CHAPITRE PREMIER l'éducateur
« M. Dupanloup dit qu'on reconnaît toujoars ceux qui ont passé par les catéchismes », écrivait Renan à sa mère, quand lui-mcme, à Saint- Sulpice, fut choisi commç catéchiste (1). Pour attribuer tant de vertu à ce professorat modcftc, le supérieur de Saint-Nicolas n'avait qu'à considérer le pli indélébile qu'il en gardait, et à se souvenir.
Un jour, dans un corridor du grand séminaire, il avait trouvé, < froissés et déchirés », d'étranges petits papiers que, curieusement et avidement, il s'était mis à lire ou plutôt à déchiffrer. li no regretta point sa peine Ce griffonnage esquissait des instructions enfantines, des avis, des récits familiers... Il se renseigna et apprit que c'étaient
(I iMtn» dm Siminain (6 novembra 1843), p. 231.
la lies noies de M. Teysscire, « un homme d'un vrai génie pour les enfants - (1) ; — des notes inutilisables, estimait-on. Il se Gt donner ce que, par hasard, son informateur en possédait. Il lut tout, et ce lui fut, raconte-t-il, « comme la découverte d'un trésor,... comme autant de pierres précieuses cachées dans l'herbe et dans les bois *. Ces images n'exagèrent pas. Cette rencontre lui valut " une fortune ». Une « révolution • en résulta dans ses habitudes d'esprit. Il sut désormais parler aux enfants ; c'est-à-dire qu'il devint apte à ce qui devait être la première et finalement la plus grande tâche de sa vie. Evêque, il a écrit: « Si je dois laisser quelque chose après moi sur la terre, c'est l'œuvre des catéchismes et celle des petits séminaires. » Or, celle-ci sortit de celle-là. En d'autres termes, l'éducateur en lui procéda du catéchiste.
Par l'éducateur qu'il fut, nous n'entendons pas seulement le régent d'études classiques, le formateur d'intelligences et d'âmes adolescentes, mais le guide intellectuel des adultes, de ces • gens du monde » auxquels il s'adressait si volontiers.
tV .M. Teysseire était devenu, de polytechnicien cl de r^pëtiteur à liicolc polytechnique, directeur de» catéchismes i Soint-Sulpic*.
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Nous entendons aussi le directeur spirituel, qui, par définition, est instituteur dans la plus étymologique et la plus haute acception.
Pour gouverner un établissement d'instruction, l'abbé Dupanloup était hors de pair. C'est encore son élève trécorrois qui lui reconnnaît cette supériorité : « Il était sa maison tout entière. Le règlement, l'usage, l'administration.... c'était lui. La maison était pleine de parties défectueuses ; il suppléait à tout. L'écrivain, l'orateur, chez lui, étaient de second ordre ; l'éducateur était tout à fait sans égal... C'était un éveilleur incomparable. Pour tirer de chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne l'égalait. Chacun de ses deux cents élèves existait distinct dans sa pensée ; il était pour chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le motif de vivre et de travailler... »
Il serait aisé de le montrer tel aa catéchisme de la Madeleine. Alors déjà et auparavant, à Saint-Sulpice, il se considérait comme ayant mission d'éducateur. Tandis que la plupart tenaient leur œuvre pour accomplie quand ils avaient fait Anonner à leurs élèves les éléments delà doctrine, il pensait avoir à peine ébauché la sienne. Il visait A la culture religieuse des Ames. Pour produire,
ce terrain-là, comme un autre, veut être échauffe. Aussi le fondateur de l' Académie Saint-Hyacinthe possédait-il en lui un principe de chaleur, un fo^'er qui enflammait tout autour de lui. Lorsqu'il avait abordé ce ministère, qu'il estimait le plus boou de tous, l'abbé Borderies, indiquant de la main les enfants qui attendaient ses leçons, lui avait dit : « Vous verrez comme vous leur parlerez, quand vous les aimerez. » Il les aima tout de suite ; c'est pourquoi il agit sur eux si puissamment. Nous prétendons montrer la marque laissée en lui par le catéchiste qu'il fut. Nombre de ses catéchisés portent encore celle qu'H leur imprima. Quand il les rencontrait dans la vie, si loin que ce fût du temps où il les avait enseignés, il leur retrouvait ce signe au front. Et, après expérience, il recommandait, lui aussi, aux maîtres de l'enfance de l'aimer avant tout. On n'influence l'enfant que si l'on va jusqu'à son cœur ; mais on ne pénètre jusqu'à son cœur que si on l'aime. Comme il avait aimé ses premiers communiants et ses • persévérants > de l'Assomption, il aima ses élèves de Saint-Nicolas. Il aima chacun et tous, chacun et la collectivité que formait « la maison ». Et il y avait une heure de la journée qu'il appelait « l'heure par excellence >» où, dit-il, ■ nous ne faisions sensiblement tous
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ensemble qu'un cœur et qu'une âme ». Celte heure, Hcnuu l'a nununée : c était celle de la lecture spirituelle. D'après le règlement de Saint- Nicolas du Chardonnet. semblable, en cela, à tous les règlements de séminaires, un moment, chaque soir, devait être consacré à la lecture d'un ouvrage ascétique. Or, c« moment, le supérieur « le prit pour lui... M. Dupanloup se substitua d'emblée à saint Jean Climaquc et aux Vies des Pères du désert... Tous les jours, il se mit directement en rapport avec la totalité de ses élèves par un entretien intime, souvent comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homélies de Jean Chrysoslome dans la Palaca d'Antiochc. Toute circonstance de la vie intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur ou à l'un de ses élèves, était l'occasion d'un entretien rapide, animé... » C'est, je crois, M. Ernest Lavisse qui souhaitait de voir quelque cIidsc de semblable s'établir dans les lycées. Cela peut pas. Si l'on essaie, on n'arrivera qu'à une sèche contrefaçon. Le sacerdoce, quoi qu'on dise, confère au chef d'un petit séminaire ou collège un caractère de paternité morale que nul proviseur, si parfait soit-il, oe saurait, même les années aidant, acquérir. Les établissements de l'Etat garderont toujours ce je ne sais ({uoi « de
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froid, de dur », que, par comparaison avec Sainl-Nicolas, Renan leur reprochait.
Un laïque dira-t-il comme M. Dupanloup et du même accent : « Je n'ai jamais pu me consoler d'avoir manqué l'ùme d'un enfant .. » Il ajoute, confessant les sévérités auxquelles parfois il s'est vu contraint : « J'étais terrible, parce que j'étais père...» Oui, les sévérités mêmes, chez lui, procédaient de l'amour. Ces coups d'autorité, prompts et sûrs, qui semblaient n'attester que sa vue nette et sa résolution, visaient à préserver ce qu'il couvait avec une sollicitude maternelle- Le mot n'est pas de nous. Après avoir dit : « J'étais père... » il se reprend : t J'étais mère... c'était la tendresse même de mon cœur qui m'imposait une dureté écrasante. >
Ne le prenons pas, cependant, à la lettre, quand il parle de ses duretés. Parfois, il est vrai, il se montra inflexible. Il était un ordre de questions sur lequel on le trouvait inexorable, c Terrible », pour reprendre son mot, était sa vigilance sur la moralité de ceux qui lui étaient confiés. Il tenait que « toute éducation qui ne sauve pas les mœurs de l'enfant, du jeune homme, est une éducation frappée au cœur ». Moralité à part, il ne transigeait pas sur la discipline. On a souvent M'J' Dl'panloup 3"
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rappelé de lui cette figure : « La discipline est à l'éduculion ce que l'écorcc est à l'arbre qu'elle entoure ; c'est l'écorce qui retient la sève et la force de monter au cœur de l'arbre. » Ce qui menaçait le bon ordre de sa petite troupe lui inspirait des rigueurs de colonel. Il en cite lui-même un cas où, à notre sens, il excéda. Un enfant « de très grande famille » était allé à la messe de mariage de sa sœur. La règle n'accordait, en pareille occasion, de congé que jusqu*à la classe. N'étant rentré qu'à huit heures et demie du soir, ilc ne fut pas reçu, et son exclusion fut sans retour... Si c'avait été le fils d'un paysan, peutêtre aurais-je fait grâce. * Retenons ce conditionnel, qui marque, chez le punisseur, l'attention aux circonstances et le souci de la portée variable de ses coups.
Au surplus, de semblables exécutions étaient rares. On se ferait l'idée la plus fausse du système d'éducation de l'abbé Dupanloup, si l'on y voyait prédominer la contrainte. Le témoin non suspect que nous invoquons avec complaisance insiste sur le caractère « libéral » du régime de Saint- Nicolas. Il n'y avait aucune punition dans la maison ; la lecture des notes et les réflexions du supérieur étaient l'unique sanction qui tenait tout eo haleine et en éveil. A la vérité, cet obscr-
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valions étaient attendues comme « la vie ou la mort (1) ».
Ce « libéralisme » pratique n'était que l'application de principes médités. Nul éducateur n'afBrma mieux que l'abbé Dupanloup le respect dû à cette force spontanée qui habite l'âme de l'enfant. Entout, mais, plusqu'ailleurs, dans l'éducation morale proprement dite, il s'appliquait à provoquer sa volontaire coopération : « Ce que fait l'instituteur par lui-même est peu de chose : ce qu'il fait faire est tout, j'entends ce qu'il fait faire librement ; car l'autorité n'est pas la contrainte, l'autorité ne doit pas être séparée du respect et du dévouement... Pour moi... tant que, de près ou de loin, je pourrai m'occuper de l'éducation de la jeunesse, je respecterai la liberté humaine dans le moindre enfant, plus religieusement encore que dans un homme mûr, parce qu'au moins celui-là saurait contre moi la défendre ; l'enfant ne le peut pas... Il faut respecter sa faiblesse, mais il faut aussi respecter sa puissance. Cet enfant, tout faible qu'il est, il peut vous vaincre. Vous pouvez le frapper, vous pouvez Técraser, il n'est pas vaincu, c'est vous qui l'êtes; sa volonté, son âme vous résiste invinciblement.
1 K. Renan, Souvenirs ttenfance €l de jeunesse, pp. 178 et
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Et vous n'avez rien fait... qu'une action stupide et barbare (1). »
Voilà ce qu'il professe. Aussi voyez comme il stimule bien plutôt qu'il ne réprime. Nous parlions, à l'instant, du jour des Notes^ dans l'attente duquel on vivait à Saint-Nicolas. Ces Noles^ il les avait définies lui-même : « une institution pour gouverner les jeunes gens par l'honneur. » Ce n'était pas son unique moyen. Il avait confiance en celui qui consiste à créer autour de soi de la joie. Il allait volontiers dans la cour de récréation, bon poste d'observation pour un éducateur, qui doit se doubler d'un psychologue. « Dans l'ardeur du jeu, l'enfant déploie toute sa nature et se fait connaître tout entier tel qu'il est. » Il y laisse paraître « telle qualité ou tel défaut que vous n'auriez jamais soupçonné en lui •, et qui vous sera une indication précieuse pour la « manière de le prendre ». Souvent ce supérieur si imposant se mêlait aux jeux. De son enfance, amie des exercices violents, il avait conservé une agilité, une adresse, qui faisaient merveille. A la balle, on ne lui connaissait point d'égal ; il n'en avait guère aux barres. Un jour, pour avoir le temps de terminer une partie furicu-
(1) Dt t Education, Uv. IV. .!> t
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sèment disputée, il fît taire, aux applaudissements de tous, la cloche qui allait sonner la classe. Minutes perdues ? Non pas. Un chef gagne à se montrer, par hasard, autre que le rigide gardien de la règle. Il ne se bornait pas à de si légères dérogations. Il savait, par la surprise dun congé, faire jaillir la source d'allégresse touiours à fleur du sol chez l'enfant. Un de ses élèves, M. Adolphe Morillon, auteur de vivants Souvenirs de Saint-Nicolas, a raconté une de ces matinées d'étude, subitement coupée par le signal connu des parties de campagne. On est là, à sa table d'écolier, où se jouent des rayons de soleil entrés en contrebande par les étroites fenêtres de la salle. On rêve de printemps, de verdure, d'excursion dans les bois. Tout à «oup une sonnerie à toute volée retentit. On comprend et l'on crie : « Vive M. Dupanloup f... » Et le voici, lui, tout joyeux de ces acclamations. Il a fait des heureux ; il en jouit. De ce vol d'heures réglementaires, le travail ne souffrira, d'ailleurs, nul préjudice M. le Supérieur a su ce qu'il faisait ; lui-même nous en avertit : « Cette promenade inattendue, toute gratuite », pour laquelle les jeunes reclus partent avec tant d'ivresse, lui donne sur eux « toute puissance pour en obtenir les plus grandes choses ». Maintes fois, pareille faveur, « faite à
propos », a suffi pour » dissiper an commencement de mécontentement, de mauvais esprit et ramener dans le calme et la raison les pensées émues ». Il y veut de l'à-propos C'est, en effet, « l'à-propos qui empêche l'abus. » Le maître éducateur ajoute : « Il y a un art d'accorder ces faveurs qui en rehausse le prix... En tout ceci, c'est toujours la bonne grâce qui est le grand charme. » Il faut posséder cet art, et en user. « Vous n'êtes pas fait pour élever les enfants si vous ne sentez pas tout ce que vous donne d'empire sur eux le plaisir inattendu que vous leur causez. >
Ainsi il pratiquait ce qu'il appelait d'an mot délicieux: « l'éducation par le bonheur. >
Mais ce que nous venons de le voir appliquer à la direction de son petit séminaire, il l'avait, en grande partie, expérimenté d'abord comme catéchiste. Chef déjà, et voulant être obéi, et l'étant, il avait révélé son maître don : l'autorité. Il avait éprouvé l'efficace de cette fermeté capable de se faire inflexible quand un intérêt supérieur l'exige, et aussi de ces sollicitudes affectueuses auxquelles l'enfant ne se trompe pas, où il sent un cœur venir au sien. Notes et récompenses, il avait mis A l'essai tous les stimulants. 11 avait même recooni à la "vertu morale de la joie, égayant, à l'occasion, sa parole, et^ s'il ne pouvait procurer à ses en-
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seignés l'ivresse d'une course prinlanièrc à la campagne, leur donnant le plaisir d'une échappée de rire à travers un grave exposé dogmatique.
Voilà comment l'hygiéniste moral de l'enfance s'était formé aux premières expériences du séminariste délégué a^ux catéchismes. Mais il y a aussi, en Mgr Dupanloup, an hygiéniste physique, et il arrive que les deux coopèrent. Je ne sais où il parle det l'administration des vivres... point capital, observe-t-il, ici comme à la guerre. » Pour le soin des corps, bien que plus spécialement voué par profession an soin des âmes, il a devancé les éducateurs officiels. Un éminent universitaire, M. Raymond Thamin, lui a rendu cette justice (1). Aucun détail de l'un ou de l'autre ordre ne lui paraissait trop infime. Il se plaisait à répéter : c II faut qu'un maître fasse attention à tout, depuis l'âme d'un enfant jusqu'aux cordons de ses souliers. >
Saint-Nicolas, on le sait, lui dut une prospérité rapide. Il avait pour son petit séminaire des ambitions qui sont certifiées par le plus fameux et le plus infidèle de ses disciples : « Mgr Dupanloup,
(1) nittoirtde la langue et de la littérature françaiu, publia •ou la direction de M. Petit de Julleville, t. VIII, p. 494.
confiait Renan à sa mère, est décidé à nous rendre les plus forts élèves de France (1). »
On peut croire qu'ils ne le cédèrent, en effet, à ceux d'aucun collège, et leur supérieur avait le droit d'adresser au grand maître de 1 Université certain cartel auquel il s'était cru indirectement provoqué, et qui eut du retentissement.
Et il ne sortit pas seulement de ses mains d'excellents rhétoriciens ; ce dont un éducateur digne de ce nom ne saurait s'enorgueillir. D'après sa propre définition, l'éducation est <« l'art de faire des hommes ». Il a fait des hommes ; non « des hommes de sacristie », selon le terme méprisant de M. Ferdinand Buisson, qui, du reste, lui reconnaît « des qualités brillantes et sérieuses, de nobles aspirations, une grande compétence... >(2). M. de Salvandy, en le recevant à rAcadémie française, l'a vengé d'avance d'un reproche pareil : « On disait votre éducation trop ascétique, trop tendre peut-être pour la rude discipline de la vie publique ... Qu'on regarde nos armées ! Combien ne verra- t-on pas de vos disciples d'hier, qui croissaient, il y a quelques jours, sous les plis de votre manteau, oujourd'hui soldats, matelots, of- Gciers quelquefois, figurant chaque jour, malgré
(1) Lêttrtê du Séminairt, p. 78.
(2) Dtcf i'onnairt <£• Pédagogie.
Icurjeancsse, dans les glorieuses récompenses ou dans les héroïques sacriGces ; nobles enfants (lui n'ont pas vécu et qui ont su mourir !... » Des hommes de sacristie, si l'on entend par là des prêtres, il en a formé aussi. Produire des prêtres, n'est-ce pas le premier but d'un directeur de petit séminaire ? Mais des élèves tels que le cardinal Lavigerie ne sont pas, croyons-nous, pour déprécier un maître.
Ayant ainsi fait ses preuves de praticien, il était qualifié pour théoriser. Nous n'entreprendrons pas l'analyse de son livre. Il peut, nous semblet-il, se caractériser d'un mot. C'est l'œuvre d'un « expérimental », qui a le droit de déclarer son dédain pour Vaprioriste Rousseau et son Emile, « roman d'éducation ». Telle partie, s'intitule : L'Enfant, mes expériences. Combien souvent, hors de ce chapitre, l'auteur n'invoque-t-il point ses essais, ses réussites à Saint-Nicolas... Il arrive que, pour éviter le moi haïssable, il s'autorise de résultats obtenus par < un supérieur de petit séminaire «.Parlant de « l'admirable chapitre » sur l'/in/an/ <;d/é, M. Ferdinand Buisson y recommande « des vues d'une justesse et d'une profondeur que peut seule donner rexpérience
d'un prêtre (1) ». Sur ce ferme terrain des faits, on se sent loin de l'imaginaire pédagogie faite pour des êtres de fiction. Point d'utopies d'aucune sorte. Tout est d'observation. Rien, du moins, ne dépasse ce champ du possible que l'exacte nolion du réel permet de mesurer. On l'a qualifié a disciple sans le savoir de Rousseau », en ce que, de même que l'auteur de l'Emile, il « prélude aux conseils à donner par une étude psychologique attentive de l'enfance (2) ». S'il faut, encore une fois, nommer à son sujet le pédagogue théoricien dont il dénonçait les billevesées, Mgr Dupanloup avait cette faculté « morale observatrice » que Jean-Jacques s'attribuait, mais que contrariaient en lui l'imagination et le goût des systèmes. Un professeur de Saint-Nicolas admirait en son supérieur le don de pénétration : « C'est étonnant comme cet homme-là sait tout de suite trouver le tuf! » Il s'était d'abord exercé à le découvrir chez l'enfant. Et à combien d'expériences, qu'ignora toujours le ■ promeneur solitaire », s'était rectifiée et affinée son intuition morale...
Un bon sens inné était, au reste, son guide c<)nsl:inl. I^irsqu'il dut renoncer à l'éducation
;1, JJutionnairt d* Pédagogie.
(2) M. R. Tbamin, loc, cit.
du duc de Bordeaux, décidément conBé à l'abbé de Moligny, il suggéra par correspondance à ce prêtre, qui était son ami, des vues où s'avère la justesse de son intelligence pratique. Pour ce prince, dont il avait espéré faire « le saint Louis de notre inconcevable époque », il ne voulait pas d'une piété d'exception, au moins par ses dehors ; il demandait que « les témoignages extérieurs en fussent bornés au nécessaire », M qu'il ne parût « que remplir « les devoirs d'un bon chrétien qui fait sa prière, va à la messe avec ses parents, et le reste ». Il dissuadait de même tous ses élèves des manifestations singulières de dévotion , en cela bien inspiré par Fénelon : « Point de grimaces, leur disais-je avec l'archevêque de Cambrai, mais une piété simple, toute tournée vers vos devoirs, et toute nourrie du courage, de la confiance et de la paix que donnent la bonne conscience et l'union sincère avec Dieu. » Il exigeait une religion virile, exempte de mièvrerie, de sentimentalité morbide ou puérile, exempte aussi de fantaisie (1). Il se déclarait l'adversaire de
(1) M. Ferdinand Buisson, dont le témoignage a, sans doute, du poids, s'avoue ■ frappé de la puissance morale • de l'éducation telle que la décrit dans son traité Mgr Dupanloup, a toute pénétrée d'iuflueace religieuse... — Dictionnairt de Pidagogi».
« 1 école religieuse romantique •, désignant de ce nom une u troupe nouvelle de jeunes théologiens * qui bientôt, disait-il, ne nous feront plus du catholicisme « qu'un roman, de la grave et sainte théologie chrétienne qu'une fable, et de l'enseignement le plus autorisé, le plus certain et le plus positif qui fut jamais, qu'un symbolisme absurde ». Parmi ces « jeunes théologiens » il comprenait Lamartine, quand il condamnait « tels attendrissements mystiques » et telles « saintes harmonies ».
En tout ainsi ses avis sont empreints d'une raison saine, pondérée, ennemie du déséquilibre cl de l'outrance.
Ce n'est pas lui qui préconise l'instruction égale pour tous. Il distingue l'éducation populaire, l'éducation industrielle, commerciale, artistique, la haute éducation intellectuelle. Pour tous il veut ce qu'il nomme l'éducation essentielle, celle qui, dans sa simple généralité, comprend ce fonds commun de notions indispensables à toute intelligence et à toute conscience. Inutile de noter qu'il y fait large la place de Dieu. Mais, observct-il, « de même qu'il y a dans le genre humain, dans la société, diverses classes d'hommes placés dans des conditions sociales différentes, il doit y avoir aussi diverses espèces d'éducations
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ayant certaines tlilTérences entre elles... C'est par là qu'on élèvera l'honirae pour la société, sans danger pour lui ni pour elle. C'est ainsi qu'à tous les degrés de la hiérarchie sociale on formera de bons citoyens, des hommes complets dans la mesure et l'étendue qui sont nécessaires à chaque individu, à chaque profession et à chaque classe, t Quant au rêve d'une culture pareille pour tous, € la nature invincible des hommes et des choses y résistera jusqu'à la fin .. >
Si éloigné qu'il soit du préjugé — encore vivace de son temps — qui interdit à la femme de nourrir son esprit, qui la rejette de la frivolité mondaine dans la c personnalité oisive », il se garde d'encourager les pédantes. Il veut que se comblent, pour la jeune fille bien douée, les lacunes des éducations ordinaires ; il met pour elle le développement intellectuel « au nombre des devoirs >. Il y insiste d'autant plus que la femme, à ses yeux, est, en quelque sorte, < plus âme que l'homme > : non seulement plus dégagée de Tégoïsme, plus dévouée, plus aimante, plus religieuse, mais, dans les choses de l'esprit, plus affranchie du c raisonnement pénible et lent >, armée d'un instrument de divination qui est ce < tact fin et délicat », à elle propre. Elle a, dit-il, c des intuitions, c'est-à-dire des coups d'œil, et
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ensuite des coups d'ailes, qui l'emportent soudain au sommet des choses ».
Dons précieux, qu'il est coupable de laisser se perdre. Lisez le portrait de la femme qui les a gaspillés et qui, non contente de son personnel appauvrissement moral, se fait, dans son intérieur, apôtre de frivolité : •« Elle semble s'être mariée pour courir, pour s'amuser et trouver le mouvement perpétuel. La campagne, la ville, les eaux, le turf, les bals, les concerts, les visites, ne lui laissent un instant de repos, ni le jour ni la nuit. Bon gré, mal gré, le mari doit partager cette pétulance. Il s'ennuie souvent, récrimine quelquefois; n'importe. En attendant qu'il secoue le joug et se réfugie dans les clubs, il cédera. La jeune femme y emploie tout ce qu'elle a d'art, tout ce que Dieu lui avait donné, pour un meilleur usage, de grâces, de douceur et de séduction. Ah I si elle employait la moitié de ces ressources providentielles à persuader au mari qu'elle serait fiére d'avoir un homme distingué !... Loin de là 1 Si le pauvre mari essaye de prendre un livre pour se reposer du tourbillon auquel on le condamne, madame fait une petite moue (qu'on proclame adorable parce qu'elle a vingt ans. mais qu'on trouvera bientôt insupportable). Ellr tourne autour du lettré, du savant, va mettre son
chapeau ; revient, s'assied^ se lève, passe dix fois devant sa gincc, prend ses gants, et enfin éclate, maudissant le livre et la lecture qui ne sert à rien, ne mène à rien, sinon à être un homme absorbé et assommant. Pour avoir la paix, le mari jette le livre, perd l'habitude de le reprendre, s'annihile de jour en jour, par procédé conjugal (1). >»
Nous avons eu plaisir à transcrire cette page. Le moraliste, pris lui-même, semble-t-il, au charme de celle qu'il censure, s'oublie à regarder son manège et à le peindre, si bien que nous croyons voir les façons de ce petit être vain, entendre son pas léger, son bruissement de soie. Le blâme demeure pourtant L auteur de Femmes savantes et femmes studieuses souffrait et s'indignait de la déchéance volontaire de celles qui sacrifient à la mode, bien portée, de l'oisiveté intellectuelle. Il les eût, s'il avait pu, interpellées toutes, comme cet homme du monde qu'il arrêta, un jour, en pleine rue : « Vous allez faire banqueroute... Vous avez des diamants, et vous ne les utilisez pas. •
Mais, il faut le redire, Mgr Dupanloup ne se montre pas moins sévère aux femmes « beaux esprits » qu'aux femmes ignorantes. Il ne se borne
(1) Femme* uwantt» et femmeâ *tadieu»et, p. 183.
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pas à honnir les philosophes en jupon, pécores raisonnantes, éduquées par Jean-Jacques, et en qui se retrouvent tous les ridicules des précieuses, leurs devancières, « mais avec la décence de moins et la vulgarité de plus (1). » D'une femme instruite, il exige la modestie. Sait-elle écrire, il la condamne à l'anonymat. Sait-elle causer, l'aplomb viril le choque en elle comme une disgrâce. Et ce travail même de l'esprit auquel il attache tant d'importance, il le veut subordonné aux plus humbles devoirs. Une Américaine lui écrivait : « Vos paroles sur l'éducation des femmes me sont aussi chères que celles dites pour l'émancipation dans le temps de la guerre (2). » Qu'on ne se méprenne pas : cet « émancipateur » n'a rien de nos féministes. Une jeune fille élevée selon ses principes ne ressemblera pas aux êtres désexaés que nous préparent certains novateurs, et sa « femme studieuse » ne sera jamais un basbleu.
Nous parlons de jeunes filles et de femmes. L'évêque d'Orléans n'a pas été, en eiïct. qu'un éducateur d'enfants. Selon la remarque de son ami, le marquis Costa de Beaurcgard, il ne s'est
(1) La Femma ehrHi*nn»H françatm, p. 132.
(2) Elle r>i«ùl alluMoo à la gumm d* Séwrwiog.
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pas occupé seulement d'éducations à faire, mais d'éducations à refaire. Il n'a pu terminer le livre auquel, malade, il donna son dernier effort et où se rencontrent « des morceaux pleins de charme et de Gnesse, des appréciations et des descriptions d'une exquise délicatesse morale, des conseils et des jugements dignes de Fénelonetde M""* de Maintenon. » — C'est encore le sentiment, bon à recueillir, de M. Ferdinand Buisson. — Quiconque a la tâche d'achever la culture d'un cerveau féminin regrettera ce que nous avons perdu des leçons de ce maître (1). Il avait dit son dernier mot sur l'c institution » des hommes. Particulièrement initié par ses fréquentations aux besoins des hommes du monde, il a laissé un volume de lettres sur « les études qui leur conviennent ». Gens du monde, c'est-à-dire gens de loisir, exposés à faire des gens de plaisir. Il ne pouvait se résigner à voir de riches facultés inutilisées, des intelligences nées pour les emplois actifs, peut-être pour les hauts emplois, s'engourdir et s'annuler dans la nonchalance d'une vie sans but : c En peu de temps, observaitil, avec quelque talent qu'on soit né, on devient
(1^ II préparait ane lérie de lettres sur l'éducation des jeunes Glles, que devait suivre une autr* série sur l'éducation des jeunes femmes.
un homme ordinaire, et, si l'on n'a qu*un esprit médiocre, il est difficile de dire jusqu'à quelle vulgarité on peut descendre. » Aussi redevenaitil pour les adultes l'excitateur qu'il avait été pour les enfants de Saint-Nicolas du Chardonnel. Nulle torpeur ne résistait aux secousses de ses réprimandes afFcctucuses. Le précepte de saint Paul pour l'aposlolat religieux, il le pratiquait dans sa guerre à la paresse, osant toutes les insistances, hasardant toutes les charitables importunités. Nous avons nommé déjà l'Académie de Sainte- Croix, société littéraire où il avait groupé les travailleurs suscités par lui dans sa ville épiscopale. Il ne lui suHisait pas d'éveiller des activités. Une fois conquis par lui à la vie d'étude, on était sous sa direction et son inspection vigilantes. M. Costa de Beaurcgard peint avec esprit sa manière pressante de s'enquérir de la besogne accomplie et de la réviser : « Quand il arrivait dans une de ces maisons amies, comme il en avait semé un peu partout et où il allait chercher tout autre chose que le repos.... dès la seconde phrase, sinon dès la première, rèvêqnc demandait où en étaient les choses ... Les choses, pour lui, embrassaient tout ce qui s'était fait, lu, écrit, pensé, depuis sa dernière visite. C'était là comme une première inspeclion. Mais,
h peine installé dans sa chambre, avant même d'avoir tiré du portefeuille de M. de Talleyrand son bréviaire et son chapelet, — tous les amis de l'évéque ont connu ce fameux portefeuille qui lui servait de malle, — il demandait à voir manuscrits ou épreuves. Il s'en emparait, fuyait avec sa proie dans l'allée ou sur la terrasse voisine, et là, son terrible crayon, rouge quand il était content, bleu quand il ne l'était pas, allait grand train (1) »
C'est à son ambition pour Montalembert et à la sévérité de ses « corrections » que nous devons les Moines d'Occident. L'auteur, on le sait, n'avait conçu d'abord qu'un Saint Bernard. Son exigeant ami, lisant les << bonnes feuilles », crayonna à travers le texte, emplit de notes les marges, et, finalement, conclut, non à des retouches, mais à une reprise du livre à pied d'oeuvre : « Vous ne pouvez le laisser ce qu'il est, ou je vous renonce ; ce serait une lâcheté misérable, une indignité... Ce livre peut être grand... Vous le referez, j'en suis sûr... » Montalembert résista, puis capitula. Il anéantit l'édition déjà tirée, — quoiqu'il dût lui en coûter « au moins 6.000 francs »,— et, élargissant son plan, il exécuta le grand ouvrage que nous possédons.
(1) Correspondant du 10 octobre. 1883, Dtax Éducateurs.
Obtenir d'un écrivain la suppression d'un livre prêt à paraître, c'est assurément faire acte d'influence souveraine. L'abbé Dupanloup — il n'était pas encore évêque — prétendait pourtant à plus d'action encore, surtout à une action plus intime, sur celui qu'il sentait capable de si grandes choses. Un jour, il lui avouait quelle sorte de prière il venait de faire à son intention : < Je priai particulièrement afin que le bon Dieu vous aidât à bien partager votre temps, si précieux, entre tant de devoirs si divers et si importants ; que votre âme n'en souffrît pas, qu'il y eût toujours un fond de vie intérieure de prière, de recours à la grâce qui fût le principe et la force de la vie extérieure. » Et il terminait par cette offre : « Je voudrais bien vous faire un règlement. >
Des occupations ordonnées et hiérarchisées, depuis le lever, qu'il prescrivait matinal, jusqu'au coucher, qu'il fixait tôt, toute vie lui semblait devoir être organisée selon cette méthode, et il s'employait à la propager Combien, i qui d'abord il n'avait été qu'un éveillcur intellectuel, acceptèrent de lui un horaire qui étuit celui d'une journée de chrétien... Ses sollicitudes pour les intelligences visaient A la conquête des Ames On a dit que, dans 1 amitié, il restait édu-
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catcur. Mieux que cela, il devenait vite directeur. Plus d'une fois, de simples relations d'études Pont amené à la direction spirituelle, comme à une manière d'éducation supérieure
Ce ministère l'avait de bonne heure attiré. On se rappelle avec quelle ardeur il s'y était donné, vicaire à Saint-Roch. Ses devoirs d'enseignant, puis ses devoirs de combattant, Ten avaient ensuite quelque peu détourné. Mais, entre temps, il s'y était remis. C'est ainsi que, lors du débat sur l'enseignement, il avait profité d'une trêve pour revenir à ces âmes auxquelles, écrivait-il, « je me dois ; il faut que je les retrouve, que je reforme ovile meum. *
Connaisseur d'hommes, tel que nous le savons, il devait exceller à cette divination psychologique qui est la préface nécessaire de la direction. Pour le gouvernement même des consciences, il avait cherché des leçons chez les grands moralistes que sont les maîtres de la spiritualité : saint François de Sales, Bossuet, Fénelon.... Et le contact du monde lui avait été une bonne école pratique.
Pratique était sa manière de conduire ceux qui s'abandonnaient à lui On Ta, au meilleur sens
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du mot, appelé : « un homme de résultats. » Un jeune écrivain qui honore la Savoie, insistait naguère, dans une très fine conférence, sur ce caractère de ses compatriotes : « Quand le Savoisien regarde un cours d'eau, c'est peut-être pour sa limpidité, c'est peut-être aussi pour estimer s'il est flottable... Nos meilleurs auteurs sont des moralistes qui utilisent les images et toutes les grâces de la forme dans un but déterminé (1). » Savoisien, Mgr Dupanloup l'est par là : homme de résultats, c'est-à-dire aux visées limitées par ce sentiment du possible qui, en direction, est celui des exigences permises, eu égard aux personnes, eu égard aussi au temps et au milieu.
Ce n'est pas lui qui pousse au cloître ceux qui ne portent pas le signe certain de la vocation. Làdessus, il entend qu'il n'y ait point de méprise, et il prévient l'équivoque. Il précise soigneusement sa pensée quand il écrit à telle jeune fille qu'elle se doit tout entière à Dieu : «... Tout entière ne veut pas dire au couvent ni dans la solitude et derrière les grilles, car je ne vous y crois pas appelée ; mais dans la famille, dans le monde, dans les devoirs de la vie. Tout entière veut dire sans mélange d'arrière-pensée et
(1) Heorjr Bordeaux: La Sapok peint* par an émvmUu,
d'arrière-sentiment ; faisant tout, voulant tout, acceptant tout pour l'amour de Dieu, pour la dignité de votre âme, pour la paix de votre conscience, pour l'estime intime de vous-même. En vérité, cela peut valoir le couvent, et, qui plus est, c'est la vocation universelle, par conséquent la vôtre, mon enfant ». En tout, il apportait ce sens du relatif qui le faisait, en politique, si juste appréciateur des contingences et si précieux conseiller.
N'allez pas, là-dessus, le prendre pour un casuiste relâché ou accommodant. Il n'était pas de ceux qui atténuent le précepte pour le faire mieux accepter ou qui, comme s'exprime Bossuet, " déguisent » la dévotion pour la rendre agréable. Il présentait le christianisme dans son «< habit naturel », sans diminutiou ni retouche complaisante. Il ignorait, à la conduite des âmes, certaines ■ industries »trop habiles, pour emprunter encore un terme à Bossuet Si parfois il avait l'air de rendre la main, il savait, quand il le fallait, serrer la rêne ou, pour user d'une métaphore familière à ses pénitents, il tranchait, à l'occasion, dans le vif : « De quoi, disait-on, va-t il m'opérer aujourd'hui ? » Mais, comme nous In montré sa lettre au précepteur d'un prince, tans rien sacriGer d'essentiel, il tenait compte de ces circon-
stances que négligent seuls les aveugles volontaires qui vont donner du front contre les pierres d'angle.
Pas plus qu'il n'avait imposé à ses élèves du petit séminaire parisien des pratiques surérogutoircs, il ne surchargeait dexcrcices pieux ses « diriges » ou « dirigées » du monde Avant tout, les devoirs d'état, qu'au besoin il détaillait, même pour les femmes, esquissant l'Economique d'un Xénophon chrétien : choix des serviteurs, attention à leurs besoins religieux, action morale sur eux par l'exemple et les conseils, sans contrainte, soin affectueux de leur santé, tenue régulière des comptes de ménage, règlement sans retard des notes et mémoires... Il n'oublie rien, et il veut que la maîtresse de maison pense à tout, avec cette recommandation toutefois : « Que tout cela ne fasse pas trop de bruit autour de votre âme... »
Nous lisons ce mot exquis dans une de ses lettres de direction. Il en a laissé un grand nombre, de longues et de courtes. Beaucoup sont de simples billets, mais substantiels. A toute situation il savait pourvoir ou remédier par l'avis décisif où triomphe la sûreté du tact. Il était obéi. 11 possédait le grand art de ceux qui sont nés chefs, le secret de faire joyeuse la soumission.
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Un des hommes les plus considérables de la monarchie de Juillet, le comte Mole, ramené par lui à la pratique de la religion, lui écrivait le besoin qu'il sentait de ses conseils et son « impatience » de lui « ouvrir son âme ». Combien de ses pénitents eussent pu lui déclarer, comme une de ses correspondantes : « Vous connaissez le plaisir que j'ai à vous être docile... » Une autre le félicitait de son adresse supérieure à « harponner les âmes ».
Ceux ou celles qu'il ne pouvait atteindre parla direction individuelle, il tentait de les toucher par des livres ou brochures qui sont des essais de direction plus ou moins générale. En publiant l'Histoire de M"** Acarie, il se proposait de « réveiller parmi les femmes du monde le sens de la vraie et grande vertu chrétienne». Plusieurs de ses écrits eurent en vue telle condition ou telle catégorie de personnes : le Mariage chrétien^ l'Enfant, Conseils aux jeunes gens^ Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille... Citons aussi les Conférences aux femmes chrétiennes, publiées après sa mort, et qui composent un recueil de préceptes pour vivre dans le monde selon l'Evangile. Les titres que voici, lus çà et là à la table du volume, révèlent assez le directeur dans le conférencier : les Plaisirs du monde^ De la Parure,
Nouveaux éclaircissements sur certains plaisirs mondains. De la Sanctification mutuelle dans le mariage...
Nous l'avons vu s'occuper spécialement des hommes, leur adresser des lettres « sur les études qui leur conviennent >> (1). A eux aussi il a consacré un livre sur la vie chrétienne dans le monde. Pour se faire leur guide spirituel, il a pris, à la vérité, un illustre intermédiaire. Nous avons nommé le Christianisme présenté aux hommes du monde par Fénelon. La deuxième partie de l'ouvrage s'intitule Lettres de piété. Les lettres de direction proprement dite y abondent. La première partie est une Exposition des principales vérités de la foi, sorte de catéchisme supérieur. Dans sa préface à ce recueil d'extraits ordonnés par lui selon un plan lumineux, l'auteur, s'il n'a pas usé de ce terme, a mis l'équivalent : « exposition simple, évidente et forte dans sa simplicité... ensemble complet, quoique abrégé, du Christianisme... » N'est-ce pas la définition même de ce résumé précis et méthodique appelé catéchisme ? Bonald souhaitait avec esprit voir « le livre de l'enfance mis à la portée des savants, comme on a mis l'enseignement des sciences et des lettres à la
(Il II ■ fait le pendnnt : ConatiU aux ftmmtt thrétknnm Êur le tmoail inUlltctuel qui t»ur >
portée des enfants ». Voilà ce vœu réalisé. Ainsi le catéchiste se retrouve, là encore, chez Mgr Dupanloup. Il Test dans ce manuel de haute culture chrétienne ; il l'est par la bouche de l'archevêque de Cambrai, comme il le sera en son propre nom, quand il écrira, encore pour les « hommes du monde », et sous le titre même de Catéchisme chrétien, un corapendium net et bref du dogme catholique (1). Catéchiste, c'est-àdire enseignant, '< précepteur », — il revendique le titre, rappelant que la fonction fut la sienne auprès de la jeunesse, — « précepteur » religieux des adultes, qui restent, à tant d'égards, des enfants ; éducateur enfin, en même temps que directeur. Ce livre, dont il emprunte à Fénelon la substance, le montre lui-même associant les œuvres pour lesquelles nous lui avons reconnu des facultés éminentes et solidaires.
(1) Le titre complet est le Catéchitme chrétien ou Un Expoté de la doctrine de Jésua-Christ offert aux hommes du monde.