CHAPITRE II
Les Missiounaires de France. — M. de Janson aumônier de l’armée. — Voyage en Orient. — Nommé évêque de Nancy et de Toul. — Mandement de prise de possession.— Le jubilé de 1826. — Charles X en Lorraine. — Pérégrinations diverses de Mgr de Janson.
H^Lndant les dix années qui vont suivre, l’abbé de Janson se livrera corps et âme aux nombreux et pénibles travaux que réclamait de lui l’œuvre que, plus que tout autre, il avait contribué à fonder. Ses premiers compagnons, parmi lesquels on cite les abbés Rauzan, Guyon, Tharin, Bourgin, Baroudel, Fauvet, Paraudier \ Montanier et Rodet, s’étaient fixés à
1. L’abbé Paraudier vint à Montréal en 1841, et il prêcha à Notre-Dame le jour de la Pentecôte. Il se proposait de faire un voyage en France avant de retourner à Mobile où les Pères de la Miséricorde avaient une résidence. Ce vaillant ami et collaborateur de l’évêque de Nancy était, à cette époque, âgé de 57 ans. Il prêcha aussi à l’Acadie et à Chambly.
Paris, rue Notre-Dame-des-Champs, où ils vivaient dans la pauvreté. L’abbé Frayssinous venait donner aux jeunes missionnaires des leçons d’éloquence sacrée, et le grand aumônier de France, Mgr de Périgord, s’était constitué le protecteur de l’CEuvre.
Le 9 janvier 1815, leurs statuts étaient approuvés : ce serait une association libre, dirigée par un conseil, sous la juridiction de l’Ordinaire.
Beauvais fut le premier théâtre des travaux des jeunes prédicateurs. Mais la mission fut bientôt interrompue par le retour de Napoléon de l’île d’Elbe et le départ de Louis XVIII pour Gand, en Belgique. L’abbé de Janson, nommé aumônier de l’armée royale en Vendée, consentit d-’abord à accompagner le duc d’Angoulême jusqu’à Valence, puis il se sauva à Gand à travers mille dangers, poursuivi par les sbires de l'Empereur. Ce ne fut qu’après l’expiration des Cent-Jours qu’il put retourner dans sa patrie, en même temps que son confrère et ami l’abbé Rauzan, qui avait suivi le roi.
L’abbé de Janson reprit alors sa mission interrompue de Beauvais, puis il fit entendre sa voix à Poitiers, à Tours et à Bordeaux.
« Novice dans ces grandes joutes, écrit le P. Phelpin de Rivière, l’abbé de Janson n’y parut d’abord qu’en sous-ordre. Malgré son nom, malgré sa facilité, malgré le feu de son débit, si nous en croyons le Père Delaporte, son talent n’avait pas encore atteint sa maturité; il n’avait ni la puissance ni l’entraînement de l’abbé Guyon, ni l’expérience et l’autorité du vénérable supérieur. Celui-ci, jaloux de la perfection de son condisciple, lui disait en souriant : « Mon ami, vous n’avez de bon que vos « péroraisons ». Mais ces péroraisons étaient si animées, si touchantes, elles faisaient verser tant de larmes, qu’elles emportaient l’auditoire gagné à l’avance par l’ardeur de ce jeune prêtre, que l’on sentait déborder de charité. Ses défauts n’empêchaient pas sa popularité de grandir, et devaient plus ou moins disparaître, emportés par le torrent du zèle et d’une pratique journalière. »
En 1817, l’abbé de Janson dut interrompre de nouveau ses travaux de missionaire pour entreprendre le voyage de la Terre-Sainte, en compagnie d’un parent, le comte Auguste, que le gouvernement avait chargé de fouiller le sol oriental pour enrichir les musées royaux.
Il visita la Laconie, Sparte, Constantinople, Troie et ses ruines, la ville de Smyrne, les restes d’Ephèse, Jaffa, Sidon, Tyr, Tripoli, le Liban, Baalbeck et Damas, puis, de sanctuaire en sanctuaire, le pieux touriste arriva à Jérusalem.
« Saint voyage », s’écrie Mgr Menjaud, saint voyage ! Qui nous racontera vos joies et vos souvenirs? Qui comptera les larmes et les élans de ce cœur des premiers temps de l’Eglise, sur la terre des miracles ? Smyrne ne fut qu’une halte du voyageur. Jérusalem l’appelait: Jérusalem, la cité choisie, la cité de Dieu ; Jérusalem, le pôle divin vers lequel se tourne encore toute âme chrétienne. . . Il s’achemina vers la ville sainte, visitant tous ses sanctuaires vénérables, mettant ses pieds où le Sauveur avait mis les siens, rencontrant à chaque pas un souvenir sacré, et sentant à chaque moment grandir son âme et sa foi. Qui nous dira sa ferveur, les soupirs ardents qui s’échappaient de son cœur, les larmes brûlantes qui coulèrent de ses yeux, à Nazareth, sur les rives du Jourdain, sur la montagne où la Sagesse incréée fit son premier discours, au Cénacle, dans le jardin des Oliviers, au Prétoire, sur la route douloureuse du Golgotha et au tombeau de l’adorable
Sauveur ! Les religieux qui gardent le saint Sépulcre le reçurent comme un frère bien aimé, comme un protecteur, et lui donnèrent la décoration de leur Ordre 1 qu’il s’honora de porter toute sa vie. »
L’abbé de Janson consacra un mois entier à visiter la Cité sainte. De là il se rendit au Caire, et il explora les déserts de Lybie et de Nitrie, avec leurs couvents cophtes et leurs lares désertes.
En 1820 il dirigeait la grande mission de Marseille, à laquelle prirent une large part dixhuit prédicateurs répartis dans les principales paroisses.
Vinrent ensuite ‘les missions de Toulon.
Au commencement de 1821, l’infatigable apôtre prêchait à Reims et à Tours, puis il îetournait à Paris pour se faire entendre dans les différentes églises jusqu’à son élévation à l’épiscopat. Charles X, qui l’estimait et voulait
1. Chevalier du Saint-Sépulcre. A l’âge de deux mois, Charles-Auguste avait été offert par ses parents à l’Ordre de Malte et reçu à titre de chevalier de minorité. Il aurait pu, à sa majorité, passer au rang des chevaliers proprement dits, mais il n’en voulut rien faire, préférant la chevalerie sacerdotale.
le rapprocher de sa personne, l’appela au siège de Nancy, le 21 novembre 1823. Ce ne fut pas sans répugnance que l’abbé de Janson accepta une dignité qui allait l’éloigner de son œuvre de prédilection. Toutefois il n’osa pas refuser l’appel de ses supérieurs, prévoyant peut-être qu’une obéissance passive servirait mieux ses projets d’apostolat.
Le Père Delvaux, qui était présent à la retraite pastorale prêchée à Paris par l’évêque d’Annecy, Mgr Rey, et à laquelle l’abbé Janson son ami avait pris part pour se préparer à recevoir Fonction épiscopale, disait un jour à l’un de ses collaborateurs: «Je n’oublierai jamais la première confidence que M. de Janson me fit de son appel à l’épiscopat. Et la Chine! lui dis-je. — Elle viendra en son temps, me répondit-il. Je la servirai davantage étant évêque. Alors il me répéta ce qu’il m’avait dit bien souvent : que sa fortune et sa personne appartenaient à la Chine. »
Les bulles du nouvel élu étant arrivées à Paris, M. de Janson fit une seconde retraite préparatoire. L’ordination eut lieu le 6 juin 1824, jour de la Pentecôte. Il reçut des mains du prince de Croy, archevêque de Rouen et grand aumônier, Fonction qui confère aux
saints évêques la plénitude de l’esprit apostolique. Mgr de Cheverus 1 et Mgr de la Châtre, étaient les deux prélats assistants. Mgr Purcell, évêque de Cincinnati, et l’évêque de Saint- Brieuc prirent part à la cérémonie avec les Missionnaires de France et une foule d’ecclésiastiques distingués.
Dans son mandement de prise de possession, daté le ii juillet 1824, le nouvel évêque de Nancy ouvre largement son cœur aux ouailles que Dieu lui a confiées. C’est encore le missionnaire que l’on devine aisément sous la mitre précieuse. Qu’on en juge par l’extrait suivant:
« Entré dans les rangs de la milice sainte, lorsque s’affermissait, contre l’Eglise et son chef, le règne des persécutions, élevé, comme
1. Mgr de Cheverus était alors évêque de Montauban, en attendant le chapeau de cardinal et l’archevêché de Bordeaux. Ce prélat avait dirigé le diocèse de Boston, de 1810 à 1823. Ce diocèse comprenait alors le New-Hampshire, le Vermont, le Massachusetts, le Maine, le Rhode- Island et le Connecticut. En 1815, Mgr Plessis, évêque de Québec, alla rendre visite à Mgr de Cheverus, dont le diocèse confinait au sien.
Mgr de Cheverus était né à Mayenne, en France, le 18 décembre 1760. Après un séjour de quatre ans en Angleterre, de 1792 à 1796, il passa en Amérique où les honneurs épiscopaux lui arrivèrent quelques années après.
nous l’étions, par des maîtres non moins savants que fidèles, et nourri dains les doctrines de l'attachement le plus inviolable à la sainte Epouse de Jésus-Christ et son Premier Vicaire de sa charité sur la terre, il nous était bien permis de croire que nous aurions part à ses glorieuses tribulations; mais si les espérances du martyre sanglant, soit dans la France, soit dans les pays infidèles, semblent pour jamais s’être éloignées de nous. . . du moins que le martyre de la charité nous reste, et que nos sueurs, nos veilles et tous les travaux de notre ministère pour vous, N.T.C.F., nous consolent cF ne pouvoir, en l’honneur de notre commun Sauveur et Maître, ajouter l’effusion de notre sang en témoignage de la vivacité de notre foi dans sa parole, au témoignage de l'ardeur de notre amour pour sa personne adorable !. . . »
Comme il eût été heureux de courir au martyre, cet apôtre aux sublimes dévouements, ce missionnaire intrépide qui aurait fait le tour du monde pour sauver une âme! Ce dévouement, ce zèle admirable, qui pourrait le décrire? «Je ne l’ai accompagné qu’une seule fois, écrit Mgr Menjaud, c’était à la première de ses visites
pastorales. Pendant les quinze jours qu’elle dura, il prêcha cent trente fois. »
« Je me porte vaille que vaille, écrivait du Canada Mgr de Janson au Père Rauzan; je suis usé, mais je vais mon train. D’ici à trois mois j’aurai prêché deux cent cinquante à trois cents fois, sans compter deux ou trois retraites ecclésiastiques. » Cet évêque ne reculait devant aucun travail; il se délassait au confessional des fatigues de la prédication. Pas une minute n’était perdue, et souvent il passait des nuits entières en des travaux urgents entremêlés de la récitation de son bréviaire. On l’a trouvé plus d’une fois dans sa chambre, étendu par terre, vaincu par le sommeil auquel il n’avait pas voulu se livrer.
Cette vie de travail opiniâtre eût été douce au cœur de Mgr de Janson, si des contradictions et même la persécution n’étaient venues s’abattre sur sa tête. Son mandement, publié à l’occasion du grand jubilé de 1826, donna occasion aux ennemis de l’Eglise de l’attaquer brutalement dans la presse. On le trouvait trop attaché aux doctrines romaines. L’erreur aurait eu beau jeu, si elle n’eût rencontré de la résistance de la part des évêques qui refusèrent de capituler devant l’autorité
civile encore imbue des idées gallicanes basées sur les articles de l’assemblée de 1682. On voulait la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et les évêques furent appelés à signer une déclaration dans ce sens. Les refus arrivèrent de presque tous les évêchés de France. « Laissezmoi mourir dans les vieilles erreurs de l’Eglise romaine », répondit le vénérable évêque de Bordeaux.
Ignominieusement vaincu, le ministère qui avait trompé Charles X comme bien d’autres par une hypocrisie bientôt démasquée, crut bien faire en déchargeant sa vengeance sur certains prêtres et évêques, parmi les plus marquants. L’abbé de La Mennais et Mgr de Janson furent de ce nombre.
La Mennais fut traduit en police correctionnelle. C’est alors que l’abbé Rohrbacher, voyant l’injustice de cette conduite à l’égard d’un prêtre qui n’était coupable que d’avoir voulu défendre le Saint-Siège attaqué dans ses prérogatives les plus chères, demanda à son évêque Mgr de Janson, et en obtint la permission, de rejoindre La Mennais pour le consoler et lui prêter main forte. Rohrbacher courut à la Chesnaie, et c’est là, dans cette retraite si chère à Montalembert, Gerbet et
Salinis, qu’il composa son admirable Histoire universelle de l’Eglise, œuvre digne d’un Bénédictin. De sorte que l’on peut dire que l’univers catholique est redevable de ce superbe monument historique au noble désintéressement de Mgr de Janson, qui avait généreusement consenti à se priver du concours d’un de ses prêtres les plus éminents afin de venir au secours de l’Eglise. J
L’évêque de Nancy fut également traduit devant la justice pour son mandement du jubilé. La cour royale déclara que « les passages dénoncés constituaient les crimes et délits; prévus par les articles 20 1 et 204 du Code pénal. Mais, eu égard aux fonctions très hautes dont l’évêque était investi, la cour décida qu’il n’y avait pas lieu à poursuivre, quant à présent ».
Mgr de Janson avait été à deux doigts du bannissement pour avoir flétri les tendances dangereuses d’une jurisprudence révolutionnaire.
Mgr de Janson était légitimiste, mais légitimiste modéré. Il sut éviter les exagérations de parti. Jamais il ne se laissa entraîner trop loin par son amour pour les princes. En 1829, Charles X, revenant d’une promenade en
Alsace, s’arrêta à Nancy. La réception fut aussi grandiose quelle devait l’être pour un roi. Ce fut une ovation générale. L’évêque présenta ses compliments en termes très dignes.
« Sire, dit-il, j’ai l'honeur de déposer aux pieds de Votre Majesté l’hommage de la soumission, de la fidélité et du plus entier dévouement de son clergé de Nancy. Ayant eu, en 1814, le bonheur d’entourer le digne fils de Stanislas et de saint Louis, son amour pour le Roi n’est plus un mérite, c’est le besoin de cœurs qui ont approché Votre Majesté. Mais, Sire, ce devoir facile, le clergé de mon diocèse le remplit avec une telle unanimité, une telle surabondance de sentiments, que je me vois dans l’impossibilité de savoir les exprimer. J’oserai donc en appeler à la connaissance que Votre Majesté peut avoir du cœur de son premier pasteur, et la supplier d’accepter, dans un seul, le respectueux hommage de tous. »
Ces nobles sentiments, noblement exprimés, ne cadrent guère avec ces compliments officiels manquant d’originalité, respirant la flagornerie ou le servilisme. C’est le langage d’un prince à l’adresse d’un roi.
Le 17 mai 1830, Charles X s’adressait aux évêques de France, les priant d’ordonner des prières publiques pour que les armes françaises fussent victorieuses en Algérie, où les chrétiens avaient été persécutés depuis longtemps. L’évêque de Nancy s’empressa de se rendre au vœu bien légitime de son roi. Il demanda à son peuple « ces prières plus puissantes que les engins meurtriers de la guerre, afin que cette Afrique du Nord, jadis si féconde en martyrs et en chrétiens, cette terre des Cyprien, des Augustin et des Fulgence, qui avait vu des conciles de trois cents évêques, maintenant devenue une immense ruine désolée, un repaire de pirates et de barbarie antichrétienne, redevînt ce qu’elle avait été et refleurît sous l’étendard de la croix ».
Ces prières de tout un peuple furent entendues du Dieu des armées, et deux mois plus tard le drapeau fleurdelisé flottait sur les remparts d’Alger. Le chant de triomphe fut immense, et l’Eglise entonna un Te Deum de reconnaissance. Mgr de Janson, entre autres prélats, publia, à cette occasion, un mandement qui fit du bruit. « Chrétiens fidèles, disait-il, que notre action de grâces devienne une supplication puissante ! Remplissons de traits enflam-
mes les carquois du Dieu de nos pères; qu’il daigne les épuiser, ces traits victorieux, non plus sur les ennemis du dehors qui se courbent sous nos drapeaux, mais au sein même de la patrie, sur les cœurs égarés ou coupables qui ne sauraient demeurer les ennemis de notre roi, sans être aussi les ennemis de Dieu, les ennemis de la gloire et du bonheur de la France! »
Avant la fin de juillet 1830, Charles X devenait un roi déchu. La faiblesse de son caractère avait donné aux ennemis de la religion et du clergé une audace incroyable. La conspiration libérale, inaugurée sous Louis XVIII, roi de faible croyance, était enfin arrivée à son but suprême, qui était la déchristianisation de la France, la persécution du clergé. Le Panthéon prit la place de l’église Sainte-Geneviève, les croix furent renversées, les églises violées par les émeutes, les biens ecclésiastiques spoliés. Les propriétés de la famille de Janson furent dévastées et le plateau du Mont-Valérien où Mgr de Janson avait fait construire une église et ériger une croix, ne fut pas davantage épargné.
« Sainte montagne, s’écrie Lacordaire, comment vous aurais-je oubliée dans mon récit?
]\e vous ai-je pas visitée quand ma jeunesse était florissante, et que la vérité commençait de se révéler à moi? N’ai-je pas connu tous vos détours? Ne me suis-je pas assis sur vos pierres pour y parler de Dieu à l’ombre brillante du soleil couchant ? Et plus tard, après vous avoir vue dans vos jours de fête, je vous ai revue dans vos jours de désolation; comme un ami fidèle, qui survit à la fortune, j’ai suivi vos sentiers abandonnés, j’ai mangé à la table du vieux manoir demeurée hospitalière dans le malheur, j’ai regardé de pieuses mains enlever de votre cimetière des os précieux qu’elles n’osaient plus vous laisser. Tout était changé pour vous, hormis le cœur de ceux à qui vous avez fait du bien, et en qui vous revivez par l’immortalité de leur souvenir \ »
Il en avait coûté des sacrifices d’argent pour ces somptueux édifices érigés à la gloire de la religion. Les Pères de la Miséricorde avaient, à eux seuls, dépensé 368,000 francs pour des constructions dont le peuple tirait tant d’avantages spirituels. L’Etat s’en empara.
Mgr de Janson, voyant sa vie menacée par la tourbe révolutionnaire, crut prudent de