‹ Mgr de Saint-Vallier et son tempsChapitre 1 sur 14 · JUN · texte numérisé non relu

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Ses rapports avec Frontenac, Callières, Vaudreuil. Quelques épisodes de sa carrière militante (2).

On connaît le nom donné dans l'histoire à cette fameuse journée, où Richelieu, sur le point de succomber aux intrigues de la Reine- Mère, Marie de Médicis, et de se voir politiquement ruiné, fit en un instant, par son habileté, tourner de son côté la roue de la

(1) D'après la correspondance générale des gouverneurs et des intendants du Canada, aux archives de la marine, les jugements et délibérations du Conseil supérieur de la Nouvelle-France, les archives du séminaire et de l'archevêché de Québec.

(2) Ce sous-titre indique suffisamment que je n'ai nullement l'intention de raconter, dans ces quelques pages, toute la vie ni toute l'œuvre de Ms^ de Saint- Vallier, mais seulement quelques-unes des difficultés qu'il eut avec les autorités coloniales de son temps. Ceux qui ont lu la vie de ^U' de Laval, et se rappellent les luttes qu'eut à soutenir ce saint prélat contre la traite de l'eau-de-vie et pour la liberté de son Église, trouveront ici du moins un aperçu des rapports de l'Eglise et de l'Etat sous son successeur.

fortune, se retrouva avec Louis XIII, et resta maître de la situation : on l'a appelée \a. journée des dupes.

Que de fois cette expression m'est venue à l'esprit — avec quelques distinctions nécessaires, sans doute — à propos de la nomination de l'abbé de Saint- Vallier comme successeur de Ms'' de Laval sur le siège épiscopal de Québec! Que de déceptions, le lendemain de cette nomination, que de regrets, que d'espérances trompées! On s'aperçoit qu'on n'a pas suffisamment étudié le personnage, qu'on a été dupé des apparences ou d'une trop grande confiance : on essaie alors de forcer le nouveau prélat à résigner son siège; et ces tentatives se renouvellent jusqu'à trois fois. Mais, comme Richelieu, — si parva licet componere magnis — le second évéque de Québec réussit à déjouer tous ces projets et à rester maître de la situation.

D'un autre côté, les autorités coloniales et les officiers de la cour, ennuyés des embarras que leur cause depuis longtemps le premier évêque de Québec par sa lutte courageuse contre la traite de l'eau-de-vie, applaudissent à sa démission et au choix de son successeur. Ils espèrent trouver dans cet aumônier de la cour un prélat plus facile, plus maniable, moins opposé à leurs vues et à leurs prétentions. Ils sont bien trompés lorsqu'ils s'aperçoivent que Mgf de Saint- Vallier n'est pas moins inflexible que son prédécesseur pour tout ce qui regarde l'accomplissement de sa charge pastorale et qu'il fait une guerre sans merci à tous les désordres.

Oui, c'est surtout pour eux que le jour où l'abbé de Saint- Vallier fut proposé au Roi et agréé comme évéque de Québec fut vraiment la journée des dupes.

Déceptions de Ms"" de Laval au sujet de soiv successeur

Më"" de Laval, qui gouvernait l'Église du Canada depuis 1659, — évéque de Pétrée et vicaire apostolique de la Nouvelle-France jusqu'en 1674, puis évêque en titre de Québec, — se rendit en France dans l'automne de 1684, avec le dessein bien arrêté de donner sa démission et de la faire agréer au roi d'abord, puis au Saint-Siège. La raison apparente de cette détermination, c'étaient

les infirmités qu'il avait contractées et qui lui rendaient extrêmement difficile l'exercice de son ministère épiscopal dans un pays aussi rigoureux qu'était alors le Canada.

Mais il y en avait d'autres, moins avouées, sans doute, mais plus déterminantes encore' peut-être : « Son humilité, écrit la sœur Juchereau (1), lui persuadait qu'un autre en sa place ferait plus de bien que lui, quoiqu'il en fit véritablement beaucoup, parce qu'il ne cherchait que la gloire de Dieu et le salut de son troupeau; » ce qui me semble vouloir dire qu'il se sentait débordé par l'ingérence de plus en plus pressante de la cour et des autorités coloniales dans l'exercice de ses fonctions épiscopales,. la fixation des cures, l'administration des paroisses, débordé surtout par les ravages de la traite de l'eau-de-vie, qu'il ne lui était plus permis de combattre avec la même vigueur qu'autrefois. N'avaitil pas été obligé quelques années auparavant (1679), à la prière du roi, de restreindre son cas réservé au fait seulement de ceux qui allaient dans les bois, loin des habitations françaises, vendre de Teau-dé-vie aux sauvages? (2) Partout ailleurs le commerce des boissons était à l'abri des peines ecclésiastiques. Les hommes les plus énergiques finissent par s'user, à la lutte. Ms"" de Laval se persuada « qu'un autre en sa place ferait plus de bien que lui; » c'est-à-dire, qu'un évêque plus jeune et plus ardent pourrait reprendre et continuer avec vigueur et efficacité les bons combats d'autrefois « pour la gloire de Dieu et le salut de son troupeau. »

« Il eut cependant plus de peine qu'il ne croyait à obtenir un successeur, écrit la sœur Juchereau. Le roi connaissait parfaitement son mérite, et le besoin que le Canada avait d'un vigilant pasteur. Mais enfin, après bien des instances, il consentit à ce qu'il désirait, et lui laissa le choix de la personne qu'il jugerait digne de celte place.

« M. de Québec s'adressa au P. Valois (3), jésuite, pour trouver un homme vertueux et zélé qui continuât en Canada le bien qui

(1) Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, 17ol.

(2) « L'ordonnance du roi sur ce qui regarde le différend des boissons enivrantes a été registrée au Conseil, et depuis publiée. Le grand vicaire de M. l'évéque de Québec a réduit, suivant ses ordres, le cas réservé, conformément aux intentions de Sa Majesté. » (Lettre de Duchesneau au ministre, octobre 1679).

(3) Ou Le Valois.

était commencé. Le P. Valois lui dépeignit l'abbé de Saint- Vallier, aumônier du roi (1), comme un prêtre d'une grande piété, d'un rare exemple et d'un zèle ardent. En effet, il s'était fort distingué à la cour par sa modestie et sa régularité. M. de Laval crut qu'il ne pouvait faire un meilleur choix : il en parla à M. de Saint-Vallier ; le roi lui donna son agrément, et l'affaire fut conclue »

Si grand est son désir de se démettre, et de confier les rênes de l'administration à des mains plus jeunes et plus vigoureuses, si grande aussi sa bonne foi, et son habitude d'agir sans arrièrepensée, que le prélat ne parait s'occuper aucunement d'une question personnelle, savoir si celui qu'il choisit pour son successeur continuera son œuvre de la même manière qu'il l'a commencée, s'assujettira à emboîter le pas derrière lui, laissera surtout son séminaire tel qu'il est, avec le contrôle de la nomination des curés et missionnaires. Quand on sait combien il tenait à cette institution, on est surpris qu'il ne l'ait pas mise en première ligne dans ses calculs.

L'abbé de Saint-Vallier était bien l'homme « d'une grande piété, d'un rare exemple et d'un zèle ardent » qu'on lui avait représenté; il avait même, suivant l'expression très juste d'un contemporain (2), « un désir excessif de faire tout le bien qu'il avait une fois envisagé » : il s'opposa avec non moins de zèle que Mg"" de Laval aux désordres de la traite de l'eau-de-vie; il suivit à peu près la même ligne de conduite que son prédécesseur quant à la fixation des cures : sous ce rapport l'ancien évêque n'éprouva aucune déception de la part de son successeur.

Mais celui-ci n'était nullement disposé à partager avec son séminaire la direction du diocèse. 11 voulait être maître et gouverner par lui-même; il voulait pouvoir disposer librement de ses prêtres, les nommer aux postes pour lesquels il les croirait aptes, assurer à chacun d'eux le revenu de leurs bénéfices ecclésiastiques, et faire lui-même la distribution des suppléments que l'État accordait au clergé canadien; il voulait réduire son séminaire à n'être comme partout ailleurs, qu'un lieu de formation ecclésiastique. Aussi, à peine arrivé aux affaires, travailla-t-il de toutes ses

(1) Et non pas « aumônier d'un régiment, s comme il a été écrit quelque part.

(2) M. Jean-Henri Tremblay, prêtre du séminaire de Québec, résidant à Paris, comme procureur, au séminaire des Missions-Etrangères.

forces à réformer dans ce sens cette institution : c'était bouleverser tous les plans de Ms"" de Laval; c'éiait, aux yeux du pieux prélat, ébranler et détruire l'église canadienne, puisqu'il avait rattaché à son séminaire tout son clergé ou plutôt toute son Église (1); c'était vraiment le frapper au cœur : de là ces gémissements et ces plaintes qui s'exhalent dans plusieurs de ses lettres.

Mais puisque Ms"" de Laval avait tant à cœur de voir se continuer l'état de choses qu'il avait créé, pourquoi ne s'était-il pas assuré des dispositions de son successeur à ce sujet? pourquoi n'avait-il pas choisi pour le remplacer sur le siège de Québec un homme qui partageât toutes ses vues et consentit à maintenir l'institution de son séminaire telle qu'il l'avait établie?

N'oublions pas que. bien que le choix de son successeur lui fût laissé, il ne pouvait le prendre cependant que parmi ceux qui, d'après les coutumes de l'époque, étaient épiscopables, c'est-à-dire dans les rangs de la noblesse, parmi ceux qui étaient le plus en vue à la cour. Un prêtre de son séminaire, un de ses missionnaires du Canada, voilà bien le personnage qui eiît pu continuer le plus efficacement son œuvre telle qu'il l'avait commencée. Mais avait-il quelque chance de le faire agréer par la cour ? Evidemment non.

Parmi tous ceux qu'il pouvait proposer pour l'épiscopat du Canada, Mg"" de Laval choisit celui qui lui parut le plus vertueux et le plus zélé : cela fait honneur à son désintéressement; dans cette circonstance comme toujours, il agit en saint. Il choisit, de concert avec M. Dudouyt (2), l'abbé de Saint- Vallier, et le proposa au roi comme son successeur, dans l'espérance que par sa

(1) Etablissement du séminaire de Québec, par Me' l'évêque de Pétrée. — Approbation du roi pour l'établissement du séminaire de Québec. {Edits et Ordonnances, t. 1, pp. 33, 3o). — Vie de M^' de Laval, t. I, p. 361.

(2) Prêtre du séminaire de Québec, « un des plus grands ecclésiastiques, dit Latour, que M. de Laval ait employés au Canada. » (Mémoires sur la vie de M. de Laval). C'était un homme accompli : quand on voulait faire l'éloge de quelqu'un, on le comparait à M. Dudouyt. M. de Brisacier, envoyant au Canada en 1690 le jeune M. Pocquet, destiné à devenir curé de Québec, écrivait aux Messieurs du séminaire : « Il nous a été donné pour en faire avec le temps un soutien de votre >éminaire, où vous achèverez de le façonner à vos manières. C'est celui de tous nos jeunes messieurs qui a le plus de bon sens et qui a mieux pris l'esprit de grâce de feu M. Dudouyt. dont on remarque même qu'il a quelque chose de l'air et des manières extérieures. »

fortune personnelle et son influence à la cour, où il exerçait les fonctions d'aumônier depuis plus de dix ans, il pourrait être utile à l'Église du Canada, mettant sa confiance en Dieu pour tout le reste, et s'abandonnant sans arrière-pensée à la divine Providence.

Voulons-nous avoir une idée de l'état d'âme de Mg"" de Laval, au moment où, après avoir donné sa démission au roi et fait agréer l'abbé de Saint- Vallier comme son successeur, il se sent soulagé du fardeau de l'épiscopat? Voici ce qu'il écrit au pape Innocent XI (1), en 1685, à l'occasion du départ pour le Canada de l'abbé, auquel il a donné les pouvoirs de vicaire général :

« Très Saint Père, je me vois rendu à un tel degré d'infirmité, que, me trouvant incapable de soutenir le fardeau de l'épiscopat, je me suis décidé de moi-même à donner ma démission, suivant les canons. J'ai donc passé en France, sur la fin de Tannée dernière (2), pour m'occuper de me trouver un successeur qui pût être agréé par le roi et par le Saint-Siège.

« Le choix du roi s'est arrêté sur la personne de l'illustre abbé de Saint- Vallier (3), qui réside à la cour même, sans être un abbé de cour (4) : c'est un homme grave, malgré sa jeunesse, et très modeste, malgré l'éclat de sa naissance, de sa science et de ses vertus : il est d'autant plus digne du siège épiscopal de la Nouvelle- France, qu'il a plus redouté d'être évêque dans la vieille France, où il n'y a pas une église qui n'ambitionnât d'avoir un tel prélat : pour lui, il n'ambitionne aucun évêché: mais il n'en fuirait aucun, non plus, et irait bravement à n'importe lequel qui lui serait imposé : exemple vraiment digne des temps apostoliques.

« Je ne doute pas, Très Saint Père, que Votre Sainteté ne ratifie volontiers le choix du Souverain, et qu'Elle ne m'en félicite, ainsi que toute l'Église canadienne. Votre Sainteté a déjà appris, par la lettre que vous a écrite l'abbé de Saint-Vallier lui-même, qu'enflammé d'un saint zèle il n'a pas attendu ses Bulles pontifi-

(1) Odescalchi, pape de 1676 à 1689.

(2) 11 fit voile de Québec le 16 novembre 1684, avec l'abbé Jean Guyon, canadien, né au Cbâteau-Ricber, qui mourut à Paris le 10 janvier 1687.

(3) Jean-Baptiste de Saint-Vallier, né à Grenoble le 14 novembre 1653, d'une famille distinguée dans le Danphiné, celle des de la Croix-Ghevrières-de Saint- Vallier. Son père était Jean de la Croix, seigneur de Chevrières; sa mère, Marie de Sayne.

(4) « In ipsâ Aulà non Aulicus. » ,

cales pour aller se dévouer au bien de ses futurs diocésains : muni de simples lettres de grand vicaire que je lui ai données, il a quitté le séminaire des Missions-Étrangères, où je demeure moimême, pour se rendre à La Rochelle, et là s'embarquer sur le premier vaisseau pour aller à Québec et passer toute l'année à visiter le diocèse. Il reviendra ensuite en France; puis, après sa consécration, ma santé étant un peu refaite par mon séjour à Paris, il m'emmènera avec lui au sein de mon Eglise, où je désire mourir. »

iMg"" de Laval fait ensuite au Souverain Pontife une peinture délicieuse de l'Église du Canada, et surtout du Chapitre qu'il y a établi avant de la quitter; puis il ajoute, en parlant du nouveau gouverneur, M. de Denonville, qui passe en Amérique sur le même vaisseau que Tabbé de Saint- Vallier :

« J'ai l'espoir que tous deux vont réparer heureusement les fautes qui peuvent avoir été commises par d'autres, et par moi en particulier : de nouveaux cieu.r et une nouvelle terre vont être créés au Canada; tout va être agréablement renouvelé dans cette Église : que Votre Sainteté daigne seulement lui continuer sa paternelle affection, s'intéressera elle, la protéger, la recommander à Dieu au saint sacrifice et lui accorder sa bénédiction apostolique. »

On le voit, le cœur de M^'' de Laval est tout à la joie et à l'espérance : pas le plus léger nuage ne vient assombrir son esprit, au moment où il se choisit un successeur dans la personne de l'abbé de Saint-Vallier.

Il prophétise, pourtant, ce qui sera pour lui la source de-bien des chagrins : ces nouveaux deux, cette nouvelle terre, qu'est-ce en effet, sinon le nouvel ordre de choses que son successeur va créer dans l'Église du Canada. Mais ce n'est évidemment pas de ce côté qu'il envisage l'avenir.

Citons maintenant quelques passages de ses lettres, pour montrer jusqu'à quel point ses espérances furent déçues. Il écrit dans l'automne de 1688, alors que les entreprises de Me"" de Saint- Vallier sur le séminaire de Québec ne sont pourtant encore qu'à l'état de projet :

« Toute l'application de M. de Québec tend à ruiner le Séminaire. S'il venait à bout de son dessein à l'égard de MM. de Maizerets et ses compagnons, il s'attirerait la haine et l'aversion de toute

l'Église et des peuples, de telle manière qu'il serait bientôt obligé de quitter lui-même. »

Puis l'année suivante, à l'occasion des premiers règlements envoyés par la cour au sujet de cetie fameuse question du Séminaire :

« Vous apprendrez, dil-il, que les rèj>lements qui sont venus de France pour apaiser les différends et conserver la paix dans cette pauvre Église..., n'ont pas eu sur l'esprit de M. de Québec l'effet qu'on en devait, attendre, et qu'il a formé de nouveaux sujets de peines plus considérables que les premiers

« Vous jugez bien que. s'il j a jamais eu une croix amère pour moi, c'est celle-ci, puisque c'est l'endroit où j'ai toujours dû être plus sensible, je veux dire le renversement du Séminaire, que j'ai toujours considéré comme l'unique soutien de cette Église et de tout le bien qui s'y est fait et qui s'y peut faire à l'avenir... »

Plus tard, après que M?"" de Saint-Valiier a obtenu de la cour ce qu'il voulait, la réforme du Séminaire (1), mille ditïicul.és surgissent au Canada, et le prélat est obligé de passer en France pour les régler. La cour s'efforce alors de lui faire résigner son siège. M^"" de Laval écrit à cette occasion privément à M. Tremblay :

« Il est sijr que l'on doit regarder M. de Québec comme un fléau et un châtiment, le plus grand et le plus certain pour cette Église qui puisse arriver : on ne doit rien épargner pou»- le détourner : ce qui n'empêche pas que, s'il est inévitable, on ne doive de nécessité le prendre. »

Il ajoute, au sujet du nouvel archevêque de Paris, le cardinal de Noailles (2) :

« Il est nécessaire de le bien instruire à fond des suites funestes et infaillibles du retour de M. de Québec, et lui faire connaître la nature de son esprit et de sa conduite, qu'il est du tout impossible qu'il change jusqu'à la mort, quoi que ce soit qu'il promette... »

11 écrit au cardinal de Noailles lui-même :

« Je ne puis douter qu'il (Saint-Vallier) ne soit présentement plus animé que jamais contre le Séminaire; et l'on a tout sujet de

(I) Edils et Ordonnances, t. 1, pp. 265-270.

.(2) Louis-Antoine de Noailles, d'abord évéque de Châlonssur-Marne, puis transféré à l'archevêché de Pari<i le 19 août 1693 pour succéder à Harlay, mort quelques jours auparavant. « Il déparait des vertus réelles par cette faiblesse de caiactère qui le rendit tour à tour le jouet de la cour et des jansénistes. » {Recherches historiques sur V Assemblée de 1682, par Charles Gérin).

croire qu'il ne gardera plus aucune mesure, et qu'il n'y a point d'extrémité à laquelle il ne se porte, n'étant plus retenu par toutes les considérations qui ont eu jusqu'à présent quelque ascendant sur son esprit...

« Quel qu'intérêt que je me sente obligé de prendre au soutien d'une œuvre comme celle du Séminaire, par le moyen et les travaux duquel, durant l'espace de trente années, Notre-Seigneur m'a fait la grâce d'établir dans cette Église le peu de bien que j'ai été capable de faire, je consentirais de bon cœur à sa destruction, si l'expérience ne me faisait connaître que la conduite que tient M. de Québec pour le rendre inutile tend au renversement total de cette Eglise... »

Enfin, Mg"" de Saint- Va Hier, retenu en France depuis plus de deux ans, ayant écrit de Paris à son prédécesseur pour le supplier d'user de son influence pour procurer son retour au Canada, celui-ci lui répond :

« Faites avec moi, je vous conjure, une sérieuse réflexion sur tout ce qui s'est passé depuis que je me suis démis de la conduite de cette Église en votre faveur, sur l'état dans lequel vous l'avez trouvée, la paix et l'union dont elle jouissait..., ce qui vous obligeait de dire en toutes sortes d'occasions que votre plus grande peine était de trouver une Église où il ne vous paraissait plus rien à faire pour exercer voire zèle...

« Faites d'autre part une semblable réflexion sur le grand changement que l'on y peut présentement remarquer, et d'où il est provenu. N'a-t-il pas paru, au grand scandale de tout le peuple et au préjudice du salut des âmes, que votre principal dessein a été de détruire tout ce que vous avez trouvé de si bien établi, et toute votre application, à chercher tous les moyens possibles pour ruiner entièrement le Séminaire, que vous avez reconnu pour l'âme de cette Église naissante... ? »

Puis il ajoutait :

« Je suis persuadé qu'il n'y a point de serviteur de Dieu, en France, qui, si on lui expose dans la pure vérité l'état de cette Église, ne soit du sentiment qu'il vous serait glorieux devant Dieu et devant les hommes d'imiter le grand saint Grégoire de Nazianze et plusieurs autres grands prélats, qui se sont démis du gouvernement de leurs églises, pour y rétablir la paix et l'union... »

Voilà quelles furent les déceptions de M?"" de Laval au sujet de son successeur.

Déceptions de Mg"" de Saint- Vallier

Celles de Ms"" de Saint- Vallier par rapport à sa nouvelle Église ne furent pas moins amères.

N'allons pas croire, en effet, que le plan de réformer l'œuvre de son prédécesseur et de réduire le séminaire de Québec à n'être qu'une institution pour la formation des ecclésiastiques, fût chez lui concerté d'avance. Au contraire, avant même de quitter la France pour son premier voyage en Canada, n'étant encore qu'évêque nommé par le roi et vicaire général de Mg"" de Laval, enthousiasmé de tout ce qu'on lui a dit au séminaire des Missions- Étrangères, où il réside depuis quelques mois, du bien qui se fait au Canada par le séminaire de Québec, de l'esprit apostolique qui anime celte maison et de la sainteté qui \ règne, entraîné par un élan de charité admirable, il fait don à cette institution de plus de quarante mille livres (1): il lui abandonne généreusement sa bibliothèque; il déclare qu'il veut à l'exemple de son prédécesseur pratiquer la désappropriation (2), c'est-à-dire, n'avoir rien à lui en propre, mais tout laisser au Séminaire, où il veut habiter, comme Ms"" de Laval, et se contenter de ce qu'on lui donnera pour sa nourriture et son entretien.

Puis il part pour le Canada, où il demeure plus de quinze mois du 30 juillet 1685 au 18 novembre 1686. Il en visite toutes les institutions, et parcourt en tous sens, d'une extrémité à l'autre, l'immense diocèse de la Nouvelle-France : il va jusqu'en Acadie; et quel voyage ! 11 s'y rend par terre, à travers les bois, les montagnes, les ravins et les torrents. Partout dans son diocèse il est reçu avec respect, comme le représentant et le successeur désigné

(1) Somme qui Ini était restée du prix de sa charge d'aumônier du roi, ses dettes payées. (Mémoire de Me-- de Saint- Vallier au P. La Chaise, 1707).

(2) D'après Saint-Vallier, il paraît que « l'esprit de désappropriation était particulier au séminaire de <}uébec, et ne se pratiquait pas au séminaire de Paris. » (Ibid.).

de Mgr de Laval. Partout il admire l'œuvre de ce saint prélat, le bien opéré par ses zélés missionnaires. Lui-même déploie en toutes occasions un zèle, une charité et une piété admirables, qui commandent le respect et la vénération.

Il est certain, cependant, que l'impression générale qu'il laisse dans les cœurs ne lui est pas tout-à-fait favorable. On lui trouve un caractère inquiet, défiant, méticuleux, trop enclin aux réformes et aux changements, voulant toujours avoir mieux, et oubhant que le mieux est souvent Fennemi du bien, parce qu'il n'est pas toujours suffisamment praticable.

Ce témoignage de l'opinion publique le précède en France, où il rentre au commencement de janvier 1687. Arrivé à Paris, il y trouve beaucoup d'esprits montés contre lui; on regrette déjà sa nomination comme évéque de Québec; on cherche les moyens d'empêcher que cette nomination suive son cours; le P. La Chaise lui-même conseille au roi de ne pas se presser de demander les Bulles, et l'abbé, informé de la chose, en est profondément affligé.

Rien n'indique jusqu'ici qu'il a été lui-même défavorablement impressionné par la visite qu'il vient de faire de l'Église du Canada. Au contraire, c'est à son retour en France qu'il écrit cette magnifique « Lettre à un de ses amis, » dans laquelle il rend compte « de son premier voyage de Canada et de Testât où il a laissé l'Église et la colonie. » Cette lettre, ou plutôt ce volume est intitulée « Estât présent de l'Église et de la colonie française dans la Nouvelle-France, par M. VEvesque de Québec. »

L'auteur y dépeint sous les couleurs les plus riches et les plus brillantes ce qu'il a vu au Canada, l'état religieux et même civil et politique de ce jeune pays : il n'y a presque pas d'ombres au tableau.

Pourtant, le prélat, dans ce premier voyage, avait été le témoin et même l'objet de plusieurs incidents assez désagréables. Celui de la Héronnière, par exemple, agent des fermiers généraux à Québec, avait dû lui être très sensible, vu la position du personnage et ses relations avec les principaux habitants du pays. Laissons M. de Denonville raconter lui-même au ministre cette aventure :

« Je ne m'étais pas attendu, dit-il, que j'aurais à vous demander justice du sieur de la Héronnière, agent des fermiers généraux. J'en écris à M. le contrôleur général, et lui mande l'arrogance et

l'insolence de cet honnête homme, que j'aurais eu lieu de pousser en bien des rencontres, si je n'avais pas cru être obligé d'avoir beaucoup de modération, tant à cause du passé, que par l'espérance que j'avais que ma modération le rendrait plus sage, avec quelques avis que je lui faisais donner. Mais cela n'a servi de rien; ce qui m'oblige de vous faire savoir que M. notre évêque l'étant allé voir chez lui cet hiver avec deux ou trois de ses ecclésiastiques, qui l'accompagnaient à sa visite pastorale, il eut bien l'insolence de se plaindre à lui avec arrogance de ce que l'on trouvait à redire à sa conduite, et de ce qu'un saint homme jésuite, dans l'église de paroisse, avait prêché contre lui. Cependant je sais, parce que j'y étais, qu'il ne dit rien qui pût faire soupçonner en aucune manière qu'il voulût parler de lui. Peut-être que s'il y avait été, il en aurait jugé de même. Ce brutal s'emporta à un tel excès devant M. l'évêque, qu'il lui dit qu'il pistolerait ses prêtres au coin d'une rue, et que pour ses b... et coquins de moines il les ferait mourir sous le bâton.

« M. l'évêque, fort surpris d'un tel emportement, au lieu de le menacer de s'en plaindre à moi, l'embrassa, lui faisant une exhortation d'un ami à son ami et d'un père à son enfant qu'il veut faire revenir avec douceur. Cette douceur lui fit si peu d'impression qu'au lieu de se jeter à genoux pour lui demander pardon, reconnaissant sa faute sur le champ, au lieu, dis-je, de l'avoir reconnue du depuis, je suis averti qu'il s'en est vanté et glorifié. M. l'évêque ne me l'a dit qu'après avoir exigé de moi la parole, que je ne lui ai pu refuser, que je ne lui en ferais aucun châtiment et ne lui en dirais rien.

« Cependant, monseigneur, je suis persuadé que ce n'est pas votre intention que cela demeure iaipuni. Ce pays a besoin d'exemples de châtiments, et qu'il vienne plutôt de vous que de moi; car je remarque assez que les châtiments des gouverneurs ont souvent paru venir plutôt du tempérament que de la véritable raison de justice (1).

« Depuis quelque temps le dit sieur de la Héronnière s'est déchaîné contre moi, parce que M^^e de Denonville (2) a dit à une

(i) Denonville fait allusion ici, sans doute, à plusieurs actes de violence qu'on avait reprochés à Frontenac.

(2) Catherine Courtin, épouse de Jacques-René de Urisay, marquis de Denonville. Sa fille, M«ii« de brisay, désira se faire religieuse à l'Hôtel-Dieu de

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très honnête femme que les visites du dit sieur étaient trop fréquentes chez elle, que cela lui faisait tort, que l'on en parlait dans le monde, et qu'il se disait des sottises qui, pouvant aller à son mari, lui feraient des affaires. Lui, enragé de ce que cette bonne damoiselle ne le voulait plus voir que son mari n'y fût, et même sortait de chez elle quand il y entrait, n'a pu se tenir de se plaindre de moi, et s'est emporté à dire toutes les sottises du monde et à M. l'évêque et au supérieur des Jésuites pour qu'ils se chargeassent de me les redire, ce qu'ils lui ont toujours refusé, ne se voulant pas charger de telles commissions... »

Voilà certes un incident qui méritait une place dans le tableau des mœurs de la colonie française dépeint par M. de Saint- Vallier : il y aurait fait ombre. Du reste, Denonville semble s'être chargé de compléter lui-même ce tableau :

« Voici l'endroit, écrit-il au ministre, où il nous faut rendre compte des désordres qui se font, non seulement dans les bois, mais dans nos habitations, lesquels désordres ne sont venus dans la jeunesse du pays que par la fainéantise des enfants et la grande liberté que, de longue main, les pères et mères et gouverneurs ont donnée à la jeunesse et ont laissé prendre, d'aller dans les bois, sous prétexte de chasse ou de traite. Cela est venu à un tel excès, que dès le moment que les enfants peuvent porter un fusil, les pères ne peuvent plus retenir leurs enfants, et n'osent les fâcher. Jugez ensuite des maux qui peuvent suivre d'une telle manière de vivre. Ces dérèglements se trouvent bien plus grands dans les familles de ceux qui sont gentilshommes ou qui se sont mis sur le pied de le vouloir être, soit par fainéantise, ou par vanité, n'ayant aucune ressource pour subsister que les bois; car n'étant pas accoutumés à tenir la charrue, la pioche et la hache, toute leur ressource n'étant que le fusil, il faut qu'ils passent leur vie dans les bois, où ils n'ont ni curés qui les gênent, ni pères ni gouverneurs qui les contraignent...

« Il y a encore, ajoute-t il, un grand mal dans le pays, qui est une inlinité de cabarets, ce qui met presque une impossibilité

Québec; mais « quelques personnes, poussées par l'esprit du monde, représentèrent à M°" de Denonville que si sa fille se faisait religieuse ici, elle n'y serait pas plus considérée que la fille d'un marchand », et alors elle n'y voulut pas consentir. M»"' de Brisay devint plus tard religieuse aux Carmélites de Chartres. {Histoire de l'Hôlel-Dieu de Québec, par la sœur Juchereau).

formelle à remédier aux maux qui en arrivent. Ce métier de cabaretier est l'attrait de tous les fripons et paresseux, qui ne songent en rien de ce qu'il faudrait faire pour cultiver la terre; bien loin de cela, détournent et ruinent les autres habitants...

« Nous avons dans le pays, ajoute-t-il encore, un certain nombre de garnements, surtout de mauvaises femmes (1), qui vivent comme des malheureuses. En vérité, monseigneur, c'est la perle de toute la jeunesse du pays. Ces gens-là n'y sont d'aucun secours, mais capables de tout perdre et de tout gâter, faisant même beaucoup de divorces. Si on savait où les enfermer ici, et les y nourrir, ce serait le plus grand bien du monde à faire. Si vous me vouliez permettre de les faire enlever et les mettre cet automne dans un vaisseau, ce serait un grand bien. Vous devez croire, monseigneur, que je ne ferai rien en cela que de concert avec M. l'évèque et M. l'intendant... »

Le ministre encourage Denonville à combattre les désordres :

« Qu'il fasse tout son possible, dit-il, pour empêcher la débauche des jeunes gens du pays, et se serve de son autorité pour châtier ceux qui contreviendront à ses ordres; qu'il tâche surtout de supprimer le scandale qui se pratique dans les débauches, où ces jeunes gens se mettent tout nus, à la manière des sauvages... »

M. de Denonville revient ailleurs sur le vice qui déjà à cette époque semblait prévaloir chez les Canadiens :

« Un des plus grands maux du Canada, dit-il, c'est l'eau-devie, dont l'usage est si fort par excès, que je n'en prévois que la perte du pays...

« Quantité de femmes en boivent communément, et plusieurs s'en enivrent... »

On voit de suite que toutes ces ombres auraient tempéré un peu l'éclat du tableau de Mg"" de Saint- Vallier :

« Le peuple canadien, dit-il, communément parlant, est aussi dévot que le clergé m'a paru saint. On y remarque je ne sais quoi des dispositions qu'on admirait autrefois dans les chrétiens des premiers siècles... Chaque maison est une petite communauté bien réglée, où l'on fait la prière en commun, soir et matin, où

(1) Les archives en foQt connaître plusieurs, entre autres, la Disy-Brieux, dont il sera question plus loin, la Dame de Preneuse, la Réaume (Thérèse Gatin) et la Belorget.

l'on récite le chapelet, où l'on a la pratique des examens particuliers avant les repas, et où les pères et mères de familles suppléent au défaut des prêtres en ce qui regarde la conduite de leurs enfants et de leurs valets... »

Le livre de M»"" de Saint-Yallier fut publié à Paris de février à mars 1688. Le prélat était alors évéque de Québec, ayant reçu la consécration épiscopale, dans l'église de Saint-Sulpice, le 25 janvier, et M?"" de Laval ayant donné canoniquement la veille sa démission.

Il devait pourtant soupçonner, à cette date, qu'il avait exagéré, en mettant tout au beau dans la colonie de la Nouvelle-France. Pourquoi donc publia-t-il cette « Lettre à un de ses amis, » qu'il devait tant regretter ensuite? Voulut-il imiter les Jésuites, dont les Relations, s'il faut en croire un de leurs historiens, « ne font voir ni tout ce que sont les missions, ni tout ce qu'elles contiennent? »

« Il faut l'avouer, ajoute assez naïvement cet écrivain, les Relations, telles quelles sont rédigées, ne reflètent pas la physionomie entière de la Nouvelle-France; elles n'en montrent qu'un côté, le plus beau, le plus consolant. Le reste est volontairement relégué dans l'ombre, ou, pour mieux dire, passé sous silence. On ne voit rien ou presque rien de l'autre côté de la physionomie. C'est de l'histoire, mais de l'histoire incomplète (1). »

En faisant un si beau tableau de l'Eglise canadienne, M?"^ de Saint-Vallier avait sans doute en vue de lui attirer les faveurs royales, et sous ce rapport ses espérances ne furent pas déçues. Le roi lui accorda en effet des sommes considérables pour son Église, et spécialement pour la construction d'un évêché.

La résolution que prit le prélat, bien avant de retourner au Canada, de bâtir à Québec un palais épiscopal prouve évidemment qu'il avait déjà renoncé à l'idée de rester au Séminaire comme son prédécesseur. La désappropriation ne lui allait plus : il y renonça également; et l'une des premières choses qu'il fit, en rentrant dans son diocèse, ce fut de réclamer des prêtres du Séminaire les livres de sa bibliothèque qu'il leur avait donnés et qu'ils avaient déjà marqués du chiffre de leur maison.

Il avait réfléchi sur les inconvénients de partager son autorité

(1) Les Jésuites et la Nouvelle-France, par le P. de Rochemonteix, t. I, p. xv.

avec le Séminaire; il ne voyait plus cette institution du même œil avec lequel il l'avait admirée, lorsqu'il lui avait semblé « y voir revivre quelque chose de cet esprit de détachement qui faisait une des principales beautés de Eglise naissante de Jérusalem du temps des apôtres. » Il avait résolu de le réformer et de le réduire à n'être qu'un séminaire ordinaire pour la formation des prêtres. Nous voyons même dans un document que son but principal, en bâtissant un évêché, était d'y loger ses ecclésiastiques (1), s'il ne réussissait pas dans les desseins qu'il avait conçus par rapport au Séminaire.

Tout dans l'Eglise du Canada lui apparut, lors de son second voyage, sous des couleurs différentes de celles qui l'avaient frappé dans son premier voyage : tout y était devenu sombre et triste. Aussi un chroniqueur contemporain nous assure-t-il qu'il éprouva alors un mortel regret d'avoir publié sa « Lettre à un de ses amis : »

« M. de Saint- Vallier, dit-il, fut bien surpris, en arrivant au pays, de trouver les choses dans d'autres dispositions qu'il ne les avait laissées, et bien fâché d'avoir tant exagéré, dans la lettre qu'il avait fait imprimer à Paris, les bonnes mœurs des peuples d'ici, et les bénédictions que Dieu répandait sur eux : puisque, par une politique assez ordinaire à ceux de son rang et de sa profession, il fut obligé de rejeter, dans un sermon qu'il fît, sur les péchés du peuple, les fléaux dont le Canada était accablé, et d'exhorter tout le monde à la pénitence et à la prière pour apaiser la colère de Dieu (2). Mais ce discours ne fît qu'augmenter le

(1) Lettre de M. Tremblay, 1695. — L'auteur du livre Les Sulpiciens... en Acadie nous apprend que M«'' de Saint- Vallier eut même l'idée de fonder un séminaire, évidemment en opposition au séminaire de Québec : « A cette époque (1691), dit-il, l'évêque s'occupait de la fondation d'une communauté de prêtres, à la tête de laquelle il eût placé M. Trouvé. 11 le sollicita d'y entrer, mais l'abbé Trouvé, bien qu'approuvant l'idée dn prélat, ne voulut pas prendre une décision de cette importance sans consulter à Montréal M. Dollier, et à Paris son supérieur (M. Tronson). Des deux côtés on trouva l'entreprise fort religieuse, mais peu praticable : elle pouvait durer la vie de M»' de Saint- Vallier; mais à sa mort, restant sans revenus et sans fondation, elle n'assurait pas aux sujets qui y entreraient une existence bien établie, étant à la charge de l'évêque et et non à celle du chapitre ou de la cathédrale. »

(2) Il écrivait à ses prêtres en 1691 : « Vous redoublerez votre zèle pour le service de cette église affligée, que nous voyons à deux doigts de sa ruine. »

murmure de ses auditeurs, qui les attribuaient à des causes plutôt humaines que divines; ce qui l'obligea de supprimer les deux cents exemplaires de son livre qu'il avait apportés, et qui n'ont pas paru depuis » (1).

(1) Ce document est attribué à M. de Denonville. L'auteur, comme on le voit, suppose que Ms' de Saint-Vallier supprima les exemplaires de son livre, parce qu'il regrettait d'y avoir exagéré le bien qu'il avait trouvé dans l'Eglise du Canada.

11 y a, je crois, une autre supposition non moins plausible à faire. La relation de M»"' de Saint-Vallier tombait sous le coup du décret de la Propagande qui défendait de rien publier sur les missions ou sur des choses concernant les missions, sans une permission écrite de la Sacrée-Congrégation, décret qui mit fin aux Relalions des Jésuites : « Ne quis cujuscamque status, gi'adûs, conditionis..., sine licentià in scriptis Congregationis,.., libros in quibus de missionibus vel de rébus ad missiones pertiaentibus agitur, per se vel per alium edat. »

Ce décret, motivé par les discussions interminables des missionnaires au sujet des rites chinois, mentionnait, il est vrai, d'une manière spéciale les Jésuites : Societatis etiam Jesu; et l'on sait les doléances d'un de leurs écrivains, à ce sujet : Le cardinal préfet de la Propagande « n'aimait pas les Jésuites », dit-il; « il obtint du Saint-Père, vieillard plus qu'octogénaire, le bref Créditée nobis cœlitus. » Dans la lettre qu'il adresse au P. Oliva, général de la Compagnie, pour lui transmettre ce bref, le cardinal, ajoute-t-il, « se révèle tout entier, raide, cassant, impératif. » Cette lettre « est à peine polie, peu équitable : on sent qu'elle est adressée au chef d'une société qui lui est antipathique. » Les jésuites se soumirent; mais « leur silence ne fut pas imité par d'autres » ; et il cite les relations des Pères Récollets Leclerc et Hennepin. « Ils (les jésuites) n'avaient pour eux ni le cœur ni l'oreille de la Propagande; d'autres furent écoutés plus favorablement ». {Les Jésuites de la Nouvelle- France, t. I, Introduction).

Mais le décret de la Propagande était général. 11 regardait certainement M«'' de Saint-Vallier comme tout autre. 11 est probable que le prélat n'en connaissait pas encore l'existence, lorsqu'il publia à Paris sou Estât présent. Il ne s'occupa que de la permission de la cour, et elle lui fut d'autant plus volontiers accordée que l'on regrettait beaucoup, paraît-il, la suspension des Relations des Jésuites : « La décision (de ne les plus publier), ajoute le P. de Rochemonteix, ne pouvait plaire ni au ministre de la marine et des colonies, ni aux gouverneurs des provinces coloniales... Pendant plusieurs années, ils se plaignirent souvent à Louis XIV que les missionnaires français, et surtout les jésuites, ne livrassent plus à l'impression les Relations... » Qui eût soupçonné chez Frontenac, par exemple, ou chez Pontchartrain, tant de passion pour les Relations des Jésuites?

Il paraît que le roi lui-même s'émut de leur disparition, et qu'il fit donner ordre aux jésuites de continuer à les publier! C'est à cette occasion que le P. de Rochemonteix nous montre le général Oliva occupé à chercher le moyen de mettre d'accord les exigences de celui qui défend et de celui qui ordonne : « Je

L'Eglise du Canada lui paraissait encore sous un jour bien plus sombre en 1696 : voici ce qu'il écrivait alors : quelle différence avec le tableau qu'il en avait fait huit ans auparavant!

« Qui ne voit avec douleur, en bien des endroits de notre diocèse, la licence avec laquelle plusieurs méprisent les commandements de Dieu et ceux de l'Église? Il n'y a rien de plus commun en plusieurs que le jurement et les blasphèmes; on voit des personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition ne satisfaire presque jamais au commandement d'entendre avec piété la sainte messe; on voit les enfants et les domestiques qui passent la plus grande partie de l'année sans aucun exercice de religion; les pères et les mères préfèrent indignement la nourriture de quelques bêtes à leur instruction, à leur salut, à la loi de l'Église et à tous les règlements qu'on peut faire : mais en combien d'endroits les règles de la tempérance sont-elles violées ! On ne voit qu'exercer partout souvent des débauches honteuses... (1). » N'y avait-il pas lieu de s'écrier, en gémissant : « Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? » On pourrait multiplier les citations : celles que je viens de faire

me serais empressé, écrit-il au P. La Chaise, d'exécuter cet ordre (de Sa Majesté), si je n'avais eu les mains liées sous peine d'excommunication et de la perte du Généralat... Vos Révérences savent, ajoute-t-il, combien je dois et désire rester le très humble serviteur du roi Très Chrétien. »

11 finit par s'en rapporter au P. La Chaise lui-même pour la solution de cette difficulté : « Il tient avant tout à obéir au Saint-Père, et il ne veut pas déplaire au roi, écrit le P. de Rochemonteix; pour le reste, c'est au P. La Chaise et aux jésuites de Paris de voir ce qu'ils ont à faire... » Mais « que faire? ajoute-t-il. Restait l'ordre du roi, et personne ne tenait à l'enfreindre. Evidemment, le seul moyen de couper court à toute difficulté était de persuader à Louis XIV de retirer cet ordre. Le P. La Chaise s'en chargea et réussit. » Louis XIV, satisfait, sans doute, de « l'embarras » oîi il avait mis les jésuites et leur Général, retira l'ordre qu'il avait donné de continuer la publication des Relations; et alors il fut plus facile d'accomplir « un grand acte d'obéissance au Pape. »

Msf de Saint-Vallier, « en arrivant au pays, » et commençant à distribuer quelques exemplaires de sa relation, fut probablement averti par M?' de Laval et les jésuites de Québec du décret qui défendait de rien publier sur les missions sans une permission écrite de la Propagande : et comme il ne tenait nullement à rien faire qui pût déplaire au Saint-Siège, il n'hésita pas à « supprimer les deux cents exemplaires de son livre qu'il avait apportés, et qui n'ont pas paru depuis. »

(i) Mandements des Evéques de Québec, t. I, p. 351.

montrent suffisamment quelles furent les déceptions de M»"" de Saint- Valiier dans les années qui suivirent sa nomination à l'Église de Québec.

Les espérances de la cour, de Frontenac et autres PN M^"" de Saint- Vallier

J'ai dit que ce fut surtout pour les officiers de la cour et les autorités coloniales du Canada que le jour où l'abbé de Saint- Vallier fut choisi pour évêque de la Nouvelle-France fut véritablement la journée des dupes. Ce sont eux surtout qui furent déçus et trompés dans leurs espérances.

A peine Saint- Vallier a-t-il été nommé par le roi évêque de Québec, Pontchartrain écrit à l'intendant De Meulles au Canada :

« Les difficultés trouvées ci-devant sur l'établissement des cures finiront, le roi ayant agréé la démission du sieur évêque de Québec, et Sa Majesté ayant pourvu de cet évêché le sieur abbé de Chevrières.

« Comme il a l'esprit bien fait, il se dépouillera de toutes sortes de préventions pour chercher ce qui pourra être du bien solide de la colonie... »

De Meulles écrit de son côté au ministre :

« Je vous parle présentement, monseigneur, autrement que je ne faisais, du temps de M. de Laval; je suis autant persuadé que cet évêque-ci souhaite la fixation des cures, que je l'étais du contraire de son prédécesseur. »

Denonville écrit à son tour :

« Quoiqu'il y ait peu de temps que je suis en ce pays, je crois cependant pouvoir assurer Votre Majesté que toutes les communautés qui composent le clergé de la Nouvelle-France me paraissent si bien intentionnées pour la paix et l'union, que je crois pouvoir répondre à Votre Majesté qu'il n'y aura aucun divorce. Votre Majesté lui a envoyé un chef dont le cœur est si pénétré de l'amour de Dieu, que Votre Majesté ne doit pas douter qu'il n'apporte toutes les douceurs et condescendances nécessaires pour ramener tous ceux qui voudraient s'écarter de leur devoir. »

Le roi avait recommandé « la paix et l'union : » le c divorce » ne tarda pas, comme nous l'avons vu, à éclater entre l'évêque et son séminaire. Et quant aux cures, M»"" de Saint-Vallier ne put faire mieux que son prédécesseur. Le gouverneur écrit au ministre, dans l'automne de 1691 : « Pour l'établissement des cures fixes, on diffère toujours d'année en année, tantôt sous un prétexte, et tantôt sous un autre. »

L'intendant écrit lui aussi à la même date : « M. l'évêque de Québec s'embarque (pour la France) dans yn des vaisseaux qui partent. Je vous prie, monseigneur, de l'engager à faire des cures fixes, comme une chose de conséquence en ce pays, pour donner moyen au curés de subsister commodément, et de ne pas exposer les peuples à un changement continuel. »

Il ajoute l'année suivante :

« Je répète ce que j'ai toujours mandé sur la nécessité de fixer les cures. M. l'évêque a promis à M. de Frontenac et à moi qu'il y allait travailler, et même en a fait deux. Nous ne manquerons pas de l'y exciter encore; et s'il n'y satisfaisait pas, je ne trouve pas d'autre moyen que de nous ordonner de ne pas faire payer les huit mille livres que le roi enverra l'année prochaine pour les curés, qu'il n'ait au moins fait la fixation de douze, comme il nous en a assurés. »

Le prélat réussit peu à peu à créer des paroisses et à organiser son diocèse : ce que Mg"" de Laval était bien décidé, lui aussi, à faire avec le temps (1).

M. Lorin, dans son livre sur Frontenac, dit avec raison, en parlant de certaines accusations portées contre ce gouverneur, qu'il était bien difficile de gouverner le Canada absolument de la même manière qu'une province de France. Celte remarque si juste devrait s'appliquer aussi à M?"" de Laval et à Ms"" de Saint-Vallier

(1) Je lis dans un mémoire de M»'' Bosquet, écrit en 1730 : « Sur environ cent paroisses qui composent le diocèse de Québec, il n'y en a qu'une vingtaine qui soient actuellement remplies par des curés en titre; toutes les autres, dont un grand nombre ne sont pas même érigées en paroisses, ne sont desservies que par de simples missionnaires... M. de Saint-Vallier a fixé lui-même peu de curés; le peu même qu'il a jugé à propos de fixer, il l'a remis à son ancien état, à la mort du premier titulaire; en sorte qu'actuellement il n'y en a qu'une vingtaine, et ils sont même la plupart aux environs de la ville, où la colonie est le mieux établie. » (Documents de Paris, Eglise du Canada).

pour l'administration de leur immense diocèse. Dans un pays tout*-à-fait nouveau, avec des habitations disséminées çà et là sur des étendues sans fin, il était difficile de fixer tout de suite des paroisses comme en France (1); et le seul moyen pratique de desservir les colons, dans les commencements de la colonie, c'était bien de leur envoyer au besoin et de temps en temps des missionnaires, comme avait fait M?"" de Laval.

Frontenac, nommé pour la deuxième fois gouverneur du Canada, arrive à Québec dans l'automne de 1689. Il est et se déclare grand ami de l'évéque; il se charge même de transmettre ses messages à la cour :

« M. l'évéque de Québec, écrit-il au ministre le 20 novembre 1690, m'a prié de vous marquer qu'il se proposait d'aller en France pour des aff"aires qu'il croit pressantes pour son Église, et qu'il voulait s'embarquer dans cette frégate. Mais il y a tant à craindre dans une saison aussi avancée qu'est celle-ci, par les glaces dont la rivière est déjà couverte, que personne ne lui a conseillé de s'exposer aux risques qu'apparemment il y a à courir. C'est ce qui lui a fait remettre son voyage jusques aux vaisseaux qui retourneront ce printemps et qui m'a obligé de lui offrir, en attendant, tout ce qui dépendrait de moi, dans les peines qu'il peut avoir... »

De son côté, l'évéque est plein d'attentions pour le gouverneur; il fait ses mandements presque en collaboration avec lui. Voyez, par exemple, sa lettre pastorale aux habitants de Ville-Marie sur l'excès des boissons :

« Je crois être obligé de vous faire remarquer que pareille conduite est contraire aux intentions du roi et de notre gouverneur. Le roi défend dans son ordonnance les désordres qui arrivent dans l'excès des boissons, et M. le comte de Frontenac m'a témoi-

(1) « Oa voit quelquefois des espaces immenses de dix, douze et quinze lieues le long du fleuve Saint-Laurent, qui ne font qu'une seule mission : à mesure que le terrain se découvre, et que les habitants s'établissent, il faut changer de domicile le missionnaire, multiplier les paroisses, les unir, les séparer, pour la commodité des peuples et des pasteurs... On est très souvent obligé de faire desservir quatre ou cinq paroisses par la même personne. La manière de desservir les églises est purement de discipline, difTérant selon les temps, les lieux et les besoins des peuples. C'est donc aux usages et aux besoins du pays qu'il faut s'en rapporter. Jamais il n'a été fait dans l'Eglise de loi générale qui oblige les évéques à fixer tous les curés; mais y en eût-il pour les pays établis, il n'ea fut jamais pour les églises naissantes... » (Mémoire de M«' Dosquet).

gné plusieurs fois que rien au monde ne lui faisait tant de peine que de voir des ivrognes... »

Il court au devant de ses désirs : connaissant sa vanité et son faible pour les honneurs, il lui fait adresser la parole, comme à un prince, au commencement des sermons, dans l'église des Récollets; et ceux-ci se prêtent volontiers à cet acte de complaisante flatterie. Il lui fait même accorder le titre de marguillier d'honneur, à Québec : on lit, en effet, dans le livre des délibérations de la fabrique, à la date du 3 mai 1673, sous le titre Election de ifg' le comte de Frontenac, marguillier d'honneur :

« M^f l'Évêque a représenté à la Compagnie qu'elle avait besoin de soutien et de protection; et qu'étant nécessaire d'ailleurs de mettre les choses sur le même pied qu'elles sont en France, il croyait devoir faire remarquer qu'il n'y avait point de moyen plus sûr que de songer à donner à l'église un marguillier d'honneur; qu'entre ceux sur qui on pourrait jeter les yeux il serait à souhaiter que M. le comte de Frontenac voulût faire cet honneur à la Compagnie et ce bien à l'église.

« Cette proposition ayant été agréablement reçue de tout le monde, on a prié Monseigneur d'en vouloir parler lui-même à M. le comte pour l'y disposer. M. le curé l'y accompagnera, et on a nommé d'ailleurs cinq ou six des principaux marguilliers tant anciens que nouveaux pour lui en aller faire la prière au nom de toute la Compagnie.

« M. le comte de Frontenac ayant voulu faire l'honneur à la Compagnie de se rendre à la prière qu'elle lui a faite, il est venu le troisième jour de mai à l'assemblée, où Ms"" l'Évêque l'ayant remercié au nom de tous les marguilliers, il a bien voulu luimême assurer la compagnie et les particuliers qui la composent, des dispositions où il est de la proléger et de la favoriser dans les occasions qui pourront se rencontrer (1). »

Mê"" de Laval n'approuvait pas que l'on accordât de faveurs au gouverneur contrairement aux règles et à l'indépendance de l'Église. Écrivant à M. de Brisacier le 17 avril 1691 :

« Comme M. de Saint-A'^allier, dit-il, a vu qu'il n'avait plus l'obstacle de M. de Denonville, qui le retenait et l'empêchait par une prudence vraiment chrétienne d'entreprendre tout ce qu'il a

(1) Henri de B$rnières, premier curé de Québec, par l'abbé Gosselin.

fait depuis, il n'y a rien qu'il n'ait accordé à M. de Frontenac et aux Récollets pour les gagner à lui. Il leur a donné toutes sortes de libertés dans leur chapelle de la Haute-Ville...

« On y dit tous les dimanches une messe publique, à onze heures, où M. le comte de Frontenac ne manque point d'aller avec tout le monde. M. de Saint- Vallier lui a accordé cette messe, et ne lui refuse quoi que ce soit de ce qu'il lui a demandé, quoique au préjudice des droits de l'Église, jusques à lui faire adresser la parole (lorsque l'évèque est absent) par les prédicateurs.

« Lorsque j'arrivai de France (1), les Jésuites qui prêchaient s'oftVirent de me l'adresser, en l'absence de M. de Saint- Vallier, me disant que lorsque l'évèque n'était point au sermon, et qu'il y avait un prince, on la lui devait adresser, et à plus forte raison à un évêque, comme prince de l'Eglise : aussi bien, que les ordonnances sont formelles pour ne pas l'adresser aux gouverneurs. Mais M. de Saint- Vallier ayant dessein de dresser toutes sortes de batteries contre le séminaire, écrit qu'une des principales pour y réussir est celle de gagner les puissances, et les Récollets, qu'il croit et connaît capables d'entrer aveuglément dans toutes ses vues. »

Frontenac est revenu de France au Canada avec tous ses vieux préjugés contre les Jésuites et le clergé canadien : il n'y a que l'évèque qu'il ménage :

« Il y a longtemps, écrit-il au ministre, que je m'aperçois de beaucoup de ménagements qui ne me plaisent pas, non plus que certaines relations et intelligences secrètes et cachées qu'ils (les sauvages de la mission du saut Saint-Louis) ont avec les Agniers et les Goyogouins, parmi lesquels ils ont beaucoup de parents, étant d'une même nation. J'en ai plusieurs fois averti les Pères qui les gouvernent, et que je ne voudrais pas dire y avoir aucune part. Mais il est certain que, soit par envie de les ménager, et de les gagner à Jésus-Christ par des voies de douceur, soit pour d'autres raisons qui me sont inconnues, ils ont quelquefois de trop grandes complaisances pour eux.

c L'expérience de douze années de séjour en ce pays m'a fait

(1) M«' de Laval repassa au Canada, en i688, quelques mois avant M»"' de Saint-Vallier.

connaître que toutes ces missions ne devraient jamais être séparées comme elles sont des Français; qu'on devrait toujours laisser les sauvages avec eux, afin de les franciser, en les christianisant, et qu'autrement elles seront plutôt nuisibles qu'utiles au service du roi et à celui de Dieu même. Mais c'est un évangile que je n'ai jamais pu faire recevoir en ce pays, et qu'il y a si longtemps que je prêche sans succès que j'en devrais être rebuté et m'en taire.

« Pour ce qui regarde l'union qu'on me recommande d'avoir avec M. l'évêque et les ecclésiastiques, il n'y a rien que je n'aie fait et que je ne fasse tous les jours pour la maintenir. Ils sont tous remplis de beaucoup de vertu et de piété; et si leur zèle n'était pas si véhément et un peu plus modéré, ils réussiraient peut-être mieux dans ce qu'ils entreprennent pour la conversion des âmes. Mais ils usent souvent, pour en venir à bout, de moyens si extraordinaires et si peu usités en France, qu'ils rebutent la plupart des gens, au lieu de les persuader : et c'est sur quoi je leur dis quelquefois mes sentiments avec franchise et avec le plus de douceur que je puis, sachant les murmures que cela cause, et recevant souvent des plaintes de la gêne oii ils mettent les consciences, surtout MM. les ecclésiastiques de Montréal, où il y a un curé Franc-Comtois (1) qui voudrait établir une espèce d'inquisition pire que celle d'Espagne : et tout cela par un excès de zèle. J'en ai touché quelque chose à M. Tronson (2), à qui M. l'évêque en doit aussi parler, parce qu'il n'a pas pu y apporter tout l'ordre qu'il aurait souhaité.

< Il est parti d'ici fort brouillé avec l'ancien évêque et le séminaire de Québec, dans la pensée de faire régler en France tous leurs différends. Je n'ai point eu de curiosité d'en apprendre tout le détail. M. l'intendant (Champigny) y est entré beaucoup plus avant, parce qu'il est fort ami et allié même de l'ancien évêque (3).

(1) M. Etienne Guyotte, curé d'office à Montréal de 1687 à 1693.

(2) Tanguay nous apprend qu'en effet M. Tronson, en 1693, rappela M. Guyotte à Paris, où il mourut en 1701.

(3) La mère de l'intendant Champigny, Marie Boyvin, épouse de Jean Bochart de Champigny, ancien intendant de Touraine et de Normandie, était cousine germaine de M*'' de Laval, par les Péricard. M»'' de Laval écrivait un jour, en parlant de l'intendant du Canada : « Nous sommes alliés au degré de premier de germain. »

Cette famille de Champigny était une ancienne famille de robe, originaire de la Bourgogne. Le vénérable Honoré de Champigny, capucin, mort en odeur de

Mais par le peu que j'en ai pu savoir, il me paraît qu'il y a des gens ici qui n'ont pas plus d'envie de voir l'autorité d'un évêque bien établie, que celle d'un gouverneur, et que la condition du nouvel évêque serait fort méchante, s'il n'avait pas plus de pouvoir qu'ils le prétendent sur les ecclésiastiques de son séminaire, qui est établi d'une manière fort singulière et extraordinaire... »

En 1692 et 93, Frontenac continue à se montrer favorable à l'évêque, et opposé aux prétentions du séminaire de Québec. La cour ayant fait en 1691 des règlements pour mettre fin aux différends, le gouverneur écrit au ministre :

« Je ne sais si la paix sera stable; mais de l'humeur dont je connais les gens qui composent le séminaire, je doute qu'ils ne forment de nouvelles difficultés dans l'exécution de ce qui a été réglé, quoique leurs décisions en paraissent très claires... »

Il écrit encore l'année suivante :

ï Je fais ce que je puis par mes soins et mon entremise pour essayer que les différends entre M. l'évêque et son séminaire se passent avec plus de douceur et moins de bruit qu'il n'y en a eu jusqu'ici. Mais comme ces derniers sont persuadés que le Saint- Esprit leur inspire tout ce qu'ils pensent, ils croiraient résister à ses lumières s'ils écoutaient les conseils qu'on leur donne. M. l'évoque n'est pas de même. Mais à moins que la cour n'use de toute son autorité pour leur faire connaître celle de leur chef, et, en le délivrant de ceux qui ne se lasseront jamais de le combattre, réduire les autres dans la règle ordinaire de tous les séminaires de France, ils trouveront toujours de nouvelles explications à tous les règlements qu'on enverra, ne cherchant que des subtilités pour

sainteté en 1624, et dont la cause de canonisation fut introduite à Rome, appartenait à cette famille. Notre intendant était son arrière petit-neveu ; et il avait un frère, Guillaume Bochart de Champignj', qui, après avoir été archidiacre et chanoine de Rouen, devint évoque de Valence en 1687, c'est-à-dire un an après l'arrivée de notre intendant au Canada. Ce chanoine assistait à l'assemblée de 1682 comme député de second ordre. « C'était, dit Charles Gérin, un gros garçon qui aimait la joie, pourvu qu'il ne lui en coûtât rien, et qui, à force de révérences, s'était enfin mis en place. » {Recherches historiques sur l'Assemblée de 1682).

Le dernier descendant de la famille Bochart de Champigny, le marquis de Champigny, habite le château de Normanville, prés Evreux. Son fils unique, Conrad de Champigny, officier de mobiles, fut blessé morlellement, pendant la guerre de 1870, au combat de Moulineaux près Rouen.

prolonger et empêcher que les choses ne soient nettement décidées... »

Puis il excuse l'évéque par rapport à la question du patronage des cures, et fait son éloge :

t Le cas n'est point encore échu, dit-il, de la présentation aux cures par les seigneurs, parce que n'y ayant pas eu presque jusques ici de curés fixes, et l'évéque, par le règlement du roi (1), ayant dû nommer les premiers, le droit n'en est dévolu aux seigneurs qu'après que ceux-là auront manqué. Et je ne doute point que M. l'évéque n'exécute alors ce que le roi désire, le trouvant très disposé à faire ce qu'il croira être de l'intention de Sa Majesté, de l'avantage de la colonie et du bien de son diocèse.

« Il a déjà commencé à donner des provisions à quelques curés, et promis de continuer à mesure qu'il en trouvera de propres dans le nombre de ses ecclésiastiques; et c'est à quoi je ne cesserai de l'exhorter. »

De son côté l'intendant Champigny écrit sur le même sujet, mais en termes un peu différents :

« Il sera nécessaire de renouveler à M. l'évéque de Québec l'intention du roi touchant la présentation aux cures par les les seigneurs, si vous désirez que cela soit exécuté. Il a ôté, celte année, de plusieurs cures des ecclésiastiques d'une éminente vertu, après les avoir desservies nombre d'années, ce qui a beaucoup consterné les peuples. D'un autre côté, il est d'une charité sans exemple, et fait aux pauvres tout le bien possible... »

En effet, « ce grand, ce fervent ami de l'humanité souffrante », comme l'appelle Jacques Viger, distribua plus d'un million de francs aux pauvres de ce pays, durant sa longue carrière épiscopale. Il fonda trois hôpitaux, l'un à Grenoble, sa ville natale, pendant qu'il était encore aumônier à la cour, puis l'hôpital général de Québec, en 1693, et en 1697 l'hôpital des Trois-Rivières, tenu par les Ursulines. De plus, en 1692, il permit l'établissement de l'hôpital général de Montréal, aujourd'hui les Sœurs grises, que François Charon de la Barre, qui en fut le premier supérieur, avait projeté et fondé dès 1688. Ayant obtenu du roi le IS avril 1694 des lettres patentes pour l'établissement civil de cette nouvelle « Maison de charité à Yille-Marie », le prélat institua

(1) Edits et Ordonnaneet, t. I, pp. 231, 279.

en communauté, le 19 octobre suivant, M. Charon et ses pieux associés sous le titre « de Frères hospitaliers de Saint-Joseph de la Croix (1). »

En pariant de l'hôpital général de Québec, l'œuvre de prédilection de M?"" de Saint- Yallier, Frontenac écrivait :

« Il s'est épuisé pour trouver les moyens d'y faire subsister les pauvres qu'on y mettrait, et il y a peu d'évéques qui eussent voulu prendre sur leur bien une somme aussi considérable que celle qu'il a employée. »

Déceptions de Frontenac. — Le Tartuffe a Québec. — Mareuil.

Frontenac était encore en bons termes avec l'évêque dans l'automne de 1693. Quelques mois plus tard, ces deux distingués personnages étaient complètement brouillés.

L'année 169i fut une année terrible pour l'Eglise du Canada. On a beaucoup parlé des difficultés de M?^ de Laval avec les différents gouverneurs du pays : elles ne sont rien en comparaison de celles qu'eut Mgr de Saint- Vallier avec les autorités civiles du Canada. Le premier évèque de Québec, dans ses luttes fermes et courageuses contre les autorités coloniales et les marchands au sujet de la traite de l'eau-de-vie, s'appuyait sur son clergé, avec lequel il était intimement uni. 11 ne perdit jamais le respect et la vénération des peuples : son autorité était telle qu'il passait pour faire et défaire les gouverneurs.

Ms"" de Saint-Vallier commença par se brouiller avec son séminaire et presque tout son clergé; et lorsqu'il se vit obligé de faire la guerre aux désordres et aux abus qu'il crut apercevoir au sein de son Eglise, il se trouva isolé et dans un véritable guêpier : raille difficultés, mille intrigues de toutes sortes surgirent tout-à-coup autour de lui. En face de cette situation, il ne sut peut-être pas garder suffisamment son sang-froid : il se jeta dans la lutte avec toute la fougue de son caractère. A la fin de 1694, il s'était aliéné tous les esprits au Canada; on le regardait comme un homme

(1) Archives de M. l'aljbé Verreau, Mss. Viger.

impossible. Quand il passa en France, tout le monde se sentit soulagé; et lorsque la cour résolut de le retenir à Paris, et de lui faire résigner son siège, il ne trouva pas une voix au Canada pour parler en sa faveur et solliciter son retour. Mais revenons à Frontenac.

Sa mésintelligence avec l'évêque, qui avait été jusque-là son ami, paraît avoir eu pour cause principale les remarques du prélat sur sa conduite personnelle et celle de sa maison. On peut lire dans les documents de l'époque les « Avis donnés (par Saint- Vallier) au gouverneur (Denonville) et à la gouvernante sur l'obligation où ils sont de donner le bon exemple aux peuples. » Ce sont des recommandations « touchant les festins, le bal et la danse, les comédies et autres déclamations, le luxe des habits et les nudités, les irrévérences qui se commettent dans les églises. » Ces avis furent reçus par M. et M™" de Denonville avec beaucoup de respect, et surtout mis exactement en pratique. Denonville était extrêmement attaché à la religion et à ses ministres, et presque un homme d'église.

L'évêque s'avisa-t-il d'adresser de semblables avis à Frontenac? C'est très probable, étant donné son caractère, la conduite sévère qu'il avait tenue à la cour, l'idée qu'il avait de son devoir et de sa charge pastorale. Mais aussi, étant donné le caractère de Frontenac, on peut croire que ces avis furent très mal reçus; on est même sûr que le gouverneur n'en tint aucun compte, surtout pour le théâtre et la comédie.

Ici se pose naturellement la question : qu'était Frontenac au point de vue religieux? Rappelons ici quelques témoignages contemporains, laissant de côté cependant l'oraison funèbre du P. Gohier, dont les éloges parurent excessifs même à l'auditoire, sympathique au gouverneur, qui entendit ce discours. Voici ce qu'écrivait Charlevoix, à l'occasion de la mort de Frontenac :

« Il était dans sa 78^ année (d), mais dans un corps aussi sain qu'il est possible de l'avoir à cet âge, il conservait toute la fermeté et la vivacité d'esprit de ses plus belles années. Il mourut comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous, et avec la gloire d'avoir, sans presque aucun secours de France, soutenu et

(1) Frontenac était né en 1622, et n'avait que quelques mois de plus que M«' de Laval.

augmenté même une colonie ouverte et attaquée de toutes parts, et qu'il avait trouvée sur le penchant de sa ruine.

« Il paraissait avoir un grand fond de religion, et il en donna constamment jusqu'à sa mort des marques publiques. On ne l'accusa jamais d'être intéressé ; mais on avait de la peine à concilier la piété, dont il faisait profession, avec la conduite qu'il tenait à l'égard des personnes contre lesquelles il s'était laissé prévenir. L'âcreté de son humeur un peu atrabilaire, et une jalousie basse, dont il ne se défit jamais, l'ont empêché de goûter tout le fruit de ses succès, et ont un peu démenti son caractère, où il y avait de la fermeté, de la noblesse et de l'élévation. Après tout, la Nouvelle- France lui devait tout ce qu'elle était à sa mort, et l'on s'aperçut bientôt du grand vide qu'il y laissait. »

Tout dans ce portrait me paraît juste et définitif. Un seul mot, peut-être, demande explication : « on ne l'accusa jamais d'être intéressé; » Charlevoix veut dire sans doute, de thésauriser par une sordide avarice : ceux-là mêmes qui ont accusé Frontenac de profiter de sa position pour se procurer quelques gains par la traite, ne manquaient pas d'ajouter qu'il ne le faisait que pour suppléer à l'insuffisance de son traitement (1).

Écoutons maintenant l'annaliste des Ursulines :

« Cette même année (1698), dit-elle, le 28 novembre, M. le comte de Frontenac décéda sur les trois heures après-midi, muni de tous les sacrements, et dans des sentiments très chrétiens, ayant eu l'esprit présent et le jugement sain jusqu'à la mort. Il a été regretté universellement de tout le pays; les habitants le regardent comme leur père : aussi, pendant les dix-neuf années qu'il a gouverné, il a toujours été leur protecteur. Quant à nous, il s'est montré en maintes circonstances plein d'estime pour notre communauté, assistant à presque toutes nos cérémonies de vêture et de profession. »

L'annaliste moderne ajoute :

« M. de Frontenac avait toutes les qualités désirables, à peu de

(1) Qui sont ceux, à cette époque, qui savaient se contenter de leur mince traitement? M. Tremblay raconte dans une de ses lettres que l'intendant Champigny lui-même, un des officiers les plus honorables qu'ait eus le Canada, passait, à Paris, pour se faire 23,000 livres de profits par année par le commerce qu'il faisait secrètement, en société avec M. Hazeur, de la Basse-Ville de Québec.

choses près, même de la piété, puisqu'il faisait une retraite tous les ans. Un seul défaut, l'attache sans borne à sa manière de voir et à sa volonté, l'a entraîné dans des excès pitoyables, surtout à l'occasion de la traite de l'eau-de-vie. Ce défaut le rendait insupportable aux conseillers et autres personnages d'importance, tandis qu'avec ses inférieurs personne n'était plus aimable que M. le comte de Frontenac. »

Voici maintenant ce que dit de ce gouverneur l'annaliste de l'Hôtel-Dieu de Québec :

« Il nous avait toujours témoigné de l'affection, et nous gratifiait tous les ans de quelque présent pour les religieuses, et d'un autre pour les pauvres, qu'il traitait et servait lui-même le jour de Pâques. C'était un homme plein d'esprit, qui avait conservé toute la politesse d'un seigneur de la cour. Il avait de grandes qualités naturelles; ses manières étaient engageantes et gracieuses.

« Il voulait que sa maison fût bien réglée : tous les soirs il faisait lui-même les prières en public, sans qu'aucun de ses domestiques osât y manquer. Il observait fidèlement plusieurs pratiques de dévotion, et chaque année faisait exactement une retraite de huit jours... »

Voilà un témoignage bien précis : la sœur Juchereau n'avait aucun intérêt à donner ces détails : comment les concilier avec ce que dit Latour? On peut vraisemblablement supposer que le digne chanoine (1) avait hérité de certains préjugés ecclésiastiques contre Frontenac, préjugés d'ailleurs bien naturels, car Frontenac n'avait jamais ménagé le clergé canadien :

« Les dérèglements des domestiques de M. le gouverneur, écrit Latour, et le scandale qu'ils donnaient à la colonie étaient extrêmes : il les ignorait apparemment, ou ne les croyait pas; du moins il y paraissait indifférent, et ne s'offensait pas des avertissements qu'on prenait quelquefois la liberté de lui donner. Mais enfin il se lassa, et se brouilla sans retour avec le clergé... Ce gouverneur, ajoutet-il, vivait en militaire, et n'était rien moins que dévot; et ses domestiques étaient fort dérangés. »

Pour moi, de tous les témoignages que je viens de citer, je crois pouvoir conclure que Frontenac était chrétien et religieux comme on l'était de son temps et comme on l'est généralement dans le

(1) Louis-Bertrand de Latour ne vint au Canada qu'en 1729, avec M*' Dosquet.

monde, attaché à l'Église, mais avec toutes les idées gallicanes de l'époque, d'après lesquelles l'Église n'était qu'une dépendance et un rouage de l'État (1); tenant à honneur de remplir ses devoirs d'honnête homme et de chrétien, mais sachant distinguer entre le devoir et la perfection, et nullement disposé à se laisser imposer comme précepte ce qu'il ne croyait être que de conseil.

L'usage de s'amuser durant le carnaval par des spectacles ou des représentations dramatiques existait à Québec depuis longtemps (2) : ces spectacles réunissaient au château Saint-Louis l'élite de la société canadienne. Denonville s'en était abstenu, à la demande de Ms"" de Saint- Vallier; mais Frontenac remit en honneur chez lui les soirées dramatiques : il y apporta du zèle, de l'entrain, de l'enthousiasme. Il y avait alors à Québec bon nombre d'officiers

(1) « Colbert et Le Tellier considérèrent toujours le clergé comme un rouage du système administratif. » (Carné, la Monarchie française au 18' siècle). — « La puissance propre aux ecclésiastiques n'est que sur le spirituel et sur les choses qui concernent le salut des âmes, les Ordres à conférer aux ministres de l'Eglise, l'administration des sacrements, et ce qui s'en suit des effets du sacrement de mariage et des autres sacrements. Tous les autres droits et prérogatives des ecclésiastiques et séculiers entre eux sont matières purement temporelles, dévolues à la puissance du Roi, et partant à la connaissance des juges qui sont chargés de l'exécution de sa justice sur tous ses sujets sans distinction, dont les ecclésiastiques doivent se montrer les plus soumis, l'Église étant dans l'Etat, et non l'État dans l'Église, faisant partie de l'État, sans lequel elle ne peut subsister... » (Ordonnance de l'intendant Dupuy, 6 janvier 1728).

Voilà l'idée que l'on professait ouvertement, à cette grande époque de la monarchie française, sur les relations de l'Eglise et de l'Etat!

(2) « Les tragédies et comédies qui... ont été représentées de tous temps en ce pays. » (Jugements du Conseil Souverain^ t. in, p. 926). — Dès i647, le Journal des Jésuites mentionne une soirée de ce genre à Québec : « Le 27 février, il y eut un balet au magazin : c'était le mercredi gras. Pas un de nos Pères ni de nos Frères n'y assista, ni aussi des filles de l'hôpital et des Ursulines, sauf la petite Marsolet. » — Le 4 décembre 1631 : « Se représenta la tragédie d'Heraclius, de Corneille. « — Le 16 avril 1632 : « Se représenta la tragédie du Cid, de Corneille. »

Le « magazin » où eut lieu le ballet du 27 février 1647, c'était le maison des Cent-Associés. Les Jésuites tiennent à faire connaître qu'ils n'y assistèrent point, parce qu'ils habitaient encore à cette date le deuxième étage de celte maison, qui leur avait été prêté après l'incendie de leur résidence en 1640.

La « petite Marsolet, » élève des Ursulines, était la fille du célèbre interprète Nicolas Marsolet, qui vint au Canada avec Champlain en 1613. Elle épousa en 1632 Mathieu Damours.

qui avaient servi dans les expéditions de Denonville et de La Barre, ainsi qu'au siège de 1690 : ils se chargeaient des principaux rôles et les remplissaient souvent avec beaucoup de perfection. Au commencement de 169i, les tragédies Nicomède (1) et Mithridate (2) furent jouées au château avec un grand succès. Le procureur général, les conseillers, tous les principaux citoyens y assistèrent : « Il y avait eu abondance de castor et bonne récolte, écrit Lamotte-Cadillac, et l'on s'en réjouissait par des soirées dramatiques. »

L'évéque était au courant de toutes ces fêtes mondaines, mais se contentait d'en gémir en silence.

Tout-à-coup le bruit se répand que l'on se prépare à jouer le Tartuffe au château : nul doute que Frontenac veut ainsi faire pièce au clergé, qu'il n'aime pas. Circonstance aggravante, celui qui doit jouer le rôle de Tartuiîe est un nommé Mareuil (Jacques- Théodore Cosineau de Mareuil), « lieutenant réformé d'un détachement des troupes de la marine », qui est au Canada depuis un an, un ami et un protégé de Frontenac, et qui fait même sa demeure au château. Autre circonstance aggravante, cet olficier ne se gêne pas, dit-on, de tenir habituellement des propos très irréligieux, au grand scandale de ceux qui ont occasion de l'entendre. L'évéque l'en a souvent repris; mais il ne tient aucun compte de ses avis et continue à se moquer de Dieu, des saints et des choses saintes.

Mg"" de Saint-Vallier n'y peut tenir. Dans son zèle pour la gloire de Dieu outragé, il lance un « mandement sur les discours impies; » il y dénonce même nommément Mareuil. Cet homme, dit-il, « au mépris des avis souvent réitérés que nous lui avons donnés et fait donner par des personnes très dignes de foi, continue à tenir des discours en public et en particulier, qui seraient capables de faire rougir le ciel et d'attirer les carreaux de la vengeance de Dieu sur sa tête. » Il le menace « de le retrancher du nombre des fidèles, » et ordonne aux prêtres « de le refuser à la

(1) Tragédie de Corneille, 1650. « Le caractère du héros principal de cette tragédie, dit Saucié, et le ton original et hardi de son dialogue suffiraient pour assurer à Nicomède un triomphe éclatant et durable. »

(2) Tragédie de Racine, 1673. M™^ de Coulanges écrivait à M"« de Sévigné : « Mitliridale est une pièce charmante ; on y pleure, on y est dans une continuelle admiration. On la voit trente fois, on la trouve plus belle à la trentième qu'à la première. »

sainte table, » jusqu'à ce que par une pénitence salutaire il ait satisfait au scandale qu'il a causé. Ce mandement est daté du 16 janvier 1694.

Le même jour, Mg"" de Saint- Vallier lance un autre mandement « au sujet des comédies, » et publie aussi une instruction qu'il a fait prêcher le dimanche précédent à l'église de la Basse-Ville par M. Glandelet. Il distingue entre les pièces « qui sont honnêtes dç leur nature, mais ne laissent pas que d'être très dangereuses par les circonstances, » et « les comédies impies, ou impures, ou injurieuses au prochain, » parmi lesquelles il range le Tartuffe. i Nous déclarons, dit-il, que ces sortes de comédies ne sont pas seulement dangereuses, mais qu'elles sont absolument mauvaises et criminelles d'elles-mêmes, et qu'on ne peut y assister sans péché... » (1)

Tout bouleversé par l'idée que le Tartuffe va être représenté au château, — on assure même qu'il sera joué ensuite, par ordre du gouverneur, dans les communautés religieuses et au séminaire — il prend le parti d'aller trouver Frontenac lui-même. Il le rencontre précisément sur la rue, « près de l'église des Jésuites, » causant avec l'intendant Champigny. Il lui fait part de son chagrin, et « s'avise de lui offrir cent pistoles, pourvu qu'il ne fasse

(1) En s'élevaat fortement contre le tliéàtre, et spécialement contre le Tartuffe, Ms"' de Saint- Vallier ne faisait qu'imiter les meilleurs esprits de son temps. « La masse du clergé, du Parlement et des esprits supérieurs, écrit M. de Laprade, signalaient les dangers du Tartuffe... Bourdaloue fit des allusions sévères contre la pièce dans son sermon pour le septième dimanche après la Pentecôte. Bossuet, dans ses Maximes et réflexions sur la Comédie, tonne avec sa grande voix contre les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière. «

Ceux qui seraient tentés de faire un grand mérite à Molière d'avoir voulu, par son Tartuffe, stigmatiser un vice que tout le monde a en horreur, l'hypocrisie, peuvent lire avec profit le magnifique article de M. de Laprade sur la Morale de Molière dans le Correspondant du 2o août 1876. Ils y verront l'origine de cette pièce. Elle fut représentée pour la première fois, à Versailles, eu 1664, alors que « le Grand Roi était dans toute sa gloire, dans tout l'absolu de son pouvoir, dans toute l'ardeur de ses passions... Les dévots dont il s'agissait de faire justice, c'étaient les censeurs des dérèglements de la cour et des désordres du roi... Molière était dans la poésie la main de Louis XIV, comme Colbert et Louvois l'étaient dans l'administration... C'est lui qui, entre tous les écrivains, servait le plus docilement et le plus servilement les passions de l'homme et les desseins du politique. »

pas jouer le Tartuffe. » Au moyen de cette somme, considérable pour l'époque, il obtient la promesse que le spectacle n'aura pas lieu (1).

Son zèle et son activité infatigables ne s'en tiennent pas là. Après avoir dénoncé l'acteur principal, le metteur en scène, Mareuil, il le traduit devant le Conseil Souverain, « pour avoir proféré depuis un an qu'il est en ce pays des discours pleins d'impiété et d'une impureté scandaleuse tant contre Dieu que contre la sainte Vierge et les saints. »

Le procureur général d'Auteuil (2) prend bravement l'affaire en mains : « S'il y a lieu au monde, dit-il, où l'on doive veiller à ce que l'impiété soit bannie, ce doit être en ce pays. » Sur ses instances, le Conseil ordonne qu'il soit procédé à une enquête sur les accusations portées contre Mareuil, et M. de Villeray est chargé de tenir cette enquête. Mareuil objecte à la procédure, et présente requête sur requête. Frontenac intervient, et fait aux conseillers plusieurs remontrances, cherchant à les embarrasser; mais ils n'en tiennent nul compte. L'enquête se poursuit, et Villeray reçoit les témoignages contre Mareuil; puis quand on juge qu'il y en a assez, on décide d'interroger Mareuil lui-même, et sur son refus de répondre, on le renferme dans les prisons du palais de l'intendant.

Écoutons M. de Ghampigny raconte]' lui-même tous ces faits au ministre :

« Vous serez instruit, dit-il, par l'extrait que je vous envoie, de la procédure faite au Conseil Souverain contre le sieur de Mareuil, accusé d'avoir proféré des paroles infâmes et toutes pleines d'ordures contre Dieu, la Vierge, les saints et l'Église, dont le

(1) Après ce marché, comment croire que le Tartujfe ait été réellement représenté à Québec, comme le prétend Latour dans ses Mémoires sur la vie de M. de Laval'i Cet auteur, en racontant sur des ouï-dire les petits événements d'une époque déjà éloignée, mêle certainement les dates : il a pu également confondre le dessein qu'avait eu Frontenac de faire jouer le Tartuffe au châ. teau et dans les communautés religieuses, avec la réalité du fait.

(2) François-Magdeleine Ruette, seigneur d'Auteuil et de Monceaux. M. l'abbé Verreau, parlant du courage avec lequel il soutenait son opinion au Conseil, souvent à l'encontre de Frontenac : « La fermeté de M. d'Auteuil, dit-il, était presque de l'intrépidité. » (Quelques notes sur Antoine de Lamoite de Cadillac).

Conseil, ayant informé et trouvé des preuves (1), n'a pu se dispenser de décerner un décret de prise de corps contre lui; et il est actuellement dans les prisons de Québec.

« Cette procédure extraordinaire ayant fait de la peine à M. le gouverneur, par la part qu'il prenait dans ce qui concernait Mareuil, qui avait l'honneur d'avoir sa protection, il parla au Conseil non comme premier des juges, mais comme un maître, blâmant le procureur général d'avoir donné des conclusions pour informer, et par conséquent tout le Conseil, qui avait ordonné l'information conformément à ses conclusions.

I Dans le même temps que celte affaire commença, M. l'évêque ayant eu avis que M. le gouverneur voulait faire représenter la comédie le Tartuffe, fit son possible pour l'empêcher, et par son ordre il fut fait une explication publique, dans une messe de paroisse, des comédies impures, comme était, dit-il, celle du Tartuffe^ à laquelle on ne pouvait aller sans péché mortel; et animé du zèle qu'il fait paraître contre tout ce qu'il croit être mal, il prit l'occasion que j'étais avec M. de Frontenac pour le prier de ne pas faire jouer cette pièce, s'ofFrant de lui donner cent pistoles; ce que M. de Frontenac ayant accepté, il lui en fit son billet, qui fut payé le lendemain.

î J'avais regardé cette action entre ces deux messieurs comme une chose qui ne devait servir qu'à engager M. le gouverneur de se désister du dessein qu'il avait pu avoir de faire jouer le Tartuffe, afin de donner cette satisfaction à M. l'évêque, avec lequel il était alors étroitement uni, et qu'il ne tarderait pas à lui faire l'honnêteté de lui renvoyer ces cent pistoles, comme il me semblait qu'il devait faire par rapport à l'amitié réciproque qui était entre eux.

« Mais la suite me fit voir des choses tout opposées. L'entreprise faite contre Mareuil en même temps commença à aigrir M. le gouverneur contre M. l'évêque; et depuis, leur division est venue à un point qui me fait croire avec beaucoup de fondement que le remède ne s'en peut trouver que dans l'autorité de Sa Majesté. »

Ainsi, d'après le témoignage de Champigny lui-même, Frontenac

(i) Voici ce que Lamotte-Gadillac, qui ne passait pas pour très scrupuleux, avouait lui-même au ministre, au sujet de Mareuil : « Je suis résolu, écrit-il, de vous dire le crime de Mareuil... Il est vrai qu'il y a environ deux ans le sieur de Mareuil, à son arrivée ici, s'étant trouvé en débauche, dit quelque chanson indécente. M. le comte en fut averti et lui en fit une sévère réprimande. »

et l'évêque étaient encore, au commencement de 1694, « étroitement unis. » L'affaire Mareuil fit éclater la mésintelligence entre les deux amis, et la scission ne fit ensuite que s'accentuer de plus en plus.

Affaire Desjordy-Debrieux.

L'affaire du prie-Dieu de M. de Callières, à Montréal, l'interdit de l'église des Récollets, puis de ces religieux eux-mêmes, la guerre faite aux officiers qui retenaient la paie de leurs soldats, les mesures rigoureuses prises contre d'autres officiers à cause de leurs désordres, et au milieu de tout cela quelques sermons plus ou moins imprudents de la part de certains curés (1) : que d'incidents propres à exciter la bile du gouverneur contre le clergé et surtout contre l'évêque! Ajoutons que précisément à cette époque les relations étaient extrêmement tendues entre l'évêque et son séminaire : le doyen du Chapitre, M. de Bernières, en ayant appelé au Conseil Supérieur d'une décision épiscopale qu'il croyait contraire à ses droits, Mo"" de Saint-Vallier l'avait interdit, ainsi que ses confrères de Maizerets et Glandelet, et ces trois prêtres du Séminaire restèrent toute une année sous le coup de cette disgrâce (1). N'ai-je pas eu raison d'appeler cette année 1694 une année terrible pour l'Église du Canada?

Voici ce qu'écrivait Champigny au ministre à propos d'une excommunication pour concubinage public, une des affaires que je viens de mentionner :

« Quelques jours après la délivrance des cent pistoles, M. l'évêque prit la résolution de monter à Montréal (2). Ayant appris en chemin la continuation d'un prétendu commerce entre un officier des troupes et la femme d'un homme absent, dont l'attachement l'un pour l'autre dure depuis plusieurs années avec assez d'éclat, nonobstant beaucoup de précautions que l'on a prises pour le faire

(1) Jugements du Conseil Souverain, passim.

(2) Henri de Bernières, premier curé de Québec, p. 141.

(3) Il yjtint un Synode diocésain les 10 et H mars 1694.

cesser, il fit publier par le curé du lieu un mandement contre lui; et quelques jours après, l'officier étant venu à l'église, la messe que le curé célébrait cessa : ce qui donna sujet à l'officier de se plaindre au Conseil, conjointement avec un autre officier (1) chargé de la procuration de la femme.

« On m'a informé, ajoute M. de Champigny, que, sur les plaintes faites sur le même sujet par M. l'évêque à M. le gouverneur, et à M. de Vaudreuil, commandant des troupes, celui-ci ayant donné sa parole que l'officier ne retournerait plus au même quartier, à cause du désordre qu'il savait bien que sa présence y causait^ M. l'évêque de son côté lui promit qu'il ne se porterait à aucune chose contre cet officier, nonobstant le scandale qu'il avait causé. Mais M. 1 evêque étant dans ce lieu ne laissa pas de faire publier un mandement, comme je viens de le dire, parce qu'il fut informé qu'il revenait : ce qu'il répondit lorsque M. de Vaudreuil se plaignit qu'il lui avait manqué de parole; et il arriva, comme on l'avait averti, que l'officier y revint peu de temps après.

« Après cette affaire, M. l'évêque, continuant son voyage à Montréal, (2) écrivit à M. le gouverneur qu'il s'était aperçu que le jour du dimanche quelques officiers n'avaient pas assisté à la messe, et que cela étant de mauvais exemple, il le priait de leur recommander leur devoir.

« Cette lettre de M. l'évêque, apparemment écrite avec confiance, et en vue seulement de l'avertir du mal, — l'union entre eux n'étant pas encore beaucoup altérée — fut remise par M. le gouverneur entre les mains des officiers, qui la présentèrent au Conseil, avec une requête pour demander permission d'informer, afin de justifier qu'ils avaient entendu la messe le même jour, sur quoi le Conseil n'a encore rien ordonné. »

L'affaire d'excommunication pour concubinage public, racontée ici par M. de Champigny, eut lieu à Batiscan. L'officier incriminé était François Desjordy (3), t capitaine réformé d'un détachement

(1) « Jacques-François du Bourchemin, écuyer, sieur de l'Hermitière, lieutenant au détachement de la marine que le roi entretient en ce pays. »

(2) 11 passa par Sorel, et c'est lu qu'il rencontra les sieurs Desjordy et du Bourchemin, qu'il prétendit n'avoir pas assisté à la messe.

(3) Nous le trouvons en 16% commandant à Catarakouï. Champigny écrivait au ministre l'année précédente : t Cet officier est fort honnête homme et sert bien, et d'ailleurs très propre à la guerre de ce pays. »

de la marine, » résidant à Champlain; la femme, Marguerite Disy, épouse de Jean Debrieux, de Batiscan. MM. Foucault (1), curé de Batiscan, et Bouquin, curé de Champlain, protitèrent du passage de M^i^de Saint-Vallier dans leurs paroisses pour se plaindre à lui du scandale qui y régnait « depuis plusieurs années; y et Févêque porta contre les coupables une sentence d'excommunication majeure, qui leur interdisait l'entrée de l'église, et les signalait comme devant être -évités (2). La sentence d'excommunication fut lue au prône des messes paroissiales de Champlain et de Batiscan le 9 février. La semaine suivante, Desjordy, « qui demeurait à Sorel depuis un mois, par ordre de M. de Vaudreuil, à la prière de M. l'évèque, » ayant eu occasion de descendre à Québec, passa par Batiscan ; et étant entré à l'église pour assister à un service, le curé qui célébrait, interrompit le saint sacrifice, quitta l'autel, et se retira à la sacristie.

François Desjordy et la femme Debrieux s'adressèrent au Conseil pour obtenir de l'évèque réparation d'honneur. Ils auraient voulu faire comparaître les curés Foucault et Bouquin, afin de leur faire déclarer les raisons pour lesquelles ils avaient obtenu la sentence d'excommunication, et demandaient la production de cette sentence. Frontenac intervint : Il faut « connaître, dit-il, si M. l'évèque n'a point outrepassé les bornes de son autorité et de sa juridiction au préjudice de celle du roi. » M^'" de Saint-Vallier réussit à faire traîner les choses en longueur; puis, à la veille de son départ pour la France, à l'automne, il produisit deux lettres, l'une de l'archevêque de Paris, l'autre de M. de Pontchartrain, en réponse à des dépêches qu'il leur avait envoyées. Le premier disait : « J'en ai parlé au roi, et Sa Majesté m'a chargé de vous faire savoir qu'Elle approuve que vous fassiez un voyage en France cette année, et que son intention est que vous ne différiez pas votre départ, afin que vous puissiez ici vous-même en personne terminer et finir toutes vos aflfaîres. » De son côté, Pontchartrain lui écrivait : « Puisque vous devez venir ici, j'aurai moins à répondre à vos lettres, et vous éclaircirez mieux les difficultés par votre présence. »

(1) « Homme hétéroclite, s'il en fut jamais, » écrit Lamotte-Cadillac.

(2) La femme Debrieux se plaiat au Conseil « qu'elle ne peut plus trouver personne qui veuille lui servir de procureur. » (Jugement» et Délibérations, t. III, p. 854).

Ces lettres étant du 15 avril et du 8 mai, il ne pouvait y être question, évidemment, que des difficultés qu'il avait depuis plusieurs années avec le Séminaire. Comme il était décidé à passer en France, il ne craignit pas, pour l'accomplissement de son devoir épiscopal, de s'en créer d'autres avant son départ, dans l'espoir sans doute que tout se réglerait en bloc.

Pour l'aflFaire Desjordy-Debrieux, le Conseil, à la vue des dépêches produites par Msi" de Saint-Yallier, décida qu'il fallait « surseoir à y prononcer, jusqu'à l'arrivée des vaisseaux l'année prochaine; » et il n'en fut plus question au Canada.

Affaire du prie-dieu de M. de Callières. — Lnterdit des Récollets de Montréal. — La paie des soldats.

L'intendant Champigny raconte ainsi l'affaire du prie-dieu de M. de Callières, gouverneur de Montréal :

« M. l'évêque étant à Montréal fut invité par les Récollets de faire la cérémonie d'une profession dans leur église; où s'étant trouvé, il fit ôter le banc de M. de Callières pour placer le sien, parce qu'il se trouvait à la gauche et avancé vers l'autel, à cause que l'église est fort petite.

« M. de Callières étant venu au commencement de la cérémonie, et s'étant mis sur un prie-dieu au milieu proche l'autel (1), de

(1) Me' de Saint-Vallier dit dans son mémoire : « M. l'évéque s'aperçut en entrant dans l'église qu'on avait placé son prie-dieu à côté de la chapelle dans un lieu beaucoup moins honorable que celui de M. de Callières, lequel était au milieu de l'église. Le dit évêque, surpris d'un procédé si extraordinaire, envoya dire au P. Supérieur par un des ecclésiastiques qui étaient auprès de lui de faire ôter le prie-dieu du dit sieur de Callières et de le remettre en sa place ordinaire, ce qui fut exécuté après quelques contestations, et le Père en envoya aussitôt avertir le dit sieur de Callières. Dès le moment que le dit sieur de Callières fut arrivé, il fit prendre son prie-dieu par deux officiers et un soldat, et le fit remettre au milieu. L'évêque lui ayant représenté que cette place ne lui était pas due, et M. de Callières s'étant opiniâtre à y demeurer, le dit évêque, pour n'autoriser pas cette entreprise par sa présence, et pour ne faire aucun scandale public, prit le parti de se retirer et de sortir de l'église. »

quoi M. l'évêque n'étant pas satisfait s'approcha de lui, et lui dit bas qu'il ne devait pas se placer où il était. A quoi M. de Callières lit réponse que cela lui était dû; et M. l'évêque lui ayant répliqué que s'il y restait il sortirait, M. de Callières lui dit qu'il le pouvait : de sorte que M. l'évêque se retira sans faire la cérémonie, qui fut faite par le supérieur.

« Après laquelle, il y eut un repas dans le réfectoire, où M. de Callières, plusieurs officiers et autres personnes se trouvèrent; pendant lequel plusieurs femmes, dont la sœur du supérieur (1) était, entrèrent dans le réfectoire, le besace sur le dos, venant quêter jusque sur la table des religieux : ce qu'elles lirent plusieurs fois, et ensuite allèrent manger dans le jardin.

« Quelques jours après, M. l'évêque ayant dit à ces religieux de faire ôler le prie-dieu qui était au milieu de l'église, où s'était mis M. de Callières, et où se met ordinairement M. de Frontenac lorsqu'il est à Montréal, et d'ôter aussi celui que M. l'évêque avait pris pour lui à la cérémonie, qui était la place ordinaire de M. de Callières, ils lui obéirent. M. de Callières en ayant été averti, il les fit remettre, disant publiquement qu'il ferait mettre une sentinelle, si on lui contestait : ce que M. l'évêque ayant vu, étant entré dans l'église, et su le dessein de M. de Callières, il interdit l'église et la fit fermer (2).

« Elle fut environ deux mois sans ouvrir, pendant lequel temps je fis mon possible auprès de M. l'évêque et de M. de Callières, qui étaient tous deux descendus à Québec, pour accommoder cette affaire. M. l'évêque demanda que M. le comte de Frontenac dît par autorité à M. de Callières de ne plus se mettre à la place en question, ne lui étant pas due; ou bien que M. de Callières donnât parole de ne s'y plus placer, jusqu'à ce que le roi en eût ordonné; et un troisième expédient fut proposé, qui fut que M. de Callières agréerait seulement que je donnasse parole qu'il ne s'y mettrait pas, et qu'ensuite l'interdit serait levé. Ces propositions n'ayant eu aucun effet, non plus que les démarches que je fis pour le même sujet, les choses demeurèrent en cet état; et après plusieurs écrits signifiés par les Récollets à M. l'évêque, et par lui à eux, l'église fut ouverte par les Récollets de leur autorité.

(1) Le P. Joseph Denis, né à Québec, fils de Pierre Denis de la Ronde et de Catherine Leneuf.

(2) D'après Latour, cette interdiction eut lieu le 13 mai.

« Cet interdit violé, M. l'évêque leur fit signifier des monitions de temps en temps, pour les obliger à refermer leur église : à quoi ils firent plusieurs réponses; et de ma part je leur fis voir l'ordre que j'avais du roi, par mes instructions, de leur dire qu'en cas qu'ils sortissent de leur devoir et de la soumission envers M. l'évêque, ils risquaient de perdre toutes les grâces qu'ils pouvaient espérer de Sa Majesté, et les exhortai à l'obéissance, ainsi que j'avais ordre de le faire.

« Gela n'ayant eu aucun succès, et après s'être passé environ trois mois, il prononça contre eux l'interdiction, et la fit publier au prône de Montréal, avec deux monitions qu'il avait faites, où les causes principales qui l'avaient, à ce qu'il dit, contraint à en user ainsi, étaient expliquées; et comme le nom de M. de Callières se trouva cité dans une de ces monitions (1), à cause d'un commerce, dont il est accusé depuis longtemps, avec la même sœur du supérieur des Récollets, dont j'ai parlé ci-dessus, il (M. de Callières) prit occasion de là de faire un écrit, qu'il rendit le même jour public, en le faisant publier dans la ville par le major, et afficher à la porte de l'église de paroisse pendant Vêpres, au son du tambour, et gardé par une sentinelle, où il dit que, ce que M. l'évêque a inséré à son sujet dans sa raonition étaient des impostures, dont il voulait se servir pour autoriser son prétendu interdit, jeté contre l'église des Récollets sans cause, sans sujet, et contre leurs privilèges, comme il l'avait vu lui-même, et que depuis deux jours M. de Callières a fait présenter requête au Conseil pour demander qu'il lui fût fait réparation d'honneur par M. l'évêque : ce qui est en cet état. »

Que de misères, que de scandales au Canada dans cette année 1694! Quelle série ininterrompue de lamentables incidents! Ceux qui, en voyant M?"" de Saint- Vallier succéder à M""" de Laval comme évêque de Québec, avaient espéré trouver en lui plus de facilité à s'entendre avec les pouvoirs civils devaient être bien détrompés.

(1) « Le prélat fit dans la dernière monition le détail de ses raisons secrètes, telles qu'étaient l'entrée des femmes dans leur couvent, et l'amitié trop marquée du Gardien pour le gouverneur, amitié, dit-il, injurieuse pour le gardien, et contraire à son devoir^ pour des intérêts que tout le monde sait, qu'on n'oserait exprimer, de peur de faire rougir le papier. Cette monition fut publiée au prône, et déclarée nulle par le Discrétoire. » (Latour, Mémoires sur la rie de M. de Laval).

Frontenac écrivait un jour qu'il le trouvait « très disposé à faire ce qu'il croirait être à l'avantage de la colonie et du bien de son diocèse. » Oui; mais il n'entendait pas « le bien de son diocèse j> de la même manière que le gouverneur.

Je n'ai pas encore parlé de l'ordonnance de Me' de Saint- Vallier « sur le prêt que les officiers retiennent aux soldats. » En temps de paix, les officiers canadiens permettaient volontiers à leurs soldats de s'engager et de travailler pour les habitants : cela faisait l'affaire de tout le monde; des habitants, à qui la main-d'œuvre faisait souvent défaut pour leurs travaux; des soldats, qui gagnaient ainsi beaucoup plus que leur paie ordinaire; des officiers, qui retenaient alors la paie de leurs soldats pour arrondir leur modique traitement. L'évêque condamna la pratique des officiers : « L'on doit faire cesser ce désordre, dit-il, par la fermeté que l'on doit apporter à refuser l'absolution à ceux qui voudront retenir le prêt des soldats. » Les officiers, furieux de cette décision, se répandirent en invectives contre l'évêque, et portèrent Tafiaire à la cour.

Frontenac et Ghampigny, dans leur lettre collective, écrivaient au ministre à ce sujet :

« Nous sommes très persuadés que les capitaines de compagnie, lorsqu'ils donnent la liberté à leurs soldats de travailler pour les habitants, peuvent avoir en vue de se procurer quelque bénéfice en retenant leur solde, dont néanmoins nous ne recevons aucunes plaintes des soldats, parce qu'ils y trouvent avoir leur compte, étant nourris et bien payés par l'habitant. C'est sur ce point que M. l'évêque avait fait aux capitaines un cas de conscience, et défendu à tous les confesseurs du diocèse de leur donner l'absolution. M. de Vaudreuil nous a dit lui-même avoir été refusé d'êlre écouté en confession par le curé de Sainte-Anne (1). Il y a apparence qu'après ce que Votre Majesté lui a écrit là-dessus, il cessera cette conduite, suivant ce qu'Elle lui ordonne (2) ; et de notre côté nous ne manquerons pas de prendre garde à ne pas abandonner les soldats à la cupidité des officiers, si elle était excessive, et les obliger de leur faire en cela la justice qui leur est due... »

M. de Ghampigny ajoutait :

(1) 11 s'agit ici de Sainte-Anne de la Pérade.

(2) M8' de Saint- Vallier défend à ses confesseurs de donner l'absolution dans certains cas : le roi « lui ordonne » de retirer cette défense 1 Étrange situation de l'Eglise vis-à-vis du pouvoir civil, à cette époque I

« Le cas de conscience que M. l'évêque a fait aux capitaines qui retiennent la paie de leurs soldats, leur ôte presque à tous, n'y en ayant que quatre ou cinq qui ne sont pas dans le cas, la pratique des sacrements, par le refus qu'on leur fait de l'absolution, à moins qu'ils ne veuillent promettre de ne plus la retenir, ainsi qu'ils l'ont eux-mêmes déclaré... »

La plupart de ces officiers avaient un grand nombre d'amis à la cour. Plusieurs d'entre eux passèrent en France dans le même automne que l'évêque et le devancèrent de plusieurs semaines à Paris, — le prélat s'élant attardé à visiter ses abbayes de Maubec et de Bénevent, avant de se rendre à la capitale. Ils ne se gênèrent pas de parler contre lui et soulevèrent contre son administration une foule de préjugés. Ils ne se contentèrent pas de critiquer sa conduite à leur égard, mais publièrent tout ce qui se disait sur son compte en Canada, et racontèrent surtout le fameux marché des cent pistoles. On sait cela par une lettre de M. Tremblay :

« On ne peut être plus décrié, dit-il, qu'il (Saint- Vallier) l'a été à la cour par les bruits répandus par les officiers. On a surtout relevé les cent pistoles données pour empêcher la comédie du Tartuffe. Chacun en parlait selon son caprice. »

Dans toutes les difficultés de Mg"" de Saint- Vallier avec Frontenac, Callières et les officiers de la colonie, l'intendant Champigny parait avoir gardé une attitude noble, digne et impartiale. Voilà pourquoi j'ai tenu à lui laisser faire lui-même le récit des incidents dont il avait été le témoin oculaire. Après avoir raconté l'affaire du prie-dieu et les suites qu'elle avait eues, il ajoutait :

f M. l'évêque, qui passe en France, ne manquera pas, monseigneur, de vous faire voir les écrits qui ont été faits dans toutes ces affaires, qui sont assurément fâcheuses et dangereuses par les suites. Il est entièrement brouillé avec M. de Frontenac, M. de Callières, les officiers des troupes et les Récollets. »

Il aurait pu ajouter, avec le séminaire de Québec, dont les trois principaux directeurs étaient interdits de prêcher et de confesser depuis plus d'une année. Quel triste spectacle de division et d'anarchie, d'un bout à l'autre du diocèse!

Champigny se plaignait ensuite de la manière dont Frontenac voulait imposer ses volontés au Conseil :

« Le Conseil souffre, dit-il, et le procureur général, surtout, de ses dispositions. La liberté dans les avis est gênée en présence de

M. de Frontenac. Enfin celte situation des affaires remue toutes choses...

« La grâce finale que je vous demande, monseigneur, c'est d'assurer au Conseil la liberté qui lui est nécessaire pour bien rendre la justice, et de considérer combien il est important de contenir les peuples dans les bornes d'une sage et régulière conduite, et d'arrêter l'impétuosité de certains vagabonds, qui, en dernier lieu, ont osé aller de nuit enfoncer les fenêtres de la chambre de M. l'évêque : pour quoi il a été informé; et il y a des indices assez apparents contre Mareuil et un autre (1) : de quoi il faudra prendre une connaissance plus parfaite, s'il y a moyen. Ces exemples sont très dangereux, et la tolérance sur ces désordres et une infinité d'autres serait capable de tout perdre.

« Si on peut imputer à M. l'évêque quelque entreprise au delà des bornes, en ce que je viens d'avoir l'honneur de vous marquer, ceux qui ont fait des fautes n'ont pas moins mal fait, et n'en méritent pas moins le châtiment. Autrement il n'y aura plus ni ordre, ni règle... »

MéT DE Saint-Vallier et Callières. — Frontenac et Mareuil. M. de Callières écrivit à la cour pour se plaindre de la conduite

(1) « Jean Grignon le jeune, présentement détenu ez prisons de cette ville. » Une sentence du lieutenant général de la prévôté l'avait déclaré « atteint et convaincu d'une action commise au palais épiscopal. » Il avait été condamné, avec Mareuil, « à aumosner trois cents livres tant à l'hôpital général qu'à • l'Hôtel-Dieu, et cent cinquante livres d'amende envers le roi, et en tous les despens du procès, » (Jugements du Conseil Supérieur^ 111, 937). François Beaucerey, valet du sieur de la Chàtaignerays, fut aussi impliqué dans cette affaire. (Ibid., 942, 954).

Des faits de ce genre n'étaient pas inouïs à Québec, à cette époque. Dans ses Notes sur Lamotte-Cadillac^ M. l'abbé Verreau nous montre, précisément au commencement de cette année J694, le jeune Guyon, beau-frère de Cadillac, en compagnie des deux De Niort de la Noraye, « jeunes gens notoirement joueurs et prodigues, » ainsi que Le Moyne de Alartigny et Denis Juchereau de la Ferté, accusés d'avoir « fait tapage nocturne dans les rues de la basse-ville de Québec, cassé les vitres et enfoncé les portes qui n'étaient pas protégées par les volets et armatures de fer, nécessaires à cette époque. »

de l'évêque à son égard. Il se plaignit aussi au Conseil Supérieur, et présenta une requête demandant « qu'il lui fût permis de faire assigner M. l'évêque et les ecclésiastiques qui avaient publié et signifié certame monition et mandement, » pour leur faire déclarer ces actes nuls et non avenus. Il voulait aussi que le Conseil les obligeât « à lui faire réparation, » et les condamnât « en tous ses dépends, dommages et intérêts. »

La requête fut communiquée à Ms"" de Saint- Vallier. Le prélat répondit « qu'il avait lieu de s'étonner de la procédure qu'entreprenait le sieur de Callières, après avoir fait publier un libelle plein d'outrages, au son du tambour, à la porte de l'église, pendant le service divin, et aux endroits publics de la ville, l'avoir fait afficher à la porte de l'église et aux lieux publics, placé des sentinelles pour le garder, et fait rafficher nombre de jours de suite. Comme l'union étroite, ajoute-t-il, qui se trouve entre les Pères Récollets et le sieur de Callières, qui les a obligés de lui livrer l'original de notre dernier mandement, est une suite de leur intelligence, puisqu'ils se rapportent à la justice qu'en pourrait faire le sieur de Callières, comme il est arrivé pour son libelle, dans lequel il s'établit juge de l'affaire et décide en faveur des Récollets, faisant leur panégyrique, et d'ailleurs, comme il est expressément dit qu'il portera sa plainte au roi, il semble par cette nouvelle manière de procéder qu'il veut profiter de notre départ pour la France, pour pouvoir attaquer plus facilement et tourmenter nos ecclésiastiques de Ville-Marie. Pour prévenir toutes les suites fâcheuses que cela pourrait causer dans cette ville et ailleurs, nous déclarons au sieur de Callières que nous portons à Sa Majesté nos plaintes de ses entreprises; nous interpellons le dit sieur de Callières de s'y rendre par tel procureur qu'il jugera à propos, pour y dire ses raisons, protestant de nullité de tout ce qui pourrait être fait au contraire sur ce sujet dans notre absence, et de le regarder comme auteur de toutes les violences qui pourraient être faites. »

Më»" de Saint- Vallier présenta cette réponse au Conseil, ainsi que les lettres de l'archevêque de Paris et de M, de Pontchartrain, que j'ai déjà citées, et qui l'engageaient à se rendre en France pour régler toutes ses affaires. Comme dans la question Desjordy- Debrieux, le Conseil décida qu'il fallait attendre « jusqu'à l'arrivée des vaisseaux l'année prochaine » pour s'occuper du différend

entre l'évêque et M. de Callières : il ne fut plus question de ce différend au Canada.

Il n'en fut pas de même de l'affaire Mareuil. Celui-ci était toujours dans les prisons du Palais. Mais Frontenac était bien décidé à l'en faire sortir avec ou sans le consentement du Conseil. Il attendit cependant pour faire acte d'autorité que les derniers vaisseaux pour la France fussent partis, alin de n'avoir pas à en rendre compte à la cour pour le moment : son dossier était toujours assez chargé.

On a prétendu que Mareuil était un domestique de Frontenac : et c'est probablement cette opinion que M. de Latour entendit exprimer plus tard, et qui lui fit écrire que « les dérèglements des domestiques du gouverneur étaient extrêmes. » Mais Frontenac déclara solennellement à l'intendant « que le sieur de Mareuil n'était point son domestique; il se retirait dans une chambre du Château, voilà tout. » Oui, mais le gouverneur s'intéressait beaucoup à cet hôte compromettant, et lui était tout dévoué. Mareuil était évidemment le grand organisateur des soirées dramatiques du Château, le metteur en scène; et comme on l'accuse de tenir des propos inconvenants, puis de préparer des pièces scandaleuses, Frontenac se fait son avocat : il veut que le Conseil « nomme un ou deux commissaires pour informer, si dans les tragédies et comédies qui se sont jouées les années précédentes pendant le carnaval, et celles qui ont été représentées celui-ci, il s'est commis quelque désordre, s'il y a eu des personnes qui en ont joué ou voulu faire jouer de criminelles, d'impies ou d'impures, et si l'accompagnement de quelques circonstances particulières les a rendues plus dangereuses ou plus criminelles que celles qui ont été représentées de tous temps en ce pays... »

Quelques jours plus tard, le 15 mars, à la veille du temps pascal, le gouverneur fait instance au Conseil pour qu'on termine sanrdélai l'affaire de son ami et protégé : « Il lui doit être très fâcheux, dit-il, de se voir privé des sacrements (1), et tombé, par

(1) Dans une de ses requêtes au Conseil, Mareuil avance « qu'il a fait ses pâques l'année dernière, que depuis ce temps il a assisté les jours d'obligation au service divin, et qu'il s'est acquitté de tous les devoirs d'un bon chrétien, que même il a fait ses dévotions le jour de Noël dernier. » (Jugements du Conseil Supérieur, t. 111, p. 832).

le mandement que M. l'évêque a fait publier contre lui, dans l'horreur et la détestation de tout le monde, qui le traite d'impie et de scélérat. Ainsi il est de son intérêt qu'on examine s'il est coupable des crimes dont il est accusé, ou s'il est innocent. » Puis Frontenac demande de nouveau « qu'il soit nommé des commissaires pour faire incessamment son procès. »

Le H juin, Frontenac intervient de nouveau au Conseil en faveur de Mareuil. Il insiste « pour faire informer des désordres et scandales qui pouvaient être arrivés dans la représentation des comédies faites pendant le dernier carnaval. Il s'agit de savoir, dit-il, si M. l'évéqiie n'a point outrepassé les bornes de son autorité et de sa juridiciion au préjudice de celle du roi. »

Le 28 juin, Mareuil présente une nouvelle requête. Il y a « trois mois et demi que la première est entre les mains du procureur général, qui doit avoir eu tout le loisir suffisant pour l'examiner. » Il insiste pour qu'il lui soit rendu « bonne et briève justice, comme il y a lieu de l'espérer, d'autant plus qu'il se croit obligé d'aller en détachement au premier jour, et vaquer au service du roi. »

Le procureur général d'Auteuil profite alors de l'occasion pour répondre au gouverneur :

« Quant à l'information, dit-il, demandée par M. de Frontenac, des désordres et scandales qui peuvent être arrivés dans la représentation des comédies qu'il a fait donner au public pendant le dernier carnaval, M. l'évêque, dans son mandement, n'a pas paru s'être extraordinairement récrié contre celles qu'on a fait représenter, mais bien contre celle qu'on publiait devoir représenter (1). .. Ces sortes d'affaires, ajoute M. d'Auteuil, ne peuvent paraître d'une grande importance que par la part que M. le gouverneur y prend, puisque le Conseil ne manquerait pas de s'opposer aux entreprises de M. l'évêque, s'il lui paraissait vouloir outrepasser les bornes de son autorité et de sa juridiction au préjudice de celle du roi. »

C'est le 14 octobre que Mareuil avait été « pris au corps et conduit ez prisons du Palais, pour être ouï et interrogé sur les faits résultant des informations » faites contre lui, suivant l'ordre du Conseil, par M. de Yilleray. Mareuil récusa Villeray comme commissaire enquêteur; et voici sous quels prétextes :

(1) C'est-à-dire Le Tartuffe. On était au 28 juin, et cette pièce n'avait pas encore été jouée : on avait seulement « publié qu'elle devait être représentée. »

Les chevaux de M. de Frontenac étant passés pour la deuxième fois « en dommage dans les prairies » de M. de Villeray, l'été précédent, celui-ci donna ordre à ses domestiques de les prendre et de les renfermer; puis il fit dire « au sieur Chrestien, » palefrenier de Frontenac, « que, s'il le trouvait bon, il ferait prendre soin des chevaux, et qu'il n'avait qu'à les envoyer quérir toutes fois et quantes il en aurait besoin. » A la suite de cet incident, il y eut altercation entre un des valets de Vïlleray, jeune homme d'une quinzaine d'années, et « le charretier de Frontenac. » Mareuil intervint alors pour les séparer, et le jeune homme lui ayant dit que « ni lui ni son maître ne se souciaient de M. le gouverneur, » Mareuil lui donna des coups de bâton, » et ajouta que son maitre (Villeray) en méritait autant.

Mareuil récusait maintenant Villeray comme commissaire enquêteur, sous prétexte sans doute qu'il pouvait lui avoir gardé rancune pour l'incident de l'année précédente. Le Conseil ne jugea pas la raison plausible, et maintint M. de Villeray comme commissaire « pour l'instruction du procès criminel instruit à la requête du procureur général du roi contre le sieur de Mareuil (I). »

Bien plus, le 15 novembre, le procureur général d'Auteuil ayant dit au Conseil que Mareuil « avait communication avec tous ceux qui désiraient le voir, » on défendit expressément « à l'archer, à la garde duquel il était, de le laisser communiquer avec qui que ce soit (2). »

Mareuil refusant toujours de répondre devant le commissaire

(1) Villeray était de ce que l'on appelait alors le parti jésuite, on dirait aujourd'hui un clérical. On jugera des sentiments injustes que certaines personnes professaient à son égard, comme aussi des mœurs et des cancans du petit Québec d'alors, par les lignes suivantes de Lamotte-Cadillac : « N'est-ce pas une chose honteuse de voir M. de Villeray, le premier conseiller, tenir boucherie dans sa maison, faire débiter la viande par son valet, et M"" sa femme en recevoir l'argent? » Ainsi on lui faisait un crime d'engraisser des animaux pour son usage, et de vendre le surplus de sa provision de viande!

(2) Mareuil était « détenu prisonnier en la chambre de la prévôté, en ce Palais, n'y ayant alors de chambre en la conciergerie où il pût être rais. » Comme cela était « incommode aux officiers de la prévôté pour rendre la justice, » il fut, à la demande du procureur général, le 18 novembre, « transféré de la dite chambre des audiences de la dite prévôté, en une chambre de la conciergerie de ce Palais, pour y rester jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. » {Jugements du Conseil Supérieur, t. III, p. 942),

Villeray, le Conseil ordonne, le 22 novembre, que « son procès sera instruit comme à un muet volontaire. »

Sur ces entrefaites, Mareuil prépare une troisième requête, et l'adresse cette fois au gouverneur lui-même, pour se plaindre des irrégularités commises par le Conseil dans ce procès, et de la manière injuste dont il est traité. Il se plaint surtout du procureur général d'Auteuil, qu'il accuse de « partialité et de cabales formées dans le but de sauver les fausses démarches de M?"" l'évêque par la ruine du suppliant. » Il ajoute « qu'on s'est servi de tous les moyens les plus iniques » pour le ruiner; « on a induit et sollicité les gens à déposer contre lui; » on en a même menacé plusieurs « d'être châtiés et chassés hors de la ville, » s'ils ne voulaient déposer de la sorte. Mareuil conclut en disant qu'il soumet son affaire au Conseil d'État du roi; puis, en attendant, il supplie le gouverneur de le faire élargir, sous caution.

Frontenac arrive lui-même au Conseil, le 29 novembre, avec la requête de Mareuil, dont il fait faire lecture et qu'il dépose sur le bureau. Tout le monde s'attend à un acte d'autorité : la scène est solennelle. Frontenac tient dans sa main le discours qu'il a préparé déjà depuis quelques jours : il le prononce avec beaucoup de dignité. Je le cite dans son entier, parce qu'il renferme quelques détails nouveaux :

« Messieurs, les affaires du sieur de Mareuil ont commencé par des manières si extraordinaires et si irrégulières, qu'on doit moins s'étonner que les suites aient eu du rapport à ces commencements. Il y aurait eu cependant lieu d'espérer qu'après la remontrance que je fis à la Compagnie le 8 mars dernier, la plus grande partie de ceux qui la composent ouvriraient les yeux, et que, profitant des avis que je leur donnais, ils apporteraient encore plus de soin et d'application à réfléchir sur l'afïaire dont il était question, afin de n'y faire aucune démarche qui ne fiJt dans les règles; et ce d'autant plutôt qu'il leur était facile de connaître que mon intention n'était pas de pallier et de couvrir les crimes du sieur de Mareuil, s'il en avait commis quelqu'un de la nature de ceux qu'on lui voulait imputer, mais seulement que la perquisition s'en fit d'Une manière qui fiit dans les formes, et qui ne pût donner aucune atteinte à l'autorité du roi et à la liberté publique.

« La conduite que j'ai gardée depuis, dans tout le cours de cette affaire, prouve assez invinciblement que je n'ai jamais eu d'autres

pensées, puisqu'on ne saurait nier que c'est moi qui ai fait mettre le sieur de Mareuil en prison par mon capitaine des gardes, qu'on avait peu de moments auparavant sollicité de le cacher dans ma maison, afin que le grand prévôt ne le trouvât pas lorsqu'il en ferait la recherche; et la réponse qu'il fit à cette occasion marquait assez qu'il savait parfaitement bien mes sentiments là-dessus.

« 11 ne doit pas être moins notoire à tout le monde que, lorsque le dernier vaisseau a été prêt de mettre à la voile pour France, on chercha toutes sortes de moyens de faire persuader au sieur de Mareuil de s'évader, lui offrant de le travestir en matelot, et de le faire embarquer à mon insu. Mais la personne à qui on s'adressa, parce qu'on la croyait de ses amis, n'osa le faire, dans l'appréhension qu'elle eut de s'attirer mon indignation et mon ressentiment; de sorte qu'on peut dire que ma seule considération est la cause qu'il est resté en prison, et qu'ainsi je n'ai jamais prétendu que son crime (s'il en a commis quelqu'un) demeurât impuni, mais seulement qu'on en fit les poursuites en observant les lois et les ordonnances.

« Mais présentement que je connais évidemment qu'on veut passer par dessus tout ce qu'elles ordonnent de plus précis et de plus formel, je croirais manquer beaucoup à ce que je dois au public, si je n'essayais de suspendre le cours de cette conduite, jusqu'à ce qu'on veuille la redresser et mettre dans les formes, puisqu'il est visible qu'elle n'est remplie que de partialités, de cabales, et de passions particulières, et qu'elle ne tend qu'à opprimer par quelque biais que ce puisse être, un homme dont on hait peut-être encore plus la personne que le crime qu'on prétend qu'il a commis.

« Ainsi, messieurs, je suis venu vous déclarer que je ne dois ni ne puis souffrir que le sieur de Mareuil soit détenu plus longtemps dans les prisons, et que je vais présentement l'en faire sortir, aux offres qu'il fait, et aux assurances que j'y ajoute de l'y faire remettre aussitôt que l'on saura la décision que le Conseil d'État aura faite sur l'appel qu'il y a interjeté en cassation de vos arrêts, et que nous connaîtrons précisément les volontés du roi là-dessus.

« Cependant, afin que Sa Majesté soit pleinement informée de ma conduite et de celle de toute la Compagnie, je demande qu'il soit fait registre tant de la requête du sieur de Mareuil, que j'a' fait lire et mise sur le bureau, que de la déclaration verbale que

j'ai faite en conséquence, et dont je remets aussi une copie signée de ma main, présentée au Conseil ce 22 novembre 1694. »

Ce discours prononcé, Frontenac en laissa copie sur le bureau, avec la requête de Mareuil, donna ordre au greffier, malgré les protestations du procureur général et des conseillers, d'insérer les deux documents dans les registres, puis se retira.

Quelques instants plus tard, M. de la Vallière, capitaine de ses gardes, allait, de sa part, faire sortir Mareuil de prison; et dans leur première séance subséquente, le 6 décembre, les conseillers s'étant fait apporter le registre de la geôle, y lurent l'acte suivant :

« Aujourd'hui, 29 novembre, de l'ordre de M. le comte de Frontenac, gouverneur et lieutenant général pour le roi en ce pays, nous, capitaine de ses gardes, avons déchargé le présent registre et l'écrou ci à côté de la personne du sieur de Mareuil, ainsi que la recommandation faite au bas du dit écrou, et en conséquence enjoignons au concierge de ces prisons d'ouvrir les portes au dit sieur de Mareuil; à quoi il a satisfait à l'heure même, et me l'a remis entre les mains. ' De la Vallière. »

Mgr DE Saint-Vallier en France, de 1694 a 1697. •

Mg"" de Saint-Vallier partit de Québec pour la France le 29 octobre, et n'arriva à Paris qu'à la mi-janvier, s'étant attardé assez longtemps, comme je l'ai dit, à visiter ses abbayes.

A la veille de quitter le Canada, il avait fait quelques démarches habiles auprès du Conseil, et mis les formes de son côté. Profitant de la première séance après les vacances (1), le 11 octobre, il se rend au Conseil, et présente pour les faire vérifier et enregistrer les lettres patentes qu'il a reçues pour l'établissement civil de l'hôpital général de Montréal (2). Puis il oifre de donner des explications sur les difficultés dont il a été la cause ou l'occasion durant

(l) Le Conseil prenait des vacances le printemps et l'automne; le printemps^ « pour ne divertir personne des travaux des semences, » et l'automne, pour le temps des récoltes. (Jugements du Conseil Supérieur).

(2; Édits el Ordonnances, l, 27.7.

l'année : t Je regrette, dit-il, que MM. le gouverneur et l'intendant soient absents. » Alors on députe deux conseillers auprès de Frontenac pour l'inviter à venir au Conseil : « Je suis occupé à mes dépêches pour la cour, dit le gouverneur, je ne puis y aller. D'ailleurs, ajoute-t-il, on a bien commencé sans ma participation les procédures contre le sieur de Mareuil; que l'on continue (1). »

De son côté, l'intendant fait savoir que si l'on a absolument besoin de sa présence au Conseil, il s'y rendra; et MM. Dupont et de Vitré lui ayant dit qu'en effet sa présence était requise, il se rend à la séance.

Mê' de Saint- Vallier exprime alors de nouveau le regret que le gouverneur soit absent : « Je suis chagrin, dit-il, qu'il n'ait pas eu agréable de se trouver au Conseil. Pressé par mon départ pour la France de donner ordre à mes affaires, et de pourvoir autant que possible à ce qu'en mon absence les ecclésiastiques de mon diocèse, qui ne sont déjà que trop fatigués, ne soient pas exposés à de nouvelles poursuites, qui leur pourraient faire prendre le parti d'abandonner leurs cures et de se retirer en France, je prie la Compagnie de trouver bon que je lui parle au sujet des arrêts et documents qu'on m'a communiqués. Dans la crainte d'omettre quelque chose d'essentiel, et pour éviter les répétitions, j'ai mis par écrit ce que j'avais à dire. » Il fait ensuite lecture de son écrit, contenant sept pages, et ayant pour titre : « Réponse que fait l'évêque de Québec aux dires et écrits de M. le comte de Frontenac. » Il le dépose sur le bureau, priant le Conseil de vouloir bien l'inclure dans la liasse des documents qu'on envoie à la cour.

Il est regrettable que cet écrit de Mfr'"" de Saint-Vallier n'ait pas été conservé, comme le discours de Frontenac, dans les minutes du Conseil.

Trois jours plus tard, ayant appris la manière assez désobligeante avec laquelle MM. Dupont et de Vitré ont été reçus par Frontenac, le prélat se rend de nouveau au Conseil : « Je me confirme de plus en plus dans la pensée, dit-il, qu'après mon départ pour la France M. le gouverneur fera ressentir sa peine aux ecclésiastiques qui sont dans les cures de mon diocèse. Étant curés iixes, ils ont besoin de repos et de protection pour perfectionner leur établissement. Je vois même par la réponse de M. le gouverneur que l'on

(1) Jugements du Conseil Supérieur, III, 916.

veut intéresser le Conseil qui, depuis le commencement des difficultés, a beaucoup souffert. Je supplie de nouveau le Conseil de considérer que ce que j'ai été obligé de dire et d'écrire, après avoir évité de le faire autant qu'il m'a été possible, n'a été que par nécessité, pour ma propre défense et celle de mon clergé, qu'on a attaqué tant de fois... Je le prie d'ordonner que le tout soit envoyé au roi qui, par sa sagesse et son autorité, peut d'un seul mot et sans réplique régler toutes ces contestations (1). >

On voit comme tout cela était habile. Après avoir répandu la terreur un peu partout dans son diocèse, après avoir bouleversé son séminaire épiscopal et interdit trois des principaux directeurs de cette institution, après avoir lancé ses foudres contre plusieurs personnages en vue de la colonie, interdit tout un couvent de Religieux, et fait fermer leur église durant plusieurs mois, le prélat posait en victime, prenait la défense de son clergé paroissial, tâchait de s'assurer les sympathies du Conseil, la première autorité de la colonie après le gouverneur et l'intendant, et s'inclinait d'avance devant la sagesse des décisions royales.

C'est sans doute avec la même habileté qu'il sut se défendre à la cour. Malheureusement il s'y heurta, cette fois, à une masse de préjugés qui s'étaient accumulés contre lui. On s'y montra d'autant moins disposé à lui donner raison dans les difficultés qu'il avait avec les principaux personnages de l'Église et de l'État dans la colonie, qu'on avait plus attendu de la largeur de ses vues et de son esprit de conciliation, en le nommant évêque de Québec. Pontchartrain, surtout, ne pouvait taire son désappointement : parent de Frontenac, il ne lui pardonnait pas de s'être mis à dos le gouverneur, après avoir été son ami :

« Il ne faut pas, disait-il, qu'il retourne au Canada, de peur qu'il n'achève de bouleverser l'Église et l'état politique d'un pays où l'on a besoin d'un grand flegme pour gouverner, et oîi il ne peut recevoir de conseils que de ceux dont il ne veut point en prendre. »

C'est la note qui parut dominer à la cour à l'égard du prélat. On décida de le retenir le plus longtemps possible en France, dans l'espoir de l'engager à résigner son siège; on l'y regardait comme

(1) Jugements du Conseil Supérieur, 111, 923.

impossible, et « d'un caractère d'esprit à ne pouvoir vivre en paix avec personne (1). »

Il est probable qu'il rencontra des sympathies, des marques de bienveillance et d'intérêt, surtout parmi les amis qu'il avait dii se faire autrefois à la cour. On ne cite pourtant que des déconvenues. Celle qu'il alla chercher chez M™^ de Frontenac mérite d'être notée.

Comment s'avisa-t-il, dans les circonstances, de se présenter chez celte dame, « la divine, » comme on l'appelait à cause de son esprit, l'une des habituées de cette société d'élite que fréquentait M™* de Sévigné?Que pouvait-il espérer d'une visite chez la femme du gouverneur avec lequel il s'était si pitoyablement brouillé, et qui devait être au courant de toutes ces misères? Il y alla cependant; mais il n'eut pas à s'en féliciter. La comtesse le reçut d'abord très froidement; puis le prélat s'étant avisé d'aborder le sujet si délicat des difficultés qu'il avait eues au Canada, et de lui dire qu'il regrettait de voir M. de Frontenac soutenir de son autorité des impies et des scandaleux, elle prit feu là-dessus et lui répliqua qu'elle était sûre que le comte n'en était pas capable. Le prélat se leva aussitôt; et elle le laissa partir sans faire un pas pour le reconduire.

Il est regrettable que l'on n'ait pas les diverses décisions de la cour sur toutes les difficultés qui lui furent soumises à cette époque par l'évêque, le gouverneur, l'intendant, le Conseil : on ne connaît guère que ce qui fut réglé pour le Séminaire. Ce qui paraît certain, c'est que, comme il arrive presque toujours dans les règlements donnés au delà des mers, il y eut des paroles d'encouragement, comme aussi un mot de blâme, pour tout le monde. Frontenac eut certainement le sien, comme on le voit par les répliques qu'il adressa au ministre. Mais il en prit d'autant plus bravement son parti qu'il n'avait jamais été gâté de compliments par la cour; et les remarques qu'on lui lit ne le rendirent pas plus tendre pour le clergé. On lui reprocha, par exemple, ce marché par lequel, moyennant finance, il avait renoncé à faire jouer le Tartuffe au château : il écrit au ministre le 4 novembre 1693 :

« A l'égard des cent pistoles que M. l'évêque m'a données, c'est une chose si risible, que je n'ai jamais cru qu'on la pût tourner à

(1) Lettre de M. Tremblay, 1693.

mon désavantage, mais qu'elle donnerait matière de se réjouir à ceux qui en entendraient parler.

« Si M. l'évéque avait voulu me croire, et suivre les conseils que l'amitié qu'il me témoignait alors me donnait souvent la liberté de lui donner sur toutes les choses que lui ou ses ecclésiastiques entreprenaient tous les jours, et à la continuation desquelles je lui représentais qu'il était impossible qu'à la lin on ne s'opposât, il n'aurait pas fait tant de fausses démarches. Mais vous devez le connaître assez pour savoir qu'il ne suit pas toujours ce que ses amis lui conseillent... »

Il écrit encore un autre jour au ministre :

« Je ne vous parle point de M. l'évéque; vous l'avez pu connaître par ses procédés, et que les portraits que je vous ai faits de lui, lui ressemblent au naturel (1). Les affaires se décideront apparemment avec celles du Conseil: car si la cour ne donne quelque ordre à celle des Récollets, il y arrivera d'étranges scandales, les prêtres du séminaire de Montréal ayant fait sur cela des extravagances sans fin et sans nombre, qui se sont même étendues jusque sur moi. Mais je les ai souffertes patiemment; et je me contenterai de m'en plaindre honnêtement à M. de Tronson, qui veut que je le croie mon ami, et de longue main, ayant été condisciples au collège pendant plusieurs années...

« J'ai reçu des lettres de M. l'évéque, par duplicata, et je lui ferai réponse avec la même sincérité qu'il m'a écrit; car il n'est pas non plus que moi si scrupuleux qu'était feue M"^^ la princesse de Conty (2), qui disait qu'elle ne voulait pas écrire, parce qu'on mentait toujours dans les lettres. Aussi ne suis-je pas janséniste (3) comme on dit qu'elle était...

(1) Faisait-il allusion, le méchant, aux yeux louches du pieux Prélat? M. Tremblay, dans sa lettre de 1695, nous fait connaître ce défaut « naturel » de M»'' de Saint- Vallier.

(2) Marie-Anne, dite Mademoiselle de Blois, fille naturelle de Louis XIV et de M'"« de la Vallière. Le prince de Gonti, son mari, mourut de la petite vérole à Fontainebleau le 12 novembre 1685.

(3) Frontenac se défend ici d'être janséniste, évidemment parce qu'on l'avait accusé de l'être. D'où pouvait lui venir cette réputation? Probablement de ce qu'il n'était pas « l'ami » des Jésuites. « Frontenac n'aimait pas les prêtres de la Compagnie de Jésus, dit le P. de Rochemonteix, il poussa ses préventions contre eux jusqu'à la calomnie; les Récollets se crurent obligés de suivre leur bienfaiteur jusqu'au bout, et Dieu sait tout ce qu'ils ont dit et écrit

« J'ai satisfait pleinement, monsieur, aux conseils que vous me donnez dans votre dernière lettre du 16 juin. On ne peut pas paraître plus content que je l'ai paru, après la réception de la lettre que vous m'avez envoyée de M. de Pontchartrain, quoique si opposée à la satisfaction que vous espériez que j'en devais recevoir.

« Ce n'est pas trop mon humeur ni ma coutume de faire le comédien. Mais je vous assure que dans ce rencontre j'ai si bien joué mon rôle que personne n'a pénétré et ne pénétrera mes sentiments.

« S'il ne faut qu'avoir cette conduite pour attendre dans la décision des affaires des satisfactions plus grandes, on ne pourra prendre de là aucun prétexte de me les refuser. On sait le bon droit de ma cause, la malice et l'artifice de mes ennemis, l'intérêt que le roi a d'empêcher les usurpations qu'on veut faire sur son autorité, et de soutenir ceux qui sont préposés pour le maintenir, et qui n'ont d'autres vues que le bien de son service. Enfin on est assez informé de cet Odium theologicum contre les puissances temporelles, qui est plus fort en ce pays qu'en pas un autre endroit... »

de mal sur les enfants de saint Ignace. » (Les Jésuites et la Nouvelle-France^ t. m, p. 361).

Ainsi, voilà les Récollets mis sur le même pied que Frontenac vis-à-vis des Jésnites...

11 en est de même de M. d'Argenson, cet autre gouverneur du Canada, dont la Vénérable Marie de l'Incarnation fait quelque part un si bel éloge : « Ce n'était pas un ami des Jésuites de France, ni de ceux du Canada, écrit le P. de Rochemonteix ; ses sentiments à leur égard s'éloignaient beaucoup de la justice et de la vérité. » 11 dit plus loin qu'il était « leur ennemi. »

11 est vrai qu'il ajoute aussitôt qu'il était « intelligent, brave, bon catholique » (Ibid.^ t. II, p. 233) : ce qui peut rassurer sur son compte, comme sur celui des Récollets et de quelques écrivains que l'auteur range parmi ceux qui ne sont pas « amis des Jésuites, » parce qu'ils ont différé d'opinion avec quelques-uns d'entre eux sur certains points. Jusqu'au bon et savant Sulpicien Faillon, qui est accusé « d'hostilité de sentiments » à leur égard! (Ibid.^ t. I, p. II).

Mais cette manière de classer tout le monde en « amis » ou « ennemis » des Jésuites, suivant qu'on approuve ou qu'on n'approuve pas absolument tout ce qui s'est jamais dit, ou fait, ou écrit dans la Compagnie de Jésus, est-elle digne d'un auteur sérieux? Ne rappelle-t-elle pas le système « de ces écrivains qui, traitant l'histoire à la manière d'un tableau du jugement dernier, classent délibérément chaque personnage à droite ou à gauche, parmi les élus ou les réprouvés? » {Le Correspondant, 1896, t, I, p, 731).

Puis il ajoutait, au sujet des contestations entre son ami Lamotte- Cadillac et les Jésuites, pour lesquels ni l'un ni l'autre n'eurent jamais de tendresses :

« Le pauvre M. de Lamotte-Cadillac (1) aurait eu besoin de vous envoyer un journal pour vous instruire de toutes les persécutions qu'on lui a faites dans le poste oîi je l'ai mis, et où il fait merveilles, s'étant acquis beaucoup de crédit sur l'esprit des Sauvages, qui l'aiment et qui le craignent. Mais il n'a pas eu le temps de le copier pour vous le faire tenir...

« Il n'y avait que deux mois que les Pères qui sont à Michilli-

(1) Il était alors {1693) commandant à Michillimakinac. Il fonda en 1700 la ville de Détroit, où il resta commandant jusqu'en 1710, et devint ensuite gouverneur de la Louisiane.

Antoine de Lamothe-Cadillac, fils de Jean de Lamothe, seigneur de Cadillac, de Launay et de Montet, conseiller au Parlement de Toulouse, et de dame Jeanne de Malenfant, vint au Canada vers 1686, et épousa à Québec l'année suivante, le 23 juin 1687, Marie-Thérèse Guyon, fille de Denys Guyon, petitefille de Jean Guyon, l'an des premiers censitaires de Robert Gifîard, et cousine germaine de l'abbé Jean Guyon, l'ami et le protégé de Ms' de Laval. Il avait alors vingt-six ans. 11 se fixa à Port-Royal, en Acadie, et obtint, en 1688, de M. de Denonville la concession d'une seigneurie qui comprenait l'île du Mont- Désert, aujourd'hui dans l'état du Maine. En 1691, il n'était encore que simple lieutenant; mais grâce à la protection de M. de Frontenac, dont il avait su mériter la confiance, il acquit bientôt de l'avancement, et devint capitaine d'une compagnie du détachement de la marine. Au mois de septembre 1694, il accompagne Frontenac à Montréal et c'est là qu'il est choisi par le gouverneur pour aller à Michillimakinac relever M. de Louvigny de son gouvernement. 11 fut rappelé de Michillimakinac en 1697, et remplacé par M. de Tonti le jeune.

11 était accusé d'avoir profité de sa position pour faire le commerce des pelleteries en contrebande. Deux procès qu'il eut au Conseil Supérieur et à la Prévôté de Québec, l'un avec les nommés Louis Durand et Joseph Moreau, l'autre avec un nommé Santon — trois hommes qu'il avait induits à former une société pour le commerce des fourrures — font voir qu'il était peu scrupuleux.

« Il promettait, dit M. Verreau, de leur fournir des marchandises pour la valeur de sept mille livres, les profits devant être partagés par les trois associés. Ceux-ci eurent garde de refuser une proposition aussi avantageuse. Le marché conclu, les marchandises furent livrées. Mais, au bout d'un mois, Lamothe emprisonna ses hommes et fit enlever toutes les marchandises, celles qu'il venait de fournir, comme celles que Sauton avait apportées de Montréal, à l'exception de quelques objets de peu de valeur. »

La sentence de l'intendant Champigny et celle de M. de Lotbinière, lieutenant-général de la Prévôté, furent défavorables à Lamothe-Cadillac. {Quelquet notes sur Lamothe-Cadillac, par l'abbé Verreau).

makinac m'en avaient écrit des merveilles, et comme d'un homme le plus judicieux, le plus prudent et le plus ennemi du désordre que j'eusse jamais pu envoyer dans ce pays-là. Mais je ne sais s'ils ont reconnu qu'il avait trop d'esprit et de pénétration, et qu'ainsi ils ont jugé qu'il fallait changer de langage et qu'il ne leur était pas propre. Enfin on a trouvé moyen par une cabale toute visible de soulever trois ou quatre officiers qui étaient dans les postes dépendants du sien, et qui lui ont fait des algarades si extraordinaires et si inouïes, que j'ai été obligé de les faire mettre en prison, quand ils ont été descendus...

« Un certain Père Carheil, Jésuite, qui m'avait écrit il y a quelques années des lettres si insolentes, a joué dans tout cela des rôles étonnants. J'en écrirai un mot au R. P. La Chaise, afin qu'il y donne ordre. Les supérieurs d'ici promettent assez de le faire, sans que j'en aie vu jusqu'ici aucun effet. Cependant, si cela continuait, il faudrait bien y trouver quelque remède, car il n'y aurait plus moyen que quelque officier qu'on envoyât soit à Michillimakinac, Miamis, Illinois et autres endroits, pût y demeurer, par les persécutions qu'on leur tait, sur la gêne qu'on donne à leur conscience, et sur l'absolution qu'on leur refuse sitôt qu'ils ne font pas tout ce qu'on désire. Il y a même sur cela un commerce d'intérêt et d'argent qui est honteux à dire (1). M. de Tonti vous en aurait pu écrire, s'il n'avait été obligé, pour se délivrer de tous ces tourments, de s'en aller aux Assiniboines, et de laisser M. de Laforêt en son absence,. qui, avec toute son adresse et sa douceur, aura de la peine à s'en bien tirer... »

Cette lettre de Frontenac nous fait voir comme tout était mêlé, à cette époque, le religieux et le civil, le spirituel et le temporel : on allait jusqu'à se plaindre à la cour du refus de l'absolution au saint tribunal, et de la gêne des conciences. Fort heureusement, le roi avait le bon esprit de confier le règlement des questions

(1) Frontenac persistait dans son accusation de commerce contre les Jésuites. Le procureur général d'Auteuil écrivait lui aussi sur ce sujet en 170o : Quand j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Grandeur que ces Pères Jésnites faisaient un commerce ouvert, je n'ai pas prétendu parler des marchandises qu'ils vendent dans Québec, qu'on recherche avec empressement parce qu'elles sont de bonne qualité. Cela ne leur fait pas honneur, mais ne préjudicie à personne : les marchands ne s'en plaignent pas. Mais j'ai parlé de ce commerce qu'ils font aux Outaouais, ou qui se fait par leur moyen, qui est public, et contre lequel tout le monde murmure... »

religieuses à un Conseil ecclésiastique. Les difficultés entre Ms' de Saint- Vallier et le séminaire de Québec furent réglées par François de Harlay (1), archevêque de Paris (2), et le P. La Chaise. La question du retour de l'évêque dans son diocèse fut déférée à Bossuet et au cardinal de Noailles, qui répondirent tous deux qu'on pouvait bien essayer d'obtenir du prélat qu'il se démît volontairement de son siège, mais que s'il refusait, on ne pouvait l'empêcher d'aller résider dans son diocèse, suivant les Canons.

Mais Mg"" de Saint- Vallier était d'autant moins décidé à donner sa démission, qu'il aurait craint par là de paraître céder aux désirs de Frontenac et des officiers avec lesquels il était brouillé. M. Tremblay écrivait de Paris en 1695 :

« Il a agi depuis son arrivée à Paris comme étant absolument résolu à retourner à quelque prix que ce soit au Canada : il ne faut pas s'attendre à sa démission : c'est un coup du ciel, s'il la fait; et je la regarderai comme un miracle. Il faut s'attendre au contraire que, quelle que chose que disent les officiers contre lui, il retournera au Canada, peut-être dès l'année prochaine; il y fera du moins ce qu'il pourra. »

Se voyant retenu malgré lui en France, il écrivit à ses deux

(1) Ouel triste personnage que ce Harlay, le Pape d'en deçà des monts, comme l'appelait son secrétaire Le Gendre! Voici ce que Fénelon ne craignait pas d'écrire de lui à Louis XIV : « Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien. Vous vous en accommodez, parce qu'il ne songe qu'à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu'en prostituant son honneur il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens de bien ; vous lui laissez tyranniser l'Église, et nul prélat vertueux n'est traité aussi bien que lui. » (Charles Gérin, Recherches sur l'Assemblée de 1682^ p. 221).

Sainte-Beuve résume ainsi le portrait de cet e'vêque de cour : « Le catholique et le chrétien cédèrent le pas au sujet. Dieu et le Pape ne vinrent qu'à la suite. Le roi avant tout^ ce fut sa devise. »

M"" de Goulanges, écrivant à M°" de Sévigné, après la mort triste et subite de cet archevêque : « 11 s'agit maintenant, dit-elle, de trouver quelqu'un qui se charge de l'oraison funèbre du défunt. On prétend qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent cet ouvrage difficile, c'est la vie et la mort. »

Et dire que cet homme exerça plusieurs années la juridiction au Canada, et que M»"- de Laval, nommé par le Saint-Siège vicaire apostolique de la Nouvelle- France, eut bien de la peine à maintenir son autorité contre lui!

(2) Et non pas « cardinal-archevêque de Paris, » comme écrit le P. de Rochemonteix, dans Les Jésuites et la Nouvelle-France^ t. I, p. un. Harlay, grâce à Dieu, ne fut jamais cardinal.

grands vicaires, Dollier et de Montigny, pour se plaindre de ce qu'on ne faisait rien au Canada pour procurer son retour : « Avertissez bien, disait-il, tous ceux qui sont cause de mon exil loin de mon diocèse, que je leur ferai ressentir un jour toute la force et le poids de l'autorité épiscopale3 s'ils ne travaillent efficacement à me faire retourner en Canada (1). > Il aurait voulu que les iidèles et les communautés religieuses eussent envoyé des requêtes à la cour en sa faveur. Il ne fut fait aucune démarche dans ce sens.

Dans son désir ardent de retourner au Canada, le prélat s'avisa même d'écrii-e à son vénérable prédécesseur, qu'il avait toujours tenu dans Tombre et loin des affaires, auquel il avait même demandé de vouloir bien demeurer à Saint-Joachim plutôt qu'à Québec : il le suppliait d'intercéder en sa faveur auprès de la cour pour hâter son retour au Canada. Mgr de Laval lui répondit qu'en conscience il ne pouvait rien faire. J'ai cité plus haut quelques lignes de sa lettre à la fois si franche et si respectueuse.

Une seule requête partit du Canada en sa faveur : M. Dollier de Casson, supérieur du séminaire de Montréal, écrivit au ministre le 25 octobre 1695 : le principal grand vicaire du Canada devait bien cela à son évêque. Mais sa lettre était conçue en termes si extraordinaires qu'elle se détruisait presque d'elle-même. Voici comment elle débutait :

a Permettez, monseigneur, au pauvre grand vicaire du Canada de dire à Votre Grandeur que, depuis certains bruits arrivés d'outremer, qui menacent le pays de ne plus voir son cher évêque, il se trouve accablé des peuples de ce diocèse qui, la plupart, d'une voix gémissante et tremblante lui demandent leur pasteur, et s'il est vrai qu'on le leur veuille ravir : ce qui l'avait tellement attendri et pressé qu'il se serait trouvé contraint de promettre à plusieurs de vous exposer leurs communs gémissements... »

Cette lettre fut remise à l'abbé Geoffroy, qui partait pour la France (2). Il avait ordre d'en tirer plusieurs copies, et d'envoyer ces copies par des voies différentes. Il s'aperçut, en la transcrivant, de l'exagération qu'elle contenait, et doutant de la vérité des

(1) Lettre de Ms' de Laval à Saint- Vallier, Québec, 1696.

(2) A son retour, il devint curé de Champlain, et il eut un procès avec M. Paul Vachon, curé du Cap de la Madeleine (Sainte-Marie-Madeleine-du-Gap), au sujet de la délimitation de leurs paroisses. {Jugements du Conseil Supérieur; 22 janvier 1720).

assertions, il la communiqua à plusieurs personnes, en passant à Québec. C'était une impardonnable indiscrétion, dont on ne manqua pas de profiter pour en prendre copie et s'en amuser (1).

Cependant, on était déjà arrivé au commencement de 1697, et Mgf de Saint- Vallier n'avait pas encore obtenu de la cour la permission de retourner au Canada. Il se décida alors à préparer un mémoire pour le roi, et alla lui-même le présenter à Sa Majesté : ce mémoire était rempli de promesses de paix et de conciliation.

J'ai raconté ailleurs (2) ce qui arriva ensuite. Louis XIV fit mander Mg"" de Saint- Vallier vers le milieu du carême, lui parla avec son affabilité ordinaire, et lui demanda comme une faveur sa démission, pour le bien de l'Église du Canada. Pour toute réponse, le prélat se contenta de faire mille protestations de respect, de reconnaissance et d'attachement à la personne de Sa Majesté. — c Mais, dit le roi, vous ne répondez pas à ce que je vous demande. — Sire, répliqua l'évêque, il y a des choses sur lesquelles il est plus respectueux de ne pas répondre à Votre Majesté. — Alors, lui dit le roi prenant un ton de maître, puisqu'il en est ainsi, vous retournerez dans votre diocèse. Mais voyez à y rétablir entièrement la paix; parce que si j'entends encore parler de vous, je saurai bien vous rappeler, pour ne plus cette fois vous y laisser retourner. »

Msf de Saint-Vallier fît voile pour le Canada dans le mois de juillet, et rentra dans son diocèse vers la mi-septembre. Puis on le trouve les années suivantes tout occupé de sa charge pastorale, cherchant à faire fleurir la piété parmi ses diocésains et à extirper la racine des principaux abus, s'entendant avec l'ancien évêque et le séminaire pour l'établissement de la mission lointaine des Tamarois, et pour la fondation du couvent des Ursulines des Trois-Rivières (3). Évidemment les sages conseils du roi n'ont pas été sans résultat non plus que les tribulations auxquelles le saint évêque a été soumis :

« A quelque chose malheur est bon. »

Frontenac, Callières, le séminaire de Québec, les Récollets, tous

(1) Histoire manuscrite du Séminaire de Québec.

(2) Vie de M«' de Laval, t. 11, p. 461.

(3) Edits et Ordonnances^ t. I, p. 288.

ceux qui avaient eu des difficultés avec le prélat furent bien aises de voir s'ouvrir une ère d'apaisement et de calme. Le Te Deum chanté dans l'église cathédrale de Québec le 21 septembre 1697 pour la paix de Ryswick, semblait venir à point pour célébrer une autre paix encore plus bienfaisante pour les Canadiens :

« Le gouverneur général y assista, dit la chronique, aussi bien que l'intendant et les officiers du Conseil Supérieur et de la Prévôté. Il y eut le soir plusieurs décharges de canon de la ville et des vaisseaux, au moment où l'on allumait un feu de joie dans la grande place, et tous les bourgeois firent des illuminations à leurs fenêtres, suivant l'ordre que M. de Frontenac leur en avait fait donner. »

Frontenac et Champigny écrivant au ministre dans l'automne de l'année suivante paraissaient satisfaits :

« M. l'ancien évèque, disent-ils, et les prêtres du séminaire de Québec, toujours remplis de zèle pour l'augmentation de la foi, ont engagé trois de leurs ecclésiastiques pour porter l'évangile chez les nations établies le long du Mississipi, qui sont, à ce qu'on a rapporté, d'une docilité propre à y faire beaucoup de progrès.

« M. l'évêque de Québec, ajoutent-ils, continue avec tant d'application à soulager les pauvres et à faire d'autres bonnes œuvres, que nous pouvons dire qu'il fait au delà de ses forces : ce qui ne doit pas peu vous engager, monseigneur, à lui procurer la continuation des grâces que Sa Majesté lui fait, et même de les lui augmenter. »

Hélas! Frontenac, lorsqu'il écrivait avec l'intendant cette dépêche à la cour, n'avait plus que quelques semaines à vivre. Il mourut à Québec le 28 novembre 1698, et fut inhumé dans l'église des Récollets.

L'intendant Champigny fut obligé d'envoyer son courrier par la Nouvelle- Angleterre afin de faire parvenir en France le plus tôt possible la triste nouvelle de la mort du gouverneur. Sa lettre est calme et digne : on sent, en la lisant, que l'apaisement s'était fait depuis quelque temps déjà dans les esprits :

« Monseigneur, dit-il, je hasarde cette lettre par la voie de la Nouvelle-Angleterre, pour vous donner avis que M. le comte de Frontenac mourut le 28 du mois de novembre dernier, avec les sentiments d'un véritable chrétien. Vous aurez peut-être de la peine à croire, monseigneur, que je sois aussi véritablement et

aussi sensiblement touché que je le suis de sa mort, après tous les démêlés que nous avons eus ensemble. Cependant il n'est rien de plus vrai, et on en est persuadé. Aussi il n'y a jamais eu que les différents sentiments que nous pouvions avoir pour le service du roi qui nous ont brouillés; car de lui à moi comme particulier nous n'en avons jamais eu. Il en a usé d'une manière si honnête à mon égard pendant sa maladie, qu'on peut dire avoir commencé au départ de nos vaisseaux, que je serais tout-à-fait ingrat si je n'en avais de la reconnaissance. Le petit testament qu'il a fait, dont je vous envoie copie, en est une marque. Je le ferai exécuter, et je puis vous assurer que j'ai un très grand soin des intérêts de Mrae la comtesse de Frontenac... »

M""" DE Saint-Vallier et les Régollets.

J'ai dit que l'on n'avait pas les décisions de la cour sur toutes les difficultés qui lui furent soumises lors du voyage de M?"" de Saint-Vallier en 169i. Mais on sait comment se termina la malheureuse affaire de l'interdiction des Récollets de Montréal et de leur église : elle fut réglée à l'amiable entre le prélat et les Religieux eux-mêmes. Il est important de faire connaître ici le dénouement de cefte affaire qui avait eu un si triste retentissement dans l'Église de la Nouvelle-France.

Peu de temps après l'arrivée de M?"" de Saint-Vallier à Paris, au printemps de 169o, le P. Provincial des Récollets de la province Saint-Denis lui adressa respectueusement la requête suivante :

« Monseigneur, Frère Potentien Ozon, Provincial des Récollets de la province de Saint-Denis, en France, dont ceux de la Nouvelle- France font partie et, comme ayant charge des Pères du Définitoire de la dite province, remontre très respectueusement à Votre Grandeur qu'il a appris avec douleur le mécontentement et les sujets de plaintes qu'Elle avait reçus dans notre église des Récollets de Ville-Marie, ce qui l'avait engagée d'user de son autorité ordinaire et d'interdire leur chapelle ou église : lequel interdit les religieux auraient gardé fort exactement durant deux

mois; au bout desquels les dits religieux, craignant le murmure du peuple de ce qu'ils ne pouvaient plus les assister comme auparavant, persuadés d'ailleurs que Votre Grandeur était satisfaite de leur soumission pendant deux mois, se crurent obligés, par une complaisance trop précipitée, d'ouvrir leur église et d'y faire l'office publiquement : ce qui a donné lieu, Monseigneur, à Votre Grandeur de croire que les dits Religieux avaient voulu mépriser l'interdit par elle prononcé et de rendre de nouvelles ordonnances contre les dits religieux, même de les suspendre de leurs fonctions. Et comme en tout cela, Monseigneur, on ne peut imputer aux dits religieux que leur précipitation de n'avoir pas déféré avec la soumission respectueuse qu'ils devaient à vos ordonnances, et que dans le fond ils n'ont jamais eu l'intention de blesser son autorité, ni de manquer au respect qu'ils lui devaient, le suppliant se trouver obligé de recourir à la bonté et à l'indulgence de Votre Grandeur pour l'exciter à pardonner aux dits Religieux et à lever l'interdit tant local que personnel; se soumettant à faire telle satisfaction qu'il lui plaira ordonner, sans préjudice de notre ordre.

« Ce considéré. Monseigneur, il plaira à Votre Grandeur pardonner aux dits religieux, lever l'interdit tant local que personnel, après avoir fait la satisfaction qu'il vous plaira ordonner être faite, et en conséquence leur permettre de faire à l'avenir leurs fonctions publiques et les services divins dans la dite église de Ville- Marie, où ils sont établis. Ils continueront leurs prières et sacrifices pour la conservation de Votre Grandeur. » Mgr de Saint- Vallier répondit comme suit à la requête ci-dessus : « Vu la présente requête à nous présentée par le P. Provincial des Récollets de la province de Paris et voulant user d'indulgence envers les dits religieux Récollets, nous ordonnons qu'en faisant et réitérant par les gardiens et les religieux Récollets de Ville- Marie les déclarations contenues en la présente requête présentée par le dit P. Provincial, par devant notre grand vicaire établi sur les lieux; et après qu'ils auront tenue fermée leur église pendant trois jours, pour satisfaction de n'avoir pas obéi à nos ordres; et après qu'il en sera apparu à notre grand vicaire, nous lui donnons pouvoir et ordre de lever les dits interdits tant local que personnel, de décharger les religieux de tout ce qu'ils ont encouru pour raison de ce, et de les rétablir dans le plein et entier exercice de

toutes les fonctions qu'ils exerçaient auparavant dans la dite église de Ville-Marie.

f En foi de quoi nous avons signé, fait contresigner par notre secrétaire et sceller du sceau de nos armes.

ï Fait à Paris ce 15 juillet 1695. »

Le Provincial des Récollets s'empressa de faire sa soumission au pieux prélat qui avait accueilli sa requête avec tant de bienveillance :

« Nous, Frère Potentien Ozon, Provincial susdit avec ses dites qualités, après avoir vu l'ordonnance de Ms^ l'évêque de Québec, y acquiesçons et promettons de la faire exécuter par le gardien et les religieux de Ville-Marie suivant sa forme et teneur.

« Fait à Paris le 15 juillet 1695 (1). »

Les Récollets de Montréal ne manquèrent pas de donner à M?"^ de Saint-Vallier la légère satisfaction qu'il leur avait demandée. Son grand vicaire, M. DoUier de Casson, leva l'interdit; et tout rentra dans l'ordre.

Ms"" DE Saint-Vallier et M. de Callières.

Après la mort de Frontenac, il y eut course entre Callières, Ghampigny et Vaudreuil pour la haute position de gouverneur général du Canada. Callières députa en cour M. Le Gardeur de Courtemanche, qu'il fit porteur de ses dépêches, par lesquelles, tout en annonçant le décès du comte de Frontenac, il sollicitait du roi pour lui-même les provisions de gouverneur général; et il prit le commandement de la colonie ad intérim. Champigny et Vaudreuil, de leur côté, députèrent à la cour, pour le même objet, M. de Vincelotte. Mais l'envoyé de Callières arriva le premier.

On raconte un véritable « tour de Normand » que Callières aurait joué, en cette occasion, à ses deux compétiteurs. Courtemanche était monté de Québec à Montréal pour lui apprendre la mort de Frontenac : ils attendaient son retour pour joindre leurs dépêches à celles que Callières allait sans doute expédier lui-même

(1) Les Jésuites et la Nouvelle- France j t. III, p. 639.

en France. Mais au lieu de faire repasser Gourtemanche par Québec, le gouverneur de Montréal lui fit prendre le chemin de Sorel, lac Champlain, Albany et New- York. Champigny et Vaudreuil, ne voyant point reparaître Gourtemanche, soupçonnèrent le tour qu'on leur avait joué et se hâtèrent d'expédier à leurs frais un autre courrier qui se rendit à Pentagouët, d'où il lit voile pour la France. Il paraît qu'il n'arriva à Paris que quelques heures après M. de Gourtemanche; mais il était trop tard (1).

Gallières (2) avait à la cour un puissant et habile avocat dans la personne de son propre frère, François, secrétaire du cabinet du roi, membre de l'Académie française (3), diplomate fin et apprécié, qui avait été, deux ans auparavant, l'un des trois plénipotentiaires de la France au traité de Ryswick (1697). G'est à lui que les dépêches du gouverneur de Montréal étaient adressées et qu'elles furent remises :

« Le comte de Gallières, écrit M. de Gatalogne, alla directement au roi lui demander, pour son frère le gouvernement de la Nouvelle-France; et Sa Majesté la lui accorda.

« D'un autre côté, M. de Vincelotte porta à M. de Pontchartrain les lettres de MM. de Ghampigny et de Vaudreuil, sans savoir que M. de Gourtemanche fût arrivé.

« Le ministre alla informer le roi de la mort de M. de Frontenac. Le roi lui dit qu'il le savait et qu'il avait accordé le gouvernement à M. de Gallières pour son frère : il n'y avait point de réplique. »

La sœur Juchereau écrit elle-même expressément : « M. le comte de Gallières, qui était secrétaire du roi tenant la plume, sollicita fortement pour M. son frère, et obtint le gouvernement pour lui. »

Leur père, Jacques de Gallières, maréchal des armées du roi, s'était mis au service de la noble maison d'Orléans-Longueville,

(i) Mémoire attribué à M. de Gatalogne, Documents de la Nouvelle-France, t. 1, p. 601.

(2) Voir la belle étude de M. l'abbé Godefroy, dans la Revue catholique de Normandie, 8' année, sur le chevalier de Gallières, gouverneur du Canada.

(3) « Un panégyrique du grand roi lui ouvrit les portes de l'Académie française, où il remplaça Quinault, en 1689. » (Ibid.).

qui l'avait fait nommer gouverneur de Cherbourg. Il occupa près de dix ans cette charge importante et mourut en 1662 (1) :

« Esprit très cultivé, cœur chevaleresque, dit l'abbé Godefroy, le sire de Callières suivit tout à la fois et très fidèlement les muses et son roi. Il écrivit et publia en 1661, la vie de son illustre ami, le maréchal Jacques de Matignon. Le naturel du récit, l'enchaînement logique des faits, la profondeur des réflexions morales, l'élégance et la clarté du style font de cet ouvrage historique l'un des plus remarquables de l'époque. »

Les services importants que le gouverneur de Cherbourg et son fils aîné avaient rendus à l'État faisaient espérer que le cadet, Louis-Hector, se montrerait digne de sa famille dans les fonctions qu'il aurait à remplir comme chef de la colonie de la Nouvelle- France, où il était passé en 1684, à l'âge de 36 ans (2).

« L'arrivée des premiers navires de France, au printemps de 1699, dit Charlevoix, apprit au chevalier de Callières que le roi l'avait nommé (3) successeur de M. de Frontenac; et la joie qu'en témoignèrent tous les Ordres de la colonie le flatta bien autant que le choix de son souverain. Il avait eu un rival dans M. de Champ'gny et n'était peut-être redevable de lui avoir été préféré que parce que son envoyé avait fait plus de diligence que celui de l'intendant, lequel, à son arrivée à Versailles, avait trouvé la place remplie.

« Tous deux la méritaient, et il n'est pas aisé de dire lequel aurait été plus agréable aux habitants du Canada. M. de Champignv avait acquis une grande expérience des affaires du pays. Sa vertu, son zèle, son désintéressement, son équité, sa douceur le

(1) Voici, d'après M. Démons, ancieu curé de Cherbourg, l'épitaphe qu'on lui composa : « Qui gladio et scriptis, ut Cœsar claruit ille, antiqua merito Ctesaris urbe jacet; — Celui qui, par le glaive et la plume, s'éleva à l'instar de César, repose dans son mérite, en cette antique ville de César. » (Ibid.).

(2) Il était né à Torigny-sur-Vire, au Bocage Normand, en 1648. Voici son acte de baptême : « Hector, fils de M. de Callières, escuier de Madame de Matignon, et de demoiselle sa femme, a été baptisé en l'église de Saint- Laurent de Torigny par moi, Barnabe Dupont, prêtre, curé du dit lieu, et nommé par François Desvaux, escuyer en ce lieu, à l'assistance de Mademoiselle de Roncey, le 12«jour du mois de novembre 1648. A

Le père du gouverneur du Canada, Jacques de Callières, avait épousé en 1643 Madeleine Potier, fille du chevalier Potier, seigneur de Courcy, près de Coutances, veuve de Jean Dancel, sieur de Bruneval. (Ibid.).

(3) Le 20 avril 1699.

rendaient très propre à gouverner une colonie. Mais M. de Callières, avec les mêmes avantages, avait encore celui de pouvoir se montrer à la tête des troupes, qui avaient marché plus d'une fois sous ses ordres, et qui admiraient également sa conduite et son intrépidité (1).

« Sans avoir le brillant de son prédécesseur, il en avait tout le solide, des vues droites et désintéressées, sans préjugé et sans passion : une fermeté toujours d'accord avec la raison, une valeur que le flegme savait modérer et rendre utile : un grand sens, beaucoup de probité et d'honneur, et une pénétration d'esprit à laquelle une grande application et une longue expérience avaient ajouté tout ce que l'expérience peut donner de lumières : il avait pris dès les commencements un grand empire sur les Sauvages, qui le connaissaient exact à tenir sa parole et ferme à vouloir qu'on lui gardât celles qu'on lui avait données. Les Français, de leur côté, étaient convaincus qu'il n'exigeait jamais rien d'eux que de raisonnable; que pour n'avoir ni la naissance ni les grandes alliances du comte de Frontenac, ni le rang de lieutenant général des armées du roi, il ne saurait pas moins se faire obéir que lui, mais qu'il n'était pas homme à leur faire trop sentir le poids de l'autorité. »

Le chevalier de Vaudreuil, qui devait plus tard succéder à M. de Callières comme gouverneur du Canada, obtint, en attendant, le gouvernement particulier de Montréal : « Son activité, dit Charlevoix, sa bonne mine, ses manières nobles et aimables et la confiance des gens de guerre le rendaient très propre à occuper un poste de cette importance. »

Frontenac, Callières, Vaudreuil, quelle belle suite de gouverneurs de premier ordre! Frontenac, supérieur aux deux autres, sans doute, mais tous les trois de la même trempe et de la même marque, dirigés par les mêmes vues et animés des mêmes intentions pour le bien et la gloire de leur patrie adoptive, à laquelle

(1) Avant de passer dans la Nouvelle-France, il s'était aussi distingué comme soldat : « De bonne heure, dit l'abbé Godefroy, Hector de Callières suivit la carrière des armes et devint capitaine au régiment de Navarre, un des six régiments d'élite de ce temps, que l'on appelait « les petits vieux, » et ensuite capitaine des vaisseaux du roi. Louis-Hector prit part sans doute aux expéditions maritimes qu'organisèrent Golbert et Seignelay pendant les grandes guerres de Louis XIV. » (Ibid.).

ils ont rendu les services les plus signalés, et où ils ont voulu mourir !

Lorsque Callières descendit à Québec pour prendre les rênes de l'administration, on aurait pu craindre que le souvenir des grandes difficultés qu'il avait eues avec Tévéque ne vînt à se réveiller, et que les blessures, peut-être mal cicatrisées, ne vinssent à se rouvrir. Mais le gouverneur, dès l'automne suivant, rassurait à ce sujet le ministre :

c Depuis que M. l'évêque est de retour de son dernier voyage en France, dit-il, nous avons vécu d'une manière comme s'il ne se serait rien passé entre nous; et j'espère que cela durera... »

Cela dura en effet. Aucun nuage sérieux ne vint assombrir à cette époque l'église de Québec. 11 n'y eut que des difficultés de détails. C'est ainsi que la question de l'hôpital général divisa un peu les jesprits : tout le monde n'avait pas les mêmes vues sur cette nouvelle institution : les uns auraient voulu qu'elle ne fût jamais qu'une succursale de l'Hôtel-Dieu ; d'autres, surtout M^"" de Saint-Vallier, tenaient à en faire une communauté distincte, complètement séparée et ayant son noviciat.

Et pourtant le prélat n'avait obtenu de l'Hôtel-Dieu — et encore avec beaucoup de difficulté — quelques Religieuses pour la fondation de son hôpital, qu'à condition que la nouvelle maison ne serait qu'une dépendance de l'autre : il s'était engagé à cela par écrit :

« On fit un contrat, dit la sœur Juchereau, où l'on stipula tout ce qui concernait cette affaire. La maison de l'hôpital général devait tellement dépendre de celle-ci, que la Supérieure devait, en toutes choses, avoir rapport à celle d'ici; de sorte qu'elle ne gouvernait que comme une subdéléguée. Ce contrat fut signé de l'évêque, du gouverneur, de l'intendant..., et dans la suite ratifié de la cour (1). »

Bientôt cependant l'évêque exigea qu'on lui donnât de nouvelles Religieuses, affaiblissant ainsi énormément l'Hôtel-Dieu, « où il n'est resté, écrit M. de Champigny, que dix ou douze filles en état de servir les malades, qui y sont toujours en grand nombre; » et il fit de l'hôpital général « une communauté séparée, » où l'on commença à admettre plusieurs novices.

(1) Hiêtoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, p. 357.

C'est à cette occasion que l'intendant Champigny écrivait à la cour :

« Il y a dans l'église de Québec un ancien et un nouvel évêque. Le dernier a un attrait particulier pour faire des communautés nouvelles : il en a fait une d'Ursulines aux Trois-Rivières, il y a deux ans; il en a commencé une de religieuses Hospitalières dans l'hôpital général qui est à la porte de Québec, quoique cela ne paraisse pas convenir à ces religieuses et aux pauvres mendiants qui y sont renfermés. Ce qu'il y a encore de plus fâcheux, c'est que cette dernière communauté est un démembrement et une séparation des religieuses de l'Hôtel-Dieu de Québec, qui en demeurent affaiblies; et il est à souhaiter que Sa Majesté ait la bonté de donner ses ordres pour faire cesser cette séparation (1). »

Les partisans de l'Hôtel-Dieu, qui voulaient que l'hôpital général ne fiit qu'une dépendance de cette institution, — Champigny était du nombre — obtinrent plus qu'ils ne demandaient. La cour retira ses lettres patentes du mois de mars 1692 (2), qui avaient donné l'existence civile à l'hôpital général, et cette institution fut sur le point de disparaître.

On peut dire qu'elle ne fut sauvée que par le concours donné à M8'" de Saint- Vallier par l'ancien évêque (3), le gouverneur et l'inten-

(1) Lettre de M. de Champigny au mioistre, Québec^ 20 octobre 1699.

(2) Édits et Ordonnances, t. I, p. 271.

(3) Voici ce que dit la sœur Juchereau à propos de M»' de Laval : « Quand il fut temps d'écrire en France, nous ne manquâmes pas de part et d'autre de faire des mémoires pour informer la cour de ce qui s'était passé au sujet de l'hôpital général. Nous fîmes voir les nôtres à M. de Laval, ancien évêque, qui n'y trouva rien que de vrai et de juste. Nous demandions qu'il fût permis à M. de Saint-Vallier de recevoir des Religieuses jusqu'à douze, et que leur nombre en fût fixé là, sans que l'on nous obligeât à en donner davantage... »

Quelques-uns ont reproché au Vénérable de Laval cette intervention : quoi de plus déraisonnable? Les bonues religieuses de l'Hôtel-Dieu, se croyant lésées dans leurs intérêts les plus graves, font un mémoire pour se défendre à la cour, où toutes les affaires se réglaient à cette époque^ et où l'évêque lui-même réfère la question; et elles soumettent leur mémoire à leur ancien évêque;, pour qu'il le corrige sans doute, s'il y a lieu. A qui pouvaient-elles plus convenablement et plus discrètement s'adresser? et le pieux prélat, qui s'était toujours intéressé à leur communauté, la plus ancienne du pays, pouvait-il charitablement les rebuter dans leur demande? 11 examine leur mémoire et « n'y trouve rien que de vrai et de juste. » Quoi de plus vrai, en effet, que l'existence du contrat signé par Ms' de Saint-Vallier? quoi de plus juste que de s'en tenir à ce contrat? Les religieuses de l'Hôtel-Dieu vont même plus loin en faveur de

dant. Gallières, surtout, rendit un service inappréciable, en prenant sur lui de temporiser pour l'exécution des ordres de la cour, et en laissant subsister l'hôpital général, en attendant que les volontés du roi eussent occasion de s'exprimer d'une manière plus claire. Il donna le temps à M?"" de Saint-Vallier d'aller lui-même à la cour pour essayer de sauver cette institution :

« M. l'évéque de Québec, écrit-il au ministre, après avoir exécuté les ordres de Sa Majesté au sujet de la communauté de l'hôpital général, a pris résolution de passer en France pour vous représenter ses vues. Ce prélat est très charitable, et se refuse jusqu'à ses nécessités. Je ne doute pas que vous ne preniez des mesures avec lui pour qu'il continue ses libéralités à cet hôpital, alin de le soutenir, étant très utile à ce pays... »

Le prélat profila de son voyage en France pour présenter à la cour une foule de demandes ou de plaintes dont on aura une idée par l'extrait suivant d'une lettre de M. de Gallières :

« La demanda que M. l'évéque a faite à Sa Majesté au sujet des hôpitaux nous a paru très inutile, en ce qu'on a toujours exempté les Hôtels-Dieu et hôpitaux généraux et leurs domestiques des charges publiques, suivant les ordres que vous nous en avez donnés, monseigneur, par vos dépêches du passé.

« A l'égard du sel, nous ne pouvons entendre ce qu'il peut demander, puisqu'il n'y a point ici de grenier ni de franc salé.

« Pour la viande qui se consomme le Carême, cela est peu considérable, en ce que chaque particulier en réserve le Carnaval, qui se conserve très bien jusqu'à Pasques par la gelée; et s'il arrive que quelqu'un n'en ait pas et qu'il ait besoin d'en user le Carême, son voisin lui en prête, et lui rend poids pour poids lorsque Pasque est venu.

« M. de Callières ne donnera pas permission aux ecclésiastiques de repasser en France, comme il se pratique toujours, sans l'agré-

l'évêque : elles sont disposées à accorder à l'Hôpital douze sœurs au lieu de quatre comme il avait d'abord été convenu.

Ce qui montre avec quelle droiture, avec quel esprit de justice M»"" de Laval agit en cela, comme en toute occasion, c'est la conduite qu'il tient lorsque la cour décide la suppression de l'hôpital général. Cet hôpital est fondé : il existe, par la volonté de l'évéque, en vertu d'un contrat signé par lui et par l'Hôtel- Dieu : il doit être maintenu, suivant les termes de ce contrat; et le pieux prélat contribue, en effet, dans la mesure de ses forces, au maintien de cette institution, destinée à faire tant de bien.

ment de M. l'évêque ou des grands vicaires. Mais nous croyons devoir vous représenter, monseigneur, que si M. l'évêque ou ses grands vicaires refusent aux prêtres qui voudront repasser, ces permissions, il n'en viendra plus en ce pays, par la gêne où ils seraient de rester dans un lieu où ils ne peuvent s'accoutumer et dont le climat serait contraire à leur santé, et par les affaires qui peuvent leur survenir en France,

« Il y a peu de seigneurs qui voulussent s'opposer à la bâtisse des églises de pierre que M. l'évêque voudrait faire faire dans leurs seigneuries; mais il y en a quelques-uns qui ne veulent pas souffrir qu'on leur change leurs églises, au gré de M. l'évêque, des places où elles ont été anciennement bâties. Nous entrerons dans les moyens de concilier mon dit sieur évêque avec les seigneurs, et leur ferons connaître les volontés de Sa Majesté. Nous entrerons aussi dans le choix du lieu pour la commodité et sûreté des habitants.

« Nous tiendrons la main à ce que les religieuses nouvelles de l'hôpital général aient l'usage du jardin comme les anciennes...

« La maison des Ursulines de Québec n'est pas plus ouverte que les autres maisons des communautés, les clôtures n'étant toutes que de pieux. Il est vrai que leur église n'a pas été rebâtie depuis l'incendie, et qu'elles se servent d'une salle pour chapelle; mais nous ne savons pas pourquoi on a avancé que cette maison était toute ouverte... (1) »

Mgf de Saint- Vallier insista aussi, à la cour, pour que la dîme fût portée au treizième, afin d'augmenter le revenu de ses prêtres. Mais l'intendant Beauharnais, qui venait de remplacer M. de Ghampigny et qui connaissait combien le pays était pauvre, écrivit de son côté : « M. l'évêque de Québec n'entend pas les intérêts de son clergé en demandant que la dîme soit mise au treizième comme en France. » Elle resta sur le pied où elle avait été fixée par le règlement de M. de Tracy (1667) : et elle y est encore.

Longue absence de M?"" de Saint- Vallier, 1700-1713. Ni M. de Callières, ni M. de Ghampigny ne revirent au Ganada (1) Lettre de M. de Callières au ministre, Québec, 3 novembre 1702.

Mg*" de Saint- Vallier. Le premier mourut à Québec le 26 mai 1703, « autant regretté, dit Charlevoix, que le méritait le général le plus accompli qu'eût encore eu la colonie, et l'homme dont elle avait reçu de plus importants services. » Sarrazin l'avait soigné quelques années auparavant « pour hydropisie, » et paraissait l'avoir guéri (i) : mais la maladie reprit efficacement son empire et mit fin aux jours de ce bon gouverneur. Champigny laissa le Canada en 1702 pour devenir intendant au Havre. L'évèque, parti de Québec le 10 octobre 1700, n'y revint que treize ans plus tard, en 1713.

Après avoir mis quatre ans à régler des affaires importantes en France et à Rome, il faisait voile pour le Canada, lorsque le vaisseau sur lequel il était monté fut pris par les Anglais. Le prélat fut retenu cinq ans prisonnier en Angleterre, et ne put rentrer en France qu'en 1709. Des influences secrètes réussirent à l'y faire rester quatre ans, de plus, loin de son diocèse.

Quelle existence mouvementée ! Quelle étrange carrière épiscopale que celle de ce prélat! Elle commence par un feu d'artifice, une fusée brillante, la publication de sa fameuse lettre Estât présent de VÉglise. Puis le ciel s'assombrit peu à peu, les nuages s'amoncellent, la tempête éclate, la foudre gronde de toutes parts. Il se fait ensuite une accalmie, le ciel se rassérène; le prélat travaille en paix au bien de son Église. Puis il passe en France pour le règlement d'affaires importantes, il visite ses abbayes, fait des pèlerinages à son pays natal, au tombeau de saint François de Sales, à la Ville Éternelle. Tout à coup, nous le trouvons en mer, au milieu d'une flotte ennemie : il est fait prisonnier, emmené en exil sur une terre étrangère, où il passe cinq ans. Après cela, quatre autres années dans son propre pays, à regarder de loin la terre promise, sans pouvoir y entrer. Plus heureux que Moyse, il finit cependant par y retourner, mais au milieu des éclairs et du tonnerre. De ses quarante années d'épiscopat, il en passe près de la moitié en dehors de son diocèse. Comme tout doit être singularité et déceptions dans cette existence, le prélat se choisit un coadjuteur, qui ne vient jamais au Canada pour l'aider (2), et plus

(1) Lettre de M. de Champigny au ministre, Québec, 14 oct. 1698.

(2) Louis-François Duplessis de Mornay, gardien des Capucins de Meudon, né à Vannes, en Bretagne, en 1663, consacré à Paris, sous le titre d'évêque d'Euménie, le 22 avril 1714.

tard, comme exécuteur testamentaire, l'homme le plus retors et le plus gallican de tous les officiers de la colonie : puis enfin pour couronner une carrière si accidentée, sa sépulture est accompagnée des incidents les plus burlesques et les plus regrettables qu'on ait jamais vus sur la tombe d'un évêque.

Je viens de mentionner son voyage de 1700, où il se rendit à Paris, et y demeura quatre ans, faisant cependant durant ce séjour plusieurs excursions à ses abbayes, à Grenoble, à Annecy, et surtout à Rome.

On cite son voyage de Rome (1) comme un exemple de la rapidité impétueuse avec laquelle il menait toutes choses. Il n'y fut que trois mois, croyant avoir réglé toutes ses affaires. N'aurait-il pas fait mieux d'y demeurer plus longtemps et de suivre les choses de près? Quand il reçut plus tard la Rulle qu'il avait demandée pour l'union canonique des abbayes de Maubec, de l'Estrées et de Bénévent à l'Église de Québec, il s'aperçut « qu'on avait fait des modifications importantes aux projets qu'il avait soumis. » Cette Bulle changeait la constitution du Chapitre de Québec; et lorsqu'elle arriva au Canada dans l'automne de 1707, les chanoines ne voulurent pas la recevoir. L'évèque approuva leur opposition et la Bulle fut considérée comme non avenue. C'est peut-être le seul exemple d'un document pontifical qui n'ait pas été accepté, au moins en son entier, au Canada. On accepta ce qui faisait plaisir, l'union des abbayes; on rejeta tout ce qui regardait la constitution du Chapitre, pour s'en tenir à la Bulle de 1674, et l'évèque demanda à la cour en 1713 des lettres patentes confimant cette Bulle, malgré les modifications qu'y avait faites le document pontifical de 1704.

Le désarroi était de nouveau dans l'Église du Canada : chacun tirait de son côté, l'évèque, le séminaire, le Chapitre, surtout pour le partage du revenu des abbayes et des gratifications de l'État au clergé. Mais n'anticipons pas.

Après avoir réglé les différentes affaires qui le retiennent depuis près de quatre ans en Europe, Ms"" de Saint- Vallier s'embarque, au mois de juin 1704, sur un des vaisseaux qui font voile pour la

(1) II rapporta de Rome le titre d'assistant au trône pontifical. {Histoire manuscrite du séminaire de Québec)

Nouvelle-France. On est en pleine guerre de la succession d'Espagne :

< La Seine., grande flûte du roi, dit Charlevoix, portait à Québec M. de Saint-Vallier, son évêque, grand nombre d'ecclésiastiques (1), plusieurs des plus riches particuliers. La charge du vaisseau était estimée près d'un million (2). Le chevalier de Meaupou, qui commandait ce navire, ayant aperçu de loin quelques bâtiments qui lui parurent des barques, leur donna la chasse et fut bien surpris de se trouver au milieu de la flotte de Virginie, composée de cent cinquante voiles (3) et de quatre vaisseaux de guerre qui l'escortaient.

« Il n'était plus en son pouvoir d'éviter le combat, parce qu'il était sous le vent des ennemis, et il le soutint pendant dix heures avec une bravoure et une intrépidité qui ont peu d'exemples. Son équipage et ses passagers le secondèrent tout à fait bien : leur mousqueterie tua bien du monde aux Anglais... La résistance du chevalier de Meaupou eût été même beaucoup plus longue s'il n'eût pas eu pour ses passagers la complaisance de ne pas jeter à la mer les ballots qui embarrassaient ses canons, dont il ne put faire jouer qu'une petite partie... »

La Seine fut enfin obligée de se rendre avec ses passagers et toute sa cargaison. Les passagers furent débarqués en Angleterre; et Mg"" de Saint-Vallier, comme je l'ai déjà dit, y fut détenu

(1) Dix-huit, parmi lesquels trois Sulpiciens, et M. Bouteville, prêtre canadien, du séminaire de Québec. Ceux-ci étaient excellents; mais parmi les autres il s'en trouvait qui n'avaient pas été choisis avec le discernement convenable et dont M»"" de Saint-Vallier n'eut pas à se louer durant sa capitivité. L'un d'eux, Savoyard d'origine, renonça même à la religion.

(2) Elle fut vendue en Angleterre 1,300,000 livres. (Histoire manuscrite du séminaire de Québec).

(3) Ce chiffre est confirmé par une lettre de Msf de Saint-Vallier au Saint- Siège, datée de Farnham, 13 nov. 1704. — En répondant au pieux évêque, le cardinal préfet de la Propagande lui transmit un Bref du Souverain-Pontife l'encourageant par de bonnes paroles, lui et ses compagnons de captivité. Msf de Saint-Vallier répondit, le 5 octobre 1703 : « Ex quo nos tenero plané affectu ad mala nostra fortiter perferenda Sanctissimus Pater hortatus, et Apostolicam benedictionem amanter impertitus est, insolitum profectô animis nostris accessit robur, quo acerbi ac diuturni carceris aerumnis suppares efficimur sustinendis; quin et nova amissœ libertatis recuperanda? spes idée praecipuè afïulsit, quod sua nos benevolentià suoque praesidio Beatissimus Pontifex tueri velit... » (Archives du Vatican).

l'espace de cinq ans. Ce ne fut qu'en 1709 qu'il lui fut permis de passer en France.

La prise de la Seine fut un grand malheur pour la colonie canadienne, non seulement parce qu'elle la priva plusieurs années de la présence de son évêque, mais aussi parce qu'elle lit éprouver aux Canadiens des pertes énormes. M. Tremblay semble avoir pressenti ce malheur :

« Je plains beaucoup le Canada dans l'état oii il se trouve, écrit-il à ses confrères du séminaire. Quel secours peut-il tirer d'un seul vaisseau comme la Seine,qm encore court bien risque d'être pris et, par conséquent, le pays d'être privé de tout secours? J'ai longtemps balancé si je vous enverrais mes ballots par ce vaisseau; mais quand je considère l'embarras où vous seriez si ce vaisseau arrivait à bon port et que vous ne recevriez rien par lui, je m'abandonne à la divine Providence. Mon Dieu ! que je crains que la Seine ne soit prise ! »

La perte de la cargaison de la Seine rendit certains effets extrêmement chers au pays. Il y eut une véritable disette de sel à Québec et à Montréal; et la cherté de cet objet de première nécessité causa des soulèvements populaires que M. de Vaudreuil eut beaucoup de peine à apaiser.

D'un autre côté, si l'on en croit Charlevoix, des malheurs comme celui de la perte de la Seine avaient un avantage, en obligeant les habitants canadiens à moins compter sur les produits d'outremer et à s'efforcer de retirer de leurs terres leurs besoins : « On ne s'y était point encore avisé d'y faire de la toile, écrit-il; la nécessité y fît ouvrir les yeux sur cette négligence; on y sema du chanvre et du lin, qui y réussirent au delà de ce qu'on avait espéré... »

L'intendant Raudot écrivait au ministre en 1706 :

« Les habitants de ce pays commencent à présent à reconnaître l'erreur de tout ce qu'ils ont fait. Ils s'adonnent à la culture de leurs terres, à faire des chanvres et des lins, et étant encouragés, ils feront, à la fin, de ce pays un pays utile à la France...

« C'est une augmentation d'obligation que ce pays vous a, ajoutait-il, que la permission que vous donnez aux pauvres gens de faire de la toile et quelques mauvaises étoffes pour se couvrir. S'ils n'en avaient pas fait un peu, la moitié des habitants seraient sans chemises. Ils ont tous besoin d'en faire, car l'on peut dire

que dans ce pays-ci il n'y a personne de riche et à qui tout ne soit nécessaire pour pouvoir subsister.». »

Quelle ironie, vraiment! quand on songe que les Canadiens n'avaient pas encore eu jusque-là la permission de faire de la toile et des « étoffes pour se couvrir! » On voulait les obliger à se pourvoir de leurs besoins en -France : le Canada devait être un débouché pour les produits français : on ne songeait qu'à une chose, en faire « un pays utile à la France ! »

Faut-il s'étonner que ce pauvre pays fût resté en arrière pour l'industrie et l'agriculture? Faut-il s'étonner que la misère et la cherté des vivres et des marchandises aient occasionné quelquefois des mouvements séditieux, des soulèvements populaires? On en cite un, en particulier, qui eut lieu dans les environs de Québec en 1714 : c'était « la veille de la Saint-Barthélémi. » Un certain nombre d'habitants de Saint-Augustin et de Lorette se réunissent et décident de se rendre en ville pour se plaindre auprès des autorités de la cherté des marchandises. Le Conseil Supérieur ordonne une enquête et fait mettre en prison les chefs du soulèvement. Voici en quels termes est conçue la plainte du procureur général :

« Plusieurs habitants des côtes voisines se sont attroupés sous prétexte de la cherté des marchandises et de représenter leur misère; il s'en est trouvé quelques-uns parmi eux assez téméraires pour s'être armés de fusils, et ont été vus par différentes personnes : ils ont poussé leur insolence jusqu'au point de faire des menaces d'entrer dans la ville ainsi attroupés, si on n'écoutait leur remontrance; et ils ne se sont retirés que sur ce qu'ils ont appris que les troupes et les milices de cette ville étaient commandées pour marcher à eux... (1). »

S'attrouper pour représenter leur misère : quel crime abominable de la part de ces pauvres gens!

Mais revenons à Ms"" de Saint- Vallier.

Rentré en France, après sa longue captivité en Angleterre, il y fut retenu par la cour jusqu'en 1713. Quelles étranges mœurs! quel singulier ordre de choses! Et il y a des gens qui regrettent ces temps d'autrefois, oii les évêques avaient besoin de la permission de la cour pour entrer dans leurs diocèses!

(1) Jugements du Conseil Supérieur j VI, 997.

Faut-il croire, comme le prétendit le prélat, que certaines influences secrètes, au Canada, empêchèrent son retour, comme on avait l'ait en 1695? Je ne vois rien dans les documents qui l'indique. Tant que M^"" de Laval vécut et qu'il put suppléer à révéque titulaire pour les ordinations et autres fonctions épiscopales, on ne songea pas à se plaindre de son absence : mais une fois l'ancien évêque disparu, en 1708, on fit immédiatement des démarches pour que Mg"" de Saint- Vallier revînt au Canada. Non; le prélat était retenu en France, parce qu'il n'y a rien que les cours redoutent autant que les difficultés religieuses, et qu'on n'avait pas oublié à Versailles les querelles qu'il avait eues autrefois avec son clergé et les autorités de la colonie.

11 attendit patiemment qu'on lui permît de retourner au Canada, bien décidé à ne jamais donner sa démission, et à rentrer le plus tôt possible dans son diocèse, pour y « mourir, disait-il, les armes à la main. » Cette expression un peu belliqueuse dénotait bien l'état de son âme. Persuadé que c'étaient certains personnages ecclésiastiques du Canada qui étaient la cause de sa rétention en France, il méditait de frapper un grand coup. A la fin, il se lassa d'attendre et mit son projet à exécution. Il écrivit de Paris à son clergé une lettre foudroyante, dans laquelle il visait spécialement ceux qu'il appelait « les faux frères. » Cette lettre est du commencement de 1713 :

« Vous savez, dit-il, comment le Seigneur nous a éloigné de vous, dans le temps même que nous nous en approchions et que nous espérions de vous rejoindre, après quatre ans de séparation et de voyages pour les nécessités de notre Église. Vous savez que la divine Providence nous a conduit en Angleterre et que, durant cinq années, nous avons éprouvé une compensation rude et amère de toutes les consolations spirituelles que nous avions goûtées dans la sainte cité de Rome, auprès des corps des saints Apôtres et sous les yeux du Père commun des fidèles.

« Mais ce que vous ne savez pas peut-être et ce que je voudrais, s'il était possible, dérober à vos yeux, c'est une épreuve bien plus fâcheuse que nous souffrons maintenant, semblable à celle dont saint Paul se plaint et néanmoins se glorifie dans plusieurs de ses épîtres, c'est la persécution des faux frères, persécution qu'il appelle même, selon saint Jean-Chrysostôme, l'Ange de Satan.

« La charité que nous conservons pour ces faux frères et

l'amour de la paix nous ont fait dissimuler jusqu'ici cette persécution, peut être au-delà de notre devoir. Nous nous sommes contenté d'en gémir devant Dieu. Nous nous sommes flatté que notre longue patience, les excès mêmes où il se sont portés les feraient rentrer en eux-mêmes... Mais nous voyons, avec une vive amertume de cœur, que rien ne les touche, et que ce qu'ils craignent le plus, c'est la présence de leur pasteur. Ils voudraient, s'il leur était possible, nous tenir toujours éloigné de l'Église de Québec, notre épouse; et ne pouvant, après de vains efforts, rompre les liens qui nous attachent à elle, il s'opposent sous main à notre retour. Par une politique souterraine très opposée à l'esprit de l'évangile, ils nous retiennent dans une espèce d'exil en ce pays-ci, en faisant naître des obstacles à notre départ, et rendant inutiles tout ce que nous faisons pour les surmonter... »

Le prélat rappelle ensuite que d'après le synode tenu à Québec, dans l'automne de 1700, les confesseurs dans les villes devaient faire renouveler leurs pouvoirs au bout de trois ans, et ceux des missions éloignées au bout de cinq ans :

« Nous avons déclaré solennellement dans ce synode, dit-il, et en toute occasion, que tous ces pouvoirs expirent avec ce terme. Néanmoins plusieurs ont la témérité de confesser depuis treize ans, sans avoir fait renouveler leur approbation. Quel dérèglement! Quel malheur! Et quel en doit être le châtiment? Si les moindres fautes dans les prêtres sont très grandes, que penser de celle-ci? Puisque parmi nous point de défaut plus grand que celui de puissance, quelle excuse, quel prétexte peut avoir ici lieu? Où est le titre même coloré?... »

Ses vicaires généraux, de Maizerets, Glandelet et La Colombière, avaient dû pourtant se poser ces questions à eux-mêmes ; et s'ils avaient laissé les choses dans le statu quo, continuant implicitement la juridiction aux confesseurs, c'est sans doute parce qu'ils avaient jugé que l'éloignement de l'évêque rendait très difficile et presque impossible de recourir à lui.

Quoi qu'il en soit, l'évêque déclare que tous les pouvoirs de confesser « cesseront au l^r novembre 1714, temps auquel nous comptons, dit-il, avec l'aide de Dieu, nous trouver à Québec, si les faux frères ne continuent pas de s'opposer eflficdcement à notre retour. »

Mais quels sont ces faux frères? L'évêque ne les nomme pas, mais il les désigne assez clairement :

« Afin de mettre, dit-il, ceux qui s'opposent à notre départ dans la nécessité de procurer eux-mêmes efficacement ce prompt départ, bien loin de continuer à le traverser comme ils font, nous jugeons nécessaire, dans les circonstances présentes, d'en venir à la fâcheuse extrémité d'ôter tout moyen de recourir à d'autres qu'à nous, pour les choses qui dépendent de l'autorité des évoques. Dans cette unique vue, quelle que satisfaction que nous ayons eue par le passé et que nous espérions encore pour l'avenir du secours de nos vicaires généraux, nous suspendons et nous révoquons tous les pouvoirs par nous donnés à nos dits vicaires généraux jusqu'à présent; et nous déclarons que la présente suspension et révocation aura lieu à commencer du premier janvier de Tannée prochaine 1714... »

Si Mg"" de Saint-Vallier voulait désigner sous le titre de « faux frères » ses vicaires généraux, il est juste de dire qu'au moins deux d'entre eux s'occupaient depuis longtemps et sérieusement d'obtenir son retour au Canada. Je lis dans une lettre du gouverneur et de l'intendant au ministre, en date du 2 novembre 1710 :

« MM. de Maizerets et Glandelet, grands vicaires et supérieurs du séminaire de cette ville, sont venus nous marquer la nécessité que cette colonie a du retour de M. l'évêque pour faire les ordinations et autres fonctions épiscopales. Son absence empêche, monseigneur, que ce séminaire puisse fournir les curés nécessaires...

« Le diocèse de Québec est parfaitement réglé, ajoutaient-ils. C'est une justice qu'on doit aux grands vicaires de M. l'évêque, qui savent fort bien, en employant l'autorité ecclésiastique, se servir de la séculière pour obliger les peuples d'avoir la révérence qu'ils doivent dans les églises et empêcher le scandale... »

Ils écrivaient encore l'année suivante (1711) :

« Le clergé est en ce pays d'une si grande édification, que les ecclésiastiques inspirent de la piété aux peuples, qui y paraissent fort portés... »

Le malheur et les contrariétés conduisent quelquefois à l'injustice : qui sait si M»' de Saint-Vallier, retenu en France par la cour,

ne s'était pas trop facilement figuré que tout le monde était contre lui au Canada?

Voici ce que M. de Ramesay, gouverneur de Montréal, écrivait au ministre le 6 novembre 1712 :

« Toutes les communautés et habitants du gouvernement de Montréal attendent avec une très grande impatience le retour de M^f l'évêque de Québec dans son diocèse, où il serait très nécessaire, tant pour y donner les ordres de prêtrise, que pour le soulagement des pauvres, des veuves et des orphelins. Ils espèrent que vous aurez la bonté de le renvoyer aussitôt que vous le pourrez... » ;

Enfin le roi lui permit de rentrer dans son diocèse. Tous les principaux vaisseaux étant déjà partis, il fut obligé de faire voile sur un misérable navire où il eut beaucoup à souffrir, et rentra dans sa ville épiscopale le 17 août 1713.

On aimerait à savoir quels furent les sentiments intimes de ses prêtres en le revoyant. La lettre si sévère qu'il leur avait adressée de Paris avait-elle laissé dans leur esprit quelque trace d'amertume? Mais est il bien sûr qu'elle leur fut jamais adressée? Je l'ai citée comme un reflet de l'état d'âme du prélat au moment où il l'écrivit. Elle fut certainement écrite et « donnée à Paris, » puis envoyée au Canada : on en a une copie à l'archevêché de Québec. Mais il y a, suivant nous, lieu de croire que les vicaires généraux exercèrent une sage temporisation : l'évêque arriva, sur les entrefaites, le 17 août; et le mandement n'ayant plus sa raison d'être, ne fut probablement pas envoyé aux différents curés ou missionnaires de la Nouvelle-France (1).

Bien des difficultés surgirent entre le séminaire et le Chapitre, à propos du partage du revenu des abbayes et des gratifications accordées par l'État au clergé canadien. Ces difficultés se continuèrent durant tout le règne de Ms"" de Saint-Vallier et longtemps après lui : elles étaient la conséquence de la réforme du séminaire, et de la séparation absolue que le prélat voulait mettre entre le séminaire et le Chapitre.

(1) Dans la copie qui se trouve à l'archevêché de Québec, il n'y a aucune date. Le mandement porte seulement : « Donné à Paris. » {Mandements des évêques de Québec, t. I, p. 482, Mandement pour faire cesser certaines infractions aux statuts du dernier Synode).

Parles lettres patentes qu'il avait obtenues en faveur du Chapitre, le roi s'était réservé la nomination du doyen et du grand chantre (i). Cette disposition affligea bon nombre de prêtres qui eussent préféré que cette nomination eîjt été laissée au Chapitre, comme l'avait réglé Ms"" de Laval. L'évêque les blessa encore davantage en paraissant ignorer complètement l'œuvre de son prédécesseur. Celui-ci avait donné au Chapitre de Québec de magnifiques statuts : on peut les lire, ils existent encore (2). Or, Mg"" de Saint-Vallier, décidé à en faire de nouveaux, commençait les siens par ce préambule : « Notre prédécesseur, dont nous tachons de suivre les vestiges, ayant érigé dans notre église cathédrale un Chapitre, s'était réservé de faire des statuts qui servissent de règle au dit chapitre; et comme il n'a pas exécuté son projeta ni donné des statuts à la dite église, nous nous sommes obligé d'y suppléer et à cette fin de faire les statuts suivants... (3). » Singulière manière de suivre les vestiges d'un homme que d'ignorer complètement son œuvre!

Mais toutes ces difficultés entre le séminaire, le Chapitre et Févéque n'eurent pas le retentissement des luttes d'autrefois; et Ton ne s'en occupa guère en dehors des cercles ecclésiastiques. En général, le retour de Tévéque dans son diocèse y apporta la joie et le contentement : l'Église du Canada était heureuse d'avoir retrouvé son chef. M. de Vaudreuil écrivant au ministre quatre mois après l'arrivée de M^^ de Saint-Vallier :

« J'ai attendu jusques ici, disait-il, à vous parler de l'arrivée de M. l'évêque en ce pays. Je ne saurais trop vous dire combien elle a fait de plaisir à tout le monde, et de bien en même temps, par la quantité de prêtres qu'il a ordonnés (4), dont on avait très grand besoin dans toute la colonie. Ses charités continuelles d'ailleurs font que chacun a recours à lui. En mon particulier, j'ai une véritable joie de le revoir, et je me fais un honneur de lui rendre visite à son hôpital général, oii il demeure, le plus souvent qu'il m'est possible... »

(i) Édits et OrdonnanceSj I, 339.

(2) Mandements des évêques de Québec, I, 133.

(3) Documents de Paris, Église du Canada.

(4) 11 ea ordonna dix-huit. (Voir Henri de Berniéres, p. 140).

Ms'" DE Saint- Vallier et Vaudreuil. — Questions de préséance.

Le marquis de Vaudreuil était presque aussi ancien dans la colonie que M^r de Saint- Vallier. Il y vint pour la première fois en 1687 — n'étant encore que chevalier de Vaudreuil, — en qualité de commandant des troupes, amenant avec lui 800 soldats, « qui, par un bonheur extraordinaire, dit Mfe'" de Saint- Vallier, étaient passés de France en bonne santé en trente-trois jours. »

Il servit avec distinction dans les différentes expéditions de Denonville et de Frontenac contre les Iroquois et les colons de la Nouvelle-Angleterre. Denonville, écrivant un jour au ministre, lui recommande le chevalier de Vaudreuil, « qui vient de partir de Montréal avec six-vingt Canadiens pour tomber brusquement sur l'ennemi. C'est un cadet de qualité de Gascogne, ajoute-t-il, qui ne fera pas souvent venir de lettres de change de son pays. »

Philippe de Rigaud, chevalier de Vaudreuil, était fils de Jean- Louis de Rigaud et de Marie de Castel-Verdun. Il naqu't vers 1643, en Languedoc (1), tout près de la Gascogne, dans la paroisse de Vaudreuil, évèché de Saint-Papoul. Il avait donc à peu près quarante-quatre ans lorsqu'il arriva en Canada en 1687.

Trois ans plus tard, il épousa à Québec Louise-Élizabeth de Joybert, fille de Pierre de Joybert, seigneur de Marçon, et de Marie-Françoise Ghartier de Lolbinière. Cette jeune fille avait passé son enfance à Gemsek, sur la rivière Saint-Jean, où commandait son père. Elle était filleule de Frontenac. Vers sa douzième année, sa mère l'amena à Québec, et la marquise de Denonville, qui l'affectionna beaucoup, la mit au pensionnat des Ursulines en

(1) Il paraît que le Languedoc était une des provinces de l'ancienne France les mieux administrées. Fénelon, dans son plan de gouvernement, demande qu'on établisse dans toutes les provinces, des états provinciaux sur le même modèle que ceux du Languedoc. Vaudreuil, natif de cette province, avait donc appris de bonne heure à apprécier les bienfaits d'une sage administration. Il était d'ailleurs préparé à voir l'Église prendre part aux affaires au Conseil ou ailleurs, puisque dans sa province « c'était l'évêque qui avec les seigneurs du pays et le tiers-état réglait la levée des impôts suivant le cadastre. » {Histoire de Fénelon, par le cardinal de Beausset, t. IV, p. 320.)

même temps que sa fille. « C'était, dit l'annaliste, une jeune personne d'une vertu solide, d'un esprit supérieur et douée de toutes les grâces qui font le charme d'un cercle d'élite. Une sagesse rare tempérait la vivacité de son caractère, et les attraits de sa figure étaient rehaussés par la plus naïve expression de modestie. »

Ce fut probablement le marquis de Denonville (1) qui, plus tard, la fit connaître à M™« de Maintenon; celle-ci fit nommer la marquise de Vaudreuil, une Canadienne, sous-gouvernante des enfants de France, en 1708. Il y avait cinq ans que M. de Vaudreuil était gouverneur du Canada. Il avait succédé au chevalier de Cailières comme commandant à Montréal, en 1699 : il lui succéda comme gouverneur du Canada en 1703.

Mme de Vaudreuil partit de Québec en 1709 pour se rendre à Versailles. Elle servit puissamment son mari à la cour, soit en déjouant les ruses de ses ennemis, soit en lui procurant des grâces inespérées. Le marquis écrivant au ministre en 1710 :

« Je suis très sensible, monseigneur, disait-il, à la bonté que vous avez eue d'écrire au R. P. Le Tellier (2) en faveur de celui de mes enfants qui prend le parti de l'Église (3). Je ne suis pas moins rempli de reconnaissance pour toutes les bontés que M™^ de Vaudreuil me marque que vous voulez bien avoir pour elle. Continueznous, monseigneur, l'honneur de votre protection. Je la mérite par la véritable attention que j'ai à exécuter vos ordres. »

Voici ce (ju'écrit Charlevoix à l'occasion de la nomination de Vaudreuil comme gouverneur du Canada :

(1) Il avait été nommé, après son retour du Canada, sous-précepteur de trois princes : le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou et le duc de Berry, enfants du Dauphin dont Fénelon l'illustre archevêque de Cambrai, était précepteur, et le duc de Beauvilliers, gouverneur.

(2) Devenu confesseur du roi après la mort du P. La Chaise en 1709. 11 avait publié, en 1687, une « Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires de la Cliine, du Japon et des Indes, contre deux livres intitulés : La morale pratique des Jésuites et ï'Espi-it de M. Arnauld. » Le chancelier d'Aguesseau, dans ses Mémoires, le représente « comme un homme accoutumé à combattre en fuyant, et qui a plus fait dans sa vie de belles retraites que de belles défenses. » {Histoire de Fénelon, par le cardinal de Beausset, t. III, p. 304.)

(3) Un des fils de Vaudreuil entra donc dans l'état ecclésiastique, probablement dans la Compagnie de Jésus. Il serait intéressant d'avoir quelques détails sur sa carrière,

« Il était fort aimé des Sauvages; et la valeur qu'il avait fait paraître en plusieurs occasions pendant la dernière guerre, jointe à ses manières nobles et aimables, lui avaient gagné l'affection et acquis l'estime de la colonie. Aussi concourut-elle toute entière à le demander pour gouverneur général. D'ailleurs il n'avait point de concurrent, sur lequel la place qu'il occupait, son expérience et la connaissance qu'il avait des aff'aires du Canada ne lui donnassent une grande supériorité, M. de Ghampigny étant retourné en France et ne songeant plus à l'Amérique.

€ Le marquis de Vaudreuil fut donc accordé aux prières de tous ceux qu'il devait gouverner; il parut même que ce concours de tous les ordres de la colonie en sa faveur avait fait plaisir au roi, qui lui avait donné plus d'une fois des marques de bienveillance, depuis la surprise de Valenciennes (1) par les mousquetaires, du nombre desquels il était... »

Si M. de Vaudreuil n'avait pas eu de concurrent sérieux pour la charge de gouverneur, il avait certainement des rivaux et des jaloux. De ce nombre était M. de Ramesay, qui lui succéda comme gouverneur de Montréal, et le remplaça même, durant deux ans, de 1714 à 1716, au gouvernement de la colonie. Écrivant au ministre dans l'automne de 1704, il accusait M. de Vaudreuil d'être de connivence avec certains officiers qui faisaient la traite de l'eau-de-vie (2); puis il ajoutait :

« Quoique la conduite que tient M. de Vaudreuil soit extrêmement préjudiciable à la colonie, celle qu'il a pour le gouvernement ne l'est pas moins. On peut dire aussi qu'il n'y a pas le plus de part : les Jésuites ont retrouvé leur règne.

« Il faut considérer, monseigneur, que dans l'établissement du Canada, le pays dépendait, par concession du roi, d'une compagnie (3), laquelle, sous le bon plaisir de la cour, nommait des

(1) Cette prise d'assaut de Valenciennes eut lieu en 1677.

(2) M. d'Aigrement portait la même accusation contre Vaudreuil en 1708 : « Ou pourrait empêcher à Montréal que les Sauvages (Outaouais) n'emportassent uue si grande quantité d'eau-de-vie. On m'a dit qu'il ne leur avait été permis d'en emporter une si grande quantité, qu'à condition qu'ils feraient de gros présents à M. le gouverneur général. Je ne sais pas si cela est vrai, mais je sais de bonne part que les présents qui lui ont été faits cette année par les Sauvages valent plus de cinq cents pistoles. »

(3) La compagnie des Cent-Assoi'iés, fondée par Richelieu en 1627. Elle remit la Nouvelle-France au roi en 1663.

gouverneurs et des intendants, auxquels le roi, sur la présentation qui lui en était faite, donnait des commissions. Les Jésuites avaient la principale part, par leurs intrigues, à ceux qui étaient proposés. Le crédit et l'autorité qu'ils avaient sur ces gouverneurs, qui étaient leur ouvrage, joint au pouvoir qu'ils s'attribuent pour la direction des consciences, les taisaient les véritables possesseurs d'une puissance, dont les gouverneurs chimériques n'étaient que les dépositaires. Tout le Canada sait ce qu'ils ont imposé à M. de Mésy, autrefois gouverneur général de ce pays, pour ne leur avoir pas voulu déférer : il mourut de déplaisir.

« Par la suite, le pays étant augmenté, et le roi étant rentré aux droits de la compagnie, les Jésuites n'étant plus les maîtres du choix des gouverneurs et des intendants, ont voulu néanmoins toujours se conserver l'empire qu'ils s'étaient acquis sur le pays, avec des succès qui ont dépendu de la mollesse ou de la fermeté de ceux qui ont gouverné le Canada : et on a l'expé^ rience que ceux qui leur ont trop déféré n'ont pas réussi pour le service du roi dans cette colonie.

t M. le comte de Frontenac, dont la naissance et le mérite sont connus, étant arrivé en Canada, le gouverna avec tant de sagesse qu'il s'attira l'amour et le respect de tout le peuple. L'on ne saurait s'imaginer les intrigues, cabales et calomnies dont les Jésuites se sont servis en cour pour le débusquer de son premier gouvernement, dont il ne leur a jamais voulu faire part, non plus que dans son dernier règne. Je puis avancer hardiment qu'il y en aura très difficilement un qui fasse tant de bien au pays, et qui le sache si bien gouverner. Le seul défaut qu'il avait était de rechercher les honneurs avec trop d'empressement.

« Ensuite M. de Callières qui lui a succédé a eu la même fermeté en ce qui regarde la conservation de son autorité; et quoiqu'il n'eiît pas la même vivacité d'esprit, on doit à sa mémoire qu'il a très utilement servi le roi en ce pays, tant gouverneur particulier de Montréal qu'en qualité de gouverneur général; et s'il ne donnait pas à M. de Vaudreuil toute la liberté qu'il convient à son caractère, comme vous l'avez pu connaître par les plaintes qu'il vous en a faites, c'est qu'il connaissait ses faiblesses et le mauvais usage qu'il en aurait fait; et c'est ce que nous voyons malheureusement aujourd'hui, au détriment de la

colonie. Si Dieu n'y met la main, il perdra en peu de temps ce que ses prédécesseurs ont eu bien de la peine à acquérir. Il a trouvé tout en paix (1), et à présent nous sommes à la veille de voir la guerre entre toutes les Nations. Il est certain que, quoi qu'il arrive, la conduite qu'il tient sera très préjudiciable au pays. Il n'y a personne de bon sens qui ne s'en aperçoive...

« Lorsque l'État ecclésiastique vous a écrit en sa faveur pour vous demander, monseigneur, votre puissante protection pour lui faire obtenir de Sa Majesté le gouvernement général de ce pays, il ne croyait pas qu'il en fit un si mauvais usage; et je ne fais pas de doute, monseigneur, qu'ils ne vous en portent leurs plaintes, à moins que la prévention qu'ils vous ont témoignée en sa faveur ne les en empêche, étant fâcheux de se démentir si promptement.

« Mais pour, les Jésuites, quoique dans le fond de leur cœur ils ne l'approuvent pas, il n'y a pas d'apparence qu'ils s'en plaignent, parce qu'ils triomphent à présent. Au lieu de distribuer, suivant l'intention de Sa Majesté, les deux mille écus dont Elle a la bonté de gratifier les meilleures familles de ce pays, on les donne en partie, par leurs sollicitations, à des paysans leurs créatures. Ils ont la principale part au gouvernement: on ne délibère d'aucune chose sans leurs conseils, qui souvent se tiennent chez eux, outre qu'ils y trouvent leur intérêt particulier... »

(1) M. de Ramesay fait ici allusion an fameux traité de 1701 entre les Français et les Sauvages :

« Le but politique de M. de Callières, dit Gauthier, fut la pacification des peuples sauvages qui se trouvaient en relations avec les Français. Malgré les intrigues anglaises^ il sut disposer habilement les cinq-cantons à entrer dans ses vues. En 1700, des ambassadeurs iroquois acceptèrent, à Montréal, les bases d'une paix durable, qui fut solennellement ratifiée l'année suivante.

« Dans l'été de 1701, Montréal vit arriver les députés d'une foule de nations sauvages, qui venaient compléter l'œuvre d'une paix générale. On voulut donner le plus de solennité possible à la conclusion du traité. Une vaste enceinte fut préparée dans le voisinage de Montréal. Treize cents sauvages y prirent place dans un très bel ordre; c'étaient les représentants de presque toutes les nations barbares de l'Amérique du Nord, depuis le golfe Saint- Laurent jusqu'au bas Mississipi. La variété bizarre de leurs costumes et la diversité de leurs idiomes furent un grand amusement pour les Canadiens et les Français. Trente-huit députés signèrent le traité; puis on apporte le grand calumet de la paix, qui circule parmi tous les dignitaires de cette vaste assemblée. Un Te Deum solennel vint clore la cérémonie. 11 y eut festin, salves d'artillerie, et le soir illumination et feu de joie. » (Histoire du Canada).

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Vaudreuil, de son côté, n'aimait guère Ramesay, si l'on en croit M. d'Aigremont (1) :

« M. le gouverneur général a cette bonne qualité, dit-il, que quand il a une fois commencé d'avoir de la haine pour quelqu'un, c'est pour toute la vie, et toujours en augmentant. Celle qu'il a, par exemple, pour M. de Ramesay est parvenue à un point qu'il est aisé de connaître qu'il cherche tous les moyens de le perdre. Elle a été jusqu'à l'accuser, il y a deux ans, d'avoir ôté quarante bons hommes du parti commandé par les sieurs Deschaillons et Rouville pour y en mettre quarante mauvais aiin de le faire manquer. Il faut avoir une horrible méchanceté pour accuser M. de Ramesay d'une pareille chose, n'y ayant pas un homme qui soit plus zélé et plus attaché à remplir ses devoirs... >

L'intendant Raudot écrivait lui aussi au ministre le 20 septembre 1709 :

« M. le gouverneur Vaudreuil, qui n'a nulle qualité de celles qui pourraient le faire estimer et aimer, deux qualités néanmoins essentielles pour bien gouverner les autres, a cru, pour y suppléer, ne pouvoir mieux soutenir son autorité que par la crainte qu'il donne à tout le monde, soit en maltraitant les uns publiquement, de paroles et de menaces, ou en leur faisant des malhonnêtetés, soit en se rendant maître despotiquement de toutes les permissions qui sont nécessaires aux autres pour faire leur commerce, en leur refusant les hommes dont ils ont besoin pour cela, ou les secours qui leur sont nécessaires pour leurs autres affaires, ne les accordant que suivant ses vues, et jamais par rapport à la justice qu'il doit à tout le monde... »

Voilà comment les représentants du roi au Canada se décriaient les uns les autres : quel tact ne fallait-il pas à la cour pour discerner le vrai du faux dans toutes ces dépêches!

(1) François Clairambaiilt d'Aigremont, commissaire de la marine, député de la cour pour visiter les postes avancés du Canada. II mourut en 1728, M. de Beauharnais, gouverneur, écrivant au ministre le 2 décembre : « J'ai l'honneur disait-il, de vous donner avis de la mort de M. d'Aigremont, qui est universellement regretté en ce pays. Il mourut hier à une heure après-midi. Son désintéressement a été si grand pendant sa vie qu'on n'a pas trouvé à sa mort de quoi le faire enterrer. Je lui ferai rendre les honneurs qui lui sont dus, et tout le monde se porte d'inclination à j' contribuer. » — 11 venait d'être nommé intendant du Canada à la place de Dupuy.

Je cite encore sur Vaudreuil ce qu'écrivait au Régent, en 1716, M. Riverin, qui se disait « député de la colonie » en France depuis quinze ans :

« Comme député de la colonie de Canada, je me trouve obligé d'écrire cette lettre à V. A. S., et de la supplier très humblement de ne la point envoyer à M. de Vaudreuil ni à M. Raudot, mais bien à quelqu'un en qui V. A. S. prenne confiance. Il s'agit de la ruine totale de cette pauvre et malheureuse colonie, qui est toutà-fait certaine, si V. A. S. laisse ces messieurs-là les maîtres d'arranger les affaires comme ils le jugeront à propos. Tout le monde sait que le premier est entièrement gouverné par sa femme, qui est née en Canada, qui y a une famille très pauvre avec un nombre considérable d'enfants (1), et avec cela d'une avidité insatiable; et que l'autre, aussi bien que son père, qui sont nés sans biens, ont été rappelés sur les plaintes générales qui ont été faites par tout le peuple de cette colonie, après les avoir tous vexés, s'être enrichis, et avoir fait chasser et déserter de ce pays presque tous les principaux qui ont voulu leur résister...

« Les gouverneurs généraux qui ont précédé M. de Vaudreuil, et particulièrement MM. de Denonville et Callières (2), en ont soutenu la dignité avec éclat, et se sont fait respecter des gouverneurs généraux anglais et des chefs des nations sauvages qui sont à craindre. Ils n'ont point eu en vue le commerce ni le gain sordide. 11 avaient beaucoup d'élévation. Mais à présent tout est avili, et ce n'est plus qu'une femme qui règne, tant présente qu'absente... »

Il eut été difficile que Me^ de Saint- Vallier, lui aussi, n'eiit pas quelques difficultés avec les autorités coloniales : c'était pour ainsi dire la mode; et d'ailleurs il y avait à cette époque une source permanente de difficultés entre l'Église et l'État : les questions de préséance et d'immunités ecclésiastiques.

Sitôt après son arrivée, nous voyons le prélat s'opposer à une ordonnance de l'intendant Raudot réglant « que les capitaines de milice iront, après les marguilliers, les premiers à la procession, suivis des autres officiers de milice, et que le capitaine de milice

(1) D'après Tanguay, elle en avait dix. L'un d'eux, Pierre-François, fut le dix-hnilième et dernier gouverneur français du Canada.

(2) Il n'ose pas nommer Frontenac parmi les gouverneurs qui t n'eurent jamais en vue le commerce. »

seul aura le pain bénit avant les autres habitants (1). » L'évêque prétendait que l'intendant « n'avait pu donner ce droit aux capitaines de milice. » L'intendant se fondait sur ce qui avait été réglé au conseil d'État le 12 avril 1710 : « Sa Majesté veut que, par le Conseil Supérieur établi à Québec, il soit réglé quelques honneurs aux principaux habitants qui prendront soin de chacune bourgade ou communauté, soit pour leur rang de l'Église, soit ailleurs. »

« Les capitaines de milice sont dans ce cas, écrivait M. de Vaudreuil, puisqu'ils ont l'honneur de commander les habitants pour aller à la guerre et pour tous les autres services pour lesquels ils sont commandés, et d'être aussi chargés de l'exécution des ordres des intendants. »

Puis il se plaignait que l'évêque n'avait pas voulu entendre ces raisons, et il priait le ministre » de lui faire savoir les intentions de Sa Majesté. »

L'ordonnance de M. Raudot fut maintenue. Son successeur, Begon, ainsi que Vaudreuil, écrivaient au ministre Tannée suivante :

« Les sieurs Vaudreuil et Begon tiendront la main à l'exécution du règlement de Sa Majesté portant que les capitaines de milice auront une place marqftée après les seigneurs des paroisses, les officiers de milice et les marguilliers, avant les autres habitants... »

Le marquis de Vaudreuil passa en France en 1714 et ne revint qu'en 1716. Il eut occasion, durant son séjour à Paris, de rendre service au séminaire de Québec, avec lequel il sympathisait de tout cœur. Le ministre lui ayant parlé des difficultés que l'évêque avait encore avec son séminaire, auquel il reprochait, entre autres choses, d'attirer les prêtres chez lui :

« J'ai toujours vu M. l'évêque brouillé avec le séminaire de Québec, répondit M. de Vaudreuil. Les curés de la campagne qui viennent faire leurs provisions à la ville ont, de tout temps, demeuré au séminaire; et cela me paraît fort convenable. Il serait désagréable à des prêtres d'aller demander à M. l'évêque oti il veut qu'ils logent. »

Mgr de Saint- Vallier eut une autre difficulté de préséance, avec

(1) Edits et Ordonnances, t. Il, p. 275,

M. de Louvigny (1), lieutenant de roi à Québec. Celui-ci écrivait à la cour à ce sujet :

« M. l'évêque de Québec fait une difficulté au lieutenant de roi d'entrer dans le sanctuaire de la paroisse, les jours de cérémonies, recevoir de la main du célébrant un rameau, des cendres et l'adoration de la croix, après le gouverneur et l'intendant; et il accorde ces honneurs aux marguilliers : pour raison il dit que les honneurs de l'église dépendent de lui... S'il était vrai que M. l'évêque fût seul maître d'accorder ces honneurs, ajoute M. de Louvigny, pourquoi la cour osait-elle décider d'un banc, du pain bénit, de la marche dans les processions, en faveur des lieutenants de roi, l'année 17i7?

« M. l'évêque me fit dire, le jour du vendredi-saint, de ne pas aller dans le sanctuaire à l'adoration de la croix, et qu'il avait été surpris que j'y fusse entré le dimanche des Rameaux... Pour éviter la discussion, j'ai souscrit à ce qu'a désiré M. l'évêque, jusques au règlement qu'il plaira à Nos Seigneurs du Conseil de rendre, en prenant la liberté de remontrer que je crois devoir entrer dans le sanctuaire, puisque les marguilliers y entrent, et avoir le pas devant eux... i

La cour donna raison à M. de Louvigny. Elle donna raison, également, à M. de Vaudreiiil, dans une autre affaire; et cette fois la réponse dut être d'autant plus sensible à l'évêque que c'est lui qui l'avait provoquée, et non pas le gouverneur. Laissons celui-ci raconter lui-même l'incident :

« M. l'évêque n'a pas accusé juste, dit-il, en écrivant au Conseil (d'Etat) que je prétendais exiger de lui qu'il ordonnât au clergé de sa cathédrale de me donner l'eau bénite par présentation du goupillon entre mes mains, puisque je n'ai jamais eu cette prétention.

« Il est bien vrai que, comme dans l'église de Montréal où j'allais tous les dimanches à la grand'messe, pendant le séjour que j'y fis en 1717 (2), le goupillon me fut toujours présenté par

(1) Louis de la Porte de Lonvigny. 11 périt dans le naufrage du Chameau le 2o août 1723, alors qu'il venait d'être nommé gouverneur des Trois-Rivières. (Gharlevoix, Histoire générale de la Nouvelle-France^ t. IV, p. 140.

(2) C'est durant son séjour à Montréal en 1717, qu'eut lieu la célèbre émeute de Longueuil, à l'occasion des corvées pour les fortifications. Cet épisode parait avoir échappé à la connaissance de nos historiens^ même ceux de la paroisse

le prêtre officiant, de manière que je prenais l'eau bénite avec le doigt, je demandai à M. l'évêque, après mon retour à Québec, qu'elle me fût donnée dans sa cathédrale de la même manière qu'elle m'avait été donnée à Montréal : ce qu'il me refusa, pré-

de Longueuil. Voici comment M. de Vaudreuil racontait cet épisode au ministre :

« J'ai riionneur, écrivait-il le 17 octobre 1717, de rendre compte au Conseil de ce qui s'est fait par rapport aux corvées que les habitants de l'île de Montréal et des côtes voisines fournissent pour l'enceinte de la ville de Montréal en muraille.

« Gomme Sa Majesté n'a pas jugé à propos de leur rien ordonner à cet égard, et qu'Elle a marqué être persuadée que je les y déterminerais et qu'ils s'y porteraient d'eux-mêmes, je me suis servi des voies d'insinuation pour engager les habitants des côtes les plus voisines de la ville à bien faire leur devoir, afin que ceux des autres côtes plus éloignées suivissent pins volontiers leur exemple. J'ai lieu d'être content des uns et des autres, parce qu'ils ont tous paru vouloir se conformer aux intentions de Sa Majesté, excepté les habitants de la seigneurie de Longueuil, dans lesquels je ne trouvai pas la même soumission lorsque j'allai leur proposer les corvées. Ils étaient sous les armes pour me recevoir. En y arrivant, je leur parlai dans la maison de M. de Longueuil. et je leur dis tout ce qui pouvait être capable de les engager à imiter les habitants des autres côtes : mais ce fut inutilement, parce qu'il se trouvait parmi eux quelques mutins qui gâtaient l'esprit des autres.

« Quelqnes-uns de ces derniers, m'ayant manqué de respect dans leurs réponses, furent poussés par mes gardes : ce qui alarma les autres; et tous, craignant d'être chargés, ils sortirent de la maison en foule, et coururent à leurs armes, sans cependant faire d'autre mouvement.

« Quand je vis le peu de soumission de ce peuple, je m'en retournai à Montréal, dans la résolution de ne pas laisser cette insolence impunie dans ceux qui en étaient les auteurs. Pour éviter le châtiment qu'ils méritaient, ils s'engagèrent dans une espèce de révolte, en demeurant attroupés avec leurs armes le reste du jour, excepté quelques gens raisonnables qui se retirèrent chez eux. Leur intention était d'empêcher qu'on emmenât ceux qu'ils prévoyaient que je pourrais envoyer prendre pour les faire mettre en prison. Ils étaient cependant disposés à se retirer, lorsqu'un canot, conduit par des gens de la ville mal intentionnés, et que je n'ai pu découvrir, arriva à Longueuil, pour leur faire savoir que je faisais commander les Sauvages pour aller piller leurs maisons et les brûler : à quoi cependant je n'avais point pensé, n'étant pas d'humeur à me servir de ce moyen pour les châtier. Mais ce faux avis les engagea de continuer à rester sous les armes toute la nuit et encore le lendemain.

« Dans le temps que je me disposai à faire marcher contre ces mutins et y aller moi-même, le curé de Boucherville et le sieur Boucher de Montbrun, commandant de toute la milice des côtes du sud, accompagnés de quelques-uns des principaux habitants de Boucherville, vinrent me demander grâce pour les

tendant qu'il ne le devait pas, ayant néanmoins laissé la liberté aux prêtres de Montréal de continuer de faire comme ils avaient commencé.

« Le supérieur du séminaire de Montréal, à qui je parlai Tannée dernière du refus de M. Tévêque, m'assura que ce que je demandais m'était dû; et un curé du diocèse de Québec (1) me fit voir, dans le Traité des droits honorifiques, plusieurs arrêts rendus en faveur des seigneurs haut-justiciers, par lesquels il était ordonné aux curés de leurs paroisses de leur donner l'eau bénite par présentation du goupillon et non pas aspersion.

« Après avoir représenté tout cela à M. l'évêque qui n'a pas voulu y avoir égard, j'ai resté dans le silence sur ce sujet et j'y serais encore s'il n'en avait pas écrit au Conseil. Mais la réponse que le Conseil lui a faite sur cette matière a terminé toute la

gens de Longueuil, m'assurant que les remontrances qu'ils avaient faites à ces révoltés les avaient fait revenir de leur égarement; qu'ils s'étaient tons retirés, et qu'ils étaient très mortifiés de la faute qu'ils avaient faite et très résolus de n'y retomber jamais; qu'au reste il y en avait plusieurs qui n'avaient eu aucune part à cette révolte, et que, parmi ceux qui s'y étaient engagés, il y en avait plusieurs qui s'y étaient trouvés malgré eux. Je leur fis répon>e que je voulais bien, sous le bon plaisir de Sa Majesté, pardonner à la paroisse en général, mais qu'il fallait que ceux dont je leur donnais les noms, au nombre de dix, me fussent livrés, ou qu'ils vinssent eux-mêmes se remettre à ma clémence.

« Ces dix mutins ont pris le parti de venir d'eux-mêmes se rendre en prison. Ils sont dans le cachot depuis prés de deux mois. Je les y laisserai encore jusqu'à l'hiver. Alors je les en ferai sortir, parce que les cachots de Montréal sont si affreux qu'ils courraient risque d'y périr, s'ils y restaient pendant l'hiver. Mais ils ne seront élargis que sous bonne caution de se représenter pour y être remis quand on le jugera à propos. Ces malheureux m'ont paru si humiliés et si touchés de leur faute, dans le temps qu'ils sont venus d'eux-mêmes se rendre en prison, que j'ai tout lieu de croire qu'il ne leur arrivera jamais d'en commettre une pareille. C'est pourquoi je prie très humblement le Conseil de vouloir bien leur faire grâce.

« Cette révolte, si on peut lui donner ce nom, n'a produit aucun mauvais effet dans la colonie. Au contraire, comme il est vrai qu'à quelque chose malheur est bon, elle a été cause que plusieurs habitants des autres côtes et même des côtes entières, qui ne se hâtaient pas de satisfaire à ce qui avait été promis pour les corvées, se sont pressé de s'acquitter, et que tous ceux de Longueuil se sont soumis à la taxe qui a été faite par le sieur de Longueuil, leur seigneur, qui connaît leurs facultés. »

(1) Probablement M. Philippe Boucher, un des curés canadiens les plus instruits de l'époque.

difTiculté; car elle a engagé M. l'évêque à me prévenir, pour m'accorder de bonne grâce ce qu'il m'avait refusé... »

M?' DE Saint- Vallier et Vaudreuil (suite). — Questions de

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