LA VE\T. MERE MARIE DE L'INCARNATION
ans avant la vierge de Paray-le-Monial. Tous les soirs, retirée dans sa cellule, la Vénérable Mère de l'Incarnation faisait à Dieu la prière suivante : " C'est par le Cœur de mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie que je m'approche de vous, ô Père éternel. Par ce divin Cœur, je vous aime pour tous ceux qui ne vous aiment pas, je vous reconnais pour tous les aveugles volontaires qui ne vous reconnaissent pas. Je veux, par ce divin Cœur, satisfaire au devoir de tous les mortels. Je fais en esprit le tour du monde pour chercher toutes les âmes rachetées du sang très précieux de mon divin Epoux, afin de vous satisfaire pour toutes par ce divin Cœur ; je les embrasse pour vous les présenter par lui et pour lui, je vous demande leur conversion. Eh ! quoi, Père éternel, voulez-vous bien souffrir qu'elles ne reconnaissent pas mon Jésus, et qu'elles ne vivent pas pour lui qui est mort pour tous ? Vous voyez, ô divin Père, qu'elles ne vivent pas encore ; ah ! faites qu'elles vivent par ce divin Cœur !
" Sur cet adorable Cœur, je vous présente tous les ouvriers de l'évangile, afin que, par ses mérites, vous les remplissiez de votre Esprit Saint. Sur ce Cœur, comme sur un autel divin, je vous présente en particulier. . . .Vous savez,
ô Verbe incarné, Jésus mon bien-aimé, tout ce que je veux dire à votre Père par votre divin Cœur et par votre sainte âme. Je vous le dis en le lui disant, parce que vous êtes en votre Père et que votre Père est en vous ; faites donc tout cela avec lui. Je vous présente toutes ces âmes ; faites qu'elles soient une même chose avec vous."
Monseigneur de Saint- Vallier, après avoir confié ses Ursulines au Sacré-Cœur, continua sa visite pastorale. Pourquoi faut-il que le temps s'écoule si vite et que nous soyons déjà à l'heure du départ ?. . . .Oh ! c'est qu'elle est grande la famille canadienne confiée à notre Père dévoué ; il n'a pas encore revu ses enfants de Ville-Marie et c'est vers eux qu'il se dirige en ce moment. Suivons-le jusqu'aux portes de notre ville, et là, recueillons un nouveau trait de sa libéralité. En quittant les Trois-Rivières, il s'était aperçu qu'il ne lui restait plus rien des douze mille livres qu'il s'était procurées pour son voyage ; sa seule ressource fut d'en emprunter dix mille. Il y avait à peine quelques heures qu'il nous avait quittées, quand un orage des plus violents l'obligea de demander un abri sous le premier toit qu'il rencontra ; c'était une pauvre chaumière isolée, située à la Pointe-du-Lac. Là, habitait une pau-
vre veuve indigente et cinq enfants en bas âge réduits à la dernière extrémité, n'ayant ni pain ni feu. Le cœur si tendre, si bon, de Monseigneur ne put tenir à un tel spectacle, et il eut bien vite épuisé les provisions que nous lui avions préparées pour son voyage. Après avoir caressé les chers petits innocents, et avoir fait à la mère une aumône proportionnée aux besoins de sa famille, il les encouragea tous ensemble par de douces paroles, à prendre en bonne part les misères de cette vie qui conduisent au ciel. Ce soir là, Monseigneur n'eut pour tout lit qu'un peu de paille que son hôtesse lui offrit. Le prélat aimait à répéter dans la suite que cette chaumière avait eu des charmes pour lui, à cause de sa ressemblance avec l'étable de Bethléem.
A Montréal, Monseigneur se trouva en face du fléau de l'ivrognerie. Il monte en chaire et flétrit ce vice. Quelques jours plus tard, assistant à une conférence tenue par le gouverneur et l'intendant, au sujet de la vente des liqueurs enivrantes aux sauvages :
" Voulez-vous donc, lui dit le gouverneur, faire perdre ce pays au roi de France, le livrer à nos voisins, qui donnant aux sauvages autant d'eaude-vie qu'ils en veulent, vont les attirer tous à
eux, et mettront ensuite, avec eux, toute cette colonie en combustion ?
— " Voulez-vous, répondit avec calme le pieux Prélat, voulez-vous, que nous conservions ce pays au roi de France en offensant le Roi du Ciel ? . . . Notre Monarque a trop de piété pour vouloir être maître du Canada, s'il n'en peut être maître qu'à cette condition. D'ailleurs, si les sauvages, à qui nous devons toujours refuser ce que nous ne pouvons leur accorder sans péché, nous mettent à mort, ah ! ne vaut-il pas mieux que nous mourrions innocents que de vivre coupables ?" 0)
— L'Intendant Bégon ayant écrit que Monseigneur de Saint- Vallier était content qu'il y eût des cabarets bien tenus dans les paroisses :
" Je ne sais pas, écrit le Prélat à ses curés, qui peut être assez hardi pour avancer que je suis bien aise qu'il y ait des cabarets dans les paroisses ; j'en gémis au contraire d'une manière à presser Notre-Seigneur à y mettre ordre et d'envoyer sur ceux qui veulent gagner leur vie par un commerce si dangereux des calamités qui les fassent rentrer en eux-mêmes."
(1) Mgr de Saint- Vallier et l'Hôpital-Général, p. 235.
Et Monseigneur défend aux prêtres de donner l'absolution à ceux qui font ce commerce.
Pendant son absence, des abus s'étaient introduits. Les gouverneurs et certains gens de qualité entraient dans les communautés sous de futiles prétextes. Monseigneur leur en fit voir les inconvénients et leur rappela l'excommunication majeure portée par le saint concile de Trente contre les personnes qui entrent dans les communautés religieuses, sans la permission de l'évêque.
Son ordonnance sur la dîme est aussi de cette époque et elle fait encore partie de la discipline ecclésiastique. Comme son prédécesseur, il revendiqua toujours avec fermeté et courage les droits de l'Eglise ; et Louis XIV, en cela digne émule de saint Louis, ordonnait au gouverneur de ne rien faire dans tout ce qui pouvait intéresser la religion et les bonnes mœurs sans la participation de l'Evêque " dont la piété est exemplaire."
Mgr de Saint- Vallier eut à lutter contre les exigences et les prétentions des officiers de milice et autres à qui le Conseil ou l'Intendant accordait des droits de préséance dans l'église. Gardien de
la morale, Monseigneur ne le fut pas moins de l'intégrité de la foi.
Un moine bénédictin, janséniste, qui s'était enfui de son couvent pour éviter la prison, vivait en anachorète à Kamouraska ; mais sans jamais s'approcher des sacrements. Monseigneur, après une enquête, obligea l'intrus à quitter le pays.
Sa Grandeur n'était pas moins particulière sur les immunités ecclésiastiques, et mal en prenait à ceux qui, sur ce terrain, cherchaient à s'arroger des droits.
Mgr l'Evêque et M. de Vaudreuil, gouverneur, s'entendent, en 1721, pour faire " Le Règlement des districts des paroisses de la Nouvelle-France." Ce plan très bien fait fournit actuellement d'utiles informations pour l'histoire. Ce n'était qu'un cadre. Les années allaient le remplir et nous donner nos belles paroisses canadiennes qui font l'admiration de l'étranger. Jusqu'aux derniers jours de sa carrière, Mgr de Saint- Vallier y développera l'esprit religieux et en bannira le scandale à quelque prix que ce soit, sans acception de personne.
Ce saint évêque n'avait pas seulement à pourvoir aux besoins spirituels des fidèles du Canada,
il répondait devant Dieu de ses ouailles de l'Acadie, de l'Ile Saint-Jean, du Détroit, des Illinois et de la lointaine Louisiane, où il eût désiré voir séjourner son coadjuteur ; mais Mgr Mornay ne voulut jamais se mettre en mer.
Monseigneur était parvenu au quarantième anniversaire de sa consécration épiscopale. Il s'acquittait à la perfection, de tous les devoirs de sa charge ; mais il sentait se fin prochaine et il se préparait aux années éternelles. Il avait fait creuser son tombeau dans l'église de l'Hôpital- Général, à la chapelle du saint Cœur de Marie. Il y passait jusqu'à cinq heures par jour dans la contemplation. A la pensée de sa fin prochaine, son âme achevait de se détacher des choses de ce bas monde et de se réfugier sur les sommets.
Les hospitalières tenaient alors un pensionnat et Monseigneur voulut célébrer au milieu des enfants et des pauvres le dernier anniversaire de son épiscopat. Le gouverneur et l'Intendant furent invités. Le R. P. de Chasse, supérieur des Jésuites, avait préparé des poésies de circonstance. De gentilles fillettes sollicitaient, avec beaucoup de grâce, aide et protection pour l'Institut. Son fondateur voulait être représenté
comme Jacob sur le point de quitter la vie, demandant à son fils Joseph de prendre soin de ses autres enfants.
Cette scène si touchante produisit une vive impression et le Prélat en recueillit le fruit qu'il désirait.
Nous sommes aux derniers moments de Monseigneur de Saint- Vallier ; suspendons notre plume et laissons l'annaliste de l'Hôpital-Général nous faire le récit de ses dernières actions.
SKFTPAttÉNAIRE.
CHAFITRE NEUVIEME
Per Crucem ad Mortem
SOMMAIRE : — Monseigneur fait venir de France des cierges pour son service : — Sermon sur le ciel. — Ses adieux aux pauvres. — Avis à la communauté : " Oubliez-moi ; mais pour eux, ne les oubliez jamais." — Le saint sacrifice de la messe dans la chambre du vénéré malade. — Visite du gouverneur : " Vous n'êtes plus à moi, mon cher marquis, ni moi à vous." — Il meurt paisiblement, les mains pleines de bonnes œuvres.
U mois de septembre 1727, Monseigneur fit la revision de ses papiers. . . .et expédia toutes ses affaires de France ; comme la communauté faisait aussi des mémoires, il nous dit de demander des cierges pour son service, la cire étant chère au Canada. A cela, nous répondîmes que nous nous proposions de demander plutôt pour lui un habillement
complet : sa soutane était si vieille que le plus pauvre curé n'en aurait pas voulu. Il nous dit qu'il n'en aurait plus besoin ce qui n'était que trop vrai. Nous en fîmes néanmoins demander à son insu.
Le jour de la Toussaint, il se trouva extrêmement faible, ayant éprouvé, dans la nuit, un violent accès de fièvre. Nous le priâmes de ne pas se rendre à la cathédrale pour y officier pontificalement, ce qu'il ne manquait jamais de faire aux grandes fêtes. Il acquiesça à nos instances, nous dit la messe après laquelle il prêcha sur la magnificence divine dans la récompense des bienheureux, mais avec tant de force et d'onction qu'on eût dit qu'il n'éprouvait aucune indisposition. Depuis ce jour, il ne fit que s'affaiblir de plus en plus. Le jour de saint André, il souffrait d'un grand mal de gorge, joint à une fièvre si violente qu'il avait peine à se soutenir. Nous le pressâmes de dire la messe à sa chambre ; ce fut en vain ; il voulut, selon son ordinaire, la célébrer à l'autel de la salle ; mais, comme il se sentait très mal, il dit à son valet de chambre : " Tenezvous auprès de moi tout le temps du saint sacrifice pour me soutenir." La communauté et les pauvres assistaient à cette messe, et reçurent la
sainte communion de la main du prélat ; et ce fut la dernière fois. Avant de se retirer de l'autel il prononça ces quelques paroles qui furent les dernières qu'il dit en public.
" Mes enfants, l'extrême faiblesse que j'éprouve " ne me permet pas de faire d'exhortation " aujourd'hui. Je laisse à vos • réflexions les deux " grands objets que l'Eglise nous présente en ce " jour. La fin de l'année ecclésiastique nous " doit remettre devant les yeux, avec quelle rapi- " dite tout passe. Nous touchons à notre derni- " ère fin : pour s'y disposer, il faut faire un saint " usage du temps, porter sa croix, à l'imitation " du grand amateur de la croix, le glorieux " apôtre, saint André, dont on célèbre la fête. " C'est elle qui a fait son triomphe et sa gloire ; " et c'est par une aussi parfaite résignation que " vous acquerrez la vie éternelle, ce que je vous " souhaite de toute l'étendue de mon âme."
Après son action de grâces, il visita les malades qui étaient au lit et leur dit quelques paroles de consolation. Il fit ensuite approcher les autres pauvres infirmes, leur dit adieu en les assurant qu'il était sur le point de les quitter. Il ajouta que ce qu'il demandait d'eux en considération de l'amour qu'il leur avait toujours porté,
c'était qu'ils travaillassent toujours à leur salut, en mettant en pratique les instructions qu'il leur avait données ; qu'ils vécussent en paix ; qu'ils estimassent leur état qui est le plus conforme à celui de Jésus-Christ sur la terre ; enfin, qu'ils ne l'oubliassent pas dans leurs prières. " Vous êtes, leur dit ce bon père, du ton le plus affectueux, vous êtes mon précieux héritage ; mon amour pour vous ne se terminera pas au tombeau ; si vous m'obtenez miséricorde du Seigneur, comme je l'espère, sans cesse je prierai pour vous." Il leur donna ensuite sa bénédiction avec une bonté et une tendresse inexprimables et se retira. Après un peu de repos, il fit appeler la communauté ; il nous représenta combien l'établissement de cette maison lui avait coûté de peines et de sollicitude, et nous assura que son plus grand désir était que Dieu fût servi et glorifié ; puis, avec les paroles les plus enflammées de l'amour divin, il nous conjura de travailler à notre sanctification par l'exacte observance de nos règles. Il nous recommanda surtout, avec beaucoup d'instance, ses pauvres, ses chers pauvres. " Oubliez-moi, nous dit-il avec une ardeur toute extraordinaire, mais pour eux, ne les oubliez jamais. Pour le temporel, je ne vous laisse
pas grand bien ; cependant, vous savez que je me suis réduit à la mendicité pour vous faire des rentes. Plusieurs événements vous ont fait perdre une partie de celles que je vous avais faites. Confiez-vous à la Providence, ne nous appuyez pas sur l'humain ; cherchez Dieu dans la simplicité d'un cœur chrétien et religieux, et rien ne vous manquera. Je vous donne, mes chers enfants, dans mon testament, le titre de légataires universelles. Vous n'y gagnez pas beaucoup, car vous n'ignorez pas que je suis très pauvre ; aussi, je ne vous charge que de très peu de chose. J'ai ménagé en France vingt-quatre mille livres entre les mains de mon agent ; vous les emploierez à ce qui sera le plus convenable pour l'avantage de cette maison, pour laquelle je ne puis plus rien que d'implorer le secours de Dieu sur elle et sur moi qui n'ai plus que très peu de temps à vivre ici-bas. Ne cessez, mes chères filles de prier et de faire prier vos pauvres, afin que le Seigneur n'entre point en jugement avec son pauvre serviteur."
Il est impossible de rendre l'impression que de telles paroles produisirent sur nous toutes : nous nous retirâmes le cœur pénétré de la plus vive douleur.
Dans la journée. L'état du malade s'aggrava, une dyssenterie était venue s'ajouter à ses autres
maux. Le médecin et le chirurgien ne voyaient aucun danger : mais. Monseigneur assurait que sa maladie serait sa dernière. Nous le priâmes de se mettre au lit, il y consentit ; il dit néanmoins la messe les trois jours suivants. Mais le médecin lui ayant représenté qu'il se fatiguait trop, et que cela l'obligerait à interrompre l'ordre des prescriptions, il se soumit à tout ce qu'on voulut. Se voyant privé du bonheur de célébrer lui-même les saints mystères, il pria le R. P. de la Chasse, qui était toujours auprès de lui, de vouloir bien dire chaque jour la messe en sa présence : ce que le bon Père fit fort obligeamment. Quoiqu'il fût extrêmement souffrant, Monseigneur se faisait mettre sur son séant et apportait une aussi grande application à tout ce. qui se faisait à l'autel, que s'il eût été en parfaite santé. Il se montra tel dans la maladie et à la mort qu'il avait été pendant toute sa vie : toujours occupé de Dieu et de son service, ou de celui du prochain, mais avec une douce tranquillité, plein de soumission aux ordres de Dieu et de confiance en sa miséricorde. Accoutumé à mépriser le monde et à regarder la vie présente comme un
exil, il vit augmenter son mal avec une joie calme ; jamais on ne lui entendit faire aucune plainte ; il se trouvait toujours bien servi et trop bien traité. Monsieur Dupuy, alors intendant du Canada, et son épouse, l'étant venus voir, lui offrirent un lit commode pour se délasser de la fatigue qu'il devait éprouver du sien, Sa Grandeur les remercia et les pria de ne pas prendre tant de peine. . . .néanmoins, on apporta le lit.
Comme la maladie prenait des symptômes plus alarmants, tout Québec fut dans la désolation. Le Saint Sacrement fut exposé dans toutes les églises, pour demander la guérison du premier pasteur. On ne voyait qu'émissaires envoyés de toute part pour avoir de ses nouvelles ; il les recevait avec sa douceur ordinaire, et avec un visage aussi serein que s'il n'avait rien eu à souffrir. S'étant aperçu que nous étions sensiblement affligés de son état : " Réjouissez-vous de ce que je participe aux souffrances de Jésus- Christ, car j'espère de son infinie bonté que je participerai un jour à ses divines consolations."
La veille de Noël, à cinq heures du soir, le docteur Sarrazin ordonna un remède qui eut le plus mauvais effet. On appela de nouveau le docteur ; en le voyant, Monseigneur le pria de
lui dire sans déguisement ce qu'il pensait de son état, ajoutant que pour lui, ij se trouvait extrêmement mal. Monsieur Sarrazin avoua avec peine qu'il le trouvait ainsi. Le prélat en parut satisfait ; il remercia le médecin et le chirurgien des services qu'ils lui avaient rendus, les assurant qu'il était persuadé qu'ils n'avaient rien négligé de ce qu'ils devaient faire pour le rétablissement de sa santé ; il ajouta que l'arrêt fatal était prononcé ; qu'il s'y soumettait avec amour ; que la vie n'est qu'un dépôt, qu'il en faisait volontiers le sacrifice à celui qui avait donné la sienne pour lui.
Dès que la déclaration du médecin fut connue dans la maison, on n'entendit que pleurs et que sanglots. Les pauvres se prosternaient devant le Très Saint-Sacrement, demandant avec larmes la conservation de leur protecteur, de leur bienfaiteur et de leur père.
Monseigneur de Saint- Vallier seul ne perdit pas sa tranquillité. Il dit au P. de la Chasse, son confesseur, d'envoyer en diligence chercher M. de Lotbinière, archidiacre, pour lui administrer les sacrements. Il voulut que cet ecclésiastique vint seul et que tout se fit sans cérémonie, et
cela pour ne pas déranger le clergé qui était occupé à la solennité de la naissance de Notre- Seigneur. A l'arrivée de M. de Lotbinière, le prélat lui dit : " Je vous attends avec impatience, mon " cher archidiacre, afin que vous m'adminis- " triez les sacrements de l'Eglise, notre mère. Me " voilà près d'arriver au port, j'espère de l'infinie " miséricorde de mon Dieu, qu'il voudra bien " m'ouvrir la porte de la véritable vie. . . . De- " mandez-lui pour moi cette grâce."
A dix heures, il reçut le saint Viatique avec de grands sentiments de foi et de piété. Il répondait aux prières avec application et liberté d'esprit. M. de Lotbinière troublé par la vue de son évêque mourant, manquait à quelque cérémonie du rituel : le prélat lui fit remarquer ce qu'il avait omis. Les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes : la communauté surtout était en proie à la plus amère douleur. . . . Après quelque temps, le vénérable malade annonça à Monsieur Dupuy, qu'il l'avait choisi pour son exécuteur testamentaire. Il fit ensuite approcher les religieuses et leur dit : " Mes enfants, recevez pour " la dernière fois ma bénédiction, je vous bénis " au nom du Père qui vous a créées ; au nom du " Fils qui vous a rachetées ; au nom du Saint-
" Esprit qui vous a sanctifiées. Qu'il enflamme " vos cœurs de son divin amour ; qu'il soit le " principe de toutes vos actions ; qu'il vous don- " ne la force de porter vos croix avec résignation ! " Bénédiction de paix, de charité et d'union. . . . " Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. " Ainsi soit-il." Il ajoute : " Retirez-vous, mes " chères filles, afin que je ne m'occupe plus que de " Dieu seul. ..." De là, nous allâmes à la messe de minuit qu'il ne nous fut pas possible de chanter.
Le jour de Noël, le Saint-Sacrement fut exposé de nouveau. Tous les pauvres, non-seulement ceux de la maison mais encore ceux de la ville et des environs qui avaient été les objets des soins du prélat, venaient en foule à notre église pour implorer l'assistance du ciel, et demander à Dieu de prolonger une vie si précieuse. De son côté, le pieux malade, les yeux attachés sur son crucifix, n'était occupé que de la céleste béatitude, et ne soupirait qu'après la possession du souverain Bien. A neuf heures du matin, le gouverneur, M. de Beauharnois, étant entré, Monseigneur le fit approcher de lui et lui dit : " Vous n'êtes plus à moi, mon cher marquis, ni " moi à vous. Souvenez-vous que la figure de ce
" monde passe, qu'il n'y a que les œuvres qui " nous accompagnent dans l'éternité." Puis il se détourna pour n'être plus interrompu dans ses entretiens avec Dieu. On l'entendait sans cesse prononcer de courtes mais vives aspirations tirées des saintes Ecritures. Toutes les personnes présentes étaient pénétrées d'admiration et de respect, et plusieurs d'entre elles demandèrent qu'il leur fût permis d'assister à ses derniers moments, voulant, disaient-elles, être témoins de la mort d'un saint. Plus il approchait de l'heure suprême qui devait le réunir à son Dieu, plus il y avait de paix et de sérénité dans tous ses traits. Il ne parlait plus que pour former des actes d'amour, de confiance, de désir. Les dernières paroles qui s'échappèrent de son cœur et de ses lèvres furent les deux versets du quaranteet-unième psaume : Quemadmodum désirât cervus ad fontes aquarum, ita desiderat anima mea ad te Deus. Sitivit anima mea ad Deum fortem, vivum ; quando veniam et apparebo ante faciem Dei ! . . . . (*) Puis, élevant un peu les mains il
(1) Comme le cerf altéré soupire après les fontaines d'eaux vives : ainsi mon âme a soif de vous, mon Dieu. Oui, mon âme a soif de posséder le Dieu vivant et fort ; quand donc serais-je en sa présence ?
rendit son esprit à Dieu. L'horloge venait de marquer minuit et un quart, le 26 décembre 1727. Le vénérable pontife âgé de soixante-et-quatorze ans, un mois et douze jours, était dans la quarante-troisième année de son épiscopat, si l'on compte depuis sa nomination et la quarantième si l'on compte depuis son sacre. (2)
Le R. P. de la Chasse, S. J., qui fut son confesseur et son panégyriste, dit : " Mgr de Saint- Vallier a été un grand évêque par sa piété, encore plus grand par son zèle et très grand par sa charité."
(2) Hôpital-Général, p. 269.
Lettres de M. le Comte de Saint- Vallier à la Révérende Mère Marie de la Nativité, Supérieure du Monastère des Ursulines des Trois-Rivières.
Paris, le 7 février 1888.
Madame la Supérieure,
Camment vous exprimer ma vive gratitude pour votre pieuse et si aimable pensée en venant me rappeler le deux centième anniversaire de la consécration épiscopale de mon arrière grandoncle et la fondation du monastère dans la ville des Trois-Rivières ?
Depuis plusieurs années, j'ai la grande satisfaction d'être en rapports suivis avec les Sœurs de l'Hôpital-Général de Québec. Dans les pertes cruelles qui m'ont frappé depuis deux ans, elles ont compati à mes douleurs et ont apporté, au vieillard de 83 ans, les consolations et encouragements qu'elles ont puisés dans leur cœur aussi pieux que compatissant.
Le 22 juin 1885, je perdais la sainte compagne de ma longue vie, et le 4 février 1886, six mois après, le plus accompli des fils allait rejoindre sa mère tant aimée et tant regrettée. Ce fils était
tout le bonheur et la gloire de ses parents. Il ne s'était pas marié. Il était dans la diplomatie, où par ses éminentes qualités il avait fait un chemin rapide et était arrivé fort jeune ambassadeur à Berlin.
Il me reste un fils qui a quitté le service militaire pour se marier. Il a trois enfants : deux filles de quatorze et seize ans et un fils de dixsept ans qui est chez les Jésuites, travaillant pour entrer à l'école militaire de St-Cyr.
Lorsque Mgr le Cardinal Taschereau a traversé Paris en se rendant à Rome, j'ai eu le guignon d'être à la campagne ; mais son Excellence a eu l'extrême bonté de voir mon fils et ma belle-fille, qui ont été aussi heureux que moi de sa visite.
Je vous remercie des détails si intéressants que vous vous voulez bien me donner sur votre monastère. J'accepte et suis très touché de l'offre d'un exemplaire de l'histoire de votre maison, qui sera un précieux don pour moi et les miens. Je vous demanderai de m'adresser à Coucy-les- Eppes, cet exemplaire ainsi que vos lettres, car j'espère bien que vous m'écrirez de temps en temps, pendant le temps si court que le bon Dieu
me laissera sur cette terre ; ce sera pour moi une grande consolation.
Comme bien vous le pensez, j'ai fait lire votre lettre à mes enfants, qui ont été heureux comme leur père.
Veuillez Madame la Supérieure, prier et faire prier pour moi et ma famille et agréer l'assurance de mes sentiments aussi respectueux qu'affectueux.
St-Vallier.
Coucy-les-Eppes, le 16 décembre 1888.
Madame la Supérieure et chère Sœur,
Votre lettre du cinq novembre accompagnée du premier volume de votre histoire est arrivée à Coucy pendant une absence de plusieurs mois, que j'avais été passer en Nivernais chez mon fils. Je ne puis assez vous en remercier et je veux vous dire que je suis sous le charme de la lecture qui m'est faite tous les soirs de deux ou trois chapitres de l'histoire de cette maison bénie de Dieu, fondée par mon grand-oncle.
Comme vous voulez bien vous intéresser à tout ce qui touche aux St-Vallier, je tiens à ce que vous sachiez qu'en 1840 nous fîmes venir d'Allemagne une jeune fille de seize ans appartenant à une excellente famille chrétienne ; la Providence, en nous donnant cette jeune fille, nous a bien favorisés, car c'est une perle, pieuse, attachée à ses devoirs, assez instruite, intelligente et d'un dévouement à toute épreuve. Après avoir élevé mes deux fils, elle s'est consacrée et dévouée à ma chère femme, dont elle a prolongé la vie par ses soins éclairés.
Cette cruelle perte a été suivie de celle de mon fils aîné, souffrant depuis plusieurs années. Il n'a pu supporter et survivre à cette douloureuse séparation, car hélas ! il est mort de la mort de sa mère.
Depuis trois ans que j'ai perdu tout ce que j'aimais le plus au monde, cette brave et fidèle
N ne me quitte plus et je ne crois pas que
jamais vieillard de 84 ans ait pu trouver pareil dévouement. Quoique âgée de soixante-cinq ans, elle a conservé ses yeux. Tous les soirs, elle me fait de longues lectures ; elle trouve si grande attraction dans la lecture de votre histoire, que je suis obligé de reprendre le volume d'autorité.
Mon digne évêque de Soisson l'a faite sacristine de ma chapelle, chargée d'entretenir la lampe, ayant le bonheur d'avoir le Saint-Sacrement, accordé par Notre Saint-Père à trois générations après moi, mon fils et mon petit-fils. J'ai la messe deux fois par semaine, dite par mon cher curé qui est pour moi un véritable ami.
Vous allez chère Sœur, me trouver bavard et personnel, ne vous parlant que de moi et de ce qui me touche ; mais pardonnez à mon grand âge, et puis, n'ayant pas comme vous une histoire intéressante à vous envoyer, je ne puis que vous prier d'être indulgente en vous disant que je suis le neveu de votre si vénéré fondateur.
Je compte passer ici janvier et février, puis rejoindre mes enfants à Paris, y faire mon carême, et y séjourner jusqu'à la fin de mai ; mais ce sont les projets d'un si vieil homme, que je me trouve bien téméraire.
Mon petit-fils est chez les Jésuites, travaillant pour l'école militaire de St-Cyr, où j'espère bien qu'il entrera en 89. L'aînée de mes petites-filles a la passion de la musique où elle a de vrais succès ; elle a également une très jolie voix. La seconde, Marguerite, moins heureusement orga-
nisée pour la musique, aime beaucoup le dessin. Mes trois petits-enfants sont très satisfaisants et nous n'avons à demander à Dieu que de les protéger dans le monde si périlleux pour la jeunesse. Mais, pardon très chère sœur, de ma prolixité, mais encore une fois je me place sous l'égide de mon oncle et vous envoie l'assurance de mon très respectueux dévouement.
St-Vallier.
Table des Matières
Dédicace .
Lettre de Sa Grandeur Mgr Cloutier, évêques des
Trois-Rivières 5
Poésie à la mémoire de Mgr de Saint- Vallier, par M.
le Chanoine N. Caron , 9