CHAPITRE X
L'ORATEUR, L'ÉCRIVAIN
éloquence cordiale et émouvante de m^r dupanloup il défauts de l'écrivain \\ jugement sur m^r dupanloup,
ses idées sur la vie de l'Église.
J'ai cité assez de Mgr Dupanloup pour que l'on voie, sans que j'y insiste, ce qu'il était au point de vue littéraire comme orateur et comme écrivain. Comme orateur il était large, abondant, un peu surchargé et impétueux. Ceux qui l'ont entendu se rappellent ce mouvement facile, ample et majestueux, et tout à coup ces cris qui s'échappaient de son âme ardente et qui remplissaient les voûtes de sa cathédrale. M. Johannet a écrit sur Mgr Dupanloup orateur sacré : « Il prononçait d'ordinaire un discours écrit; mais telle était la perfection de son action qu'il semblait improviser. Il savait se lever, s'asseoir, se mouvoir dans cette chaire étroite dont il paraissait le maître et le souverain, avec une aisance, une grâce et une dignité sans égales. D'autres ont eu une action plus originale et plus forte. Berryer, à la tribune, subjuguait son auditoire par la majesté de sa personne, la puissance de son geste, le timbre argenté de sa voix; personne à notre époque ne l'a égalé. Lacordaire avait un geste habituel d'un effet irrésistible, plus personnel, plus dramatique aussi; mais ce geste était presque unique. Chez l'évêque d'Orléans, l'action était variée, abondante, pleine de vie et de nuances, toujours appropriée à la situa-
tion et en rapport intime avec l'idée; d'ailleurs éminemment classique, c'est-à-dire mesurée, correcte, maîtresse d'elle-même, libre et vive cependant, mais incapable de toute exubérance et de tout écart. »
Très romantique, malgré son horreur pour la littérature à laquelle on a donné ce nom, il aimait ces comparaisons plus qu'homériques où l'on fait entrer tout un tableau de la nature sans ménager les détails. Il terminait une leçon en Sorbonne sur « le génie » par la page suivante : « J'ai vu sous le ciel un grand et majestueux spectacle et je me suis demandé en le contemplant s'il y avait rien de plus digne de mon admiration, de mon attendrissement même. C'était du haut d'un phare avancé, dans cette mer célèbre qui fut longtemps le centre du monde. Je voyais et la mer immense et le beau ciel qui la faisait rayonner de ses splendeurs, puis une petite barque agitée comme une coquille par les flots ; car le ciel venait de se troubler. Dans cette barque une créature que j'apercevais à peine, humble, faible, délaissée, emportée dans ce frêle esquif sur la vaste étendue des mers, à la merci des tempêtes. Les vents soufflaient avec fracas, la foudre qui grondait sur sa tête menaçaient de l'ensevelir dans le gouffre immense. Et de là, du fond de sa barque, il dominait ces forces de la nature; d'un regard, souvent élevé vers le ciel, il y lisait sa route à travers les abîmes; d'une main il subjuguait les flots soulevés et de l'autre, défiant la rage des vents, il leur tendait sa voile et les forçait à le pousser en frémissant vers le port. Voilà l'image du génie. »
Il aimait les exhortations pressantes, passionnées, impérieuses à la fois et suppliantes. A la fin de sa brochure sur V Encyclique de 1864, on le sent, on le voit en chaire apostrophant à gauche, apostrophant à droite, disant à ses adversaires : « Ennemis de Dieu, vous avez été sans le vouloir les auxiliaires de ses prédicateurs et je rends grâces à vos haines qui auraient proclamé s'il avait besoin de l'être et fait retentir le nom démon maître, Jésus, Sauveur du Monde. Non, non, pauvres ennemis,
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puissances d'un moment, quand vous auriez abattu le trône du Pape, vous n'en auriez fini ni avec le Pape, ni avec l'Église ! » — Apostrophant à droite et disant à ses fidèles : « Mais vous, mes amis, fatigués et découragés, qui ouvrez les yeux dans la nuit, ne vous laissez ni prendre par l'abattement ni surprendre par l'illusion. Ne faites pas le mal sous prétexte que Dieu peut en tirer du bien ; ne cessez pas de ramer quoique Dieu puisse mener la barque; ne rêvez pas de lendemains glorieux à des journées coupables. L'histoire nous prouve que le lendemain des révolutions ne s'appelle pas le progrès; la maison a beau être assurée, ne mettez pas le feu et ne justifiez pas les incendiaires. L'espérance doit être une vertu virile, non une gageure fataliste, une bravade mystique, une hallucination puérile. »
Pour ce qui est de l'onction, qu'on peut lui reprocher de n'avoir pas connue assez souvent, je citerai, je dois citer ce magnifique éloge de la Sœur de charité, qui est dans le très bon, du reste. Éloge funèbre de Mgr Menjaud : « Il est, Messieurs, une créature aimable et sacrée que l'Église seule a la vertu de produire sur la terre. Aucune philosophie ne Ta jamais conçue et nulle puissance humaine ne l'essaya jamais : gracieuse et touchante apparition de la religion aux yeux des peuples, nommée d'un des noms les plus doux à l'oreille de l'homme; et, de fait aimée et populaire, malgré les sourdes préventions et les préjugés haineux; création unique au fond, dans son idée si simple et si grande, mais infiniment variée dans les formes extérieures, la religion aimant à diversifier et à répéter sans fin cette gracieuse image d'ellemême ; inépuisable dans son expression comme la charité dans son dévouement; cette créature, vous la connaissez, Messieurs, vous savez son nom que redit avec un naïf amour l'enfant des pauvres : elle a nom « la sœur ». Oui, la religion, entre autres choses admirables qu'elle a créées sur la terre, a créé la sœur. Quelque habit, quelque nom qu'elle porte, qu'elle fasse l'école du village ou qu'elle visite l'indigent des villes, ou qu'elle soigne le malade
MGR DUPAÎ^LOUP
dans les hôpitaux, ou s'immole, hostie vivante, victime d'expiation dans l'holocauste de la prière et de la pénitence, c'est la sœur^ c'est toujours la sœur ; et ce nom si doux, symbole de pureté et d'innocence, de sacrifice et de vertu, d'amour et de désintéressement, sera toujours, quoi qu'on fasse, cher et sacré au cœur des peuples. »
Son éloquence politique, fougueuse, emportée, mais singulièrement surveillée, ce me semble, dans son mouvement rectiligne, me paraît particulièrement bien figurée en ses traits essentiels par ce fragment de la Lettre à M. Minghetti :
« Que nous disiez-vous donc quand il s'agissait de mettre la main sur le temporel du Pape? En avons-nous assez entendu de ces déclarations hypocrites! Oh! disaiton, c'est pour dégager le spirituel que nous voulons renverser le temporel ! Quand le Pape sera délivré de soins contraires à sa mission, oh ! comme alors il sera respecté et obéi ! Eh bien, vous en êtes venu à vos fins ; vous êtes maître de Rome elle-même et, malgré les solennelles promesses que vous faisiez avant de passer par la brèche de la Porta Pia, vous avez dépouillé l'Église romaine, comme vous avez dépouillé toute l'Église en Italie. Eh bien, vos respects, où sont-ils? Le souverain spirituel des âmes, comment le traitez-vous? L'Église, la foi catholique, cette religion que vous proclamez vous-même la religion de la majorité des Italiens, qu'en faites-vous? Et voilà comment vous entendez le réveil de l'Italie! Quoi! L'Italie ne pourra être une nation qu'à la condition de n'être plus catholique ! . . .
« Une parole terrible a été prononcée et plus prophétique que ne pensait le roi d'Italie quand il a dit : Andremo al fondo. Hélas! oui, je le crains, ils iront jusqu'au fond. Car après cet abîme où la Révolution, dont ils se sont faits les complices, les a entraînés, d'usurpation en usurpation, jusqu'à ce sacrilège envahissement de Rome elle-même, il y en avait un autre : l'abîme appelle l'abîme ! Et voici maintenant qu'elle les pousse à la guerre, non pas seulement contre le temporel,, mais contre le spirituel et qu'elle leur
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crie de nouveau : Marche! marche! Là encore iront-ils jusqu'au fond? S'ils y vont, eh bien! ce ne sera pas encore là le dernier fond : après la guerre à la religion, il y a la guerre à la société. -Qu'on ne l'oublie pas : il y a dans les choses une logique qui est la justice de Dieu. Ce qui prendrait bientôt, dans le cœur et dans l'esprit des populations, la place de la foi chrétienne ruinée, de la religion renversée, le pouvez- vous ignorer? Vous comptez sur la Révolution et sur l'irréligion : vous jouez avec le feu. Nous savons ce que la Révolution fait des trônes et ce que l'irréligion fait des peuples. La guerre sociale suit toujours la guerre religieuse; la religion a toujours été le dernier rempart de la société; cette digue renversée, ne vous flattez pas que rien puisse empêcher les questions sociales et l'armée socialiste de faire irruption parmi nous. Andremo al fondo. Le Saint-Père vous a averti avec une émotion solennelle, et il a poussé vers vous. Sire, un des cris les plus émus qui soient jamais sortis des entrailles paternelles de la Papauté. Et vous ne l'avez pas entendu! Quel spectacle! Le chef de l'Église inclinant sa tête auguste devant un roi baptisé, catholique, fils de saints et de saintes, le priant, le conjurant, lui montrant les abîmes entr'ouverts. Et ce roi, dans ses étourdissements, jusqu'ici ne voyant rien, n'écoutant rien!... »
J'ai eu l'occasion de citer plus haut le premier panégyrique de Jeanne d'Arc. Il y en eut un autre prononcé le 8 mai 1869 dans la cathédrale d'Orléans, qui n'est pas moins beau et où l'onction est peut-être plus marquée encore : « Je salue de nouveau, avec joie, cette sainte et généreuse fille, son image, sa bannière et tous les souvenirs de gloire et de vertu que son nom rappelle.... Oui, à mesure que j'avance dans ma course, la vie, comme un jour à son déclin, n'est plus illuminée pour moi que par deux ou trois rayons partis des horizons célestes et ces rayons brillent au front de Jeanne d'Arc. Je trouve en elle tout ce qui me touche, jusqu'à ce nom d'Orléans qui est devenu le mien depuis que Dieu m'a fait l'évêque de vos âmes; j'aime la simplicité des champs dans son ori-
gine, la chasteté dans son cœur, sa vaillance dans les combats, son amour de la patrie française, mais surtout la sainteté dans sa vie et dans sa mort.... »
Après avoir raconté le voyage qu'il avait fait à Domrémy, l'évêque continue ainsi : « Jeanne d'Arc eut au cœur un double et grand amour où s'allument tous les autres, l'amour de Dieu et de sa patrie, et par là, Messieurs, toutes les grandes vertus chrétiennes, dans le cœur de cette jeune et simple fille, devenue une guerrière intrépide, furent élevées jusqu'à l'héroïsme. La sainteté ne fleurit pas seulement au désert et dans les cloîtres; elle peut s'épanouir aussi parmi le monde et ses périls, au milieu des camps et de leur tumulte. Jeanne d'Arc est une guerrière et Jeanne d'Arc est une sainte.... Dans l'amour de Dieu se retrouvent et s'élèvent tous les nobles amours. Et parmi les plus nobles il en est un que Dieu a consacré, que Notre-Seigneur a ressenti et qui n'a jamais oublié de battre dans le cœur des saints : c'est l'amour de la Patrie. Ne pensons pas. Messieurs, que ces deux amours se combattent et qu'il y ait à choisir entre les devoirs de chrétien et ceux de Français. Non, non ! La religion montre du doigt le ciel ; mais elle ne nous fait pas oublier la chère patrie d'ici-bas. La religion n'est que l'harmonie de tous les devoirs et plus le saint comprend ce qu'il doit à Dieu, plus aussi il comprend ce qu'il doit aux hommes....
« Il y a eu, et c'est une des gloires du christianisme, quelques grands guerriers qui ont été de grands saints; mais ce qui ne s'est vu qu'une seule fois, c'est la sainteté brillant de son plus pur éclat parmi la licence de la vie des camps. Ce qu'il faut lire sur ce point, c'est la déposition tout entière de Dunois, alors âgé de cinquante et un ans. « Il ne croit pas, disait-il avec d'Aulon, qu'une femme puisse être plus chaste que Jeanne d'Arc », et il ajoutait que, « quant à lui et à ses compagnons, dès qu'ils se trouvaient dans la société de Jeanne, ils n'avaient plus que des pensées honnêtes. C'était une chose presque divine. » Dunois en garda toute sa vie une impression ineffaçable et j'en ai rencontré il y a quelques jours une
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preuve inattendue et frappante. Allez, Messieurs, visiter à Beaugency ce qui reste du château où ce vaillant homme s'était retiré après tant d'agitations et de batailles, où il est mort et d'où son corps fut porté à Cléry; il y repose encore; et votre émotion, Messieurs, égalera la mienne, lorsque, entrant dans son oratoire, vous lirez ces mots, cette prière qu'il avait fait écrire en exergue à la voûte de ce sanctuaire, au-dessus de l'autel : Cor munduffi créa in me, Deus. Touchant souvenir, au cœur du vieux guerrier, de la vertu qui, aux jours de sa vaillante jeunesse, lui était apparue dans toute sa beauté, sous les traits d'une sainte héroïne.
« Devant une telle vertu, maintenant que les passions d'autrefois sont apaisées et que Jeanne d'Arc n'apparaît plus que dans la sérénité de l'histoire, je ne m'étonne pas que d'éclatants hommages lui viennent chaque jour de l'Angleterre elle-même, et qu'en dépit du protestantisme anglais, un descendant de ceux qu'elle a vaincus se soit écrié hier : « Un tel personnage est un soutien pour notre foi, une splendeur pour l'âme huniaine et sa place est dans les temples. »
L'orateur terminait ainsi : «J'ai fini. Messieurs; je vous vois étonnés, émus et cependant je n'ai fait que bégayer naguère sur la gloire de Jeanne d'Arc, aujourd'hui sur l'héroïsme de ses vertus. La parole est impuissante devant cette figure unique, incomparable, à laquelle rien ne ressemble ni dans l'histoire, ni dans la poésie, et dont la beauté surpasse l'idéal même. J'affirme qu'on ne peut s'en approcher et lire, comme je viens de le faire, les pages de cette histoire dans ces deux procès où elle apparaît toute vivante encore et j'oserai dire étincelante, sans avoir la conviction irrésistible qu'on est là devant une sainte héroïque, devant une envoyée de Dieu. On éprouve là une impression étrange : on se sent transporté comme dans une atmosphère inconnue, où mille éclairs, tour à tour d'une douceur et d'une terreur sublime, traversent l'âme, et on s'écrie dans un saisissement religieux : « C'est une sainte ; Dieu était là ! »
On trouvera des accents, non plus beaux, mais plus pénétrants encore, partis comme d'une région plus profonde du cœur, dans son éloge funèbre de Mgr Menjaud, archevêque de Bourges, prononcé dans la cathédrale de Bourges le 17 décembre 1861.
« Mortuus est, plenus dierum, in senectute bona. — ..,. Le trait dominant de son caractère, qui résume l'homme tout entier et marque de son empreinte toutes les qualités de son esprit, de son âme et de son cœur, et toute l'œuvre de sa vie, c'était la bonté; non pas une bonté timide, faible et inactive, mais une bonté épurée par la foi, retrempée dans la piété, utile à Dieu et aux hommes. Que ce soit donc là tout le filial éloge que je suis heureux de décerner à sa mémoire.... Dès sa jeunesse il se plut à redire la ravissante parole du Maître : « Laissez venir à moi les petits enfants ». Et j'en connais un, dont la course aujourd'hui se précipite vers son terme et pour qui cette parole, sentie et communiquée par le cœur d'un ami de Dieu, fut la grande bénédiction du temps et de l'éternité. Pardonnez-moi, Messieurs, cette émotion. A la vue du cercueil qui ne renferme déjà plus que les cendres refroidies de celui dont on a été si tendrement aimé, on est saisi jusqu'au fond des entrailles par de tels souvenirs. Il était alors dans cette première fleur et ce premier éclat de jeunesse que j'aimais naguère à revoir dans l'évêque blanchi par l'âge et les travaux et dont je retrouvais les derniers rayons et presque toute la grâce encore dans sa douce et charmante vieillesse, in senectute bona.
« Il était dans cette première flamme du zèle qui, en ce sublime et doux ministère des catéchismes, s'épanche avec tant d'amour du cœur pieux d'un jeune et fervent lévite de Jésus-Christ dans les cœurs candides et épanouis des enfants. Je le vois, je l'entends encore. C'était aux soirs des plus beaux jours : il nous consacrait à la Sainte Vierge en cette belle chapelle de Saint-Sulpice ; il paraissait rayonnant de bonheur. Je vois encore avec quel éclat, avec quel épanouissement il nous parlait.... Ah! ce
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sont des souvenirs et des images que les images funèbres dont je suis entouré ne suffisent pas à me voiler.... Aussi tous, enfants heureux, nous l'aimions, nous le bénissions : il était si véritablement bon et aimable! Et lui, aussi, je le sais, il m'a aimé et par une clairvoyance de son affection, me devinant avant moi-même, conjecturant ma vocation et mon avenir, c'est lui qui, le premier, murmura aux oreilles de mon cœur les premiers mots du sacerdoce.... »
Revenant au fond de son sujet et c'est-à-dire à la bonté active et féconde, le panégyriste poursuivait : « Être bon, Messieurs, être doux, être simple, être affectueux, avoir vaincu la haine par l'amour, l'orgueil par la candeur, l'égoïsme par la flamme des affections généreuses, oui. Messieurs, cela est plus glorieux que la gloire; et les hommes, tôt ou tard, le reconnaissent et le proclament. Ce fut là toute la vie de Mgr Alexis Menjaud, de si douce et de si bienveillante mémoire. »
Et s'avisant de ce que j'appellerai, si on me le permet, la couronne terrestre de la bonté, son honneur, sa récompense amère et précieuse et le signe vénérable où on la reconnaît et où l'on reconnaît qu'elle fut profonde, il s'écriait : « Il a eu aussi cet honneur de faire des ingrats, je dis cet honneur; car c'en est un. Ne fait pas des ingrats qui veut. Il faut être bon, il faut être généreux; il faut avoir beaucoup aimé, beaucoup donné, semé beaucoup de bienfaits pour créer l'ingratitude, cette bassesse du cœur qui se retourne contre le bienfaiteur et se sert de ses dons mêmes pour le faire souffrir du bien qu'il a fait. Mais s'il a eu dans sa vie des amertumes, il est une douceur au moins qu'il a savourée : la noble, la pure, la sainte douceur de l'amitié et du dévouement.... L'Esprit-Saint lui-même n'a pas craint en louant l'amitié d'aller jusqu'à dire qu'elle est un divin trésor pour le cœur de l'homme et que, sur cette triste terre. Dieu en a fait pour les nobles âmes un remède de vie et d'immortalité, medicamentum vitœ et œternitatis. »
Telle est l'éloquence de Mgr Dupanloup; c'est une éloquence cordiale. Il a peu (un peu cependant) cherché à plaire ; il a relativement peu cherché à convaincre et à persuader; il a continuellement cherché à émouvoir parce que lui-même était continuellement ému. Ce qu'il recommandait à ses prêtres de faire, il le faisait, il allait au-devant des âmes, cherchait ce qui était en elles et ne songeait guère qu'à le sentir plus fortement qu'elles ne le sentaient. L'éloquence était pour lui une communion; il s'agissait de faire battre les coeurs à l'unisson du sien. Il y avait dans son éloquence la palpitation et la vibration de ses artères. C'était la chair de son cœur qui se faisait verbe. Il a touché, il a attendri, il a fait pleurer. C'était le fond de son dessein ou plutôt c'était le besoin de son âme. Il s'est fait aimer, il s'est fait haïr. Au fond, c'est précisément l'éloquence véritable, ou plutôt (car il y a tant de genres d'éloquence!), de toutes les éloquences ce n'est pas la plus négligeable et c'est celle qui, quoique sujette à souffrir des atteintes du temps, est l'arme essentielle et l'essentiel instrument, au cours de sa vie, du pasteur d'âmes, du protecteur d'âmes, du nourricier des âmes et du défenseur des âmes. »
On a pu juger aussi, par tant de citations que j'ai faites, de Mgr Dupanloup écrivain. Ce n'est pas un grand écrivain. Sa langue d'abord n'est pas sûre, elle présente plus d'impropriétés, de tours douteux et d'incorrections qu'il n'est permis. Les de suite pour tout de suite ^ les sotis ce douloureux rapport^ les « je ne nie pas qu'il n'y ait une bienfaisante influence à l'aide de laquelle on ne puisse se corriger.... », les obscurités et les embarras de constructions sont extrêmement fréquents chez lui. Il y a pire, il est toujours diffus ; il multiplie les épithètes synonymes, les substantifs synonymes et, chose décidément douloureuse, les paragraphes s3monymes. Mais il faut reconnaître que s'il émousse par là, s'il étouffe sous les végétations parasites, s'il noie (et voilà que je l'imite) les traits simples et forts qu'il rencontre, encore
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est-il qu'il les a rencontrés et que ces rencontres sont fréquentes. Il écrivait trop vite, absolument comme il parlait et il parlait avec une facilité dangereuse et avec surabondance. Mais il était capable d'écrire presque excellemment et ce qui le montre c'est son style quand il se surveille : son discours de réception à l'Académie est une très belle page et non seulement très noble, mais très pure, sans que l'on puisse ajouter tout à fait qu'elle soit sobre. Il avait de réelles qualités qu'il gâtait souvent par trop de confiance en elles et par lesquelles il se laissait emporter jusqu'à donner quelque regret qu'il les eût.
C'était un très grand cœur et le plus noble esprit du monde, et il était de ceux, assez rares, qui ont dans leur esprit toutes les vertus de leur âme. Il voyait toutes les questions sous l'angle de la probité, de la générosité, de la libéralité, de la charité. L'atmosphère de son esprit était large, pure, saine et salubre comme celle de ses montagnes de Savoie. En toute question il allait d'instinct, de premier mouvement, à la solution qui était la plus conciliante, la plus libérale, la plus pacifique, et quand il a dit : « Je suis un homme de paix », il a dit très vrai, encore qu'il fût possible de lui répondre que ses démarches vers la paix et pour la paix ne laissaient pas d'être belliqueuses et qu'il était le plus batailleur des pacifiques.
Foncièrement indépendant, il a été souvent gêné par la discipline à laquelle, cependant, il était dévoué une fois pour toutes jusqu'à lui faire les derniers sacrifices. « Tempérament d'hérétique », ont dit de lui ses ennemis. Il ne faut pas nier qu'ils eussent raison au fond. Mgr Dupanloup avait un tempérament d'hérétique et une volonté assez énergique et une maîtrise de soi assez forte pour ne jamais permettre à son tempérament de le dominer.
— Encore est-il qu'il l'avait.
— Et je ne lui reproche aucunement de l'avoir eu.
L'hérétique, selon la définition de Bossuet, étant celui qui a des opinions particulières et c'est-à-dire des opinions personnelles, on peut être un très bon prêtre sans avoir des penchants à l'hérésie; mais on n'est pas un grand évêque si l'on n'a pas eu, au moins parfois, quelques tentations d'hérévSie, c'est-à-dire si l'on ne s'est pas fait des opinions par soi-même sur les grandes questions, avec le ferme propos, du reste, si elles sont condamnées par l'autorité légitime, de ne point s'obstiner à les défendre encore. Le mot est bien juste de ce bénédictin du xviii^ siècle qui était soupçonné d'hétérodoxie et qui répondait : « Il serait étonnant que je me fusse levé à quatre heures du matin pendant trente ans pour penser exactement comme tout le monde ». Mgr d'Orléans s'était levé à quatre heures du matin pendant cinquante ans et il avait des opinions particulières, et il les défendait courageusement jusqu'à la dernière extrémité exclusiv entent , et c'est dans cette mesure qu'il avait le tempérament hérétique. Je le souhaite à tous les évêques.
Il avait des vues très grandes et, selon moi, très justes, sur la vie constitutionnelle, sur la vie intellectuelle et sur la vie morale de l'Église catholique. Il la considérait comme une monarchie parlementaire où le monarque assisté de Dieu a une très grande autorité et le dernier mot, doit être considéré comme ne se trompant pas et doit être fidèlement obéi ; mais où les chefs de la nation ont la parole, doivent l'avoir, doivent être consultés, doivent même parler spontanément et parler très haut sous le contrôle de l'autorité supérieure et ont leur part, eux aussi, de l'assistance divine.
Il la considérait aussi comme une monarchie fédérative où chaque province, dans l'espèce chaque nation, pour avoir toute sa force, ce qu'elle ne peut avoir qu'en obéissant à son génie propre, doit avoir, non son autonomie mais une grande liberté d'opinions de détail et de pratiques, et nul peut-être n'a mieux compris, ni plus désiré qu'on pratiquât le : In necessariis unitas, in dubiis HbertaSy in omnibus caritas de saint Augustin, en enten-
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dant par dubiis les choses où, en bon sens, il n'y a aucun péril à douter ou à avoir des opinions divergentes.
Cette conception de l'Église est celle des plus grands esprits de l'Église ancienne et celle, je crois, qui donnerait à lÉglise actuelle toute la force de propagande et de propagation, toute la vie à la fois une et multiple, et c'est-à-dire toute la vie, dont était douée précisément l'Église ancienne et conquérante.
Et c'est dans ce sens qu'il disait : « L'Église, telle est la profondeur et la fécondité de ses dogmes et la souplesse de sa constitution, qu'elle ne sera jamais dépassée par aucun progrès de la société humaine et qu'elle peut vivre sous tous les régimes politiques. Sans rien altérer de son symbole, elle tire de son trésor, comme dit Notre-Seigneur, de siècle en siècle et selon les besoins du temps, des choses anciennes et nouvelles et vous la trouverez toujours prête à s'adapter à toutes les grandes transformations sociales et à suivre l'humanité dans toutes les phases de son existence. »
Défenseur de la société moderne et des grands principes véritables de 1789 vis-à-vis de l'Église, défenseur de l'Église, de sa participation légitime à la vie officielle de la nation, vis-à-vis de la moderne société politique, et par conséquent traité de « libéral » dans le sens le plus détesté du mot par les catholiques intransigeants et de clérical réactionnaire par les héritiers des Jacobins, il n'a pas eu à tendre l'autre joue pour recevoir des coups des deux côtés et, à travers des mouvements d'impatience et même de colère, il sentit fort bien que c'était son honneur, sa gloire et sa consolation, et cela restera son titre au respect et à la haute estime de la postérité.
Grand moraliste, grand pédagogue, brillant orateur, admirable polémiste, philosophe peu profond, mais clair et persuasif, impeccable honnête homme, désintéressé dans ses idées comme dans sa vie, il reste un de ces hommes qui ont honoré hautement leur état, leur Église, toutes les idées qu'ils ont soutenues et leur pays.
On le voit surtout luttant, bataillant, obstiné, merveil-
leux de courage dans l'attaque et dans la résistance, et il faut le voir aussi, comme j'y ai tâché, dans le bon labeur, encore, mais paisible, du manieur d'âmes, du directeur ému, du bienfaiteur moral et du consolateur. A ce général qui, l'entendant parler, s'écriait : « Quel soldat ! » j'aurais voulu qu'un voisin ou qu'une voisine dît tout de suite : « Et aussi, si vous saviez, quel père! »
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