durent, pour échapper à l’échafaud, se réfugier sur une terre étrangère. Celle des Forbin fut de ce nombre, et elle courut en Bavière chercher l’abri qui lui manquait en France. Elle ne rentra au foyer que lorsque la paix eut succédé à la tourmente. Charles- Auguste put. .alors reprendre ses études quelque peu interrompues. L’abbé McDermott avait ouvert des classes au séminaire irlandais, et le jeune Forbin les fréquenta à côté de jeunes gens destinés à jouer plus tard un rôle assez brillant, comme Jérôme Bonaparte, Eugène Beauharnais et Champagny.

L’heure de sa première communion étant sonnée, Charles-Auguste s’y prépara avec un soin qu'il ne trouvait jamais assez grand. « Charles-Auguste, dit Lacordaire, s’assit donc pour la première fois à la sainte table en portant

i. Ces détails sur la famille des Forbin-Janson, et beaucoup d’autres qui suivent, sont extraits de l’excellent ouvrage du P. Phelpin de Rivière, sur la vie de l’évêque „de Nancy.

dans son cœur et sur son front plusieurs joies ensemble: la joie de la jeunesse, la joie de sa patrie retrouvée, la joie du christianisme renaissant, la joie des anges qui étaient venus le visiter. L’onction de ce jour demeura dans son âme comme une blessure qui ne se ferma plus. »

Après avoir servi quelque temps dans l’armée des princes, Charles-Auguste fut appelé par Napoléon à remplir la charge d’auditeur au Conseil d’Etat. Il eut trouvé une carrière toute grande ouverte dans cete voie, si une puissance supérieure ne l’eût appelée à prendre rang dans l’armée du Christ. Ce ne fut pas, cependant, sans rencontrer de l’opposition de la part de ses proches qu'il réussit à entrer au séminaire de Saint-Sulpice, préférant le service de Dieu au service de l’Empereur.

Il y avait alors à Saint-Sulpice, sous la conduite de l’abé Emery, une centaine de jeunes gens de grands talents et surtout profondément vertueux. Citons, entre autres, l’abbé Tharin, le futur évêque de Strasbourg et précepteur du duc de Bordeaux; Jules de Simouy, qui devait être un des plus beaux ornements du siège de Soissons ; Maurice de Bonald, le futur cardinal de Lyon ; Edouard de Gualy, qui devait être

archevêque d’Alby; Frédéric Gallard, le huitième successeur de Bossuet à Meaux; l’abbé Fayet, plus tard évêque d’Orléans; l'abbé Delvaux, l’un des Jésuites les plus distingués de son temps ; l’abbé de Mazenod, l’une des gloires de l’épiscopat français.

Charles de Janson, séminariste, se fit remarquer par sa ferveur et son goût prononcé pour les études théologiques. « Comme séminariste, dit le Solitaire de 1842, M. de Janson se fit presque immédiatement la réputation qu’il a toujours eue depuis: volonté de fer unie aux plus douces inclinations de la charité évangélique ; zèle dévorant ; aptitude peu commune pour les sciences ecclésiastiques, pour celles surtout qui trouvent dans la vie mystique leur plus prochaine et plus fréquente application ; cœur d’ange, âme de héros ; voué à l’observance stricte de la règle. Ses anciens confrères affirment qu’on ne put une seule fois le prendre en défaut sur ce point. Son exactitude avait quelque chose de la raideur et de l’inflexibilité stoïques. Sa conversation, bien qu’elle se ressentît quelquefois de cette disposition particulière, plaisait au grand nombre et lui faisait des amis de ceux mêmes que ses opinions tranchées et quelque peu intolérantes offensaient

momentanément. D’une parole, d’un seul coup d’œil, il guérissait une plaie d’amour-propre; il savait si bien, à l’égard de tous, chercher l’occasion de rendre quelques petits services et le moyen de les rendre avec grâce, que la rancune devenait impossible aux plus chatouilleux.

« A la classe de théologie, son application, servait, ainsi que ses études spéciales et l’expérience acquise du monde, à lui donner sur la. majorité de ses confrères une supériorité incontestable. Alors pourtant, cete maison de Paris,., sous la direction d’un véritable grand homme,, était plus riche en sujets brillants et solides qu’elle ne l’a jamais été et ne sera jamais tvmfc* être. »

C’est en 1809 que M. de Janson fit son entrée au séminaire de Saint-Sulpice. Deux ans plus tard, il recevait Fonction sacerdotale des mains de Mgr de la Broue de Vareille, ancien évêque de Gap, dont l’évêché avait été supprimé par le concordat. L’ordination eut lieu à Chambéry, vers la mi-décembre 1811. Mgr Dessolles, évêque de cette dernière ville, chef-lieu du département du Mont-Blanc, le nomma aussitôt son grand-vicaire, et il fut même, pendant

quelque temps, supérieur de son séminaire.

Puis le jeune abbé vint à Paris pour exercer le ministère dans la paroisse de Saint-Sulpice ; il s’y fit catéchiste, et son dévouement pour Instruction religieuse de la jeunesse ne connut pas de bornes.

C’est à dater de cette époque que l’abbé de Janson conçut l’idée de se dévouer aux missions lointaines de la Chine et, dans son zèle, il essaya de créer un mouvement parmi ses amis, dont les plus en vue étaient M. de Mazenod, M. Tharin, alors supérieur du séminaire de Bayeux, et M. d’Argenteuil, supérieur du petit séminaire de la Rochelle.

« Il ne se contenait plus, s’écrie Lacordaire ; il jetait des yeux avides sur des contrées lointaines où le christianisme opprimé réclame à toute heure la parole et le sang apostoliques. Il errait en esprit de l'Amérique à la Chine, de la Chine aux bords du Gange et de l’Euphrate ; la main de Dieu l’avait saisi, et le promenait, d’aspiration en aspiration, à travers tous les lieux désolés de la terre, pour choisir un poste où son dévouement ne fut point à l’étroit. »

Mais avant que de se lancer à la conquête

des âmes en pays lointains, l’abbé de Janson résolut de consulter le Souverain Pontife, qui venait de rentrer dans la Ville-Eternelle, après cinq ans de captivité. C’est alors qu’il put visiter à loisir et admirer cette Rome sainte et ses monuments merveilleux. Il en revint enchanté. Mais Pie VII lui avait dit au sujet de ses plans de missions étrangères, qu’il valait mieux pour le moment évangéliser la France que les peuples orientaux.

Mgr de Mazenod a laissé dans ses Mémoires un exposé complet des démarches que lui-même et son ami firent en commun auprès du Saint Père pour savoir quel plan ils adopteraient.

« En 1814, dit-il, un de mes condisciples et de mes plus intimes amis, l’abbé de Forbin- Janson, passa en Italie pour visiter à Rome les tombeaux des saints apôtres. Il était entré au séminaire dans les mêmes vues que moi, et la conformité de notre vocation nous avait bientôt fourni l’occasion de nous entretenir des moyens de mettre nos projets à exécution.

« Nous différions cependant sur un point essentiel. Son zèle le portait à s’occuper des infidèles, et mon attention était uniquement fixée sur le déplorable état de nos chrétiens

dégénérés. N’ayant pu le ramener à mon opinion, que je croyais la plus juste, nous nous séparâmes, au sortir du séminaire, très bons amis, mais bien résolus à poursuivre une carrière différente.

« En se rendant à Rome, il rencontra, dans je ne sais plus quelle ville d’Italie, le Souverain Pontife Pie VII qui rentrait dans ses Etats. Il eut l’occasion de lui exposer le plan qu’il se proposait d’effectuer avec quelques compagnons qui devaient le suivre en Chine. Le pape ne goûta pas son projet et lui répondit ces mémorables paroles :

« Votre projet est bon, sans doute, mais il « convient davantage de venir au secours des « peuples qui nous entourent : maxime autem ad « domesticos fidei. Il faut, en France surtout, « des missions pour les peuples et des retraites « pour le clergé. »

« Ce sont les propres paroles du saint Pontife.

« Mon ami m’informa sur-le-champ de cette réponse du pape qui entrait si fort dans mes idées, et qui sanctionnait tous mes projets. Il me fit savoir en même temps que la décision du chef de l’Eglise fixait la conduite qu’il devait suivre, qu’il allait, sans le moindre délai,

s’occuper de former une congrégation de missionnaires qui s’emploieraient sans relâche à évangéliser les peuples. Il m’invitait de la manière la plus pressante à me réunir à lui pour commencer l’œuvre que j’avais toujours tant affectionnée, et je suis sûr qu’il ne doutait pas que je ne volasse pour le seconder.

« Il en fut autrement. Depuis que j’avais quitté Paris, un an après avoir reçu le sacerdoce, j’étais entré dans mon diocèse, où je m’étais occupé de divers ministères fort peu appréciés jusque-là, et sur lesquels le Seigneur répandait déjà d’abondantes bénédictions. . .

«Je répondis donc à M. l’abbé de Janson que je ne pouvais me rendre à son invitation, qu’il ferait très aisément le bien sans moi, et que je devais essayer de ce faire là où lui et ses futurs compagnons ne pourraient réussir à cause de la différence du langage. . . »

L’abbé de Janson résolut donc de s’en rapporter absolument au conseil du Souverain Pontife, et, revenu en son pays, il s’aboucha avec l’abbé Rauzan pour rétablir les missions de France.

L’Esprit saint, par la bouche de Pie VII, avait inspiré à ces deux hommes, si bien faits

pour s’entendre, la résolution ferme de travailler au salut de leurs frères. Mais chacun devait agir à sa manière. M. de Mazenod enrégimentera un bataillon sacré sous le nom d’Oblats de Marie Immaculée, qui iront braver les glaces de la baie d’Hudson et christianiser les Indiens du nord-ouest canadien. M. de Janson ressuscitera l’œuvre de saint Vincent de Paul, œuvre de miséricorde et de merci. La France d’abord, l’Amérique ensuite, en tireront d’inappréciables avantages.

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