‹ Mgr de Saint-Vallier et son tempsChapitre 2 sur 14 · DISCIPLINE · texte numérisé non relu

DISCIPLINE

M^"" de Saint- Vallier se défendit avec plus de succès dans deux occasions où les droits de la conscience et de la morale étaient, il est vrai, plus intéressés.

Le roi avait défendu, paraît-il, aux prêtres du Canada « de marier aucun officier ni soldat sans la permission du gouverneur général ou de celui qui commanderait en son absence. » M. de Vaudreuil ayant appris que l'évêque avait marié, durant son absence, un officier et plusieurs soldats, malgré l'opposition du commandant, M. de Ramesay, s'en plaignit à la cour et demanda que l'on défendit de nouveau à l'évêque et à ses prêtres de le faire à l'avenir : autrement, disait-il, « les officiers feront tous les jours de mauvais mariages; et les compagnies, qui sont très faibles, se détruiront entièrement, parce qu'on n'y souffre point de soldats mariés, et qu'aussitôt qu'ils le sont on leur donne leur congé... »

« Le reproche qu'on nous fait, répliqua l'évêque, est manifestement injuste : nous n'avons point fait de mariages de soldats depuis bien des années, à moins qu'ils n'aient trompé les curés et assuié sous serment qu'ils n'étaient point soldats. Je ne connais sur ce sujet d'autre ordonnance royale que celle du 21 mai 1698 : elle porte qu'on doit permettre aux soldats de se marier, sur la première demande qu'ils en font au gouverneur général. Mais M. de Vaudreuil se montre très difficile à accorder ces permissions. Que de fois je lui ai rappelé la parole de saint Paul, qui engage les chrétiens à se marier plutôt que de brijler (1)! A cela il ne veut rien entendre : il suffit que je veuille me mêler de ces mariages pour qu'il refuse son consentement.

« Les soldats sont mes ouailles comme les autres chrétiens. Quand on leur refuse pendant huit ou dix ans la permission de se

(1) 1 Cor., vil, 9.

marier, et que je les vois se livrer au désordre et au libertinage, donnant à la colonie une infinité d'enfants illégitimes, puis-je fermer les yeux sur ces désordres? Et croit-on que je serai quitte devant Dieu en disant que je ne les ai pas mariés parce que M. de Vaudreuil ne l'a pas voulu?

« Quant aux officiers, l'expérience journalière fait voir que plusieurs d'entre eux, aussi bien que d'autres habitants, quand on leur refuse les permissions nécessaires pour se marier, ne font pas difficulté de se marier à la gaumine (1), en déclarant devant le curé, lorsqu'ils le trouvent seul à l'église, ou ailleurs, qu'ils se prennent pour mari et femme, devant deux témoins qu'ils amènent. Cela est arrivé si souvent, qu'on peut raisonnablement le craindre lorsqu'on refuse de les marier (2).

« Pourquoi M, de Vaudreuil se plaint-il que j'aie permis à son neveu, M. de Lantagnac (3), de se marier, après mille refus de sa part de lui laisser prendre femme? Voilà un officier de quarante ans, à qui on refuse la permission de se marier avec la nièce de M. de Louvigny (4), lieutenant de roi, fille du premier conseiller! Et cependant on les laisse se fréquenter des années de suite sans rien faire pour les éloigner ni les séparer! Est-ce de nature à contenter un évéque, qui doit par son état chercher à maintenir tout le monde dans l'ordre...? »

La cour fît répondre très sagement à M. de Vaudreuil e que l'on pouvait bien casser les officiers ou leur imposer d'autres peines, mais que ces peines ne pouvaient être comparées avec le bonheur ou le malheur éternel. »

A son tour. M»"" de Saint- Vallier avait un reproche très grave à faire à M. de Vaudreuil : laissons-le expliquer la chose lui-même au Conseil de la Marine :

« Je supplie le Conseil, dit-il, de me permettre de m'expliquer sur un article affligeant pour moi, et auquel je ne trouve point de remède depuis huit ans que je suis de retour dans mon diocèse...

(1) Voir le mandement de M*' de Saint-Vallier « pour condamner les mariages à la gaumine. » (Mandements des évêques de Québec, t. I, p. 492).

(2) Il paraît que le frère de l'intendant Begon, entre autres, s'était ainsi marié à la gaumine.

(3) Le lieutenant Gaspard Adhémar, sieur de Lantagnac.

(4) Marie-Geneviève Martin de Lino, fille de François -Mathiea Martin de Lino et de Catherine Notan.

J'espère de la sagesse du Conseil qu'il donnera ses ordres à M. de Vaudreuil de ne pas se servir de son autorité temporelle pour entrer sans permission de l'évêque dans les couvents de religieuses et y faire entrer toutes sortes de personnes. S'il ne le faisait qu'au retour de ses voyages de France ou dans des cas extraordinaires, je le souffrirais sans peine, et lui offrirais même de l'accompagner; mais en tout temps, avec toutes sortes de personnes, et sans croire avoir besoin de la permission de l'évêque, sans se soucier de l'excommunication majeure portée par le concile de Trente contre ceux qui entrent dans les monastères sans raison et sans permission, aucun des gouverneurs qui ont précédé M. de Vaudreuil, depuis trente-six ans que je suis évèque, n'a prétendu et regardé ces entrées comme une suite de sa dignité. Et comment le pourrait-elle être, puisque les rois mêmes n'y entrent point sans en avoir permission par des Bulles expresses émanées du Saint-Siège?

« J'ai été dix à douze ans aumônier du feu roi, et je ne l'ai vu entrer que deux fois dans des couvents; encore, avec de grands ménagements de sagesse et de prudence (l) : et M. de Vaudreuil y entre très souvent, et veut entrer, tantôt avec des femmes, tantôt avec des hommes, officiers ou autres, ne se contentant pas de voir et d'entretenir les religieuses dans les parloirs, mais bien dans les chambres intérieures; d'où il arrive de grands inconvénients que je ne puis expliquer par lettre.

« Durant le dernier hiver, à Montréal, il entrait dans leur chœur, pour entendre la messe plus chaudement au milieu des religieuses. Le moindre inconvénient à cela, c'est qu'outre une trop grande dissipation, qui fait tort au recueillement dans lequel doivent vivre les épouses de Jésus-Christ, cela enfle l'esprit et le cœur de quelques-unes d'entre elles...

« Je supplie le Conseil de faire comprendre à M. de Vaudreuil que si c'est à lui, en qualité de gouverneur général, de gouverner temporellement, il doit laisser à l'évêque le soin de gouverner les

(1) On lit dans l'Histoire du Canada, par le Frère Sagard, Récollet de la Province de Paris :

« La Reine d'Espagne à présent régnante, ayant été pour entrer dans l'un de nos couvents, et su qu'il était l'heure du silence, se donna la patience d'attendre dans l'église que les religieux l'appelassent, sans s'en plaindre d'un petit mot. » (Histoire du Canada, Paris, 1636, édition ïross, p. 21.)

couvents et les communautés religieuses et ecclésiastiques spirituellement; qu'il ne doit entrer dans les couvents que dans des cas extraordinaires, avec la permission de l'Église; qu'il ne doit pas perdre de vue les censures que le concile de Trente lance contre ceux qui y entrent sans permission.

« J'ai cru pendant quelque temps que je pourrais lui faire faire toutes ces réflexions par M™^ de Vaudreuil; mais la voyant marcher de l'air d'une dame qui peut tout à la cour (1), et à qui

(1) Elle ne se gênait pas d'écrire elle-même au ministre sur les affaires canadiennes. Je lis dans un de ses mémoires : « il serait bon, monseigneur, pour occuper les femmes et les filles des habitants, qui ne font rien la plupart du temps, et pour le bien du pays, d'obliger chaque habitant de semer du chanvre et d'en fournir au magasin du roi, tous les ans, certaine quantité qu'on paierait... »

Elle écrit encore au ministre, le 29 octobre 1724, peu de temps après son retour au Canada :

« J'ai trouvé M. de Vaudreuil endetté de 13,000 francs depuis mon départ^ et n'ai pas de quoi faire venir nos provisions pour l'année prochaine. Les émoluments de ce gouvernement ne valent pas un écu, quoique les appointements soient considérables. Une maison de 40 personnes; une table de 14 couvers, entretenue toute l'année soir et matin, et de 23 à 30 couverts tous les automnes; pour plus de 10,000 francs de gages, de bois et de blanchissage : tous ces article^, monseigneur, consomment bien le revenu; joint à une nombreuse famille qui nous coûte encore beaucoup... »

Elle ajoute, au sujet de la maison que M. de Vaudreuil a fait construire à à Montréal pour le gouverneur :

« Je vous assure qu'on la trouvera plus solidement bâtie que n'est le pavillon du château, qui vient d'être fait, où tout le bois qu'on y a employé est pourri, et les planches de mauvais sapin, que M. Raudot sait bien qui ne peut pas durer ici un hiver, par rapport aux grapins que les hommes portent sous leurs souliers : la férure en est infâme et plus grossière que n'est celle des maisons des paysans en France...

« J'ai trouvé, ajoute-t-elle encore, la vie bien enchérie ici depuis mon départ. Les boulangers vendent le pain cinq sous la livre, qui ne leur revient qn'à 18 deniers; ainsi du reste. Ce pays est à présent un pays de Bohême. 11 n'y a pas de jour qu'on ne vole à dix endroits au moins dans cette ville; et lorsque les voleurs sont pris sur le fait, ils en sont quittes pour rendre ce qu'ils ont pris.

« Personne n'est exempt. Nous avons ici un corps de gardes, une sentinelle à la porte du fort : cela n'empêche pas que nous ne soyons tous les jours volés. Les voleurs passent par la basse-cour, qui est toute ouverte. Nombre de fainéants de la campagne se viennent établir dans les villes, qui n'ont d'autres métier que de voler, receler, et vendre de l'eau-de-vie aux sauvages. Le défaut de police et l'impunité du crime font ici de grands désosdres : c'est à quoi feu M. Robert aurait remédié, ce qui le fait aussi regretter généralement de tous les honnêtes gens... »

on ne refuse rien, je n'ai pas osé le faire. Ces réflexions viendront mieux par la voie du Conseil... »

Cette lettre de M?"" de Saint-Vallier nous révèle un singulier état de choses, et des abus que les absences prolongées de l'évéque avaient sans doute favorisés. Quel contraste avec la régularité édifiante de nos communautés d'aujourd'hui! Ces abus étaient tellement enracinés, que dix ans plus tard, son successeur Me"" Dosquet avait, lui aussi, à s'en plaindre. Écrivant à la cour au sujet de ses relations avec le gouverneur et l'intendant, MM. de Beauharnais et Hocquart : ^

« La première année que j'arrivai (1), dit-il, nous trouvant

Puis, voyez comme elle sait faire mousser son fils, Vaudreuil-Bavagnal, qui sera nommé en 1755, trente ans plus tard, gouverneur du Canada :

« Bavagnal prend la liberté, monseigneur, de vous présenter un canot d'écorce en solives, à la manière sauvage, avec les avirons, et deux arcs et deux carquois, qui contiennent près de deux cents flèches des plus belles que les sauvages fassent. Comme il en est fort aimé, il espère l'année prochaine les eugager à lui amener des bétes rares de ce pays. Je fais adresser le canot et les flèches à M. Pacaud, ordonnateur à Rochefort, comme vous me l'avez ordonné, pour vous les faire tenir... »

(1) M«' Dosquet écrivait cette lettre en 1731. Il était arrivé au Canada dans l'automne de 1729, comme coadjuteur de îiU' de Mornay, qui avait succédé à M»' de Saint-Vallier, mais qui ne vint jamais au pays. Il devint évêque de Québec en 1734, lorsque U«' de Mornay résigna son siège; mais il repassa en France en 1735, et donna lui-même sa démission en 1739, n'ayant passé que quatre années en tout, comme évêque, au Canada.

C'est le seul évêque que nous ayons eu, sous l'ancien régime, qui ne fût pas français. II était belge ; et c'est précisément à sa qualité « d'étranger au Royaume » que MM. de Beauharnais et Hocquart attribuaient en partie son peu de succès au Canada. Ecrivant à la cour dans l'automne de 1735 :

« Nous sommes persuadés, disaient-ils, que M»'' Dosquet n'a eu que des intentions pures et droites pendant le temps qu'il a gouverné l'Église du Canada, Mais il a eu le malheur que la plus grande partie des ecclésiastiques et les communautés religieuses ont regardé son gouvernement comme trop absolu, ce qui a éloigné la confiance que les uns et les autres auraient pu avoir en lui.

« Peut-être aussi qu'étant né hors du royaume, les peuples n'ont point aperçu en sa personne des sentiments aussi tendres qu'aurait pu avoir un évêque français, comme l'étaient ses prédécesseurs. »

M»"" Dosquet lui-même se déclarait « étranger. » Avant de donner sa démission, il demandait que la cour « le dédommageât du bien de patrimoine qu'il avait été obligé de dépenser pour le diocèse de Québec, en lui donnant un bénéfice équivalent, ou quelque pension as^urée sur des bénéfices :

« Si la cour me fait cette grâce, dit-il, elle me trouvera toujours disposé a employer à son service ce qu'elle m'aura donné et le revenu qui me reste de

seuls tous les trois, je leur parlai du bonheur d'un État où le bon ordre régnait. A cette occasion, je leur dis un mot des entrées dans les couvents, des désordres qu'elles avaient causés, des ordonnances des rois, des Canons, des Bulles des papes qui les défendaient sous de grièves peines; que j'étais persuadé qu'ils étaient trop fidèles serviteurs du roi pour ne pas suivre ses ordres, et trop bons chrétiens pour ne pas se soumettre aux lois de l'Église, même de discipline, lorsqu'elles sont reçues par toute la France, comme celles-ci le sont. Je leur fis lire ces ordonnances et les Canons, en leur disant que je les laissais les maîtres de prendre le parti qu'ils voudraient; que, quoique je ne puisse pas en conscience leur permettre sans raisons ces sortes d'entrées, je pouvais néanmoins les tolérer plutôt que de donner lieu à un plus grand mal, qui serait de nous brouiller ensemble et de nous diviser.

f ils m'objectèrent l'usage de ce pays-ci. Je leur dis que M. l'évéque défunt (Saint-Yallier) permettait ou défendait ces entrées, selon qu'il était bien ou mal avec les puissances : ce qui faisait un mauvais effet dans l'esprit des peuples (1); qu'une règle

mon bien. Je m'explique : étant né étranger, je serais peut-être moins suspect qu'un français pour quelques négociations secrètes dans différents pays ; et je me flatte qu'avec les instructions qu'on me donnerait, je pourrais réussir. «

On l'a fait naître à Lille : c'est évidemment une erreur. Lorsqu'il naquit, en 1691, il y avait longtemps déjà que cette ville appartenait à la France, et que Louis XIV avait incorporé à son royaume cette partie des Flandres appelée la Flandre française. N'est-ce pas plutôt à Liège (Luick) que naquit Mf Dosquet? On le voit, en effet, se diriger là, chaque fois qu'il passe du Canada en France. Du moins, M. Fai'.lon dit expressément qu'il est « né au diocèse de Liège, dans les Pays-Bas. » (Vie de la Sœur Bourgeois, t. Il, p. 282).

(I) Remarquons ce jugement de M«' Dosquet sur son prédécesseur : on ne peut supposer qu'il le portait à la légère. Le prélat, d'ailleurs, pouvait parler non seulement d'après les autres, mais d'après «ce qu'il avait vu et entendu lui-même; car, avant de venir au Canada comme évéque, en I7i9, il y avait demeuré deux ans, de 1721 à 1723, comme simple prêtre, membre de la Société de Saint-Sulpice, chargé de la direction des Sœurs de la Congrégation à Montréal. Il avait donc connu M^f de Saint- Vallier; et c'est après l'avoir vu à l'œuvre, qu'il écrit cette réflexion sévère : « Il permettait ou défendait ces entrées daus les couvents (qu'il regardait pourtant comme si pernicieuses) selon qu'il était bien ou mal avec les puissances : ce qui faisait un mauvais effet dans l'esprit des peuples. »

La vénérable Marie de l'Incarnation, jugeant M«' de Laval, nous présente un homme d'un autre caractère :

« Il ne sait dit-elle, ce que c'est que respect humain. Il est pour dire la

suivie était toujours le meilleur; que d'ailleurs je ne pourrais souffrir ce qui s'est fait autrefois, que des religieuses, au grand scandale du public, allassent au château ou à l'intendance, à des parties de diner ou de souper... (1). »

Le mot de Mg"" de Saint- Vallier à l'adresse de M^^e de Vaudreuil, comme aussi ceux que j'ai déjà cités de MM. de Ramesay et Riverin, au chapitre précédent, font voir que cette femme portait ombrage à bon nombre de personnes au Canada. On ne pouvait pardonner à une Canadienne, née dans le pays, d'être parvenue par ses talents et son mérite, ainsi que par la protection de M. de Denonville, à un si haut degré de fortune. La jalousie n'a-t-elle pas toujours été une des plantes favorites du terroir canadien?

La marquise de Vaudreuil, qui avait quitté le Canada en 1709, n'y revint qu'en 1724; et, dès Tannée suivante, M^' de Saint- Vallier, écrivant au ministre, avait à se plaindre d'elle, comme il avait fait quelques années auparavant de son mari :

» M'"^ la marquise de Yaudreuil, dit-il, a usurpé le droit, depuis un an, de faire entrer toutes les femmes de sa suite et de sa compagnie dans les couvents de religieux... Le commissaire des Récollets, qui sait bien que la chose n'est pas permise, le souffre avec peine, comme il me l'a dit plusieurs fois; mais il n'ose faire fermer les portes, de peur de se brouiller tout-à-fait avec la gouvernante... »

Me"" DE Saint-Vallier et Vaudreuil (suite). — Les immunités

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