‹ Mgr. Dupanloup, un grand évêqueChapitre 1 sur 15 · LA JEUNESSE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET

LA NAISSANCE IRRÉGULIÈRE || EN SAVOIE || A PARIS ||- PREMIÈRE COMMUNION || SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET Il LES CATÉCHISMES DE LA MADELEINE || DUPANLOUP DIREC- TEUR DU PETIT SÉMINAIRE H LES SOUVENIRS DE RENAN.

L'enfant qui devait plus tard s'appeler Dupanloup naquit, le 3 janvier 1802, à Saint-Félix en Haute- Savoie.

La Savoie — quand il s'agit d'un homme qui par tous ses ascendants, tant paternels que maternels, appartient à la même province, on peut hasarder, discrètement du reste, quelques considérations ethnographiques, — la Savoie est mère d'enfants énergiques, vaillants, persévérants, un peu rudes et volontiers batailleurs, et aussi d'une foule de grands chrétiens dont la plupart ont porté dans le ministère apostolique ces mêmes tendances de caractère et d'esprit. Elle a donné saint Bernard de Menthon, Innocent V, le fougueux Robert de Genève, saint François de Sales, d'autres papes et cardinaux; Guillaume Fichet, Vaugelas, Joseph de Maistre, Xavier de Maistre, Pierre Lanfrey, François Buloz. C'est une race forte et dure; c'est une race rocheuse, avec la forte carrure de ses montagnes et la grâce aussi, quelque^

Mlf DUPANLOUP. *

fois, de ses vallons frais, intimes et recueillis. Joseph de Maistre a l'âpreté que vous savez et, dans ses lettres à sa fille, est un père délicieux.

La mère de Dupanloup s'appelait Dechosal. Elle avait été séduite par un jeune ouvrier tailleur, François Dupenloup (sic). Le père de celui-ci, originaire d'Evires, sur la route d'Annecy à la Roche, était chantre à la cathédrale d'Annecy et avait une nombreuse famille. Un de ses fils était capitaine dans les armées de la République française. François, le sixième sur douze enfants, était un assez mauvais sujet. La jeune fille séduite par lui, quand elle connut qu'elle était enceinte, se confia à un de ses oncles, curé dans les Bauges, canton montagneux au centre de la Haute-Savoie. L'excellent homme prit des mesures pour envoyer et faire admettre sa nièce à l'hospice de Chambéry. Plus tard on aviserait.

La jeune fille sentant approcher le moment décisif part en carriole pour Chambéry; mais, soit qu'elle s'y fût prise trop tard, soit que les cahots de la voiture eussent précipité les événements, elle doit s'arrêter à peu près à la moitié de son chemin, au village de Saint-Félix, à 13 kilomètres avant d'arriver à Aix. La nuit suivante naissait l'enfant.

Il était très grêle et très faible : « Je suis né mourant ». ,La sage-femme, dès le matin, le porte à l'église, le fait baptiser et inscrire dans les registres paroissiaux avec mention du nom du père présumé, parce que si la Savoie était française à cette époque, on y suivait encore, comme coutume, la loi sarde qui exigeait que la fille mère déclarât le nom du père de son enfant. L'enfant fut nommé Félix, du nom du village où il était né. Il fut confié à une nourrice. Puis sa mère et sa tante l'élevèrent comme elles purent.

Sa mère était orpheline, ayant perdu sa mère à dix ans et son père très peu de temps après la naissance de Félix. La tante Gay était une personne assez romanesque, « grande lectrice des écrivains du xviii" siècle, admiratrice de Rousseau », dit Mgr Dupanloup lui-même.

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On allait par les champs. « Nous nous promenions souvent avec ma tante autour d'Annecy. J'aimais les fleurs d'automne dans les prairies, les violettes, les touffes de primevères dans la mousse au pied des arbres. Je me perdis un jour avec ma tante dans le bois de Sainte- Catherine en allant au château des Buchard ; nous fûmes obligés de passer là la nuit, sur un arbre en travers, moi enveloppé dans un châle. »

Plus tard, sa mère loua un petit jardin à la Puya, faubourg d'Annecy. Ils y allaient se promener, respirer l'air du lac, soigner le mouton que Félix affectionnait fort, causer avec « la Françon » dans sa chaumière. On allait visiter aussi le bon oncle, curé de Saint- François dans les Bauges, « spirituel et gai avec un fonds de foi et de piété solides; généreux, franc comme For». On partait « par le marquisat et la route de Faverges, à cheval. On était reçu à bras ouverts. L'oncle donnait à Félix des pièces de huit sous. »

Gomme il montrait une vive intelligence, on mit Félix dès l'âge de six ans au petit collège d'Annecy. Mais les premiers succès de l'enfant inclinèrent sa parenté à lui chercher un lieu d'études plus favorable et ils tournèrent leurs regards vers Paris. L'oncle curé y connaissait quelques personnes. La mère de Félix y fit, au printemps de 1809, un premier voyage pour tâter le gué, puis, l'enfant s'étant pris d'enthousiasme pour ce projet — « Paris! Paris, disais-je. J'étais vain et sensible! » — on se décida. Il partit avec sa mère, une tante et une cousine. On voyageait pauvrement, à petites journées : « Nous couchâmes à Gruseilles. Nous y arrivâmes le soir, aux lumières, qu'on voyait de loin sur le coteau. Le lendemain nous traversions Genève et y passions la nuit. Puis nous montions la montagne de Gex et jetions de là un dernier regard sur la Savoie. Nous la regardâmes longtemps en lui disant adieu.... Laissant Dole, Besançon à droite, puis Dijon, puis Auxerre, son quai, son port, son aspect, je les reconnus bien, plus tard, puis Sens, Gharenton, [nous arrivâmes à] Paris enfin. »

La jeune mère eut la bonne fortune d'entrer au service de la famille de Rohan-Ghabot. Elle était intelligente, assez instruite, très bien élevée, de bonne tenue, de bonnes manières, extrêmement pieuse. Elle fut très appréciée de ses maîtres, qui relevèrent au rang de femme de charge et lui confièrent la direction de la maison.

L'enfant fut placé au collège Sainte -Barbe, où il se rappelait avoir eu pour condisciple Quicherat.

François Dupenloup, le père, apprit ces choses et songea à en profiter. Il fit le voyage de Paris, se présenta à l'hôtel de Rohan et proposa à la mère de son enfant de l'épouser. Il n'était plus que détesté et méprisé, du reste ne pouvait plus être dans la vie de Mlle Dechosal qu'un fâcheux embarras. Il fut éconduit nettement. Il s'en retourna en son pays et, en passant par Saint-Félix, il crut se venger en écrivant en marge de l'acte de baptême de son fils qu'il ne reconnaissait pas la paternité qui lui y était attribuée. Il disparut à tout jamais de la vie de sa compagne et de son fils. Celui-ci garda pourtant son nom qu'il orthographia Ditpanloup. Quelques biographes ont donné pour père à Félix Dupanloup le capitaine des armées de la République dont nous avons parlé; mais des recherches faites dans les annuaires militaires ont établi qu'à la date et de la naissance et de la conception de Félix, le capitaine Dupenloup était très éloigné de la Savoie. Son fils grandissant, Mlle Dechosal prit elle-même le nom de son fils et ne fut connue bientôt que sous le nom de Mme Dupanloup.

Mgr Dupanloup, à l'époque de la mort de sa mère, faisait un retour vers son enfance et sa naissance et écrivait dans son journal intime : « D'une seule vue je voyais : ma naissance à Noël, mon baptême le même jour, l'adoption de sainte Geneviève.... Oui, la bonté de Dieu sur ces deux faibles créatures, sur cette jeune femme de vingt ans, sur cet enfant d'un jour fut inouïe. Ce qui se décida dans le conseil de Dieu, à Saint-Félix, doit me tenir en adoration toute ma vie et en tendresse d'actions de

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Félix Dupanloup fit sa première communion avec une émotion profonde, dont il s'est toujours souvenu, en 1815; car, dans ce temps-là, on n'était admis à ce sacrement que lorsqu'on était jugé capable de comprendre ce que l'on faisait. En octobre 18 15 il entra à la « petite communauté », collège fondé, rue du Regard, par l'abbé Teyssère, dirigé par l'abbé Poiloup, où les élèves ne faisaient alors que les classes de grammaire et d'oii ils sortaient pour passer au petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet. Il y fut reçu en sixième ayant treize ans; mais il regagna très vite le temps perdu. Il était passionné et pour l'étude et pour les jeux et voulait énergiquement primer en toutes choses. La latinité, dès le de Viris, l'enchantait. Les vers latins furent pour lui un jeu charmant dont il goûta les délices toute sa vie.

Quand il passa à Saint-Nicolas du Chardonnet il 3^ fut vite considéré comme un élève extraordinaire. Ses devoirs latins étaient cités dans tout le monde scolaire d'alors. Ses vers latins étonnaient toute la population latinisante de Paris.

Le duc de Rohan l'aimait paternellement et aux jours de congé ou de vacances le recevait en son château de la Roche-Guy on. Dès qu'il fut au grand séminaire de Saint- Sulpice, les docteurs de l'Église et les princes de l'Église les plus saints et les plus glorieux jetèrent les yeux sur lui et lui vouèrent une perpétuelle sollicitude : M. Borderies, qui mourut évêque de Versailles; M. de Quelen, futur archevêque de Paris; M. de Frayssinous, futur ministre des Cultes.

A l'âge de vingt ans il était de taille moyenne, bien proportionné, élancé, les épaules tombantes, le visage un peu allongé, le nez fort et aquilin, les yeux bleus larges et à fleur de tête, les sourcils noirs, allongés, le front très haut, les cheveux abondants et tombant bouclés presque jusque sur les épaules, les lèvres bien faites et sinueuses, l'air pensif et doux.

Le clergé de Paris voulut garder dans cette ville un si brillant sujet que l'on se représentait déjà, sinon comme

un rempart, au moins comme un ornement de l'Eglise. On l'attacha comme vicaire à la Madeleine et on le chargea particulièrement des catéchismes, catéchisme proprement dit (préparatoire à la première communion), et catéchisme « de persévérance » s'adressant aux jeunes fidèles de treize à vingt ans. On comprend ce que peut devenir entre les mains d'un homme de talent, d'un orateur enflammé et entraînant un catéchisme de persévérance. Il peut être une suite ininterrompue de conférences où tout Paris, et plus encore, se donne rendez- vous et se presse. C'est ce qui arriva. Chacun des catéchismes de l'abbé Dupanloup comptait de trois à quatre cents enfants accompagnés de leurs parents. Beaucoup appartenaient à de très grandes familles. Des princesses appelées au trône y parurent, par exemple la fille de Don Pedro, roi de Portugal, laquelle devait devenir impératrice du Brésil. Il put un jour compter dans son auditoire trois reines. « On venait là, a-t-il dit lui-même, de toutes parts, des pays les plus lointains; car les Révolutions avaient amené à Paris, particulièrement en 1830, 1831, 1832, des enfants d'Italie, de Pologne, de Portugal, d'Allemagne, du Brésil, des enfants pauvres, des enfants riches et même des enfants royaux; des enfants qui, pour venir au catéchisme, arrivaient des plus misérables quartiers de Paris ou sortaient des demeures les plus brillantes de l'opulence; des enfants dont les parents appartenaient d'ailleurs à toutes les nuances les plus contraires des partis politiques qui partageaient alors la France. » , L'abbé Dupanloup était ravi, lui qui jusqu'à sa mort adora les enfants et qui, jusqu'à sa mort, ne détesta pas la gloire : « Je n'oublierai jamais, a-t-il écrit, le spectacle que m'offraient ces enfants quand je leur parlais; tous ces regards vifs et brillants, fixés sur moi, me paraissaient un miroir de leurs âmes que traversait en ce moment la parole divine comme le rayon de soleil traverse le pur cristal; c'était vraiment le miroir de Dieu. La vérité s'y réfléchissait avec éclat; on sentait l'accomplissemient de cette mystérieuse parole de l'éternel et divin amour :

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Pater ^ revelasti ea parvidis! Chaque parole, comme un rayon, rejaillissait sur ces visages, se réfléchissait sur ces vives physionomies;' ils m'en renvoyaient la lumière; j'en étais éclairé moi-même. Un vieil auteur a trouvé un mot charmant pour peindre saint François de Sales faisant le catéchisme : « Il regardait son petit monde et son petit monde le regardait ». Que de grâce il y a dans ce mot! Comme ce regard mutuel du catéchiste et des enfants indique bien cette mutuelle pénétration des âmes qui n'a lieu nulle part ailleurs au même degré, parce que nulle part ailleurs la vérité ne trouve des âmes si ouvertes, si accessibles, si bien faites pour recevoir les mystères du ciel, pour boire la première rosée de la grâce et de l'amour!... »

L'œuvre des catéchismes de la Madeleine fut toute la jeunesse de l'abbé Dupanloup. Elle dura de 1825 à 1834. Entre temps, en 1829, l'abbé Dupanloup fut sollicité de prendre le poste de secrétaire général du Ministère des Cultes. Il n'aimait pas, il n'a jamais aimé l'administration; et il s'agissait de quitter son cher catéchisme. Il refusa. On voit la chose joliment racontée dans une lettre de lui à son ami M. Moligny, curé de Courcelles : « Mon cher ami, je ne sais que devenir. Je ne demande qu'une chose, c'est d'être pendant huit ou quinze jours vicaire de Courcelles et voici qu'on veut me faire secrétaire général du Ministère des Affaires ecclésiastiques. Jeudi dernier, j'étais monté en voiture pour aller passer quelques jours chez M. de Breteuil et me sauver de là à Courcelles : point du tout, arrive un message supérieur qui m'oblige à rester pour la susdite affaire. Je ris, je me moque; pas le plus petit mot pour rire; c'est sérieux. Il faut en prendre mon parti. Je commence par descendre de voiture, je vais au ministère. On me parle, je réponds; on insiste, je ris; je dis ensuite que je suis confus, désolé, mais que c'est impossible; on insiste encore; je pars pour Versailles [il y allait sans doute consulter Mgr Borderies] et je reviens comme un trait pour dire que c'est fini, qu'il n'y faut pas compter. Je suis résolu irrévocablement à

quitter Paris; car infailliblement, si j'y restais, je deviendrais ministre ou garçon de bureau. J'aime mieux être vicaire de Courcelles. »

Ce qu'il accepta ce fut d'être : d'une part, aumônier (en second, le premier aumônier était Mgr Borderies) de Mme la Dauphine, fille de Louis XVI ; d'autre part catéchiste du fils de la duchesse de Berri, duc de Bordeaux, héritier présomptif, connu plus tard sous les noms de comte de Chambord et de Henri V; d'autre part encore catéchiste du duc de Nemours et de la princesse Clémentine (branche d'Orléans).

Il s'ensuit qu'à la Révolution de 1830 il avait le choix soit de suivre le duc de Bordeaux dans l'exil, soit de rester avec les d'Orléans auprès du trône. Il suivit ce dernier parti, sa présence auprès du duc de Bordeaux ne devant être utile à rien et son principal office et son essentiel devoir étant le catéchisme de la Madeleine; et personne ne peut songer à le blâmer.

Il resta auprès de ses catéchumènes de la Madeleine et auprès du duc de Nemours. Celui-ci avait pour précepteur un vieux voltairien, M. Trognon, ancien professeur de l'Université impériale. La première fois que l'abbé Dupanloup vint catéchiser le duc de Nemours, M. Trognon lut son journal pendant toute la leçon; la seconde fois il interrompit souvent sa lecture ; la troisième fois il mit son journal dans sa poche; la quatrième fois il ne l'apporta plus.

Le grand catéchiste allait cependant, en 1834, éprouver de grands déboires. A cette époque fut nommé curé de la Madeleine M. Benzelin. M. Benzelin, qui avait été professeur dans l'Université, qui avait quelque chose, sinon des doctrines, du moins du tour d'esprit janséniste, avait en horreur l'œuvre des catéchismes de la Madeleine. Cela lui paraissait beaucoup trop mondain et sentant beaucoup trop le siècle. Ne dissimulons point qu'à tout dire, c'était parfaitement chrétien, mais c'était un athénée. Ajoutons qu'à cause de ces catéchismes le curé de la Madeleine était parfaitement éclipsé par le catéchiste.

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M. Benzelin voulut mettre ordre à cela. Il décida, dès le 9 décembre 1833, que M. l'abbé Dupanloup n'était plus directeur du catéchisme de persévérance et ne dirigerait plus que le catéchisme préparatoire à la première communion. Puis ce fut une série de vexations dans le détail desquelles nous n'entrerons pas et qui, malgré l'appui que l'archevêque de Paris, Mgr de Quelen, donnait très ouvertement à l'abbé Dupanloup, durèrent presque une année entière et furent extrêmement pénibles. Il faut reconnaître et, dans son inappréciable Vie de Mgr Dupanloup, M. l'abbé Lagrange le reconnaît expressément, que le clergé de Paris était en grande majorité favorable à M. Benzelin, comme les chrétiens laïques l'étaient à Mgr de Quelen. Le clergé de Paris ne voyait guère que les mauvais côtés des catéchismes de persévérance, le côté théâtre, si je puis m'exprimer ainsi, et n'en voyait pas suffisamment les excellents effets et il ne se disait pas que, si les jeunes gens et les jeunes filles étaient certainement attirés par l'éclat et le brillant de ces conférences, encore était-il que, s'ils n'étaient pas venus là chercher la parole divine, ils n'auraient été la chercher nulle part. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il vo3^ait sans chagrin l'indépendance des curés de Paris affirmée énergiquement par M. Benzelin en face de l'Archevêché.

Mgr de Quelen était de tout cœur avec l'abbé Dupanloup. Cet « aristocratique prélat, dit de lui Ernest Renan, aimait la piété, mais la piété mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon mystique, la piété comme complément d'un idéal de bonne société qui était, à vrai dire [un peu hasardé; Renan n'en sait rien], sa principale religion. Si Hugues ou Richard de Saint- Victor se fussent présentés à lui comme des pédants ou des rustres, il les eût pris en maigre estime. Il avait pour Mgr Dupanloup la plus vive affection. Celui-ci était alors légitimiste et ultramontain. Il a fallu les exagérations des temps qui ont suivi pour qu'on ait pu le considérer comme un gallican et un orléaniste. M. de Quelen trouvait en lui un fils spirituel partageant ses dédains et ses préjugés. Il

savait sans doute le secret de sa naissapxce. Les familles qui avaient veillé paternellement sur le jeune ecclésiastique, qui en avaient fait un homme bien élevé et qui l'avaient introduit dans leur monde fermé, étaient celles que connaissait le noble archevêque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu M. de Quelen; il m'a laissé l'idée du parfait évêque de l'ancien régime. Je me rappelle sa beauté (une beauté de femme), sa taille élégante, la ravissante grâce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture que celle de l'homme du monde d'une excellente éducation. La religion était pour lui inséparable des bonnes manières et de la dose de bon sens relatit que donnent les études classiques. » « Telle était aussi la mesure intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'était pas la belle imagination qui assure une valeur durable à certaines œuvres de Lacordaire et de Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais; l'humanisme, la bonne éducation, étaient ici le terme de toute chose; la faveur des gens bien élevés devenait le suprême critérium du bien [on verra par la façon dont M. Dupanloup a parlé à ces gens bien élevés et de la plus haute classe sociale et d'une classe au-dessus de la plus haute que ce jugement de Renan est beaucoup trop étroit]. De part et d'autre, absence complète de théologie; on se contentait de la révérer de loin. Les études théologiques de ces hommes très distingués avaient été très faibles. Leur foi était vive et sincère; mais c'était une foi implicite, ne s'occupant guère des dogmes qu'il faut croire. Ils sentaient le peu de succès qu'aurait eu la scolastique auprès du seul public dont ils se préoccupaient, le public mondain et assez frivole qu'a devant lui un prédicateur de Saint-Roch ou de Saint-Thomas d'Aquin. »

Mgr de Quelen et l'abbé Dupanloup étant tels, avec les réserves que j'ai indiqué qu'il faut faire, l'archevêque soutint l'abbé de toutes ses forces et de toute son adresse et aussi longtemps qu'il le put, mais enfin il fallut céder. L'archevêque ne pouvait pas briser le curé de la Madeleine ni lui imposer dans l'administration de son église des

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mesures qu'il n'avait pas le droit de lui ordonner et qui auraient mis le vicaire au-dessus du curé d'une façon éclatante et par conséquent scandaleuse. Il prit son parti. Il supprima les catéchismes de persévérance de la Madeleine et transporta dans d'autres paroisses tous les catéchistes en second que dirigeait M. Dupanloup. Quant à lui-même il lui réservait une autre mission. Le 25 juillet, l'archevêque de Paris écrivait à M. Dupanloup : « Mon cher ami, je vous ai donné une destination qui, je l'espère, remplira vos vues comme les miennes et qui sera une preuve du tendre attachement que je vous porte. Au reçu de cette lettre vous aurez à cesser toute fonction dans l'église de la Madeleine. J'en donne avis à M. le Curé. Vous viendrez me voir et nous causerons ensemble du nouveau ministère que je vous destine. »

Deux semaines après, il lui écrivait de nouveau : « Vous ne pouvez douter, mon cher ami, qu'il n'en ait beaucoup coûté à mon cœur d'être obligé de vous rappeler, vous et Messieurs... de cette paroisse de la Madeleine pour laquelle je n'ai jamais su m'épargner un sacrifice, où vous aviez fait tant de bien, où vous deviez en faire encore. Vous savez avec quelle persévérance, hélas! et avec quelle désolante inutilité j'ai lutté depuis plus de huit mois pour essayer de conserver les œuvres saintes qui vous attachent à la jeunesse chrétienne et qui l'attachent à vous. Lorsqu'une téméraire usurpation de la juridiction épiscopale eut frappé l'un d'entre vous, je n'ai pu me résoudre à vous laisser exposé vous-même, non plus que vos autres confrères, à des tentatives qu'il est sans doute de mon devoir de réprimer, mais dont je désire vous garantir. La divine Providence, qui sait m^êler les consolations aux épreuves, m'avait ménagé les moyens de vous retirer avec honneur d'un lieu où, à force de persécutions, on vous eût fait mourir de patience. Je crois être entré dans ses desseins. Mon petit séminaire, le petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, le berceau de votre cléricature, que vous avez embelli par vos brillantes études et surtout par votre tendre piété, a besoin actuelle-

ment d'une nouvelle organisation. J'ai jeté les yeux sur M. l'abbé James en qualité de supérieur, sur vous en qualité de directeur-préfet des études, sur M. Petitot en qualité de directeur-préfet de religion et préfet de discipline. Je vous confie les plus chères espérances du diocèse. Je vous ai de plus nommé, ainsi que M. Petitot, chanoine honoraire de mon église métropolitaine. »

Le coup, bien qu'atténué par la condamnation très sévère et même très rude de son persécuteur, fut extrêmement sensible à M. Dupanloup. Quinze ans après, écrivant sur la mort de sa mère, il disait : « Une autre époque heureuse de la vie de ma mère avait été, en 1833, son voyage et son séjour en Savoie, chez mon oncle le curé. Son cœur y jouit beaucoup; j'y étais seul avec elle; nous nous promenions ensemble; tous nos parents la venaient voir d'Annecy, ses frères qui vivaient encore et leurs enfants, ses neveux et nièces. Ces deux ou trois mois la préparaient an coup affreux de la Madeleine. »

Il entra donc à Saint-Nicolas du Chardonnet comme directeur des études en 1834 et, dès 1837, ilenfut nommé supérieur et maître absolu, comme c'était bien l'intention de M. de Quelen en le retirant de la Madeleine. Il s'y révéla grand éducateur. La volonté énergique qui était le fond de son caractère, tempérée par une extrême douceur qu'il n'avait guère qu'avec les enfants, mais que son amour profond pour les enfants lui donnait, son activité prodigieuse qui le rendait présent partout et qui pour ainsi dire rendait sensible à chaque enfant sa présence réelle et continuelle auprès de lui, son éloquence toujours prête et qui descendait profondément dans l'imagination et dans la sensibilité de ses jeunes sujets, en faisaient un directeur d'esprits comme il n'y en avait jamais eu beaucoup. C'était, disait Renan qui fut son élève, un éveilleur, un excitateur incomparable. « Quel bon et grand cœur! » dit-il encore.

Dans les Lettres du séminaire du même auteur on saisit sur le vif l'admiration, plus que cela, l'émotion sacrée que sa parole excitait dans les mêmes esprits :

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rhétoricien à Saint-Nicolas, Renan a entendu le discours prononcé par M. le Supérieur dans la chapelle de la Sorbonne sur la science sacrée^ puis la leçon d'ouverture de son cours. De l'un il admire « le plan magnifique et d'une grandeur étonnante » et « l'exécution pleine de chaleur en même temps que d'imagination ». Dans l'autre il estime que l'orateur « s'est surpassé lui-même ». Tout compte fait, il ne sait s'il doit préférer le discours solennel ou la leçon et il conclut : « Quel homme le Bon Dieu m'a fait connaître ! C'est l'âme la plus belle et l'esprit le plus élevé que j'aie connu jusqu'ici. » (Lettre à sa mère, 1841.) Et dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse il en parle ainsi : « C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Quelen remit entre les mains de M. Dupanloup l'austère et obscure maison de l'abbé Frère et d'Adrien de Bourdoise. Le petit séminaire de Paris n'avait été jusque-là, aux termes du Concordat, que la pépinière des prêtres de Paris, pépinière bien insuffisante, strictement limitée à Tobjet que la loi lui prescrivait. C'était bien autre chose que rêvait le nouveau supérieur porté par le choix de l'archevêque à la fonction, peu recherchée, de diriger les études des jeunes clercs. Tout lui parut à reconstruire, depuis les bâtiments où le marteau ne laissa d'entier que les murs, jusqu'au plan des études que M. Dupanloup réforma de fond en comble.

«Deux points essentiels résumèrent sa pensée. D'abord il vit qu'un petit séminaire tout ecclésiastique n'avait à Paris aucune chance de succès et ne suffirait jamais au recrutement du diocèse. Il conçut l'idée, par des informations s' étendant surtout à l'ouest de la France et à la Savoie, son pays natal, d'amener à Paris les sujets d'espérance qui lui seraient signalés. Puis il voulut que sa maison fût une maison d'éducation modèle telle qu'il la concevait, et non plus un séminaire au type ascétique et clérical. Il prétendit, chose délicate peut-être, que la même éducation servît aux jeunes clercs et aux fils des premières familles de France. La réussite de la difficile affaire de la rue Saint-Florentin [Conversion de Talley-

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rand, que nous verrons plus loin] l'avait mis à la mode dans le monde légitimiste; quelques relations avec le monde orléaniste lui assuraient une autre clientèle dont il n'était pas bon de se priver. A l'affût de tous les vents de la mode et de la publicité, il ne négligeait rien de ce qui avait la faveur du moment.

« Sa conception du monde était très aristocratique ; mais il admettait trois aristocraties : la noblesse, le clergé et la littérature. Ce qu'il voulait, c'était une éducation libérale, pouvant convenir également au clergé et à la jeunesse du faubourg Saint-Germain, sur la base de la piété chrétienne et des lettres classiques. L'étude des sciences était à peu près exclue ; il n'en avait pas la moindre idée.

«La vieille maison de la rue Saint- Victor fut ainsi, pendant quelques années, la maison de France où il y eut le plus de noms historiques ou connus. Y obtenir une place pour un jeune homme était une grâce chèrement marchandée. Les sommes très considérables dont les familles riches achetaient cette faveur servaient à l'éducation gratuite des jeunes gens sans fortune qui étaient signalés par des succès constants.

« La foi absolue de M. Dupanloup dans les études classiques se montrait en ceci : ces études, pour lui, faisaient partie de la religion. La jeunesse destinée à l'état ecclésiastique et la jeunesse destinée au premier rang social lui paraissaient devoir être élevées de la même manière. Virgile lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prêtre au moins autant que la Bible.

«Pour une élite de la jeunesse cléricale, il espérait qu'il sortirait de ce mélange avec des jeunes gens du monde, soumis aux mêmes disciplines, une teinture et des habitudes plus distinguées que celles qui résultent de séminaires uniquement peuplés d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il réalisa sous ce rapport des prodiges. Composée de deux éléments en apparence inconciliables, la maison avait une parfaite unité. L'idée que le talent primait tout le reste étouffait les divisions, et, au bout de huit jours, le plus pauvre garçon débarqué

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de province, gauche, embarrasse, s'il faisait un bon thème ou quelques vers latins bien tournés, était l'obj^*?! de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en douter. . . .

« Je dois deux choses à M. Dupanloup : de m'avoir fait venir à Paris et de m'avoir empêché de mourir en y arrivant. La vie sortait de lui; il m'entraîna. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi. L'homme le plus à la mode du clergé parisien, ayant une maison de deux cents élèves à diriger ou plutôt à fonder, ne pouvait avoir le souci personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulière fut un lien entre nous. Le fond de ma blessure était le souvenir trop vivant de ma mère.... Ma seule consolation était de lui écrire des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets. Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, étaient lues par un des directeurs ; celui qui était chargé de ce soin fut frappé de l'accent d'amour profond qui était dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de mes lettres à M. Dupanloup qui en fut tout à fait étonné.

« Le plus beau trait du caractère de M. Dupanloup était l'amour qu'il avait pour sa mère. Quoique sa naissance fût, par un côté, la plus grande difficulté de sa vie, il honorait sa mère d'un vrai cuite. Cette vieille dame demeurait à côté de lui; nous ne la voyions jamais; nous savions seulement que tous les jours il passait quelque temps avec elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du respect qu'ils ont eu pour leur mère. Il nous donnait à cet égard des règles excellentes, que j'avais du reste toujours pratiquées, comme de ne jamais tutoyer sa mère et de ne jamais finir une lettre à elle adressée sans y mettre le mot respect.... Le jour où ma lettre lui fut remise était un vendredi. C'était le jour solennel. Le soir, on lisait en sa présence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette fois-là réussi ma composition; j'étais le cinquième ou le sixième. «Ah! dit-il. si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, Ernest Renan eût été lé premier. »

« Dès lors il me remarqua; j'existai pour lui; il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie, une sorte de Dieu. Un culte remplaça un culte et le sentiment de mes premiers maîtres s'en trouva fort affaibli.

« Ceux-là seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans ces années brillantes peuvent se faire une idée de la vie intense qui s'y développait. Et cette vie n'avait qu'une seule source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il était sa maison tout entière. Le règlement, l'usage, Tadministration, le gouvernement spirituel et temporel, c'était lui. La maison était pleine de parties défectueuses; il suppléait à tout. L'écrivain, l'orateur, chez lui, étaient de second ordre; l'éducateur était tout à fait sans égal.

« L'ancien règlement de Saint-Nicolas du Chardonnet renfermait, comme tous les règlements de séminaire, un exercice appelé la lecture spirituelle. Tous les soirs, une demi-heure devait être consacrée à la lecture d'un ouvrage ascétique; M. Dupanloup se substitua d'emblée à saint Jean Climaque et aux Vies des Pères du désert. Cette demi-heure il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport avec la totalité de ses élèves par un entretien intime, souvent comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homélies de Jean Chrysostome dans la Pa/cea d'Antioche. Toute circonstance de la vie intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur ou à l'un des élèves, était l'occasion d'un entretien rapide, animé. La séance des notes du vendredi était quelque chose de plus saisissant et plus personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les observations dont le supérieur accompagnait la lecture des notes étaient la vie ou la mort. Il n'y avait aucune punition dans la maison ; la lecture des notes et les réflexions du supérieur étaient l'unique sanction qui tenait tout en haleine et en éveil.

^<- Ce régime avait ses inconvénients, cela est hors de doute. Adoré de ses élèves, M. Dupanloup n'était pas

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toujours agréable à ses collaborateurs : on m'a dit que, plus tard, dans son diocèse, les choses se passèrent de la même manière et qu'il fut toujours plus aimé de ses laïques que de ses prêtres. Il est certain qu'il écrasait tout autour de lui. Mais sa violence même nous attachait, car nous sentions que nous étions son but unique.

« Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable. Pour tirer de chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne l'égalait. Chacun de ses deux cents élèves existait distinct dans sa pensée. Il était pour chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la base de la foi. Il répétait souvent que l'homme vaut en proportion de sa faculté d'admirer. Son admiration n'était pas toujours assez éclairée par la science; mais elle venait d'une grande chaleur d'âme et d'un cœur vraiment possédé de l'amour du beau. Il a été le Villemain de l'École catholique. M. Villemain fut, parmi les laïques, l'homme qu'il a le plus aimé et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus chaleureuse sympathie.

« Les défauts de l'éducation qu'il donnait étaient les défauts mêmes de son esprit. Il était trop peu rationnel, trop peu scientifique. On eût dit que ses deux cents élèves étaient destinés à être tous poètes, écrivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela se voyait surtout à l'entrée des Nicolaïtes à Saint-Sulpice, où le talent n'avait aucune valeur, où la scolastique et l'érudition étaient seules prisées. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de belles-lettres, étaient réfractaires et se refusaient à une si rude nourriture.

« Aussi les Nicolaïtes étaient-ils peu estimés à Saint- Sulpice : on n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop peu théologien. Quand un ancien élève de

Mf BUPANLOUP. fl

Saint-Nicolas du Chardonnet se hasardait à rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait là pour dire: « Oh! oui, du temps de M. Bourdoise.,. », montrant clairement qu'il n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son passé du xvii^ siècle K »

Tel est le jugement de Renan sur M. Dupanloup éducateur. De son côté, M. de Salvandy disait de lui : « Il est à lui seul un corps enseignant >>, d'un mot très heureux, quoique hyperbolique.

Il y a à remarquer que c'est V éducateur^ — l'homme qui menait au bien par la piété, par l'amour de Dieu, par l'amour des parents et, particulièrement, par le sentiment de l'honneur — que tous ses élèves ont loué de toute leur âme, plutôt que Vinstructeur, plutôt que l'homme des méthodes d'instruction. A cet égard, M. Dupanloup n'a rien inventé. Il a donné et il a fait donner l'instruction telle qu'il l'avait reçue, c'est-à-dire toute littéraire et peut-être un peu puérilement littéraire. Il apprenait aux enfants à écrire en latin et en français et son objectif était ce triste personnage : le brillant rhétoricien. Ni les études historiques, ni les études scientifiques, ni les études philosophiques, n'étaient à Saint-Nicolas du Chardonnet dans l'honneur où il eût été utile et où il eût été glorieux pour le directeur qu'elles fussent. Renan s'en est plaint avec quelque raison et autant il a vénéré au point de vue de l'éducation morale le souvenir de Dupanloup, autant c'est de ses souvenirs de Saint-Nicolas du Chardonnet que les préventions de Renan contre l'éducation littéraire sont venues : il la voyait toujours à travers celle qu'il avait reçue et jamais M. Renan n'a pardonné à M. Dupanloup de lui avoir fait faire des vers latins !

Mais, insistons-y, l'éducateur était merveilleux. Tout plein de Fénelon, grand admirateur de Télémaque et avec grande raison, car, style factice à part, le Télé-

I. Renan, Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse (Calmann-Lévy, édit.).

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maqiie est admirable, il s'était fait du jeune homme selon le cœur de Dieu une image définitive, très pure, très élevée, infiniment noble et c'est selon cette image qu'il « sculptait les âmes ».

M. Costa de Beauregard dit de lui : « Quand il parlait des enfants qui furent « son premier et son dernier amour », je ne sais quoi d'ému, de souriant, idéalisait sous ses cheveux blancs toutes les tendresses de l'aïeul : « Si mes cheveux ont blanchi avant le temps, a-t-il dit, c'est au service de l'enfance », et il ajoutait : « J'avais vraiment pour eux quelque chose du sentiment maternel ». On lui demandait un jour pourquoi ses préférences allaient aux enfants difficiles : « C'est parce que sur ceux-ci l'éducation est plus puissante que sur les autres», répondit-il. « Oui, ajoutait-il, j'ai connu autrefois un petit garçon fort méchant dont la grâce du bon Dieu a peut-être fait un évêque passable. »

Un trait l'honore grandement à mon avis et montre bien à plein ce haut sentiment de la droiture et de l'honneur qui le remplissait : il a contribué à faire sortir Renan de Saint-Sulpice. Il l'y venait voir souvent, ayant gardé pour son ancien élève des sentiments de tendre affection. Un jour, dans quelque parole embarrassée du jeune séminariste il crut sentir le doute qui couvait et qui déjà commençait de se déclarer : « Mon enfant, lui dit-il, si vous êtes troublé à ce point pourquoi continuez-vous à communier? » Renan répondit que s'il ne communiait pas il devrait quitter Saint-Sulpice et qu'il ne saurait où aller : « Avant tout,' répondit Dupanloup, cessez ce sacrilège, ne mettez pas sur vous cette malédiction ». Et il lui glissa dans la main ce qu'il lui fallait pour quitter le séminaire et faire face aux premières nécessités. Ils furent dans cette circonstance très dignes l'un de l'autre. Renan, ne croyant plus, affrontait la misère plutôt que d'enseigner ce qu'il ne croyait pas; Dupanloup, croyant, aidait Renan à sortir de l'Église où il aurait enseigné ce qu'il n'eût pas cru, et tous deux obéissaient,au sentiment de l'honneur.

Pendant cette période où il fut supérieur de Saint- Nicolas du Chardonnet (1837-1845) comme dans la période précédente, Dupanloup n'écrivit point ou écrivit très peu. Il ne faut noter pour mémoire qu'une courte notice sur la vie de Mgr Borderies en 1833, une anthologie de Fénelon intitulée La vraie et solide veidii sacerdotale^ une anthologie de Bossuet intitulée Le sourire du chrétien^ et le Manuel des catéchismes (1838). Dupanloup, pour ainsi parler et pour dire vrai, n'écrivit pas avant l'âge de quarante ans.

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