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CHAPITRE HUITIEME

Le Vaillant Pontife

SOMMAIRE : Retour de l'Evêque.— A l'Hôpital-Général. — Chapelain des pauvres. — Visite pastorale. — Aux Trois-Rivières ; réparations et agrandissement, l'église dédiée au Sacré-Cœur de Jésus. — Appel de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation. — Une autre veuve de Sarepta. — A propos de la traite de l'eau-de-vie : " Ne vaut-il pas mieux, dit le Prélat, que nous mourrions innocents que de vivre coupables." Abus introduits pendant son absence. Louis XIV ordonne au gouverneur de prêter main forte à l'Evêque dont " la piété est exemplaire." — Gardien de la foi, de la morale et des immunités ecclésiastiques. — Lointaines missions du diocèse de Québec. — Monseigneur fait creuser sa tombe à la chapelle du Saint-Cœur-de-Marie. — Saynète au Pensionnat de l'Hôpital-Général.

PRÈS neuf années d'exil, M81" de Saint- Vallier, auréolé de la gloire du martyr, rentrait dans son diocèse. A son retour une foule compacte, accourue de tous les points de la ville, pleine d'enthousiasme, ivre de bonheur, s'était portée à sa rencontre et occupait le débarcadère et les rues que devait suivre le

carrosse du prélat, mais Monseigneur refusa d'y monter et se dirigea à pied vers sa cathédrale, au milieu des cris d'acclamation et de joie, aux sons des cloches, de la mitraille, des tambours et des hautbois.

Emu jusqu'au fond du cœur, le vénéré sexagénaire, paternellement reconnaissant, s'avance lentement. Ses cheveux sont blanchis et ses épaules ploient sous le poids des peines, et des angoisses dont on l'a accablé jusqu'à son départ pour le Canada. La vieillesse a mis de la douceur sur ses traits. A la cathédrale, à la suite de la bénédiction du Saint-Sacrement, Monseigneur entonna le Te Deum, repris avec enthousiasme par la foule.

Invité par le gouverneur, M. de Vaudreuil, à souper au château ce soir-là, Monseigneur s'y rendit, puis il employa les jours suivants à visiter les communautés religieuses. Ce ne fut que le troisième jour qu'il se dirigea vers son Hôpital- Général qu'il lui tardait tant de revoir. Un gardien, posté aux fenêtres des salles, le vit venir, et, au signal convenu, les pauvres, sur deux rangs, allèrent au devant de leur Père et Bienfaiteur. Ce prince de l'Eglise descendit de voiture, et, les

larmes aux yeux, rentra à l'Hôpital escorté de " ses Pauvres."

Dans cet hôtel du bon Dieu, loin de la ville, au bord de la campagne, il s'était fait préparer une chambre monacale où tout était silence, blancheur et pauvreté. Il va venir l'occuper, car il a renoncé à habiter son palais épiscopal, loué à l'Intendant. D'ailleurs, ses moyens ne lui permettent plus de tenir un train de maison et il lui faut beaucoup ménager pour soutenir ses fondations de Québec et des Trois-Rivières. Quand il occupera ses appartements, il assumera les devoirs de Chapelain et on le verra au plus fort de l'hiver, en maladie comme en santé, sous le vent, la neige ou la pluie, conduire au cimetière ses chers pauvres, bénir leur fosse et jeter sur leur tombe une dernière motte de terre.

Mais auparavant, il visite son diocèse. Québec et les campagnes avoisinantes le reçoivent dès l'automne. Au petit printemps il descend aux Trois-Rivières, où les Ursulines ont l'honneur de lui offrir l'hospitalité pendant douze jours.

Monseigneur visite la maison, et le saint épanouissement de notre heureuse famille fut ce qui le réjouit le plus ; il nous souhaita la conti-

nuation de notre bonheur, en nous exhortant à nous en rendre dignes. La pauvreté, il est vrai, régnait en souveraine au monastère, mais notre Père en Dieu encourageait ses filles en leur montrant Jésus-Christ, ne conduisant au calvaire ses fidèles épouses que pour les mener de là au paradis, et il leur suggérait des actes de foi et d'abandon.

Sans doute, peudant ces treize années, bien des choses avaient changé. Autour de Sainte-Ursule, bien des tombes s'étaient creusées, bien des amis avaient disparu. Mais l'œuvre restait ; l'esprit du fondateur s'était perpétué, et Monseigneur retrouvait dans les jeunes religieuses un besoin plus ardent que jamais de répandre la vérité qui demeure toujours.

Aussi nous donna-t-il avant son départ de grandes preuves d'intérêt, pour le spirituel comme pour le temporel, nous laissant des marques non équivoques de sa libéralité. Notre digne fondateur présida aux travaux d'agrandissement. La maison primitive, telle qu'achetée du gouverneur de Ramesay, mesurait cinquante pieds sur trente ; elle avait son pignon du nord-est à la place de la grille du chœur actuel, et s'étendait

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INSCRIPTION DE LA PREMIÈRE PIERRE DE LA CHAPELLE DES URSULINES BATIE EN 1714.

vers le sud-ouest jusqu'à la première fenêtre de la salle de communauté.

Monseigneur fit construire une allonge d'égale dimension du côté du sud-ouest ; puis au côté du nord-est de l'ancienne maison, il fit élever la chapelle et un autre corps-de-logis de quatrevingts pieds de front, à trois étages, tandis que l'autre partie du bâtiment n'en avait que deux. La chapelle fut placée sous le vocable du Sacré- Cœur dont un tableau orna le maître-autel.

Une plaque de plomb, déposée sur la première pierre, portait l'inscription suivante :

"SUB CLEMENTE UNDECIMO SUMMO PONTIFICE REGNANTE LUDOVICO XIV COGNOMENTO MAXIMO, ANNO DOMINI MDCCXIV DIE XXI JULII, REVERENDIS- SIMUS AC ILLUSTRISSIMUS DOMINUS JOANNES BAPTISTA DE LA CROIX, EPIS- COPUS II QUEBECENSIS, HUJUS ECCLE- SLE MONASTERY ET XENODOCHY FUN- DATOR HUNC PRIMUM LAPIDEM IN HO- NOREM SACRATISSIMI CORDIS JESU CHRISTI POSUIT."

Il n'y avait pas encore cinquante ans que l'amante du Sacré-Cœur avait fait entendre à .la terre ce cri d'amour : " Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes et qui en est si peu aimé!" et déjà, les filles de Sainte-Ursule y répondaient en dédiant un de leurs sanctuaires à ce Cœur adorable.

Tout porte à croire que notre chapelle fut la première de l'Amérique du Nord à être consacrée au divin Cœur et c'est avec un légitime orgueil que nous le constatons aujourd'hui. La tradition conservée dans notre maison nous autorise à dire que la fête solennelle, demandée par la bienheureuse Marguerite-Marie pour le vendredi qui suit l'octave du Saint-Sacrement, a été célébrée dans notre monastère depuis cette époque.

Dès l'année 1700, Mgr de Saint- Vallier érige la confrérie du Sacré-Cœur dans sa ville épiscopale et désigne la chapelle des U rsulines comme centre des réunions. Lui-même se fit inscrire en tête de cette liste de chrétiens honorables, qui viendront tour à tour offrir réparation, amour au Cœur blessé de Jésus. Ce digne prélat obéissait sans doute en cela à une impulsion secrète de notre Vénérable Mère de l'Incarnation, qui avait eu révélation de cette dévotion au moins trente

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