PRÉFACE XI
iions où s^agitaient ses contemporains. Il les comprenait assez pour être entendu d'eux ; ce n'était pas un étranger, encore moins un ennemi, c'était un homme du pays, du même pays intellectuel et moral, arrivé plus vile et plus haut. Il attirait et imposait. Les foules comme Félite venaient à lui. Je l'ai vu dans des réunions brillantes où il passait et ne s'arrêtait pas, parmi les princes de la naissance, de la fortune et de Fintelligence ; leur pair à tous, il se distinguait de tous par sa prééminence d'homme de Dieu. Jamais négligé, toujours simple, sans la vaine pompe qui enfle et amoindrit, n'ayant d'ornement que sa croix d'or sur sa poitrine, il avait grand air et une sorte de rayonnement.
C'est qu'en effet, chez Mgr Dupanloup, le prêtre n'avait pas étouffé l'homme ; iW avait épanoui dans sa richesse native. Le grand homme sortit du bon prêtre. Prêtre, il l'était avec un soin jaloux, non seulement par Fonction sainte, mais par ses pratiques minutieuses, par ses habitudes de séminariste, par l'austère règlement de ses journées ; au milieu de ses travaux et de ses affaires, son feu sacré brûlait toujours, — ce feu qu'il répandait dans les cœurs en lumière chaude, et qui remettait sur bien des lèvres les paroles des pèlerins d'Emmaûs après leur rencontre du Christ ressuscité. Que de personnes ont trouvé, depuis la mort de Mgr Dupan-
XII MibFACE
loup, quil s'itail fait un froid dans leur vie ! Il fut évêque comme il était prêtre, sans réserve^ sans partage^ tout entier à sa mission divine. Lorsqu'ils le voyaient engagé dans des combats aux quatre coins de l horizon , quelques gens du monde se demandaient si son diocèse ne souffrait pas. La réponse est dans la variété presque infinie des œuvres qu'il a fondées, dans les maisons d'éducation qu'il a instituées, dans les églises qu'il a élevées ou relevées, — le tout avec une gestion si vigilante qu'après trente années de l'épiscopat le plus fécond, il n'a pas laissé à ses successeurs un sou de dette, et qu'il leur a même laissé {pour ne citer qu'un exemple) de quoi doter leur cathédrale d'orgues, de cloches et de splendides vitraux où Fépopée de Jeanne d'Arc y que son éloquence avait chantée^ étincelle dans la couleur et la lumière. Le P. Gratrg, dans ses Sources, disait que ce que Massillon avait composé de plus beau, c'étaient ses discours synodaux pour ses curés d'Auvergne. Sans aller jusque-là pour Mgr Dupanloup, on peut dire que ses instructions, même administratives, à ses doyens et à ses prêtres, se lisent avec admiratioUf même après ses panégyriques de la libératrice d'Orléans, ses adieux au P. de Ravignan, aux martyrs de Castelfidardo, à Lamoricière, ses discours de Matines et de Versailles. Dans ses amertumes et
PRÉFACE Xin
dans ses fatigues, en butte à Fingratitude, à Vabandon, à des soupçons douloureux et à d'effroyables injures, il répétait avec bonheur le mot de Fun de ses prédécesseurs sur le siège d'Orléans, qui, jeune prêtre, avait été, sous le Directoire, déporté à la Guyane : « Une bonne messe console de tout. » Vieux, malade, infirme^ à cet âge où ceux qui ont le plus agi se découragent d'avoir fait si peu, et où « le rien de tout », dont parle Bossuet, se montre avec une intensité poignante, il était toujours le même, vaillant, la croix ou l'épée en main, invaincu même dans la défaite. Cet intarissable flot de vie qu'il portait en lui, Mgr Dupanloup l'alimentait à la source éternelle qui est Dieu dans les sacrements de son Eglise.
Si j'avais à marquer la figure historique de Mgr Dupanloup, je ne sais si je ne lui appliquerais pas le nom de médiateur qui fut donné au soldat devenuévêque,r un des fondateurs delaFrance, notre apôtre national, saint Martin. Comme Tévêque de Tours du quatrième siècle, l'évêque d'Orléans du dix-neuvième a été un médiateur entre un monde qui finissait et un autre qui commençait. Venu au confluent de deux sociétés, il a cherché, sans qu'il y eût ni vainqueurs ni vaincus, à les unir dans la justice. La Révolution française avait ressemblé à cette réforme que Bossuet appelait « le point son-