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CHAPITRE II l'oratedh et l'hommb d'action

Nous les associons, parce que. en fait, ils se tiennent — Les discours de Mgr Dupanloup furent des actes. — Et nous rattachons l'un et l'autre au catéchiste, parce que tous deux en sont issus Au moins lui doivent-ils beaucoup, puisque, on le verra, le catéchisme et ses œuvres annexées leur furent une première et excellente école.

N'en croyons point Renan lorsqu'il parle des « jolies phrases » qui firent, aux dépens de la doctrine, le succès de l'abbé Dupanloup à l'Assomption. Le fonds substantiel ne manqua jamais aux leçons religieuses du futur auteur de l'Œuvre par excellence. Ce qui est vrai, c'est que, dans le jeune prêtre, même dans le séminariste enseignant, un orateur se laissait deviner, un orateur contraint et refoulé. Son biographe et admirateur, Mgr Lagrange, avoue que, sur les

bancs d'Issy, la « forme scolastique » des cours lui a paraissait froide » et que « son goût littéraire cherchait son aliment dans des préoccupations d'éloquence ». Lui-même a consigné dans ses notes que, pendant cette première année de théologie, il écrivit « beaucoup de choses éloquentes » — c'est lui qui a souligné — soit sur la philosophie, soit sur d'autres sujets, A cette « élo- ({uence )» nous pouvons soupçonner qu'il se mêlait quelque emphase. C'est un péché de jeunesse assez commun , que n'évitent pas plus que d'autres les séminaristes. Nous avons, d'ailleurs, sur ce point, sa propre confession. A ses débuts dans t l'art catéchistique », il s'accuse d'avoir « orné » sa parole : « Je faisais des phrases, ma rhétorique voilait la clarté de mes instructions, éteignait même à moitié l'onction et le feu de mes petites homélies. > Mais nous avons dit la découverte qui le guérit de ce défaut. Les petits papiers de M. Teysseire lui inspirèrent « l'horreur de la rhétorique ». Dès lors, il résolut de renoncer aux grâces étudiées ; un goût de vérité simple lui vint. Il y gagna « un dégagé, un entrain, un mouvement tout à fait nouveau ». Pourquoi faisionsnous, à linstant, de ce catéchiste un orateur contraint ? Son empêchement était l'entrave artificielle d'un style t écrit ». Libéré de cette chaîne.

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il laissa prévoir jusqu'où il monterait. Le jour où l'évêque d'Orléans prit place à l'Académie française, M. de Salvandy put lui rappeler ces premiers essais de sa parole : « Dans cet humble apprentissage de l'éloquence religieuse, où tout se passe entre le cœur du prêtre et celui de l'enfant qui recueille sa pensée, sans un bruit que puisse entendre le monde , le monde retentit promptemcnt des succès de votre jeune enseignement. ■

Lui-même se plaisait à reporter son souvenir vers ce temps où son âme « en feu pour le bien » communiquait tant de chaleur à son discours : « Il m'est arrivé depuis de monter dans de grandes chaires, à Paris et ailleurs, et d'y parler souvent devant les plus nombreux auditoires ; je ne sais si je suis jamais arrivé à l'éloquence ; mais ce dont je sais bien sûr, c'est de n'avoir jamais surpassé celle du catéchisme •. Il est permis de ne pas l'en croire sur parole Des époques se distinguent dans son art, des transformations, dont certaines furent des progrès. Nous verrons ce que l'épiscopat conféra à sa parole et comment aussi l'orateur parlementaire qu'il devint dans sa vieillesse différa de l'orateur sacré, et, à quelques égards, le surpassa.

A peine sortait-il des catéchismes que ses carêmes de 1836 et i837, prêches à Saint-Roch, marquèrent, il le sentit, un mieux dans sa manière. Allégé du poids mort de la rhétorique, affranchi de cette attache étroite qu'est la phrase apprise, il ne s'était pas encore assez confié et livré à l'inspiration du moment, à l'action de son auditoire. Il n'avait guère encore improvisé. Il l'osa désormais. Du moins, ne s'astreignit-il plus à arrêter d'avance toutes ses idées, et il y parut à la spontanéité nouvelle, à l'élan de son discours. Dix ans plus tard, sa renommée de prédicateur grandissait tout à coup. On se souvient quelle occasion l'année 1846, celle du Jubilé de Liège, lui offrit d'effort apostolique et de « triomphe ». — Il l'a lui-même écrit, mais pour la joie de sa mère toute seule — Et, tandis que l'étranger le sollicitait, il lui fallait, pressé d'instances, s'engager à Paris pour dix ans.

Le souvenir est demeuré surtout de ses sermons sur la sainte Vierge, admirable série, qu'on appela « ses magnifiques ». Les délicats s'y rencontraient. Comme on allait jadis « en Bourdaloue •, on allait « en Dupanloup ». De ceux qui prêchèrent alors, il fut des plus grands, — non le plus grand, puisque Lacordaire parlait. Quand Salvandy le compta parmi les « appari-

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lions mémorables » de ce temps, ce ne fut pas flatterie académique.

Nous avons nommé Lacordaire. Il ne lai fait pas précisément antithèse, mais s'en distingue pnr des diiïcrcnccs accusées. Sans doute, selon le mot que nous avons cité, il y eut entre eux dissentiment d'esprit, non < d'âme >. Mais ils furent d'abord assez éloignés sur le terrain des idées.

La diversité de leur éducation (1) suffirait à expliquer leurs divergences : l'un, fils de la bourgeoisie libérale, élevé par elle dans l'amour de la Révolution, venu tard à l'Eglise, après expérience du monde, les opinions faites, c enfant du siècle », non certes, au même sens tout À fait, mais autant que le poète son contemporain ; l'autre confié, dès son jeune ûge, au clergé de la vieille monarchie, couvé, nourri par lui, instruit au culte de l'autorité, de la tradition (nous avons vu les leçons retenues par lui de cette école retarder son accord avec Montalembert) ; — l'un grand liseur de Chateaubriand, romantique, de même que républicain, par goût, sans doute, et par tempérament, mai» aussi par volonté d'éman-

(1) Ctitê diflBfartoM m M bMn marqua par M. HiUir* d« Lacomb* daiui Dtmm CwN— irw, loc. cil.

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cipation ; l'autre, classique, tout comme il était royaliste, par respect pour des lois séculaires et par fidélité de religion. Exagérons-nous 7 Dans ses précieux Memoranda, parmi des résolutions numérotées au cours d'une retraite ecclésiastique, nous lisons celle-ci : « Je ne ferai jamais une lecture suspecte, médiocre... Rien que les modèles, les classiques. » Et ne lui arriva-t-il pas de défendre l'orthodoxie littéraire à coups d'autodafés (1) ?

Dissemblables de formation intellectuelle, de discipline, et apparemment aussi d'inclinations natives, Lacordaire et Dupanloup devaient l'être de parole, j'entends de manière oratoire. — Cela seul, en ce moment, nous occupe. — Un jour, au catéchisme de Persévérance de Saint-Sulpice, décoré du nom d'Académie, l'élève incompris de la Petite Communauté eut cette note : « brillante imagination. » Pareil compliment fut adressé plus d'une fois, j'imagine, à Henri Lacordaire. Mais il est des races diverses d'imagination.

(1) Il raconte lui-même que, supérieur de Saint-NieoUs, il entretint pendant trois semaines, à l'heure de la lecture spirituelle, ses élèves de la littérature romantique, et les décida à faire, en pleine cour, ■ un grand feu de joie de tous les livres et cahiers qui ressentaient de prés ou de loin le manvais romantisme, et k ne plus aimer et cultiver avec req^ect que le vrai, le beau, le grand daasique ».

On a bien nommé le grand dominicain, c un lyrique ». Du lyrique, en effet, il a l'exaltation de sensibilité, l'élan soudain, le coup d'aile, et, s'il est vrai que l'affîmiation du moi fasse partie du lyrisme, par là encore il est lyrique, avivant de la note personnelle sa parole de prêcheur, mêlant les confessions aux adjurations ; en cela, au surplus, bien romantique. EnGn il frappe par l'imprévu du style, la hardiesse du verbe, — c'est lui qui, à Notre-Dame, dénonça le matérialisme, « cette canaille de doctrine », — il étonne par le relief tout neuf de l'image. Le lyrisme ne fait pas toujours défaut à l'évêque d'Orléans. lU chante », lui aussi, quoique, dans sa sévérité contre certaines pieuses harmonies, il ait prétendu bannir, comme Platon, de sa république, les « chanteurs de toute espèce ». Lyrique il lui arrive donc de l'être, — bien que ce mot ne puisse justement le caractériser, — mais non point lyrique à la Lacordaire. Il ne jette pas de ces appels troublants par la nouveauté de l'accent, de ces cris d'Ame d'une sonorité inconnue. El, au fond, tout au fond, les audaces de son ancien condisciple de Saint-Sulpice, audaces de forme autant que d'idées (1), lui déplaisaient, sans doute. Il y avait

(1) Dmm l'artiel* auquel nous ircaou d» renvoyer, 1« coinl* H. de Leconbe • bien montré comment, au point de

là, à son gré, trop de personnalité, ou, pour trancher le mot, trop de fantaisie. Le conférencier de Notre-Dame se crut, à tort, visé par quelques lignes du « Discours préliminaire » où l'auteuf du Christianisme présenté aux hommes du monde dénonçait V « école religieuse romantique ». Mais il nous semble bien qu'il le fut quelque peu dans une lettre privée où l'abbé Dupanloup recommandait la manière traditionnelle de prêcher et invoquait saint Paul contre profanas vocum novitales (1). Classique plein de foi en la vertu des règles transmises, il devait condamner un genre où triomphe la franchise d'une sensibilité tout originale. Son lyrisme à lui est d'école. Il ne jaillit pas de la source vive qui bruit au fond des âmes de poète ; il y manque la spontanéité du jet, l'accent de nature.

Ce n'est pas que des morceaux estimables en ce genre ne se puissent extraire de ses discours. L'oraison funèbre des morts de Casteltidardo s'achève en une page d'une belle venue : « David autrefois maudissait les collines de Gelboë, où étaient tombés les forts, les vaillants d'Israël... O

▼ue des idées, il en rint i se rapprocher de Lacordaire, en même temps que de Montalerobert.

(1) Lettre à l'abbé Lacroix, citée par Mgr Lagrange, t. I,

p. aw.

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colline de Castclfidardo, sur toi aussi sont tombés les vaillants d'Israël, plus forts que les lions, plus prompts que les aigles, aimables et beaux dans leur vaillante jeunesse... Et cependant ne sois pas maudite... » Mais il arrive que le < littérateur >, celui que M. Teysseire avait expulsé, reparaisse, et, soit dit en passant, que le lecteur assidu de Télémaque se trahisse à une épithète trop facile ou une image surannée. Lisez, dans telle de ses leçons préliminaires, à la Sorbonne, un développement sur le génie, qu'on cite avec complaisance.

C'est assez appuyer sur le point faible d'un grand talent. De tempérament, Mgr Dupanloup n'est pas un lyrique, mais il est un dramatique. Prenons-le tel. Son lot reste enviable.

On l'a défini : une âme c aimantée vers le tragique >. Nous l'avons vu faire du catéchisme un drame. Ce qui avant lui était froidement didactique, il l'avait anime, vivifié. Comment ? Parle don de transposer une leçon en une action. Si l'enseignement le plus élémentaire était par lui devenu cela, que devait-il en être de la prédication? Il la mouvemcnta, la passionna, oseronsnous dire, par l'élément scénique qull y introduisit. Purifiez le mot de son sens profane. Jamais orateur ne saisit mieux l'a propos de ces brus-

ques apostrophes qui secouent un auditoire, lui donnent le sursaut, de ces vives interrogations, mises en demeure pressantes, ou déûs. Le discours n'est pas alors la déclamation d'une prose plus ou moins soignée devant une assistance plus ou moins attentive. C'est un dialogue, ou, mieux, un duel entre l'assemblée et celui qui l'affronte, c Attention! voilà l'ennemi 1 »... disait Turenne, quand Bourdaloue montait en chaire. Mgr Dupanloup avait des façons subites et intimidantes d'engager le fer, puis une vigueur fougueuse à pousser l'adversaire, à l'acculer. Voyezle triompher des adresses et des feintes. Il s'agit de ces amitiés que saint François de Sales condamne sous le nom gracieux de miiguetteries : « Cette affection, qui est au delà et en dehors de vos affections naturelles et légitimes, vous voudriez qu'elle fût pure : elle ne le sera pas ! C'est une simple amitié, dites-vous. Il faut lui donner un autre nom I Mais c'est pour moi comme une sœur ; c'est pour moi comme un frère I Cela n'est pas. Et encore un coup, il faut donner d'autres noms à la triste vérité qui se cache au fond de votre cœur... » Une autre fois, il n'a plus en vue un point singulier de morale, il ne dénonce plus le cas spécial d'une hypocrisie délicate, qui peutêtre s'ignore ; il cherche du regard dans la foule

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un franc pécheur : « Ambroise n'est pas ici ; mais n'y a-t-il pas quelque Augustin se débattant dans ses chaînes? )» Ou bien, s'accordant du relâche, il quitte l'objurgation, cesse même d'exhorter,se repose dans une conversation apaisée : « Que sommes-nous ici? Qu'est-ce que cet auditoire ?Qu'estil dans ma vie? Qu'est-il dans la vôtre? C'est une rencontre que Dieu a faite. Oui, vous et moi, nous nous sommes rencontrés dans la vie, un jour, un moment que Dieu a faits. Un jour peutêtre aussi, et à une heure que j'ignore, sans nous rencontrer, sans nous revoir, nous nous rencontrerons encore dans une de ces pensées que mon âme a dites à la vôtre. Oui, un jour, vous vous souviendrez peut-être avec quelque fruit de celui qui fut un moment votre évêque, dont le cœur ne se croit pas étranger au vôtre, et qui cherche dans le fond de son âme ce qu'il croit devant Dieu vous être â jamais utile. » Apaisement, disionsnous ; c'est encore une manière de conclusion du drame.

Lacordaire aussi est dramatique. Il interpelle son auditoire, il le prend â partie, à témoin, — de quel ton! ... De vieux cœurs en frémissent encore au souvenir, et nous, qui n'avons pu que le lire, nous avons cru l'entendre. Il n'accuse d'ordinaire, ni ne réprimande, car il s'est donné pour tâche.

avant tout, de prouver. Il démontre en poète, mais il démontre. Cela encore met entre Mgr Dupanloup et lui une différence. L'évêque d'Orléans va répétant : « Il faut prêcher l'Evangile. » Il est, par excellence, le prédicateur évangélique. II tient le Credo accepté. Pour lui, le dogme n'est pas une position à conquérir. Il s'y installe d'emblée. Non apologiste, — c'est lui pourtant qui a inauguré, mais sans succès, les conférences de Notre-Dame, — il est prêcheur au sens exact du mot, inapplicable en rigueur au moine devant qui il sut s'effacer avec abnégation. Il expose la doctrine, la justifie à l'occasion, mais en partant des données de la foi, il commente les mystères, enseigne la morale de Jésus- Christ. Bref, il développe les éternels et magnifiques lieux communs de la chaire chrétienne sans appareil scolastique, — est-il besoin de le noter? — et avec accent, couleur.

Couleur de style, couleur de diction. Nous avons insisté sur le mouvement qui dramatise son éloquence. Nous n'avons cependant point parlé de son action oratoire proprement dite. Il l'avait chaude et variée. Trop de véhémence parfois, c'était le reproche qu'on pouvait lui adresser ; un de ses amis l'en avertit, il se modéra. Il avait l'éclat du regard, l'autorité du geste.

les ressources infinies d'une voix apte aux vibralions brèves de la menace, aux solennelles promulgations des arrêts sévères et aux douceurs nuancées, aux modulations suaves des appels de la grâce. On admirait la mobile expression de sa face, qui reflétait avec intensité les émotions par où il voulait faire passer l'assistance, et que, d'avance, il éprouvait. Toute sa personne parlait. Mais écoutons son ami et historien, que l'admiration n'égare pas. Mgr Lagrange a bien vu et dit bien : c Assis d'abord, et dans les moments calmes, non en face de l'auditoire, mais un peu de côté, le bras gauche ramené sur le bord de la chaire, quand tout à coup il se levait, il était superbe... Si le discours l'avait porté sur les hauteurs des choses morales, s'il voulait exprimer l'adoration, l'amour, la pureté, la prière, son front s'illuminait, son regard, élevé vers le ciel, était d'une limpidité extrême, et sa voix d'une douceur pénétrante ; si, au contraire, le sentiment qui l'animait était l'indignation, le courroux, son visage s'allumait en quelque sorte, son regard lançait la flamme, sa parole avait des éclats qui retentissaient au fond des âmes : le pied droit en avant, le visage un peu de profil, le bras tendu, le corps penché vers son auditoire, il semblait écraser le vice, les choses odieuses ; tel en parti-

culieril était dans ce superbe mouvement oratoire de son sermon sur la croix, lorsque, pour faire sentir l'indignité de ce supplice dans l'antiquité, il rappelait avec une pose et un geste d'orateur romain la terrible invective de Cicéron contre Verres : « Une croix ? dis-je, une croix ! Crax, crux, inqnam ; tu as osé attacher un citoyen romain à une croix !... » L'auditoire était frissonnant. >

Aussi divers que son action oratoire sont les genres de prédication où il excelle : sermons, homélies, mots familiers aux enfants, instructions aux mères...

On remarquait son art de parler aux femmes, le ton exquis de ses conversations avec elles, la grâce même des rudesses que, volontairement, il mêlait à des façons d'ancien régime. Ce tact sûr parait, et ces grandes manières, en même temps qu'une délicate sagesse , dans les conférences publiées après sa mort d'après les notes de M"^ Baguenault de Puchesse et d'Orsanne. Dans le prône, il révéla des qualités d'abandon, de naturel, qui ne pouvaient paraître au même degré dans ses grands discours. L'enseignement du catéchisme lui avait été une préparation à ce mode d'entretien, sorte de vivante et souple leçon sur une page d'Evangile on un frag-

ment d'épître. Et Renan ne compare-t-il pas aux homélies de saint Jean Chrysostome les allocutions du supérieur de Saint-Nicolas, à l'heure de la lecture spirituelle ? Il faisait entrer de tout dans ces causeries impromptues qui avaient pour sujet la vie intérieure de la maison. Cette maigre chronique lui était prétexte parfois à aborder les questions les plus hautes, à faire vibrer chez les élèves « toutes les cordes ». Il a dit lui-même la variété de ces improvisations : c Aujourd'hui, entretien paternel du père de famille avec ses enfants, demain, conseils graves, leçons austères... ; puis, conversation vive et animée sur les études, sur les lettres, sur les beaux génies de l'antiquité, puis langage plus saint et plus pénétrant du prêtre et du pasteur ; quelquefois blâmes, réprimandes, sévérités du chef de la maison, préoccupé d'un danger qui s'élève, et qu'il a aperçu, d'un germe de mal qu'il faut étoufler avant qu'il naisse... » Il nous semble voir là détaillé le contenu infiniment varié de ses prônes de Sainte-Croix. Biffez seulement la part des humanités ; — encore ne sommes-nous pas sûr qu'il n'ait jamais touché en chaire ce sujet qui lui tenait tant à cœur ; — vous avez, caractérisée à mcr\'eille, l'imprévue et riche diversité (!c cette prédication où au commentaire d'un texte sacré, lu, notons-le en passant, avec un art sa-

vant, se niclaicnt des avis, des exhortations, des récits, des souvenirs quelquefois personnels, dits avec charme...

Et l'accent n était pas moins « paternel » chez le chef de diocèse que chez le t chef de maison ». La paternité plus haute que lui avait conférée Icpiscopat senihlait aviver et attendrir son amour des âmes, et le timbre de sa voix s'enrichissait d'une nuance nouvelle. Dans sa vigilante garde sur lui-même, il se défendait, ses notes intimes en témoignent, de toute « volonté trop humaine, trop sympathique, » pour les ramener. Mais il ne pouvait interdire l'ardeur à son sentiment pastoral. C'était avec des inflexions religieusement passionnées qu'il les invitait, qu'il leur signifiait son désir de les posséder pour Dieu.

Les âmes lui venaient. Il le vit bien lors du carême de 1858, prêché par lui et terminé par des Pâques mémorables II voulut communier de sa main ces hommes conviés par lui à des conférences spéciales, et pour qui la chapelle de l'OfGcialité, Saint-Pierre-du-Martroi, Sainte- Croix, ne s'étaient pas trouvé sassez vastes (1). Il

(1) Pour pouvoir l'entendre, les ouvrier» avaient demandé l'ouverture el la fermeture des ateliers une heure plus tôt pendant la Semaine Sainte.

les remercia avec une joie mèlcc dequelque fierté : « Qui vous a amenés ici ? Quelle force vous a arrachés de vos demeures, de vos réunions, pour vous assembler en ce lieu ? J'ai jelé dans la rue un petit papier annonçant que la parole de Dieu serait prêchée dans cette cathédrale, voilà tout : c'est là la violence que j'ai employée, et vous êtes accourus de toutes parts ». Cette éclatante manifestation de son influence ne fut pas la seule, et, ce qui vaut mieux que toutes les manifestations extérieures, des effets moraux profonds attestèrent le pouvoir de sa parole. Durables effets, destinés à persister après lui. Il n*est, pour des discours d'apôtres, nulle meilleure survivance.

Les Orléanais avaient entendu cet appel de leur pasteur : < Quand nous donnerez - vous vos âmes? > — < Prenez tout... laissez - nous les Amesl... » s'écriait-il, des années plus tard, à l'Assemblée Nationale, où ils l'avaient envoyé siéger. Le député, ce jour-là, était l'organe de l'évéque L'évéque, à vrai dire, ne cessa guère d'inspirer le député, qui avait toutefois son lan* gage propre, et ce serait un curieux sujet d'étude que l'effet de l'ambiance parlementaire sur l'éloquence de Mgr Dupanloup.

Il avait, qu'on ne l'oublie pas, soixante-neuf

ans quand il aborda la tribune ; on en admirera davantage son aisance à se renouveler. Avec une prompte intelligence du milieu où il entrait si tard, il sentit la nécessité de parler autrement que jusqu'alors il n'avait fait. Il n'allait plus trouver devant lui ses auditeurs déférents et même vénérants de Sainte-Croix. Le ton d'une parole qui se sent d'avance acceptée, révérée, obéie, ne pouvait plus lui convenir. Il lui fallait, au lieu d'afGrmer, prouver ; au lieu d'exiger, persuader. Pour ce changement de manière et de fonction, il était bien pourvu : savoisien, c'est-à-dire doué d'une aptitude native à la discussion. Un de ses cornpatriotes, que nous avons déjà nommé, qualiGc la Savoie, pays de procureurs, et rappelle que le Sénat de Chambéry fut, en son temps, célèbre : « Chambéry demeure encore une ville de parlement. Et c'est pourquoi l'on voit passer sous ses arcades tant d'avocats portant sous leur bras des serviettes gonflées. Les trottoirs leur appartiennent et même la chaussée... » On reproche à Joseph de Maistre sa passion d'argumenter, de disputer. On veut le tenir pour un génie taquin... < Pas du tout, il est savoisien. Il plaide et il est content de plaider (1). >

(1) Henry Bordeaux : La Sapote peinte par «es écrivaiiu

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Content de plaider, Mgr Dupanloup le fut peutêtre quelquefois en sa vie. Il dut se le reprocher ; on en trouve trace dans son Journa/ intime. Parmi une série de < résolutions», nous lisons celleci. qu'il se signale à lui-même comme très importante : « Pour les affaires contentieuses, les prévenir, les éviter, les dénouer... » Donc, il aime h discuter, et il est armé pour cela. Avant d'avoir à en faire preuve, il l'a montré à la commission de 1850. Depuis, des polémiques lui ont fourni l'occasion de ne pas laisser s'endormir sa faculté de debater, mais il n'a guère pu en user dans le discours proprement dit.

Il la retrouve toute jeune et active, dès que l'emploi s'en offre à lui au Parlement. Rapide compréhension des sujets, perception nette des points à attaquer ou à défendre, claire formule des raisons pour ou contre... ces qualités de décision intellectuelle et de justesse prompte, qui, vingt ans auparavant, ont charmé et conquis Thiers, il les apporte intactes à l'Assemblée de 1871 . Amis et adversaires les reconnaissent vite. On distingue des rhéteurs brillants cet orateur si capable de magnificence verbale, si capable aussi de hauts élans, mais en même temps si pratique et qui mérite si bien le nom d' « homme effectif».

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Et en même temps que sa dialectique s'exerce dans le champ clos parlementaire, sa phrase, pour les besoins mêmes de ces joutes, qui requièrent agilité, sacriGe souvent l'amplitude majestueuse où elle se plaît, sa période s'allège, se brise, coupe sa traîne épiscopale. Sans préjudice de la belle largeur et de l'imposante plénitude qui restent, quand il le faut, à son usage, il a des apostrophes brèves, des reparties d un laconisme cinglant. Il châtie d'un mot les sectaires qui, au lendemain de la Commune, veulent allumer la guerre religieuse : « Il n'y a pas loin de ceux qui calomnient les prêtres à ceux qui massacrent les otages ! » A Challemel-Liacour qui, je ne sais à quel propos, argumente des menaces possibles de l'étranger, il riposte: t Eh bien ! moi, je ne suis qu'un évêque, mais j'ai plus de fierté française que cela... » Et cette parole à la gauche, qui en frémit : « Vous vous plaignez que la religion vous menace. . . non, elle vous manque !... >

Ainsi, le vieil évêque s'est, dès le premier jour, plié à cette manière si différente de celle de la chaire. De suite, il a excellé à cette escrime preste, où attaque et parade ont une soudaineté de réflexes. On peut estimer rare chez un septuagénaire cette souplesse d'adaptation à un milieu nouveau.

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Nuus n'avons pas dit encore tous les emplois de son éloquence.

Sermons, homélies, instructions familières, discours politiques, ne l'épuisaient pas. Dans le genre sacré, il relevait de sa déchéance l'oraison funèbre. Il loua, nous l'avons dit, les martyrs de CastcI6dardo. Cinq ans après, il prononçait l'éloge de Lamoricière. Il a laissé uji modèle de panégyrique en celui qu'il Gt de Jeanne d'Arc, le 8 mai 1855. Dans le profane, il s'essaya au plaidoyer lors de son procès contre le Siècle ; il se défendit lui-même, assisté de Berryer et de Dufaure, et gagna. Il parlait aux congrès. Nous l'avons vu haranguer des zouaves. Enfin, il n'a pas dédaigné le discours de comices agricoles, l'élevant, il est vrai, à une hauteur religieuse et littéraire toute nouvelle. Une fois, il accepta de prendre la parole pour un concours régional qui coïncidait avec les fêtes de Jeanne d'Arc (1), et il saisit l'occasion de louer cette terre beauceronne où il s'était vu transplanté, lui fils des Alpes : c Enfant des montagnes, ma vue et mon cœur se sont faits à vos horizons lointains, à vos plaines étendues et fécondes, à vos longues moissons jaunissantes ; et lorsqu'aux dernières

(1) USnuùISCl.

limites de ces champs fertiles, où la vue semble errer sans Gn, comme sur les flots verdoyants de la mer, lorsque je vois les derniers rayons du soleil se couchant dans sa gloire et illuminant tout de sa tranquille et splendide lumière, et à l'extrémité la bonté de Dieu plus radieuse encore, je me souviens alors de ces horizons dont Dante disait autrefois qu'ils n'ont pour confins que la lumière et l'amour :

Che solo amor'e lace ha per confine.

Ajouterons-nous que, dans la conversation même, il était orateur ? Il « faisait de tout une chaire ou une tribune (1) »>. Au cours d'une simple causerie, pour peu que le sujet y prêtât, il s'en emparait, le développait, « de plénitude involontaire >, dirait Saint-Simon.

Nous écrivions que ses discours furent des actes. Sa biographie même l'a montré. Qu'est-ce que son éloge des volontaires catholiques tombés sous les balles piémontaises. sinon une leçon à l'adresse du gouvernement impérial, qui laissait faire? Le sermon de Saint-Roch pour l'Irlande, appel à la justice de l'Angleterre en même

1 Ignotus, ouv. cité.

M*' DCPAKLOUP 6

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temps qu'à la charité de la France, ne fut-il pas aussi un acte ? N'agil-il point par sa parole au second congrès de Malines, et par ce qu'il fit, et, comme ses amis l'en avaient prié, par ce qu'il empêcha ?

Ses écrits, mandements ou brochures, d'une forme si oratoire, vrais discours imprimés, dont Villemain disait : « Il est impossible de les lire tout bas... » n'étaient-ils pas aussi des actes, et de quelle répercussion ! Son instruction pastorale sur la Liberté de l'Eglise, le lendemain même de la proclamation de l'Empire, nétait-cllc pas un fait de conséquence ? « Grand acte », et qui le plaçait « à la tête de l'épiscopat français » (1). Et sa Lettre sur r esclavage, proclamation du droit humain pour six millions de créatures hunmines, à l'heure où s'engageait la guerre de séoetsion... Et sa réponse à Edgar Quinet sur la Pologne!... Enfin ses cris d'alarme, de résonnance si forte : Auertissement aux jeunes gens et aux pires de famille sur les progrès de l'athéisme, Où allons-nous ?..,

Mais agir par la parole et par la plume n'était point assez pour lui. Il avait besoin de l'action proprement dite, des oeuoret.

(l) Cml lIontaleoilMri qui U lui écriTait

LORATEUR ET LHOMME DACTIOX 1 17

Il en avait fait, comme de l'éloquence, l'apprentissage à ce catéchisme dont M. Borderies lui avait prédit que tout le bien de sa vie en sortirait. Aux catéchismes de la Madeleine s'annexaient, en effet, l'Œuvre des Petites Trésorières des pauvres, celle du Patronage... et d'autres qu'il dirigeait. Excellente école pour le futur administrateur. Il y apprenait, non seulement à organiser les choses, mais à manier les hommes ; car il s'adjoignait de jeunes collaborateurs, qu'il réunissait et dont il acceptait les avis, les provoquant au besoin. A Saint-Nicolas du Chardonnet, il se plut de même à tenir des conseils où l'enseignement, la discipline, le spirituel proprement dit et aussi le matériel étaient examinés. Et, comme dans les délibérations des patronages de l'Assomption, il invitait à opiner ses coopérateurs, les écoutait avec bienveillance parler contre luimême, acceptait de quiconque la contribution d'une idée juste ou un apport d'expérience. Il répétait : « Tout homme ne peut pas toute chose, A'on omnia possumus omnes... »

Ces consultations lui étaient d'ailleurs un moyen de connaître ses auxiliaires. Il savait, par une question bien posée, contraindre un homme à donner sa mesure. Ce lui était encore un moyen de mettre en valeur ses lieutenants, en les éclairant

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sur leurs propres aptitudes : « C'est quelquefois, profcssitit-il, transformer un honinie que de le révéler lui-même à lui-même, de lui montrer les facultés qui sommeillent en lui, et qu'il n'exerce pas parce qu'il les ignore, tandis qu'informé il les mettra en œuvre avec succès, il les élèvera peut-être à toute leur puissance. »

Il était évêque lorsqu'il écrivait ces lignes, extraites du troisième volume de F Education. Aussi continuait-il, évêque si ferme qu'il se montrât dans le sentiment et dans l'exercice de son autorité, si jaloux même de cette autorité, d'être, — pour qui savait choisir le moment et, ajoutons-le, observer son humeur, — le chef à l'oreille ouverte aux objections respectueusement présentées. Il en était plus fort ensuite pour commander. Comraynes tenait qu'un roi doit être un homme qui sait écouter, et il estimait qu'un vrai souverain, c'est imroj en son conseil. Monseigneur Lagrangc, qui pouvait en parler savamment, eût presque appliqué à Mgr Dupanloup le mot de Tocqueville sur Falloux : « Quiconque ne l'a pas vu à une table de conseil ne sait pas ce que c'est que la puissance d'un homme. •

Œuvres charitables, administration, gouvernement, voilà de l'aclion, même, comme il disait,

« de l'action vive », surtout pour qui s'y donne comme il s'y donnait, méprisant l'obstacle ou plutôt en repoussant l'idée, entraînant des collaborateurs qui s'essoufflaient à le suivre, réveillant en pleine nuit ses secrétaires, les harassant, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtassent fourbus comme des montures surmenées. Mais « l'action vive » par excellence, c'est le combat. Nous savons de reste que Mgr Dupanloup mérite le nom de combatif; nous ne connaissons pas encore, discours et écrits à part, tous ses faits de combattant. Suscitateur et recruteur d'énergies, il les disciplinait, les enrégimentait en comités d'initiative ou en rédactions de journaux, leur fournissait l'arme de guerre, achetée ou créée par lui.

En 1848, il opposait à tUnivers, dont les tendances le choquaient, rAmi de la Religion, que, par le seul groupement de quelques-uns de ses amis, il pourvoyait puissamment : Ravignan, Montalcmbert, Falloux, Champagny, les Riancey... De languissant, FAmi de la Religion devint vite, par ce sang nouveau qu'il lui infusa, un organe vivant. Son entretien, qu'il estimait de première importance, lui coûta néanmoins beaucoup. Il l'a confié à Montalcmbcrt : « J'ai fait, pour cette œuvre, des efîorls d'esprit, de cœur, de courage, de patience, d'argent, plus grands que ceux que

j'aie jamnis faits pour rien sur la terre. » L'Ami de la Religion disparu, il fonde le Français. Nouvelle dépense de zèle organisateur. Il lui faut gourmander des indifférents, réveiller des endormis, enhardir des timides. Il aboutit pourtant, avec l'aide persévérante d'Augustin Cochin, d'Etienne Rccamier, de François Bcslay. Elncore une fois, il réussit à assembler une élite où se remarquait l'étincelant chroniqueur Bcrnadillc (Victor Fournel) et dont survivent M. Thureau- Dangin, M. Auguste Boucher (1)...

Le Français, né en 1868, eut une courte mais brillante existence. Jusqu'à son dernier numéro, il conserva les qualités qu'Augustin Cochin trouvait aux premiers, et qui manquent d'ordinaire aux feuilles religieuses : c variété, animation, ton dégagé ». Il reçut les directes inspirations de l'évéque d'Orléans pendant les préliminaires orageux du Concile.

Le Français vivait encore, mais avait pris une couleur surtout politique, lorsque son illustre patron crut devoir, à côté, créer la Défense. Titre significatif. Il s'agissait, en efTet, de « la défense

(1) A eAlé de l« réduction propwwH £tc. U y avait un groupe de oollabontann indépendant», parmi leaqods nous •imoni à nonunar b eonta Gmllanme de Chabrol, plnoM fine, haut et libéral esprit

LOHATEUR ET LHOMME D'ACTION l't

religieuse et sociale ». — Tous ceux qui en avaient souci étaient, sans distinction d'opinions quant à la forme du gouvernement, conviés à s'unir sur le terrain des principes supérieurs (1). Mgr Dupanloup approchait de soixante-quinze ans ; mais sa vaillance n'avait pas faibli. Pour forger un nouvel instrument de combat, il retrouvait l'ardeur de jadis. Ainsi le militant ne vieillissait pas.

Rappelons-nous maintenant son rôle de député, non pas à la tribune. — il ne s'agit plus de l'orateur, — mais dans les négociations où se joua le sort de la monarchie, et nous conclurons qu'il n'ignora pas une des formes de l'action que peut ambitionner un homme public , l'action gouvernementale à part. Encore son autorité dans son diocèse valut-elle bien celle d'un rao< narque.

La variété de ces modes d'agir : prédication et administration, lutte par la parole, dite ou imprimée, lutte parles œuvres... le distrayait de sa fatigue. Falloux le comparait à ces chevaux japonais qui se reposent du trot en galopant.

(1) Parmi ceux qui. sans être propretnent attachés à ia rédnction du nouveau journal, j eoUaberèrenl, «gnaloo» M. Cb. d« Lacombe, l'éminenl biographe de Berryer.

152 Mgb DLPANLOLP

Parfois pourtant cette diversité même le lassait par le sentiment de son effort émietté : «< Et maintenant, écrivait-il un jour à un ami , j'espère n'être pas rejeté dans des travaux extrêmes, comme l'année dernière, et n'avoir plus à faire que ce que j'ai à faire » .

Ce qu'il « avait à faire » devait suffire même à un laborieux. Encore lui arrivait-il, en dépit de son désir exprimé et de ses résolutions, d'entreprendre derechef au delà de cette tâche. Il lui fallait contenir, « amortir » ce qu'il appelait lui-même son t impétuosité ». Il se le proposait déjà, après une « petite récollection à Issy », à un âge où les grandes affaires ne l'avaient pas encore pris : « Faire doucement, lentement, paisiblement. Pourcela, ne pas trop faire (1). » Son impatience d'agir usait ses forces plus que leur emploi. Il se le reprochait : « J'ai une activité terrible qui ruine ma santé, trouble ma piété et ne sert point à ma science. Cela esta régler. Il faut considérer, non point tout ce qu'il y a à faire, c'est cela qui me tue, parce que cela m'entratne dans l'impossible, mais le temps quej'ai à employer chaque jour. •

Remarquez ce mot : « trouble ma piété ». Com- (1) Journat intime, p. 67.

bien de fois s'est-il accusé de trop sortir de soi par le souci de ces affaires qui le sollicitaient : « Mon grand mal, le seul au moins que j'aperçoive et que Dieu me fasse sentir, c'est le défaut de la vie intérieure, paisible et fructueuse (1) ». Eût-on imaginé que l'idée du cloître (2) pût le traverser? Le désir cependant lui en vint , comme d'un refuge, d'un lieu de rassemblement pour son moi dispersé, et s'il ne se fît ni bénédictin ni chartreux, il suivit du moins le précepte de l'Imitation : < Cherchez un temps propre pour vaquer à vousmême Entrez dans votre chambre, bannissezen le tumulte du monde. »

Nous allons le voir, par la volonté du recueillement, s'isoler au milieu de la presse, se ménager, dans son palais épiscopal, une cellule où vaquer à lui-même.

1) Journal intime, p. 4', 44.

(2} Mgr i agrange. t. III, p. 819. — Citait aous le coup de nos d<'sastr -s, ea janvier 1871. Il se demanda s'il ne ferait pns bien do se retirer A la Grande Chartreuse. Songeait-il i une retraite d' finitire ?

CIÎAPITRE III l'oomme intéribur.

« Être an homme pour qui le monde intérieur existe ... »

(Abbé Pierre Vignot, la Vu meilUurt )

■ On peut toujours arriver h faire de soi une Ile. > (Impcratnce Elisabeth d'Aulriehe.)

Saint-Simon admirait chez Armand de Rancé « la paix intérieure d'un homme qui possède son âme ». Mgr Dupanloup désira cette paix, sachant bien, comme Rancé, qu'elle ne s'acquiert que par la possession de soi. Mais cela même lui était difficile presque outanl qu'à cette impératrice qui disait: « Nous n'avons pas le temps d'aller jusqu'à nous, occupés que nous sommes ù des choses étrangères.... Songeons à sauver du moins quelques instants, pendant lesquels nous puissions

pénétrer dans notre propre vie...(l) » Il disputa donc son âme à qui voulait l'envahir, hommes et choses. C'est à-dire que, jeté par état dans la vie du dehors, pris par l'administration, parla controverse, par des devoirs de relations qui allaient se multipliant à mesure que grandissaient sa notoriété et son influence, il bataillait pour conserver à sa vie intérieure une part souvent entamée, à toute heure menacée.

Il y dépensa beaucoup d'énergie. Sainte-Beuve, étudiant les solitaires de Port-Royal, découvrait, au fond de ces cœurs austères, le combat, « l'achat toujours pénible, et toujours marchandé, de ce que nous en admirons ». Il Técrit à propos de M. de Tillemont, si attentif à vaincre sa curiosité d'esprit, jamais sufGsamment mortifiée à son gré. Combien malaisée devait être cette constante et exacte surveillance à un évéque par tempérament ami de l'action, et qui y était si fort engagé !... Combien laborieuse cette garde à la frontière de son moi profond ! Et qu'il devait lui en coûter pour devenir cet « homme intérieur » qu'il ambitionnait d'être et en qui seul il voyait « lumière, vie, grâce, consolation, force, progrès.... » Ainsi se comprend la maxime qu'il se proposait :

(1) Impératrice Elisabeth d'Aotricha.

« Vivre pour moi. » C'est en ce sens que saint Louis disait: « Il faut aimer son Ame. »

Nous pouvons nous donner le spectacle de son effort, car il s'est raconté à lui-même, par écrit, celte lutte sans trêve, cette défense pied à pied de toutes les avenues de son être intime, relatant succès et échecs : « 29 mars, absorbé... » ; — « 10 avril, esprit intérieur bien médiocre... » ; — « 13, assez bien ; seulement, je nai pas sauvé l'après-midi, conversation que j'aurais dû fuir ; attention forte aujourd'hui... »> ; — « très bien : redoubler de rigueur aveugle et sourde » ;... — «... 28, assez bonne journée hier ; avant-hier, c'avait été ma faute, j'avais ouvert ma porte, Icnvahissement s'en est suivi. Tout tient à mes verrous... »

Pourquoi ces notes quotidiennes ? Il l'a dit, quand il a expliqué l'avantage de ses retraites la plume à la main : « Elcrire ainsi est pour moi une manière de méditer, de voir clair dans mon âme et dans les choses de Dieu. Et puis, cela me reste... »

Ce que nous venons d'en citer, d'après Mgr Lagrange, et ce qu'en a extrait M. Branchereau atteste assez que ces Memoranda n'étaient pas destinés à paraître. Quand on a une arriére-pen-

L'HOMME INTKRIEUR 157

sée de publication, on rédige quelque peu. Ici tout est jeté sans souci de la forme. Les répétitions abondent partout. L'ossature élémentaire de la phrase manque souvent. Il est arrivé pourtant que, occupé seulement de sincérité avec soimême et préparant sur lui un témoignage qui est, on la justement dit, « l'bistoire la plus intéressante » que nous possédions « d'une âme de prêtre et d'évêque », il a, sans y songer, tracé çà et là des lignes littérairement les plus originales qui restent de lui. Elles nous révèlent, en tout cas, un aspect nouveau de l'écrivain.

Seul à seul avec sa conscience, libéré du régent de rhétorique qu'il était à lui-même, régent classique, sévère aux saillies trop personnelles, il montre un primesaut d'imagination et de sensibilité, en même temps qu'un naturel prompt de style, dont ses écrits surveillés ni ses discours n'offrent guère d'exemples. Un paysage est-il, par la présence ou le souvenir, le lieu de sa méditation, et s'oublie-t-il, dans ce journal, aie décrire, il précise en traits détachés un goût de la nature dont il laisse ailleurs l'expression se dissoudre en généralités éloquentes ; son sentiment perce par les jets d'une prose accourcie et vive, comme ces drageons dont il aimait le surgissement vigoureux au pied des châtaigniers

tic srs montaf^ncs. Nous renvoyons à telle page sur la Puya : t Jai revu I;i Pu va. le martfuisat, les bords du lac, ses joncs ses eaux bleues, ses montagnes... J'ai revu la fontaine du coteau, ses eaux vives .. la route des Beauges, les châtaigniers de la Puya, la terre couverte des fleurs des châtaigniers... » On ne se plaira pas moins à telle autre sur Courcelles, ou à quelques lignes sur l'automne à La Chapelle : t L'automne et ses teintes... Le couchant du soleil (juclquefois si beau, si pur, si riche et si tranquille vers le fond de la grande allée. . Ses dernières clartés sur la Loire, à travers les arbres à demi dépouillés, sur les feuilles jaunissantes et dorées... » Indicalions rapides, esquisse par tons posés, par taches, qui suggère la vision du tableau. Autre part, il caractérise, en trois mots, une figure humaine ; celle par exemple du curé ilAi s : « Œil plein de vie, corps anéanti, parole ardente, vrai saint... • Le contraste entre la brisure de cette diction et les larges ondulations de sa période oratoire rappelle celui, non moins marqué, entre les lettres si peu « cicéroniennes » de Cicéron, si pleines de vivacité désinvolte, et ses discours au nombre étudié.

Mais il ne s'agit pas ici de littérature. Il s'agit

LHOMJfE INTÉRIEUR 159

du travail d'une âme sur elle-même et de sa défense contre le monde.

Il consiste, ce travail, en des analyses attentives et en des résolutions fermes.

On eût pu mettre en tête de ce Journal, pour épigraphe, cette ligne où l'auteur formule sa loi de sincérité : « J interpréterai moi-même pour moi comme pour les autres. » Car jamais psychologue de profession ne pratiqua mieux l'examen objectif de soi.

Il a jeté un sorte de défi à ses biographes. Bien avant ces atteintes de l'âge qui lui firent pressentir sa fin, — il venait de toucher à la cinquantaine, — parlant des saints que nous ne voyons « que de loin » et dont nous ne « savons rien comme il faut », il disait, sans l'arrière-pensée de se comparer à ces hauts élus de Dieu : « Voyez les gens qui m'estiment et qui peut-être feront sur moi une notice après ma mort... Qu'y aura-t-îl de plus faux ! De loin, on ne sait pas le fond, ni les détails. On sait quelques traits qui ont sailli et qui ne sont pas le vrai d'un homme. ■ Il avait raison. Presque toujours nous racontons et jugeons les morts sans les indispensables témoignages sur ce « fond » qui est le tout de l'homme. Et combien de vivants, que journellement nous coudoyons, ne nous sont connus que

130 Mgr DUPANLOUD

par la surface !.. Mais quand il voyait d'avance en défaut son historien, Mgr Dupanloup ignorait qu'il l'introduisait en tiers dans ses colloques avec lui-même et qu'en se confessant à Dieu, par écrit, il se confessait à nous. Pourvus de l'inesti. mable document que sont ces mémoires d'une conscience, nous avons d'elle une vue immédiate. Ce n'est pas d'après des renseignements plus ou moins sûrs, et « de loin », que nous en parlons. Nous apprécions, de science certaine, l'homme qui a mis à nu devant nous, croyant le faire devant Dieu seul, ses << inclinations », ses « habitudes », ses « manies »...

Faute d'une pareille information, nous nous serions mépris sur lui, sans doute, plus que sur tout autre. On eût pu croire qu'une physionomie si « sortante », pour employer encore un terme de Saint-Simon, ne laissait guère à deviner, et qu'en nous livrant ses secrets d'Ame, un personnage à qui le mouvement extérieur laissait si peu de trêve, nous apprendrait peu. Eussions-nous supposé ce refoulement du désir des « grandes choses », — entendez celles dont l'ambition peut s'autoriser de l'intérêt de l'Eglise, — l'cussionsnous soupçonné chez ce premier champion de l'épiscopat 7 C'est, il est vrai longtemps avant de se voir appelé au siège d'Orléans que l'abbé Du>

LIIOMME INTÉRIEUR 161

panloup écrit : « Les grandes choses seraient an danger pour moi et me donneraient de l'orgueil... Ma perfection consiste à faire chaque jour les choses petites, communes et ordinaires que Dieu veut que je fasse ». Mais, à la veille de son sacre, il enviera le simple catéchiste, et, aux heures de son action la plus éclatante, ce sentiment persistera. Il est évcque, et il compose son grand traité de tEducalion, celai de ses ouvrages où il met le plus de lui-même, celai aussi dont, sans doute, il attend le plus, et le voici prêt à en faire le sacriOce, de celui-là et des autres. Il « laissera là » ses livres, « tant qu'il plaira à Diea, toujours, s'il lui plaît ». Et, afln d'exécuter sans retard sa résolution, il quittera de suite la Savoie, où il prend ses laborieuses vacances, pour « retourner dans son diocèse.... g faire sa charge ». Scrupule rare. La seule pensée d'un tel renoncement honore singulièrement celui dont elle habita l'esprit, l'élicitons-nous que, conciliant toutes ses obligations, il ait su rester évêque et écrivain.

Mais pourquoi ces découragements, ces « tristesses mécontentes », chez cet agissant, d'action presque toujours victorieuse ? C'est encore en Savoie — et combien de fois ailleurs 1 — qu'il s'avoue cette affliction déprimante. Un jour,

1C2 MoR DUPANLOUP

aux environs de Saint-Félix, ayant « beaucoup prié et gémi », il trouva de la consolation à « donner quelque argent à des enfants qui gardaient là leurs troupeaux, à les rendre contents dans ces lieux où il avait été si content à leur âge, et où il se retrouvait si triste ». Une autre fois, à Einsiedcln, il fallut que son confes* seur le réconfortât par l'exemple de l'apôtre, qui, lui aussi, s'écria: Taedet me vioere... Pourquoi ces abattements, ces langueurs? il se le demande: « Cela ne me vaut rien sous aucun rapport, et c'est bien déraisonnable ». Mais pourquoi les saints éprouvent-ils souvent des dégoûts si douloureux ?

Parmi les saintes, les prédilections de ce diligent, si éloigné, dirait-on, des contemplatifs, vont à sainte Thérèse. Il songe à faire sur elle un livre. Son histoire l'a charmé. Rarement il a reçu pareille bénédiction, « une impression de grâce plus simple et plus profonde ». Ce qui Ta ému, c'est la complaisance de Dieu « A entrer dans un commerce si intime et si tendre «yec une petite créature ». Désormais, sainte Thérèse lui est ■ un grand secours de vie intôriourc ». — Lui eût-on choisi cette potronne?

Le classerons-nous, cependant parmi les my»-

tiques ? II est, du moins, un spirituel. Sa façon de se recueillir et de prendre parti, en certaines décisives circonstances , lui nicrite ce nom. Jamais on ne sut mieux monter pour délibérer, s'asseoir dans la sérénité, au-dessus du terrestre et de l'humain. Lisez le pour et le contre qu'il pèse avant de se résoudre à l'épiscopat. Je laisse le pour. Ceux qui le pressent d'accepter le lui ont suggéré ; il l'enregistre. Voici quelquesunes des réponses qu'il y fait : « Rompre encore une fois ma vie, mon ministère..., et plus que jamais... Renoncer au peu de bien que je fais et à celui de l'avenir. — Prendre une charge effroyable : effroyable comme charge d'âmes. — J'aime mieux mille fois mourir simple prêtre qu'évêque, même sans charge d'âmes. « Il conclut : « Si c'était un devoir, si j'y voyais certainement la volonté, le bon plaisir de Dieu, j'accepterais. Autrement, non. » Nous nous rappelons à qui et combien obstinément il résiste. On est cependant sur le point de vaincre ses refus ; il va dire oui : « C'est un dernier abandon de ma vie à la Providence. J'ai été mis en pièces deux ou trois fois ; c'est une dernière fois... Je fais l'abnégation absolue de mon propre esprit, de ma volonté propre. Je renonce à décider, à diriger ma voie. Je me laisse mener non seulement par

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l'obéissance, mais par la docilité... J'entre dans la nuit : Exiit, nesciens qiio iret. •

Est-ce bien souvent que les dignités s'acceptent après de pareils débats de conscience et se reçoivent ainsi, comme une couronne d'épines ? On arracherait volontiers de ce Joarnal, pour les offrir à méditer aux ambitieux, les pages où se motive cette conclusion.

Il y faudrait joindre celles qui s'intitulent : Retraite préparatoire aa sacre. Séminariste, Mgr Dupanloup ne pouvait, on s'en souvient, frôler sans émotion un diacre, saisi de respectueuse envie pour sa prêtrise prochaine. Prêtre lui-même, il avait cette idée du sacrement de l'Ordre que, pour n'en pas porter l'honneur avec indignité, il faut « être ne grand ou le devenir ». Avec quel sentiment ne devait-il pas approcher de l'épiscopat, se préparer à la réception du Saint-Esprit, « sans restriction »I II médite sur la plénitude de cette grAce : « non plus seulement ad robur^ comme le diacre, non plus ad remissionem peccatorum, comme le prêtre, mais pleinement, simplement, absolument, magnifiquement ».

On voit dans sa Retraite les craintes multiples qui l'agitent, les analyses inquiètes et subtiles qu'il fait de ses dispositions. Il combat ces

troubles. Il veut, selon sa belle expression, • placer son ànie dans la paix, dans la lumière, dans l'onction de Dieu. » Et j'aime ce mot où il résume ce qu'il souhaite de devenir : « Avant tout, il faut être un homme» ; oui, « l'homme de Dieu ». Le prêtre, l'évêque surtout doit être éminemment cela.

Ce qu'il redoute, entre autres risques, c'est de faire « un administrateur tout humain des choses divines >. Là est un des écueils de sa prochaine fonction. Il craint de « ne plus voir les âmes que de loin ». Ne se reproche-t-il pas depuis longtemps de « s'occuper trop du matériel » ? Mais il songe à la puissance de transformation, de régénération, qui est la vertu même du divin Esprit. Il le priera. Ce culte sera sa dévotion. Et voici qu'il se prend à raffiner, qu'il s'impute à faute le sentiment trop déprimant de son indignité, qu'il se fait scrupule de ses scrupules mêmes : « Hélas ! je redoute la dignité, parce que je redoute de me rendre digne .. Il faut se rendre digne 1 II faut s'élever I II faut s'ennoblir .. • Les appréhensions reparaissent, et l'effroi de ses démérites passés et actuels. Derechef, il s examine, il se gourmande... Enfin l'apaisement se fait en lui, son cœur s'ouvre à la joie. Il songe aux sentiments d'époux que le pontife doit à

l'Eglise : Vulnerasli cor mcum, soror mea sponsa. Ce verset du Cunliquc des eantiques lui vient aux lèvres. Son allégresse s'exalte, et l'heure de son sacre rayonne à ses yeux comme celle d'une mystique fête nuptiale.

Les faits notoires de son épiscopat démontrent assez combien étaient vains les tourments de sa délicatesse. L'administrateur, en lui, ne causa nul tort au pasteur. Il n'est pas besoin de son Journal pour l'attester non plus que pour nous rassurer sur sa piété intime. Il s'est accordé à lui-même la satisfaction de reconnaître que sa dignité nouvelle n'y nuisit pas, bien au contraire. Au milieu des incessants tracas de sa charge, plus que jamais peut-être, il pratiqua le précepte de saint Bruno : u habiter son âme. »

Prenons-le dans l'une des circonstances capitales de sa vie d'évcque, une de celles où les attaques du dehors vinrent en surcroit aux soucis de ses travaux pour le distraire de lui-même L'annonce du Concile lui avait semblé une • grande invitation ù un renouvellement de l'esprit sacerdotal, du zélé, du dévouement ». Des polémiques s'allumèrent ensuite qui furent pour lui l'occasion d' « entraînements particuliers ». Du moins, en 8 interdisant de pareils entraînements, a-t-il l'air

de se les reprocher. Arrive à Rome, où d'irritantes provocalions le suivent cependant, quelles dispositions consigne-t-il sur son carnet : « Avant tout, désormais, il faut la paix, la prière, la vie intérieure. Donc oraison, lecture spirituelle, visites au Saint-Sacrement. Bréviaire et chapelet peuvent être dits en voiture. Ces moyens peuvent varier ; mais le fond doit être immuable. Jamais je n'ai plus eu besoin de l'esprit de Dieu, de la confiance en Dieu, de l'amour de Dieu... » Il n'y a pas encore une semaine qu'il est dans la Ville éternelle; il écrit : « Déjà, dans ces premiers jours, j'ai retrouvé cette grâce. Je n'ai jamais invoqué l'Esprit-Saint avec plus de profondeur et d'élan vers le ciel.. » Voilà les sentiments secrets, les dessous du prélat que l'on dénonçait comme ayant d'avance trafiqué de son vote, c vendu le pape ».

« J'ai d'innombrables et très fâcheux défauts », note quelque part Mgr Dupanloup. Nous n'avons guère jusqu'ici rencontré en lui que des qualités. Ses défauts, tels, du moins, que sa sévérité les grossissait ou les supposait, nous seront révélés par ses résolutions mieux encore que par ses examens. A vrai dire, son sens pratique l'amène souvent à impliquer dans l'examen la résolution.

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Il s'est promis maintes fois, nous l'avons indique, de contenir sa fougue II la sent nuisible à sa culture morale, même à son progrès intellectuel, autant que préjudiciable à ses relation^avec le prochain. Il travaille à se persuader que sa nature mérite défiance, que sa précipitation l'entraîne trop, lui fait brûler trop d'étapes, en pure perte de fatigue, et absorber trop de bouchées qu'il n'assimile pas II répète : « J'ai le temps ; chaque chose l'une après l'autre ; ne rien dévorer... Ma vie ne manque pas d'aliment ; mais, avant tout, allerdoucement, me nourrir... » A certaines heures, haletant, il crie : « Le repos sacré avant tout. » Il implore du relâche, il se supplie lui-même de « supprimer cette tension violente et perpétuelle qui tourne à la maladie ». Enfin il en appelle à la maîtrise de sa volonté : « Toutes les fois que je m'aperçois que mon action devient impétueuse, m'arrétcr doucement, tout court, et la suspendre. »

Pas plus qu'on ne doit traiter toutes choses par la violence et vouloir « tout emporter d'assaut », il ne faut, à tout propos, brusquer les personnes : « c'est déplorable ». Il en a éprouvé les inconvénients partout et avec tous : « en chaire, au confessionnal ; avec enfants et maîtres. . » Il se donne pour loi « la fermeté saoi vivacité. T: il ren-

LIIOMME INTÉRIEUR 1C9

force sa resolution de s'arrêter, le cas échéant, « tout court, mitlare vocem ». Ce qui le plus souvent l'irrite, ce sont les torts d'autrui, en tant qu'obstacles au bien. Certains trouveraient là une excuse. Il n'estime pas que ce soit de quoi le dispenser d'être « paisible ». Il s'engage à » prendre son parti, avec douceur et humilité, du bien qu'il ne lui est pas donne de faire ».

Il a sur la vertu de douceur tout un « dossier ». Il ne s'exhorte pas moins à l'humilité. Il en fait l'objet de méditations suivies. Il demande à tel saint qui en écrivit, des raisons de la pratiquer ; il souhaite de l'aimer : « Oh I quel bienfait si Dieu m'en donnait quelque goût, quelque goût sincère ! » Elst-ce donc qu'il a un sentiment bien altier à dominer ? II semble qu'il y épuise beaucoup de volonté. Il se redit cette parole du Pontifical : « Visne humilitatem et patienliam in teipso custodire ? Voh. » Et il ajoute : « C'est bien difficile. » Il n'a, du reste, pas attendu d'être évcque pour combattre son orgueil ; sans doute parce qu'avant son épiscopat, son orgueil s'était éveillé. Sa renommée de catéchiste avait eu de quoi le faire naître. II était à la Madeleine quand il se faisait une loi de « parler humblement du catéchisme > et, avant toute action publique, de purifier son intention, « en excluant la vanité •. Mf DcPAKuoor 6**

170 MoR DUPANLOUP

lilt remarquez cette réflexion : < Je demande l'huniilité à mes enfants ; il faut leur en donner un peu l'exemple. » Il exprime à plusieurs reprises, et presque dans les mêmes termes, ce scrupule de loyauté : << Je le conseille à mes enfants ; il faut que je le fasse... »

Ce que, sans doute, il ne conseillait pas à ses premiers communiants, c'était le moyen violent qu'il prenait, lui, pour mater sa superbe. Après ses grands succès de prédication, il cherchait dans sa chambre le coin le plus négligé du balai, et il y baisait la poussière à pleine bouche.

A ce qu'il délestait en lui comme péché d'orgueil, joignons l'intérêt trop humain qu'il se reprochait de prendre à certaines choses. Il s'assignait pour règle l'indifférence chrétienne, en d'autres termes, l'abandon à Dieu du succès, une fois faille possible.

Il est une autre sorte d' n intérêt humain ■ dont il se défendait avec vigilance. Il se gardait soigneusement d'un zèle trop affectif dans la direction des ûmes ou leur conquête pour Dieu, cl son scrupule à cet égard prenait une expression de franchise naïve. Il se voulait aussi empressé pour 0 hommes que pour femmes, pour laid que pour beau. » Et, généralisant la règle qu'il venait d'écrire pour lui. il proposait à tout prêtre ce prin-

cipe de conduite apostolique : « Il ne faut pas arrêter les Ames au passage, en leur permettant ou leur inspirant raiïcction, mais se servir uniquement de l'afTection pour les élever à Dieu... Gradus ad Deum. Ne pas être un centre qui retienne, mais un centre qui renvoie. » Belle image, et maxime de haut désintéressement.

Ses résolutions sur l'article de la justice nous transportent dans un ordre d'idées tout différent. Ne jamais faire de dettes, ou, si l'on en fait, s'acquitter sans retard ; surtout ne pas laisser attendre les ouvriers, les domestiques... Ce n'est pas de la délicatesse ni du raffinement dans la probité. C est à bon droit qu'il le porte sous le chefy//5//ce. Tout à côté, il inscrit le devoir de l'aumône. Il ne faut pas seulement payer ; il faut donner. Raison de plus pour être « rangé dans ses dépenses ». Ainsi l'économie lui apparaît deux fois comme une vertu.

Il aime l'ordre, et il s'en impose l'obligation, non pas seulement dans la tenue générale de son administration, mais dans le détail. Et il en met dans sa vie comme dans ses comptes: un ordre de même qualité. Il dresse à son usage, mais plus rigoureux, un de ces règlements qu'il se plaisait à imposer.

Quatre heures de prières : deux le matin, deux le soir; ce n'est pas assez qu'il assigne celte durée à son oraison quotidienne. Il arrête, minute pai minute, ou presque, l'emploi de ses journées. Jeune prêtre de vingt cinq ans, il le Gxait par le menu, — comme au séminaire, d'où il sortait à peine, — depuis son lever, à cinq heures, jusqu'à son coucher, à neuf heures et demie ; précisant, par quarts d'heure, un temps de lecture ou de méditation, mesurant au chronomètre ce qu'il accordait aux réceptions ou à la promenade. Son horaire d évêque n'est pas moins strict. Nous le donnons en note (1) pour qui serait curieux de le lire. L'homme s'y peint, avec son goût de l'autorité légiférante et de la discipline pour lui-même comme pour les autres. Nul ne fut mieux que lui

(It lo Lever & 5 heures. — omison. — 9* Mmm à ttbMtrat ou 6 heures un qunrt. ~ 3* De 7 i 9 Imotm, travail. — 4" De 9 heures A 9 heures et demie, petit d^euner et bréviaire. — 5* De dix heures A midi, travail. — 8* Midi, aa son de la doche, dîner. — Lecture au moins pendant la premier quart d'heure ; A la fin, un verset d'ImUtUion. — 7° Après dîner, récréation. Réception. Porto ouvert*. Bré> vinire. si plaee •« trouve. — 8* De 5 heures A 7 haona» bréviaire, lecture spirituelle, visite mu Satnt-Sau wu—t ; chapelet, correspondance. — 9* A 7 beunt, teapar. — Cninme le dîner. — 10* Puis réertetion. — 11* A 8 heorM et demie ou 8 heures trois quarts, priera aa aon d* kl «loche, en commun. — 12* A 9 heures, coucher, •■ éa Boiaa retraite.

« magistrat, roi, juge de soi-même », ainsi que le voulait Joubcrt.

Le même Joubcrt voyait dans la règle « un repos ». Mgr Dupanloup sent que sa paix, tant cherchée, en dépend, et il attribue à tel article particulier de la loi qu'il s'est faite une vertu souveraine. Il ne tient à rien tant qu'à la régularité de son lever matinal : « Tout est là. Mon salut y est attaché. » Il ne lui suffit pas, il est vrai, de sortir de son lit à cinq heures pour se croire sauvé. Il considère surtout ses dispositions morales à cet instant du réveil, décisif de la journée. Que son lever soit u prompt et pieux » ; qu'il soit en outre «joyeux... quelle qu'ait été la veille », et « généreux, prêt à mieux faire ». Mais il se le prescrit matinal.

On a écrit que, toute sa vie, il resta séminariste. Bien mieux : lui, si largement intelligent des nécessités du monde, il entreprit de façonner à quelques égards les gens du monde selon la mode du séminaire. Et ne traitait-il pas les dames à peu près en séminaristes, quand, les dissuadant de « disputer avec leur oreiller », il leur disait : « Mais enfin, à quelle heure se lever ? Je ne puis rien imposer ici... cinq heures, ce serait admi« lable; cinq heures et demie, très bien encore; six heures, d'une vertu ordinaire. Plus tard, je ne

conseille plus rien, et ne réponds de rien. » Ses

auditrices se défendirent-elles de sourire ?

Ce qu'il faut prendre au sérieux et retenir, c'est sa conviction qu'un règlement bien observé garantit le moi intérieur, en défend les approches. Pour tout, il avait foi en la « méthode ». Il l'estimait bonne à la prière même. Il se rassurait à voir sa vie spirituelle mise comme en compartiment, protégée contre l'air extérieur par une règle, ainsi que par une cloison : « Ne faire que ce qui est réglé ; ne me livrer au public qu'aux moments convenus ; être inflexible pour le reste du temps... » Voilà la barrière bien établie. Elle n'est pas seulement morale. Le tour de clef renforce la résolution : « Je défendrai ma porte... Je n'y suit pas... Mes exercices de piété doivent être inviolables, protégés par des verrous, s'il le faut... Il est absurde de se donner toujours, sans se remplir... » Il énumère ses refuges possibles : « Ici, la grande salle, portes fermées ; mon cabinet, portes fermées ; le jardin, porte fermée. A la Chapelle, le fond du parc... »

Il a raison de tenir au choix du lieu, de 1 abri, et au clauso ostio. Mais les verrous ne sont rien sans la volonté de s isoler. Or, c'est ce qui s'affirme à chaque page du Journal. Comme

M. Ilanion(l), Mgr Dupanloup travaillait à se construire, par l'esprit de solitude, « une chambre qui pût le suivre partout, et dans laquelle il pût se retirer, selon le précepte de l'Evangile ».

Je nomme M. Hamon. Plus d'une fois, la pensée m'est venue, au cours de ces pages, de comparer aux reclus de Port-Royal cet évèque si agissant au dehors et si constamment appliqué à ne pas sortir de soi. Entre lui et M. de Tillemonl, par exemple, j'aperçois un trait commun bien saillant, et c'est précisément le goût de la réglementation, de la méthode dans la vie. M. deTillemont professait que « l'esprit de l'homme, naturellement inconstant, a besoin d'être arrêté par une suite d'actions fixes, afin que, sachant ce qu'il a à faire, il ne soit pas emporté par sa propre légèreté ». Aussi s'astreignait-il ù cette fixité d'occupations, depuis quatre heures du matin en Girême, depuis quatre heures et demie le reste de l'année, jusqu'à neuf heures et demie du soir, assignant son moment à chaque office, interrompant une étude, si intéressante qu'elle fût, au coup de cloche.

Nous n'avons garde d'outrer le rapprochonent

(1» De Port-Royal.

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cl (le perdre de vue d'évidentes différences. Entre Mgr Dupanloup et quelques-uns des pieux solitaires, il est pourtant d'autres similitudes. Il ne ressemblait pas à un Le Nain de Tillemont seulement par la régularité, mais par l'austérité de la vie. Un jour d'hiver, à Issy, aux environs de ses vingt ans, M. Borderies vint lui faire visite, et, le trouvant dans une triste chambre, sans feu, lui dit : « C'est la chambre d'un bon petit séminariste. » Trente ans après, si M. Borderies avait vécu et qu'il eût vu l'ameublement misérable de lévêque d'Orléans, son lit de fer, ses chaises dépareillées, la planche brute qui lui servait de table à toilette, il aurait, j'imagine, répété: «< C'est la chambre d'un bon séminariste. »

Ne parlons pas de sa voiture, à la ferraille cliquetante, ni de son cheval d'emprunt.

Pour le vivre, sa simplicité était connue. Les officiers prussiens, qui se réjouissaient de faire, à l'évêché d'Orléans, festin au Champagne, furent déçus, et leur désappointement prit une forme comique : « Eh bien ! nous n'aurions jamais cru qu'un évêque aussi célèbre en Allemagne n'avait pas de Champagne chez lui I... »

Pour le vêtement, c'est de M. Hamon que nous sommes tenté de le rapprocher. S'il ne pouvait, comme le médecin ascète, s'habiller en paysan.

il se revanchait par la grossièreté de sa chaussure, l'usure de ses soutanes. Il portait à sa mort un camail élimé. N'eût été le violet épiscopal, on eût pris ce prince de l' Eglise pour un curé de campagne.

Paaperem vUam,pauperem suppellectilem, c'était une devise de sa jeunesse. Mais, se demandant si déjà il n'avait pas << un peu passé les bornes », il s'était prescrit , pour l'avenir, « un extérieur jamais négligé ». Ne nous étonnons pas de le trouver moins fidèle à cette résolution qu'aux autres. Elntre le religieux mépris de la parure et le défaut de soin, la limite s'assigne malaisément. Plus d'un saint y échoua. Cette sorte d'oubli est, d'ailleurs, chez Mgr Dupanloup, un signe de plus de l'intense vie d'âme dont il entendait que rien ne le détournât.

Il s'était fixé, avons-nous dit, quatre heures de prière par jour. Il ne resta guère, sans doute, en deçà; mais que de fois il dut dépasser I... Si le sentiment de la présence de Dieu et de son action profonde, et l'adhésion de la volonté à cette action peuvent compter comme prière, que fréquentes étaient ses oraisons !... à la promenade, en voyage, même dans cette « fournaise > de Paris, qu'il traversait en courant. Un jour, revenant d'Italie, il se priva du spectacle d'un beau soleil couchant, pour ne pas perdre de vue « une

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lumière intérieure ». M. Hauion se gardait aussi, comme s'exprime Sainte-Beuve, « du charme des lieux », parce que, observait-il, ce charme distrait de l'intérieur. Il ajoutait avec une simplicité délicieuse : c Cela est si vrai qu^il y a plusieurs personnes qui sont obligées de fermer les yeux dans des églises qui sont trop belles. »>

Faut-il reparler des chevauchées priantes de Mgr Dupanloup en Savoie ? Les gens du pays appelaient l'âne qui le portait lisant son bréviaire et méditant : le prie-Dieu de l'ioéque. M. Hamon, pour le nommer encore, allait en pareil équipage, un livre ouvert devant lui, sur un pupitre assujetti à la selle.

Nous ne pousserons pas plus loin le parallèle. A y insister davantage, nous paraîtrions chercher le plaisir du paradoxe. Quelques traits ont prouvé, croyons-nous, que le rapprochement n'est point arbitraire. M. Hamon, M. de Tillemont... il nous plaît, en terminant, d'associer — doctrine à part — leur mémoire à celle d'un homme bien différent de caractère et de vocation, mais qui, en plein courant d'action et en pleine mêlée de combat, sut se réserver, au dedans de soi, un asile d'âme, un Port-Royal des Champs.

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