SES PRINCIPES II SES CONSEILS SUR LA VIE CONJUGALE
TRAITÉ RELATIF A l'ADULTÈRE BLANC.
NOUS avons déjà, naturellement, puisque Mgr Dupanloup moralise presque continuellement, étudié Mgr Dupanloup comme moraliste, mais c'est comme moraliste non généralisant, c'est comme moraliste appliqué et appliqué à des objets très précis, et c'està-dire comme directeur de conscience, que nous allons maintenant le considérer à travers ses mille travaux. Il a beaucoup dirigé, d'abord parce que c'était une partie de son devoir, ensuite parce que c'était, à cause de son goût pour gouverner, une de ses passions.
Ses contemporains lui connaissaient bien et lui reconnaissaient bien cette qualité et ce don : Mme Swetchine écrivait à Mme de Chelaincourt en 1841 : «... Cela me mène tout droit, chère amie, à M. Dupanloup. Personne ne sent et n'apprécie mieux que moi la chaleur de votre reconnaissance pour lui. Dieu a permis qu'il fût auprès de vous l'instrument de ses grâces et c'est une vie nouvelle que vous lui devez. Je suis bien contente de la lettre qu'il vous a écrite ; c'est un prodige, dans sa vie occupée, de pouvoir écrire; mais il est bien simple que pour vous il en trouve le temps.... Je ne cause jamais
un peu longuement avec lui que je ne sente les grâces dont vous avez été comblée. On sent en lui l'autorité qui protège, la voix qui guide et le bras qui soutient. Je n'ai jamais vu plus de sollicitude pour les âmes dont Dieu l'a chargé. On sent que la prise de possession est complète au fond de son âme à lui-même et qu'il ne perdra jamais aucune de celles qui lui ont été données. Si quelque chose vaut mieux que posséder soi-même une intelligence forte, étendue et pénétrante, c'est le bonheur d'en rencontrer une autre de cette trempe et de se laisser conduire par elle. »
Lui-même avait profondément réfléchi sur cette partie si considérable de son ministère et il a consigné ses réflexions dans plusieurs lettres et ouvrages. Il écrivait par exemple : «... Je veux parler de la direction. Je ne m'étonne pas des préventions que, comme homme du monde, vous avez à son endroit et j'en connais bien la raison. C'est celle qui faisait dire à Fénelon : « Les meilleures choses sont les plus gâtées parce que leur abus est pire que celui des choses moins bonnes ». Voilà ce qui fait que la direction est décriée. Vous avez sans doute aussi lu La Bruyère. Ses traits, lancés avec l'esprit et le style qui lui appartiennent, seraient justes s'ils ne frappaient que des abus. Ils ont fait, sur vous comme sur d'autres, une impression dont vous ne vous êtes pas assez défendu. Laissant de côté, comme la logique et l'équité le commandent, les abus qui ne doivent être que des exceptions et consultant d'abord votre sens chrétien, vous verrez sans peine qu'il faut penser tout autrement de la direction des âmes. » « Le monde, dit encore Fénelon, regarde la direction comme un art de mener les esprits faibles et d'en tirer parti » ; un confesseur semble donc suffisant aux besoins ordinaires des âmes, un directeur paraît superflu, quelquefois même dangereux.
«Mettons-nous cependant à un point de vue plus éclairé et disons d'abord nettement ce qu'est un confesseur, ce qu'est un directeur et ce qu'il peut y avoir de difl"érence entre l'un et l'autre. Le confesseur donne l'absolution; il
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s'occupe des péchés dont il reçoit l'aveu, il les apprécie et les juge; il dit ce qui est bien et ce qui est mal conformément à la loi de Dieu, ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Il apprécie les dispositions du pénitent et quand il les reconnaît bonnes, il prononce la sentence d'absolution... A ne considérer que le précepte divin dans ses termes rigoureux : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez », on peut s'en tenir là et je ne prétends nullement que la direction soit nécessaire au même titre que la confession. Mais recevoir l'absolution de ses péchés est-ce l'unique besoin de l'âme, l'unique secours que le ministère sacerdotal puisse accorder? Ne voyez-vous pas que bien souvent l'accusation des péchés entraîne d'autres aveux, étend le cercle des confidences et par là même l'action du confesseur, l'amène à être, non seulement un juge, mais un médecin, un conseiller? Voilà la direction mêlée nécessairement à la confession; tout confesseur, s'il a du zèle, devient plus ou moins directeur.
« Cela est si vrai que la plupart des reproches qu'on adresse à la direction, ou plutôt aux abus de la direction, pourraient s'adresser à la confession. Et pourtant celle-ci est d'institution divine.... Je puis dire de la vie spirituelle ce qui a été dit de la vie matérielle : la direction est un superflu très nécessaire. En effet, il n'est pas seulement dit : Déclina a malo; il est dit aussi : et fac bonum. Or un champ infini est ici devant nous; nos progrès dans ce vaste champ de la vertu, c'est nous-mêmes qui les bornons.... La sphère propre de la direction, si l'on veut la distinguer de celle de la confession, la voilà, c'est celle de la vertu et du perfectionnement. Le confesseur absout, le directeur conseille; croyez-vous que dans cet ordr^ de choses le ministère sacerdotal n'ait rien à voir et rien à faire? Écoutez Fénelon : « Il sera toujours vrai de dire que la fonction de mener les âmes à Dieu est le ministère de vie confié aux apôtres par Jésus-Christ. La direction est donc une mission toute divine qu'il n'est jamais permis de mépriser, quoique les hommes indignes
d'une si haute fonction puissent l'avilir et la déshonorer.... Il ne faut pas faire un si grand mystère de la direction ; c'est un conseil qu'on prend pour tendre à la perfection; ce n'est pas autre chose; et qui n'a pas besoin de ces conseils ? »
Puis, examinant, ce qui est le grand point, quelles doivent être les qualités du directeur : « Le directeur, dit saint François de Sales, doit être choisi entre mille, entre dix mille; il faut le vouloir sage, éclairé, mortifié, expérimenté, détaché de tout, exempt de tout soupçon et de tout excès, prêt à compter pour rien le monde, en un mot un vrai homme de Dieu. » Mais, où le trouver? Estil sur la terre? « Dieu l'y mettra pour vous, assure .Fénelon, si vous le méritez par la droiture de votre volonté. »
Il se faisait cette idée du directeur de conscience et, pour l'être lui-même le meilleur possible, il commençait par être un directeur très sévère de sa conscience propre ; car rien ne vaut, pour guider les autres en leur examen de conscience, avoir acquis l'habitude d'un examen minutieux et implacable de soi-même. A cela il semble bien avoir excellé. Il faisait deux retraites par an pour se mettre en face de soi-même comme un témoin, comme un accusateur et comme un juge. Il sentait que ces méditations solitaires sur tout ce que l'on a fait et tout ce que l'on se propose de faire sont l'armature même de l'être intérieur et la source reconstituante de la vie intérieure.
« Toutes ces retraites, écrivait-il, ont toujours été pour moi la plus directe sanctification de l'âme. Le manna absconditum ne se trouve que dans le repos sacré. Il faut l'y savourer. On ne sait si l'on est digne d'amour ou de haine : il faut au moins se rendre digne de compassion et de miséricorde. Il faut le Scrutabor Jérusalem in lucernis^ l'examen à fond de son âme et de sa vie.... Il n'est pas besoin de beaucoup faire pendant la retraite, de beaucoup lire; non : la paix, le calme; laisser son âme se reposer, se tranquilliser, s'épurer comme le cristal,
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par la paix, la lumière et l'amour de Dieu et s'y fortifier et y recevoir les rayons de Dieu. » Examen de soi-même et lecture des Évangiles, voilà le fond et voilà le tout d'une retraite. L'examen de soi est rude et dur; la passivité attentive de la lecture des Livres Saints repose de cette âpreté et de cette rudesse. « Chaque mot de ces livres est doux, reposant, rafraîchissant, pénétrant avec douceur dans mon âme fatiguée, agitée. J'en ai un besoin extrême, comme de me reposer à l'ombre, dans un bois, seul, sur une pelouse, en dehors de la route, après avoir beaucoup marché. »
Ainsi armé, il a été un directeur de conscience excellent, d'une sûreté, d'une perspicacité, d'un tact, d'adresses et de tempéraments admirables. C'est une chose du plus vif intérêt que sa correspondance que nous avons mentionnée plus haut avec Gabriel Monod, âgé de vingt ans, encore à l'École normale, protestant, et qui, dans la curiosité intellectuelle et spirituelle que nous lui avons tous connue, avait été poussé, comme par un démon inté- , rieur, à consulter l'évêque d'Orléans sur les choses de jl'âme. C'était en 1863, dans tout le feu des luttes pour jl'indépendance pontificale. Quoique accablé de soucis et d'affaires, l'évêque répondit, répondit longuement, à bien des reprises et avec une largeur d'esprit et une élévation de pensée qui le font aimer chèrement.
Indiquant avec autant de clarté que de douceur les moyens de croire, il écrivait au jeune chercheur en se mettant très adroitement à son point de vue : « ... Vous craignez que, dans un siècle sceptique, une âme sincère et courageuse soit exposée à chercher toujours sans trouver jamais. Oh! mon ami, il n'en est pas de la sorte. Quand on cherche on trouve : quœrite et invenietis et inquirentihus se remuneratoY sit. Seulement il y a une manière 'de chercher. Il faut chercher avec sincérité : c'est ce que vous faites ; avec courage et persévérance : c'est ce que vous faites aussi, j'en suis sûr. Et, si vous me permettez d'ajouter ce mot, chercher ce n'est pas seulement lire, réfléchir, étudier, et quelquefois à la sueur de son front;,
chercher c'est encore prier, c'est-à-dire chercher avec Dieu, ne pas chercher seul. Il y a donc une prière que je conseille à ceux qui n'ont rien de votre foi et que, par conséquent, votre foi chrétienne doit accepter. C'est chaque soir, ou chaque matin, une invocation au Père céleste, telle que le cœur sait la trouver, pour qu'il nous envoie sa pleine lumière; et j'ajoute enfin, parce que vous êtes digne que je vous tienne ce langage, que la plus efficace prière auprès de Dieu c'est encore la pureté du cœur et de la vie. »
Gabriel Monod, en véritable protestant, en homme sur qui l'individualisme protestant avait mis sa m.arque et devait toujours la laisser, répondait que chez les réformés dès que l'enfant sait lire on lui donne une Bible, que c'est sa Bible, qu'il en reçoit l'enseignement, mais qu'il y met aussi ce qu'elle lui inspire, et il se demandait si, comme chaque enfant a sa Bible, chaque homme ne devait pas avoir sa vérité à soi. C'était si bien poser la question que c'était aussi forcer l'évêque à formuler l'essence même de l'esprit catholique. Il n'y manqua pas, tout en observant ces ménagements envers les personnes et ces scrupules à manier les âmes sans les blesser qui faisait partie de son enseignement ; et la page qu'il écrivit alors est une des plus belles et une des plus vénérables que je connaisse.
« ... Je dois vous le dire d'abord, pour répondre à un sentiment que vous m'exprimez, dans nos luttes de doctrine, dans notre défense de la vérité, nous distinguons toujours l'homme des erreurs par lui professées et nous réservons toujours la question de bonne foi. De la bonne foi Dieu seul est juge.... Quant aux erreurs, nous ne pouvons professer pour elles ni indifférence ni complaisance; nous les croyons funestes et nous les combattons ; notre foi, en un mot, est une foi réelle, sérieuse et non pas une opinion vaine. C'est la foi dont parlait saint Paul quand il disait : « Dieu nous a donné des pasteurs et des docteurs, un corps enseignant. Et pourquoi? « Ut non simus sicut parvuli^ ut non circmnferamur oinni venta
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doctrinœ. » Voilà pourquoi le vrai chrétien ne cherche
plus Sans doute il y 3. fides quœvens intellectum; car
la vérité révélée, toute stable qu'elle est, progresse en un sens, c'est-à-dire que notre intelligence et notre connaissance peuvent et doivent progresser et qu'il y a une vraie science de la foi. La vérité révélée est immuable comme Dieu même; mais, comme lui aussi, elle est immense. La foi catholique n'est [donc], en aucune sorte, l'immobilité. Quant à l'homme qui n'a pas la foi, c'est pour lui un devoir de la chercher. Vous me demandez si cette parole que je vous citais : qtiœrite, invenietiSy est dite pour chaque homme ou pour l'humanité, pour la vie présente ou pour la vie future; je vous réponds : elle est dite à la fois pour la vérité et pour chaque homme parce que le Seigneur a voulu le salut de tous et de chacun; pour la vie présente parce que... c'est la vie présente qui décide irrévocablement de la vie éternelle. L'homme ne passe point par une série d'épreuves et de vies. « De quelque côté que l'arbre tombe, il y reste. » C'est Notre- Seigneur qui l'a dit.
« Nous, chrétiens, qui croyons à la divinité de Jésus- Christ, nous ne pouvons pas regarder sa révélation et sa rédemption comme superflues ; la vérité et la grâce qu'il a apportées aux hommes sont en dépôt quelque part sur la terre : l'homme ne peut pas être, après la venue de Jésus- Christ comme avant, laissé à lui-même, à ses incertitudes désolantes, à ses recherches sans fin : si Jésus-Christ est venu nous apporter l'adoration, les formes de l'adoration ne peuvent pas être indifférentes et changeantes. En un mot, s'il y a eu une révélation et une rédemption, il y a une religion positive divine. Heureux ceux qui en cherchent la pleine lumière ! Plus heureux encore ceux qui l'ont trouvée ! Chercher ce n'est pas avoir déjà trouvé, mais si la recherche est aussi pure, sincère et courageuse qu'elle doit l'être, un jour ou l'autre, au moment marqué par Dieu, on trouvera.... »
Et sur ce point précis : la Bible, interprétée par chacun, ne suffit-elle pas? qui est le point même et la
ligne du partage des eaux, il écrivait : « Sans aucun doute la Bible est la parole de Dieu, la Loi, comme disait autrefois Israël; mais parole muette, loi sans interprète. Voilà pourquoi, quand on ne consulte qu'elle, on y trouve tout, parce qu'on y met tout. Voilà pourquoi aussi il y a des jours « où la lecture de la Bible semble froide », comme vous me le dites. Mais il n'y a que les catholiques fidèles pour lesquels ce soit une lumière qui ne vacille jamais et qui éclaire et qui fortifie toujours. Mais je touche ici le point capital de nos divergences. Je m'arrête. Continuez, mon cher ami, à chercher, comme vous faites, et je continuerai, moi, à prier de tout mon cœur pour votre âme. Dieu sait si vous croirez un jour comme moi. En attendant cette communion de croyance, laissez-moi embrasser toujours votre âme dans une communion de charité et d'espérance. »
Ses lettres de direction adressées aux personnes qui croient ont naturellement un autre caractère; elles sont d'un moraliste et presque uniquement d'un moraliste. Or Mgr Dupanloup a été un moraliste excellent. D'abord il semble (car quand on ne connaît pas les personnes auxquelles il s'adressait, il faut dire il semble) avoir eu une très vive intelligence des caractères. Les portraits qu'il fait, en passant, des personnes qu'il dirige sont d'une netteté, d'un relief qui donnent l'impression qu'ils sont terriblement exacts. Exemples :
« Toute cette vie mauvaise [qui a été la vôtre] se réduit à un profond désordre qui a toujours été croissant, s'étendant, se fortifiant, jusqu'à l'époque où Dieu vous a frappée par miséricorde une première fois, puis une seconde, puis une troisième. Ce désordre, si Dieu ne l'avait pas arrêté, se fût emparé de votre être tout entier et vous eût dépravée autant qu'une créature peut l'être. L'amour-propre, l'amour de vous-même, la jouissance de vous-même, poussée jusqu'à l'enivrement, jusqu'à un inconcevable aveuglement, jusqu'au mépris du prochain, jusqu'à une indifférence égoïste, poussée jusqu'à la folie des pensées par lesquelles
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vous croyiez devoir être une créature à part, distinguée et heureuse entre toutes, poussée jusqu'à l'ingratitude envers vos proches les plus chers, malgré leurs vertus, leurs bontés, leurs mérites, et vous ayant inspiré l'incroyable conviction qu'en vous mariant vous deviez être essentiellement heureuse et maîtresse.... »
Autre, aussi vivant et du reste aussi sévère et où est bien curieusement établie la différence, immense, du reste, entre la faculté d'aimer et la bonté : « J'ai parlé de, votre défaut de cœur. Ce mot serait bien dur s'il n'était expliqué. Comment puis-je m'en servir, moi qui vous ai dit que Dieu vous avait donné un cœur admirable? Oui, mais je vous ai dit aussi que ce cœur, que Dieu, selon l'expression de saint François de Sales à sainte Chantai, a fait pour aimer si puissamment, si vigoureusement, est un cœur qui se donne tout entier et qui se donnera peutêtre un jour tout entier à quelqu'un qui n'en sera pas digne; mais dans le détail il se donne bien peu. Ce qui se nomme la bonté semble lui manquer, et je ne puis m'empêcher de craindre l'impétuosité de ce cœur, sa froideur apparente et son extrême tendresse, son élévation, sa noblesse même. Je crains que tout cela ne se trompe un jour et ne se trompe à jamais. Je crains d'autre part je ne sais quel esprit de plaisanterie et de moquerie qui est la ruine de toute bonté du cœur, qui est l'un des esprits les plus tristes à voir lorsqu'il vient à la traverse des grandes choses, des choses tendres et pures, des meilleures affections. Il rabaisse et diminue tout; il arrête tout élan. L'amour-propre et la vanité qui l'inspirent changent en une triste vulgarité l'or pur de la nature la meilleure et c'est un péril que je redoute pour vous. Assurément je ne blâme ni la gaîté, ni l'amabilité, ni l'enjouement; mais il y a une gaîté de mauvais aloi; défiez- vous-en . Elle se reconnaît d'ailleurs à des traits qu'on peut observer facilement.... Demandez à ce divin esprit la lumière et la force; qu'il daigne y ajouter la bonté. De ces trois dons naîtra l'humilité qui les gardera tous les trois, l'esprit de pénitence et peut-être
les larmes chrétiennes dont vos 3^eux et votre cœur ont quelque besoin; et de tout cela naîtra peut-être cette grande chrétienne dont je vous ai parlé, que Dieu a préparée, qu'il attend, que vous ne lui ferez pas toujours attendre. Vous lui rendrez enfin amour pour amour, à lui qui est seul digne d'être bien aimé. Et, s'il m'est permis de me souvenir ici de moi, vous me donnerez par là la seule grande consolation que mon âme aime à rencontrer sur la terre. »
Ces lettres, à les considérer dans leur ensemble, sont toutes pleines d'un stoïcisme actif, d'un stoïcisme agissant et amoureux de l'action, c'est-à-dire, on n'a pas besoin de m'en faire apercevoir, d'un stoïcisme très éloigné du stoïcisme ancien et beaucoup meilleur que lui, mais enfin d'un stoïcisme fondamental, qui seulement, et c'est une très grande différence, se dépasse et va plus loin que lui-même. Il consiste en ceci : étudiez- vous, connaissez- vous, maîtrisez-vous ; et ceci est le stoïcisme proprement dit. Mais pourquoi? Pour agir de toutes vos forces à dessein de rendre les autres le plus heureux possible, et c'est ceci que j'appelle un stoïcisme qui se dépasse.
Avant tout, l'examen de conscience, c'est-à-dire étudiez-vous, connaissez-vous .pour vous dominer et vous maîtriser : « Les détails que vous me donnez de votre retraite me consolent extrêmement. Il est bien manifeste que Dieu bénit ces retraites et vous y fait recueillir des biens très précieux. Soyez très fidèle aux grâces et aux impressions que vous y recevez. Je crois aussi qu'il vous serait très utile de relire tous les mois ce que vous y aurez écrit. Cette lecture, faite en deux ou trois méditations, le matin, vaudrait mieux pour vous que bien des livres. Je bénis Dieu de toutes les grâces qu'il vous a faites pendant ce temps.... Quant à la mort de l'amourpropre [amour de soi], c'est plus difficile et je crois vraiment qu'il ne faut pas s'y attendre de sitôt. S'il s'en va avec notre dernier soupir nous aurons du bonheur. Il faut donc en prendre son parti humblement, courageu-
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sèment et même joyeusement, comme dit saint François de Sales, se prenant soi-même en pitié et en commisération, sans faiblesse toutefois et sans connivence. Cela est encore plus nécessaire quant à la dissipation et à la légèreté de l'esprit. Sur ce point il faut se résigner à une
jeunesse et même à une enfance perpétuelles Tenez le
plus possible votre âme dans la paix. Notre-Seigneur est le prince de la paix; tout ce qui trouble vient du démon. La paix, la paix, voilà ce que vous devez tous les jours demander à Dieu.... »
Voilà pour l'examen de conscience. Mgr Dupanloup y revient sans cesse; mais à peu près dans les mêmes termes et nous pouvons abréger. Ce que cette étude de soi-même, humble et détachée^ autant qu'on pourra la faire telle, nous apprendra d'abord, c'est à dominer, à comprimer et à pacifier et rasséréner toutes les passions, tous les sentiments, même les bons, qui eux-mêmes ont besoin d'être ramenés au calme, d'être détumultués^ si l'on peut ainsi dire.
L'amour maternel, par exemple, ne doit pas être « une mer en furie; cela ferait chavirer votre barque et peutêtre celle des autres ». La joie et la peine, même raisonnables, doivent être surveillées et par cela même pacifiées : « Parmi les résolutions dont vous me parlez [en vrai directeur de conscience il aime à donner comme conseil à ses dirigés ce qu'ils ont pensé eux-mêmes en le précisant, ou à leur attribuer, comme parties d'eux, les pensées qu'il a à leur sujet], parmi les résolutions dont vous me parlez je n'en connais pas de plus importante que celle de modérer vos impressions de joie ou de peine. N'oubliez pas qu'il n'est jamais permis ou du moins qu'il est toujours dangereux de s'abandonner à la peine ou à la joie, même les plus légitimes. Cet abandon de soi affaiblit toujours, nuit à la vigueur des facultés et prépare quelquefois la ruine des plus solides vertus. Quoi de plus légitime que la douleur d'une mère qui a perdu son enfant? Je suis assurément loin de dire qu'il faille se la reprocher; mais j'affirme qu'il ne faut pas s'y
abandonner. S'abandonner à la joie est encore plus dangereux que s'abandonner à la douleur.... » — « Je me borne à ces deux choses très importantes : Ne vous laissez pas absorber par le torrent de vos pensées; vous savez qu'avant tout vous ne devez pas vous abandonner à vos sentiments, même aux meilleurs, il faut que vous les gouverniez toujours.... »
C'est à cette condition que l'on acquerra, entre autres vertus, celle-ci, si importante dans la vie domestique et dans la vie sociale, l'égalité de caractère et d'humeur. Le pire défaut social c'est le caractère fantasque : « En vérité, écrit Mgr Dupanloup à une jeune fille, il faut attaquer résolument, directement, définitivement ce caractère violent et fantasque. Du moment que Dieu ne vous appelle pas à la vie religieuse, il faut vous délivrer de ce caractère, avec l'aide de Dieu, avant d'entrer dans le monde et d'y chercher un établissement où vous ne trouveriez et ne donneriez qu'une vie intolérable. Du reste, ma chère enfant, ce qui me donne bon espoir en vous offrant ces conseils dont mon affection inspire la rudesse, c'est [toujours sa méthode qui consiste à persuader aux dirigés qu'ils se dirigent déjà eux-mêmes d'une façon assez judicieuse], c'est que vous-même sentez et écrivez sur ce sujet aussi sévèrement que moi. Mais l'important ce ne sont ni les sentiments ni les paroles, mais l'action, l'action résolue.... Quelque grand que soit le monde, je ne connais ni plaine, ni vallée, ni montagne où un caractère difficile ne soit insupportable à soimême et aux autres. C'est donc lui qu'il faut dompter sur place comme on dompte, dit l'Écriture, les bêtes sauvages.... C'est la condition sine qua non d'un bonheur quelconque, d'une vertu quelconque et du salut éternel. Sans cela, offrir son dévouement et accepter la vie et le dévouement de qui que ce soit, c'est tout simplement tromper et trahir au premier chef. Est-ce bien entendu?... »
Il faut combattre encore ces découragements si naturels à l'homme, mais précisément qui font partie de cette
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nature qu'il faut dompter en nous par une lutte opiniâtre et éternelle :
« Pourquoi parler de découragement? Sachez que le découragement n'a jamais raison et il ne peut mener à rien de bon. Prenez paisiblement, courageusement vos devoirs, tels que chaque jour les amène, et faites de votre mieux. Après quoi, ayez confiance. La confiance c'est l'amour et Notre-Seigneur veut qu'on le serve avec amour, comme un père qu'il est et comme des enfants que nous sommes. Vous me dites que vous ne valez rien du tout : il faut toujours penser cela; car c'est bien vrai, qui que nous soyons, quand nous regardons ce qu'ont été les saints; mais il ne faut pas s'en tenir à ce gémissement; il faut agir et faire tous les jours, s'il se peut, un petit pas en avant.... Ce qui vous aiderait en tout cela, ce serait le : je veux de la générosité. Tâchez donc de le dire et de le pratiquer. S'il vous faut un surcroît de patience et de courage, c'est à la générosité divine dont vous recevez chaque jour le gage qu'il faut le demander. »
« Je vous ai dit bien des fois que vous tenir là, à l'état de saule pleureur, n'est pas ce que Dieu veut de vous. Et je crois bien que vos tristesses inutiles vous empêchent de donner au Bon Dieu les fruits que les grandes grâces qu'il vous fait devraient produire. J'ai sous les yeux, dans cet admirable pays, un arbre fruitier tout en fleurs. Les fleurs tomberont ; mais les fruits ne tarderont pas à venir. Faites de même! Quelques difficultés que vous éprouviez, pourquoi donc incliner si vite au découragement? Quelle vie n'a pas ses épreuves? Ce qui vous paraît douloureux vous est salutaire et vous deviendra plus facile. A mesure que vous recueillerez en paix, sinon encore en bonheur, les fruits de votre sacrifice, ce sacrifice vous semblera plus doux. Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité. Je vous demande donc d'être fidèle et généreuse, de suivre de votre mieux la voie que je vous ai tracée, de ne pas croire qu'en mon absence le Bon Dieu ne peut pas suppléer à ma pauvreté; en un mot de servir Dieu simplement et d'un cœur cou-
rageux. La constance à suivre un chemin est le meilleur moyen d'y marcher sans peine. Ne laissez pas fondre le temps entre vos mains ; car c'est le trésor de Dieu. »
Ces préparations faites et du reste qu'il faut faire toute sa vie et renouveler sans cesse, la chose à fuir plus que tout, c'est l'oisiveté et la chose à pratiquer constamment, dans quelque situation que l'on se trouve, c'est le travail. Aucun directeur n'a plus recommandé, peut-être n'a recommandé autant que Mgr Dupanloup, l'action continue, le travail quotidien. Il ne fallait pas qu'on allât opposer^ quand on conférait avec lui, la vie contemplative à la vie d'action et prétendre que l'une fait tort à l'autre. Il prétendait, et avec une conviction où sa propre vie ne pouvait que le confirmer, qu'elles se concilient merveilleusement et qu'elles s'aident l'une l'autre de telle sorte que c'est l'une sans l'autre qui est dangereuse et qui est funeste : « ... J'espère, au contraire, qu'avec une grande fidélité à vos exercices religieux, à vos heures de récollection et de prière, à vos communions surtout, ce mélange de vie pratique fortifiera^ loin de Vajfaiblir^ votre vie d'âme et d'esprit; car tout cela est pour vous le devoir et le devoir n'est pas incompatible et peut toujours s'harmoniser avec la piété, avec la vraie et solide vertu chrétienne. »
« Il n'y a pas à vous plaindre de la multiplicité de vos devoirs ni comme mère ni comme maîtresse de maison; vous pousseriez bien d'autres cris si vous sentiez vos journées vides et stériles. Vaquez à chacun de ces devoirs et à tous, posément, paisiblement, simplement, dans une grande possession de vous-même. Quant au trouble inévitable que l'action apporte toujours avec elle, la bonne volonté, l'attention et l'habitude, aidées de la grâce de Dieu, vous apprendront, je l'espère, à vous recueillir et à rentrer promptement en vous-même ; c'est cette solitudelà qu'il faut désirer et que vous parviendrez à trouver au milieu même du mouvement et de la foule. »
Il disait à une autre de ses dirigées : « J'aime mieux l'eau vive que l'eau stagnante ; il y a moins de crapauds ;
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et puis le pauvre roseau y vit, agité, courbé, mais nourri par cette eau vive. Cette multitude d'occupations c'est l'eau vive dans laquelle Dieu veut que vous viviez et il préfère xîela à là mollesse d'une vie et d'une eau stagnante. Mais sachez, au milieu de ces occupations, conserver votre âme dans la paix, le recueillement et la patience. »
A une autre qui lui disait : « Tout me froisse, tout me blesse; les humeurs sont chagrines, les caractères insupportables » : « Toutes ces plaintes c'est l'amour-propre [amour de soi] qui répugne à tout sacrifice. Il faut l'écraser, cet amour-propre. Mais vous, au lieu d'agir, vous gémissez. Est-ce là être généreuse? Non, c'est être, laissez-moi vous le dire, une petite poule mouillée. Vous êtes la femme de votre mari, la mère de vos enfants, la maîtresse de votre maison. Eh bien, soyez ce que vous êtes. Le devoir, voyez-vous, le devoir, voilà la vie. Il ne s'agit pas de sentir ou non des consolations; il faut vouloir et agir. »
A un de ses dirigés qui avait du penchant à l'oisiveté il adressait une lettre qui est tout un traité sur la loi du travail et qui est peut-être le meilleur traité qui ait été écrit sur cette question. On y sent d'abord un bon sens et une sagesse profonds; mais aussi comme une passion qui s'enflamme et. qui gronde rudement. Évidemment Mgr Dupanloup a une véritable horreur du paresseux et de l'oisif. Les socialistes ne sont pas plus indignés que lui contre eux : « Vous voulez, parce que vous êtes né riche, parce que vous avez beaucoup reçu, ne rien rendre et ne rien faire; mais jouir à votre aise, vous poser, vous étendre orgueilleusement et paresseusement sur vos biens entassés et dire à votre âme : « C'est bien, vous avez de l'argent, des terres, des titres, une noblesse; il y en a pour des années; donnez-vous à votre aise du repos et des jouissances ». Eh bien, non! cela ne se peut pas ; il ne se peut pas que la vie aille ainsi et que ceuxlà précisément qui ont le plus reçu ne doivent rien, qu'il y ait pour eux en ce monde je ne sais quel privilège
insolent de mollesse, d'orgueil et de fainéantise.... Oui, par un bienfait de Dieu, celui qui accepte le travail et qui s'y dévoue y trouve le développement de sa nature et voilà pourquoi c'est l'ordre et la loi et le devoir. Celui qui s'y décide volontiers et allègrement y trouve même quelque chose d'heureux, d'attachant et de doux, tandis que celui qui en craint la peine trouve dans la misère, le vide et l'ennui de l'oisiveté, ces épines dont parle l'Écriture....
« Et c'est cela qui excite si ardemment mon zèle, non seulement pour les âmes qui me sont connues et qui me sont chères, mais pour cette masse de jeunes gens et d'hommes dans le monde, si bien doués quelquefois, qui pourraient tant donner à Dieu, à la Société, à eux-mêmes et qui perdent tout parce que le découragement les a gagnés ou que la mollesse les a envahis, parce que la conviction de la rigoureuse et impérieuse nécessité de cette grande loi du travail n'a pas saisi leur âme ni soufflé à leur cœur la généreuse énergie que je voudrais vous imprimer. Il n'y a pas, je le répète, d'illusion à se faire là-dessus; je ne comprends pas qu'un homme consciencieux et chrétien puisse se croire dans l'ordre quand il manque à cette essentielle prescription de la loi de Dieu, quand il ne prend pas sa part de la commune expiation et ne se résigne pas à mettre sur ses épaules ce joug imposé à tous les enfants d'Adam. Quand on vous demande d'occuper sérieusement, utilement votre vie, il ne s'agit pas d'une chose que vous puissiez, à votre gré, faire ou ne pas faire ; ce n'est pas un conseil! de perfection à l'usage seulement de ceux à qui il agrée; c'est une sentence divine rigoureuse, obligatoire. Vous êtes en face d'un devoir dont vous ne pouvez, dans votre conscience d'homme et de chrétien, vous affranchir. Il faut travailler, vous êtes pour cela sur la terre. Il faut prendre part à l'expiation infligée à l'humanité »
Et dans ce traité le pieux évêque appuyait ses paroles de toutes celles, concernant le travail, que l'on peut trouver dans les Livres Saints. Prévoyant très bien cette
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objection : si le travail a été imposé à l'homme en expiation de son péché et comme châtiment, c'est donc que le travail, dans les idées mêmes de Dieu, est un mal et il est au moins naturel que l'on n'en veuille point ou qu'on y répugne; prévoyant cette objection, il fait remarquer que depuis l'homme puni et la terre maudite le travail plus lourd qu'auparavant est un châtiment, mais que même avant la terre maudite et l'homme puni, il était déjà la loi de l'homme, de l'homme innocent et plaisant à Dieu; car il est écrit : « posuit eum in Paradiso ut operaretur eiim », et non pas pour qu'il s'y couchât dans l'oisiveté. Et depuis la chute le travail a deux caractères : en tant que loi primitive il est encore un bonheur, en tant que rendu plus rude comme châtiment, il est une peine; et une peine qui pèse sur tous les fils d'Adam sans exception, depuis celui qui est assis sur un trône jusqu'à celui qui est couché sur la terre et dans la cendre, a résidente super sedent gloriosam usque ad humilitatem in terra et cinere ; depuis celui qui porte la couronne, jusqu'à celui qui peine dans un lin grossier, ah eo qui portât coronam usque ad eum qui operatur lino crudo.
Job dit : « L'homme naît pour le travail comme l'oiseau pour voler ».
L'Écriture dit : « L'oisiveté enseigne tous les vices ».
Elle dit encore : « Le paresseux a été lapidé, non pas avec des pierres », il n'en était pas digne, « mais avec de la boue ».
Elle dit plus : « Le paresseux a été lapidé avec la bouse des bœufs et tout homme qui l'aura touché secouera sa main ».
Elle dit encore : « Comme le vinaigre aux dents, comme la fumée aux yeux, ainsi est le paresseux à ceux qui lui ont donné quelque mission ».
Elle dit encore : « J'ai passé par le champ du paresseux €t qu'est-ce que j'y ai vu? Les orties avaient tout rempli, les épines en couvraient toute la surface, les pierres de la clôture étaient renversées et éparses. »
Elle dit encore : « Le chemin des paresseux est comme
une haie d'épines; la voie des justes est une voie qui n'a pas d'obstacle ».
Elle dit encore : « L'homme d'oisiveté est un sot de premier ordre ». — « Que voulez-vous de plus? » ajoute vertement l'évêque.
Saint Paul a dit avec sa sainte rudesse : « Que celui qui ne travaille pas ne mange pas! » Et il disait de luimême et de ses amis : « Nous n'avons pas mangé un pain que nous n'avions pas gagné; nous avons travaillé le jour, la nuit, pour n'être à la charge de personne.... Vous savez que les choses nécessaires à notre subsistance ce sont nos mains qui nous les ont fournies.... Souvenezvous de notre travail, de nos fatigues ; nous avons travaillé pour n'être à charge à aucun de vous; voilà comment nous avons prêché au milieu de vous l'Évangile. »
Il dit encore : « A ces hommes et à ces femmes-là nous ordonnons et nous demandons en grâce, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'ils se taisent d'abord et ensuite qu'ils travaillent et qu'ils mangent ainsi leur pain ».
« Un autre apôtre, ajoute l'évêque, n'a pas contre les mêmes gens improductifs et fainéants des paroles moins dures. Ces gens-là — le trait est sanglant — ne sont à ses yeux bons qu'à table; il les représente « festoyant sans remords et sans crainte, nuées sans eau qui ne produiront jamais rien, arbres d'automne sans fruits, deux fois morts, déracinés. » Ou plutôt, portant dans leur oisiveté de tristes fruits qu'il désigne suffisamment dans cette image intraduisible : « Vagues agitées jetant comme une écume toute leur confusion et toutes leurs hontes, astres dévoyés auxquels est réservée à jamais la tempête des ténèbres ».
C'est, sous une autre forme et d'autres images, l'anathème prononcé ailleurs dans les saintes lettres contre les hommes d'oisiveté : « La fonction des hommes d'oisiveté et de plaisir sera balayée à jamais ».
Mais de ces grandes paroles les premières sont de la Bible et les autres sont des apôtres. Qu'a pensé de l'oisiveté et du travail Jésus-Christ lui-même? Mgr Dupanloup
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s'efforce de montrer que Jésus, lui aussi, a ordonné expressément le travail.
Il a dit : « Travaillez et faites le bien pendant que vous avez la lumière; cette vie n'est qu'un jour, puis la nuit vient pendant laquelle on ne peut plus travailler ».
Il a dit : « Je vous ai placés sur la terre afin que vous alliez et portiez des fruits et que vos fruits demeurent ».
Il a dit : «Déjà la cognée est à la racine de l'arbre; tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ».
Il a dit : « Un homme avait un figuier planté dans sa vigne; il vint pour en cueillir les fruits et n'en trouva pas. Alors il dit au cultivateur : il y a trois ans que je viens chercher du fruit de ce figuier et que je n'en trouve aucun, il faut le couper. Pourquoi occupe- t-il la terre? Le vigneron dit : Maître, laisse-le encore cette année; je vais bêcher la terre tout autour et y mettre du fumier et peut-être il fructifiera. Sinon, après cela, vous le couperez. »
Il a dit encore cette claire parabole des ouvriers et du père de famille. Quelle rudesse, quel reproche dans cette vive et méprisante question : « Pourquoi êtes-vous là tout le jour oisifs et désœuvrés? » et quelle autorité dans cet ordre : « Allez-vous-en aussi à ma vigne, à la peine, au labeur » ?
Il a dit encore qu'un maître, en partant, avait laissé à l'un de ses serviteurs cinq talents, à l'autre deux, à un troisième un, qu'à son retour il demanda compte à chacun de l'argent à lui confié, que celui qui avait reçu cinq talents « avait travaillé avec les cinq talents à en gagner cinq autres »; que, de même, celui qui en avait reçu deux en avait gagné deux autres ; que celui qui n'en avait reçu qu'un l'avait enterré, que le maître avait félicité les deux premiers; qu'au serviteur enfouisseur il avait dit : « Il fallait, toi aussi, confier mon argent à des banquiers et à mon retour je l'aurais retrouvé avec usure. Eh bien, qu'on lui enlève son talent et qu'on le donne à celui qui en a cinq et ce serviteur inutile jetez-le dehors dans le lieu des
ténèbres, là où il y a des pleurs et des grincements de dents. »
Je sais bien qu'à ces paroles de Jésus on en pourrait opposer d'autres où le travail ne semble pas recommandé. Je sais bien que Jésus-Christ a dit : « Ne vous inquiétez point où vous trouverez de quoi manger pour votre vie, ni d'où vous aurez des vêtements pour couvrir votre corps; la vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement? Considérez les oiseaux du ciel : ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas ; ils n'amassent rien dans des greniers; mais votre Père céleste les nourrit; n'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux?... Considérez comment croissent les lis des champs ; ils ne travaillent point, ils ne filent point; etcependant je vous déclare que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. Si donc Dieu a pris soin de vêtir de cette sorte une herbe des champs qui est aujourd'hui et qui sera demain jetée dans le four, combien aura-t-il plus de soin de vous vêtir, ô hommes de peu de foi!... Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît. » (Matth., VI, 25.)
Je sais bien qu'il a dit encore : « C'est pourquoi je vous dis de ne point vous mettre en peine pour votre vie où vous trouverez de quoi manger, ni pour votre corps où vous trouverez de quoi vous vêtir. La vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement. Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier; cependant Dieu les nourrit. Et combien êtes- vous plus excellents qu'eux. . . . Considérez les lis et voyez comme ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent; cependant je vous déclare que Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. Que si Dieu a soin de vêtir ainsi une herbe qui est aujourd'hui dans les champs et qu'on jettera demain dans le four, combien aura-t-il plus de soin de vous vêtir, ô hommes de peu de foi !.. . Ce sont les païens et les gens du monde qui recherchent toutes ces choses et votre Père
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sait assez que vous en avez besoin. C'est pourquoi cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice et toutes ces choses vous seront données aussi par surcroît.... » (Luc, XII, 22.)
Je sais que ces textes peuvent être considérés comme étant en désaccord avec ceux que Mgr Dupanloup a cités. Je sais aussi que l'on peut dire que les textes cités par Mgr Dupanloup ne sont point du tout un éloge ni une recommandation du travail. Je sais que le texte qu'il cite ainsi : « Travaillez et faites le bien pendant que vous avez la lumière.... » (du reste sans mettre de guillemets) est celui-ci : « Il faut que je fasse les œuvres de celui qui m'a envoyé pendant qu'il est jour; car la nuit vient dans laquelle personne ne peut agir » (Jean, IX, 4), et qu'il n'est là aucunement question du travail.
Je sais que dans le texte : « Je vous ai placés sur la terre afin que vous alliez et portiez des fruits et que vos fruits demeurent » (Jean, XV, 16), il est question de prédication et non de travail.
Je sais que dans le texte : « Déjà la cognée est à la racine de l'arbre; tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu » (Luc, III, 9), il est question de vertu et non de travail.
Je sais que dans la parabole du figuier (Luc, XIII, 6), il est question non de travail, mais de vertu encore et aussi d'indulgence, le prêtre disant à Dieu : « Ne frappez pas encore le pécheur, mais laissez-moi le cultiver encore une année »,
Je sais que dans la parabole de la vigne (Matt., XX, i), il n'y a point la moindre rudesse dans le propos du maître aux ouvriers de l'onzième heure : « Pourquoi demeurez-vous là tout le long du jour sans travailler? » puisqu'aussitôt qu'il lui a été répondu : « Parce que personne ne nous a loués », il ne met point en doute leur parole et les envoie très doucement à sa vigne : « Allezvous-en aussi, vous autres, à ma vigne » ; et puisque, le soir, après qu'ils ont travaillé une heure il les paye autant que les autres, ce qui n'indique pas une gninde horreur
de l'oisiveté et ce qui veut dire simplement qu'il n'est jamais trop tard pour rentrer au giron, que le royaume du ciel appartient aussi bien à ceux qui ont mérité tard qu'à ceux qui ont mérité de bonne heure et que du reste Dieu fait ce qu'il veut : « Ne m'est-il donc pas permis de faire ce que je veux? »
Je sais que dans la parabole des cinq talents ou des dix mines, ni dans Matthieu ni dans Luc (Matt., XXV, 41; Luc, XIX, 12), il n'est question de « travail », mais de « , trafic » et de placement en banque : « Vous deviez mettre mon argent entre les mains des banquiers ». — « Pourquoi donc n'avez-vous pas mis mon argent entre les mains des banquiers, afin qu'à mon retour je le retirasse avec les intérêts », et que la parabole des cinq talents n'est nullement une leçon de travail, mais de fidélité et signifie seulement qu'il faut prendre les intérêts de Dieu.
Je sais que quand Jésus parle de « travail », quand il en prononce le nom, il s'agit du travail évangélique et précisément, tout au contraire des paroles de saint Paul, il déclare que celui qui évangélise ne doit pas travailler de ses mains et doit être nourri sans travailler de ses mains : « Allez, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse ni sac ni souliers et ne saluez personne dans le chemin. En quelque maison que vous entriez, dites d'abord : Que la paix soit dans cette maison-ci. Demeurez dans la même maison mangeant et buvant de ce qu'il y aura chez eux; car celui qui travaille mérite sa récompense. Ne passez pas de maison en maison...* »
Je sais tout cela et que Mgr Dupanloup ici sollicite sensiblement les textes et que jamais, au témoignage des quatre évangélistes , Jésus n'a recommandé formellement le travail .
Je crois même savoir pourquoi et que la raison en est que Jésus savait qu'il parlait à une race très dure, très rude, très âpre au gain qui devait plutôt être détournée du labeur âpre et tournée vers la contemplation et la méditation des vérités éternelles, et je crois que c'est là le sens de la parabole des oiseaux, de la parabole des
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lis et de Thistoire de Marthe et de Marie; et je crois que Tolstoï, en faisant remarquer que le travail rend dur et qu'il y a en lui un excès aussi dangereux que l'excès opposé, n'a pas mal compris la pensée de Jésus.
Je sais et je crois tout cela; mais comme il est très vrai que le travail a été loué et recommandé par tout TAncien Testament et après Jésus par tousses disciples, et comme aussi le sentiment de Mgr Dupanloupest, tout compte fait, tout à fait le mien, je ne puis me montrer comme lui en voulant beaucoup de ses sollicitations de textes et de ses respectables contresens.
Il y a assez souvent chez Mgr Dupanloup de ces interprétations un peu larges des Saintes Écritures. C'est ainsi qu'il écrit à de jeunes époux {les Vocations différentes de lafemme^ lettres publiées sous ce titre par Mgr Chapon) : « Je vous regarde aujourd'hui avec émotion et respect : un jeune ménage est une des plus touchantes œuvres de Dieu; il y a lieu de dire en le considérant ce qu'il en a dit lui-même au premier jour du monde : « Ce que j'ai fait est bon ». Or c'est de toute son œuvre et non pas de la création de l'homme et de la femme que Dieu dit cela ou plutôt que l'historien de la Genèse, inspiré de Dieu, dit cela à la fin du chapitre i : « Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites et elles étaient très bonnes ». Et il dit cela ou l'historien de la Genèse dit qu'il le pensa, alors que, à la vérité, il avait créé l'homme et la femme (chapitre i), mais avant qu'il les eût unis et institué le mariage; car ce n'est qu'au chapitre il qu'il détache la femme de l'homme, qu'il la façonne et l'anime, qu'il la présente à l'homme, et qu'il institue le mariage. La parole « et son œuvre était bonne » ne se rapporte donc pas du tout à l'institution du mariage, ce qui ne veut pas dire que l'institution du mariage ne soit pas bonne; mais ce qui veut dire simplement que Mgr Dupanloup rapporte un texte à une chose à quoi il ne se rapporte point. Chicane assurément que ceci, mais qui contribue à prouver que Mgr Dupanloup, avec sa belle mémoire et sa belle précipitation, cite de souvenir, souvent, et avec une insuffi-
santé exactitude tant de souvenir que de démonstration.
C'est particulièrement dans sa direction des jeunes époux, dans ses considérations sur le mariage, sur la vie conjugale, sur ses difficultés, sur les vertus qu'elle exige et sur celles qu'elle produit qu'il est infiniment intéressant de suivre Mgr Dupanloup et qu'à le suivre on admire plus que jamais sa fine et profonde psychologie et sa noblesse d'âme et son élévation d'esprit et son admirable bon sens. C'est ici que je regrette le plus d'avoir à résumer et abréger.
Le mariage est un don de soi; mais comment faut-il entendre ce don : « ... Il faut bien le dire, ce don dans le mariage est si extrême, si impérieux qu'il en est presque révoltant; mais il est nécessaire, voulu de Dieu et il fait partie de son dessein, on ne le sait pas assez. Je le proclame parce qu'il le faut pour qu'on m'entende et qu'on me croie : on rêve au bonheur de se donner, de se pencher sur un autre être pour y trouver son propre reflet : ce n'est pas cela; on rêve de charmer avec ce qu'on est soimême en se donnant à un autre : ce n'est pas cela; on rêve de combler ses lacunes et ses faiblesses personnelles en les alliant aux puissances d'un autre : ce n'est pas cela. Le don dans le mariage et comme le mariage l'exige, c'est de donner tout ce qu'on possède, non dans sa mesure et selon son choix ; mais dans la mesure et selon le choix de celui auquel on le donne. Dès lors on ne s'appartient plus à soi-même; il y faut donc penser d'avance; car après c'est irrévocable et ceux qui ne se sont pas donnés de cette manière ne sont pas dans la vérité.... »
Mais pour se donner, avant tout il faut se connaître. Rien n'est plus nécessaire et rien n'est plus rare; rien n'est plus nécessaire et rien n'est plus difficile. C'est pour cela qu'il faut s'y appliquer comme à un devoir absolu qu'on sera terriblement puni d'avoir enfreint :
« Rien n'est plus rare que de voir deux jeunes gens se connaître réellement, et il faut ajouter que la plupart des
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malheurs innombrables des jeunes ménages viennent de là.... Les bons, les sages, les prudents, les chrétiens se connaissent assez pour se donner l'un à l'autre; mais presque jamais assez pour se rendre heureux l'un l'autre. Hélas ! on se connaît au bout de vingt ans quand on s'est rendu mutuellement malheureux. . . . Croyez-moi, c'est une grande étude que vous avez à faire l'un de l'autre et vous surtout d'elle.... »
Il y a une chose qui est désastreuse en mariage, c'est précisément de ne pas vouloir se connaître, de ne pas vouloir voir les défauts, par exemple, l'un de l'autre. Cela, sans doute, part d'un sentiment qui est louable; c'est de la charité, c'est de l'amour. Peut-être. Mais il faut craindre' que ce soit de l'aveuglement volontaire et par conséquent; de la peur, du manque de courage : « Il ne faut ni affecter de se tromper soi-même par aveuglement d'amour-propre ni chercher à se tromper l'un l'autre par affection. J'ai vu des ménages très chrétiens, des époux excellents se persuader que la délicatesse de la fidélité conjugale, que l'amour même consiste à ne jamais voir les défauts de ceux qu'on aime et à exiger d'eux qu'ils ne voient jamais les nôtres. Qu'arrive-t-il de là? C'est que les défauts s'ajoutant les uns aux autres s'accroissent les uns par les autres ; et par suite on voit des époux qui se diminuent, qui s'abaissent, qui se vulgarisent l'un l'autre, d'esprit, de cœur, de caractère, au lieu de s'élever, de s'ennoblir,, de se perfectionner mutuellement. Je ne connais rien de plus malheureux que de mettre ainsi ses défauts en commun et pour ainsi dire en ménage, et d'aimer, de flatter les défauts l'un de lautre. Ce triste et sot amour les nourrit, les double et fait qu'au lieu de s'élever par la mise en commun des vertus, on se déprécie misérablement l'un l'autre par la mise en commun des défauts. Qu'y a-t-il donc à faire? Simplement se mettre et se tenir dans la vérité. Sans doute il ne faut pas se juger témérairement, sévèrement, durement ; il ne faut pas n'avoir d'yeux que pour les défauts de ce prochain si intime, il ne faut pas voir la paille et oubHer la poutre. En un mot, en jugeant
ce cher prochain, il faut se juger soi-même, plus sévèrement encore; mais il ne faut pas s'aveugler sur soi-même et il ne faut pas s'aveugler sur autrui.... Il est triste de voir à quel degré on tombe de haut, comme d'un quatrième étage dans la rue, quand on découvre tout à coup le vide et le faux de ce qu'on avait cru solide et vrai dans ceux qu'on aime. Non, l'amour vrai ne consiste pas à s'aveugler sur la nature et les défauts de celui qu'on aime; il consiste à le connaître et à l'aimer malgré ses défauts et je vais plus loin à l'aimer pour ses défauts mêmes; cela est facile si l'amour est surnaturel [si l'on aime en Dieu].... Sans doute c'est souvent une croix que l'on porte ; les défauts de ceux qu'on aime sont toujours une croix pour ceux qui les aiment; mais c'est une croix qu'on porte avec amour, non seulement avec amour pour Dieu, mais avec amour pour elle-même; c'est une chère croix, avec laquelle on est heureux de vivre, de mourir et de se sanctifier »
Mais en revanche, si l'on doit être clairvoyant dans le ménage, il ne faut jamais être clairvoyant pour ainsi dire à l'extérieur. Il ne faut jamais parler, mari des défauts de sa femme, femme des défauts de son mari, que mari à sa femme et femme à son mari. Point de confidences pour soulager son cœur; point de confidences, fût-ce pour chercher une consolation. « Un autre devoir, c'est de garder cette croix et cette patience dans son cœur et de ne les révéler jamais au dehors. Dieu seul peut être et doit être le consolant et utile confident. Qu'une femme chrétienne, qu'un mari vertueux n'entretiennent jamais d'autres que Dieu de leurs peines et de leurs mécomptes. Surtout que jamais ils ne se permettent de faire, l'un de sa femme, l'autre de son mari, aucune comparaison désavantageuse soit avec celui-ci, soit avec celui-là. Quels que soient leurs défauts, ils sont, si je l'ose dire, parfaits ]'un pour l'autre dans l'ordre de la Providence. »
Dans des cœurs droits il ne résultera de cette étude mutuelle et de cet enseignement mutuel que de la reconnaissance, qui, s'ajoutant à l'affection, la rendra plus
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tendre : « Comment n'aimerais-je pas mon mari ? me disait une jeune femme; c'est lui qui m'a rendue meilleure ».
Pour cela il faut qu'ils s'avertissent l'un l'autre de leurs défauts, avec bonté toujours, avec délicatesse, jamais dans un premier mouvement de susceptibilité ou d'humeur; « mais dans un de ces bons moments, dans une de ces bonnes conversations de la fin du jour où l'on se dit tout, où l'on s'explique tout, où l'on se pardonne tout ».
Cette méthode, que le bon sens dicte et aussi la vraie charité, préviendra le désenchantement ou le fera moins amer ; car il faut s'attendre au désenchantement et parce qu'on s'y attend y remédier d'avance. On ne le connaîtra que faible si l'on s'est persuadé qu'il n'est pas qu'on ne le doive connaître. Le propre de l'amour est de croire que celui qu'on aime est un Dieu; mais quis ut Deiis? comme dit saint Michel. Le moment doit donc venir de la « décristallisation ». Il faut avant qu'il vienne le prévoir ; quand il est venu se fortifier contre lui par ce qu'il y a d'assurant et d'affermissant à le regarder en face et à se dire qu'il n'est que ce qu'il devait être :
« ... Je vous ai conseillé d'examiner quelle est la cause de ce vide affreux, de cette insatiabilité affamée qui va quelquefois jusqu'au désespoir. . . . Tout le mal, mon enfant, vient de ce qu'en vous l'amour est égoïste. Vous aimez pour vous et dès lors votre amour, après avoir été aveugle, est devenu exigeant, absorbant, insatiable et, aujourd'hui, cruel pour vous-même. Vous aimez votre mari beaucoup plus pour vous que pour lui-même et pour Dieu. Après avoir vu en lui un mérite et des qualités vraies, après avoir hésité quelques jours sur l'ensemble, tout d'un coup, sur quelques apparences, sur quelques lueurs, vous en avez fait l'idéal dont votre esprit et votre cœur avaient besoin, non pas pour le bonheur simple et réel de votre vie, mais pour l'enivrement de votre cœur. Vous aviez besoin d'admirer celui dont vous vouliez vous faire aimer ; mais vous vouliez aussi vous faire aimer par quelqu'un d'admirable. Vous aviez, comme toute jeune fille chrétienne, quelques aspirations raisonnables; vous désiriez
un mari qui vous fît honneur, que vous pourriez estimer, respecter, qui vous donnât une existence indépendante quoique subordonnée. Tout cela était raisonnable; mais vous avez immédiatement dépassé cette mesure en voulant avoir un mari tout à vous, une possession absolue. Et vous l'avez aimé avec cette passion ardente dont luimême était étonné avant votre mariage, avec ce besoin d'être aimée dont il lui était difficile d'éprouver et d'égaler l'ardeur.
« Et puis, instantanément, le mécompte est venu et vous avez dit : « Ce n'est que cela! » Et cela devait être et ce mot, ce terrible mot, ce désenchantement profond qui était inévitable, n'a pas cessé d'aller croissant jusqu'à maintenant. Votre amour-propre a été longtemps à se décider à avouer humblement l'erreur de vos anciens enchantements; quant à moi, je l'ai immédiatement comprise et voilà pourquoi je vous dis aujourd'hui : « Il faut aimer votre mari pour lui plus que pour vous et pour Dieu plus que pour lui.... Vous n'avez pas d'autre ressource que de bien entendre et de comprendre la parole de Notre-Seigneur : Renonce-toi toi-même ; et cette autre divine parole : « Apprends de moi à être douce et humble de cœur et tu trouveras le repos de ton âme » ; et encore cette si douce invitation : <?: Viens à moi puisque tu es dans la peine et dans le travail et je te soulagerai.... » Dieu vous a fait la grâce de comprendre le trésor d'une affection fondée sur une sympathie réciproque, sur une ressemblance immatérielle ; le bonheur de deux êtres unis par ce qu'il y a de plus profond dans leurs âmes, l'amour pur en un mot. L'amour des âmes et non pas l'amour sensuel est le premier comme le plus grand des biens terrestres. Il n'est pas de sacrifice que l'on puisse regretter de lui avoir fait et certes Dieu ne défendra pas à deux époux vertueux d'y reposer leurs cœurs. Mais il faut que ce soit l'amour véritable, l'amour généreux et non pas l'amour pour soi, et c'est-à-dire l'ombre trompeuse de l'amour. Il faut que ce soit l'amour divin, l'amour profond, qui dure, qui grandit, qui vivifie, et non l'ardeur superficielle et passa-
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gère qui s'éteint dans les retours de l'égoïsme après avoir jeté quelques flammes. »
Il faut se pénétrer encore, — pour prévenir les désenchantements et éviter les discordes, — se bien persuader et de l'égalité de l'homme et de la femme et de leurs attributions différentes, ce qui est en matière d'union conjugale la justice : « On ne connaît pas assez l'emploi de la justice, on l'ignore même entièrement et il est rare que chacun occupe dans son ménage la place qu'il y doit occuper. C'est un empiétement raisonné ou une confusion irréfléchie. L'homme doit avoir l'autorité, la femme le conseil; l'homme doit commander sans dominer, la femme doit obéir sans bassesse ; ils ne sont pas plus l'un que l'autre, ils sont différents. » Ailleurs : «Voilà plusieurs années et de longs travaux que je consacre à l'éducation des jeunes filles. Dieu seul sait ce que j'ai dû faire d'expériences et d'observations pour arriver à approfondir ce sujet et ce qu'il me faut de courage pour attaquer, devant un monde illusionné, les idées reçues sur l'infériorité naturelle des femmes. Il peut y avoir des exceptions quand les facultés sont déplacées, mais je ne parle pas ici des exceptions. Il faut donc que l'homme dirige les affaires extérieures et que la femme gouverne les affaires intérieures, hsi justice est là; il est nécessaire de le bien savoir, afin d'éviter les conflits ridicules qui consistent, pour une femme, à trancher des questions d'administration sous le coup d'un caprice ou d'une boutade, et, pour un homme, à se mêler des détails du ménage pour lesquels il n'est point fait. »
Ce qui sépare un ménage ce sont les différences de caractère et l'incapacité, chez l'un ou chez l'autre, de s'en rendre compte. « Pour dire la vérité, cela [que l'affection dure] est impossible à la nature humaine [quand elle n'est qu'humaine]. Les défauts, les contradictions, les défaillances, des riens inexplicables, des exigences cachées, des indifférences affectées, que sais-je? des soupçons inattendus, des défiances absurdes ; les uns ne se croient pas assez aimés, les autres pas assez estimés; on se dit
indifférent à toutes choses et on ne Test à rien. L'un dissimule son mécontentement sous un air de philosophie et d'insouciance, l'autre ne se rend pas compte de certains défauts ni de certaines qualités; il s'effraie des uns sans raison et ne sait pas tirer parti des autres. L'un a un esprit très vif, très clair, mais spéculatif, l'autre positif et pratique. Tel autre, spirituel du reste, a quelque chose de vulgaire qui n'attache pas, et il est marié à un esprit élevé, auquel, par paresse, il ne s'allie pas. Les détails seraient infinis. J'aime mieux vous faire entendre Fénelon sur ce que devient l'affection naturelle :
« Demandez, voyez, écoutez. Que trouverez- vous dans toutes les familles, dans les mariages même qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions et des angoisses?... Quelque convenance qu'il y ait entre les deux époux, les natures sont toujours assez opposées pour causer une contrariété fréquente dans une société si longue, où l'on se voit de si près, si souvent, avec tous ses défauts de part et d'autre dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues où l'on ne peut point être préparé. On se lasse, le goût s'use, l'imperfection toujours attachée à l'humanité se fait sentir de plus en plus. Il faut à chaque heure prendre sur soi et ne pas montrer tout ce que l'on y prend; il faut à son tour prendre sur son prochain et ne pas s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue, le cœur se dessèche, on se devient une croix l'un à l'autre, on aime sa croix, je le veux bien; mais c'est la croix qu'on porte.... » Voilà, mes chers enfants, voilà ce qui est partout, ce que l'expérience révèle sans exception à tous ceux qui savent le fond des choses. Il faut aller au grand remède : il faut s'élever, s'aimer, se supporter, s'améliorer dans la charité de Dieu même »
Les ennemis du mariage sont nombreux. Ce sont, à n'en citer que quelques-uns, l'amour-propre, la mauvaise éducation de la femme relativement au mariage, les inveterata. L'amour-propre est non seulement l'ennemi
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naturel du mariage, mais la proscription même de l'amour. Or il ne faut pas se dissimuler que les femmes ne sont pas imperméables à l'amour-propre : « Les femmes même chrétiennes et pieuses sont souvent délicates [sens classique : susceptibles], jalouses, épineuses, exigeantes dans toutes leurs affections. Pourquoi ? Parce qu'elles se recherchent presque toujours elles-mêmes, parce que leur amour-propre craint toujours de perdre et veut toujours gagner dans le commerce môme qui semble le plus généreux et le plus désintéressé.... La vérité est que quand on est encore en soi, on n'aime rien que pour soi et la nature concentrée en elle-même ne peut éprouver qu'une affection bornée suivant sa mesure. C'est un cœur rétréci. Le plus grand amour dans un cœur égoïste a toujours des bornes étroites.... »
La mauvaise éducation des femmes relativement au mariage est chose fréquente; on peut même dire qu'en France elle est la règle. On élève les filles en France non pas pour en faire des épouses, non pas même en considération de leur futur rôle d'épouses, mais précisément comme si elles ne devaient jamais l'être : « Les femmes en France n'étant plus ni connues ni jugées ce qu'elles sont, leur éducation n'ayant pas été ce qu'il fallait pour les développer, leur destinée s'en ressent. Quand elles arrivent à l'âge d'entrer dans la vie et d'y occuper la place que Dieu a faite pour elles, comme pour chaque créature, elles ne sont pas prêtes pour cette place, cette place n'est pas faite pour elles et nul ne s'en aperçoit. Je précise : elles ne savent pas pourquoi elles sont faites et le monde, qui s'ouvre volontiers devant leur charme, ne le sait pas non plus; on n'a sur ce point que des opinions frivoles ou méprisables. Alors on les trompe, et si elles se laissent tromper, c'est fini; elles s'en vont dans des abîmes dont je n'ai pas à parler ici; ou elles se replient sur elles-mêmes, inquiètes, incertaines et désolées comme tout être qui n'a pas pu atteindre sa fin.... »
Contre ce fléau il n'y a qu'un remède : une éducation rationnelle visant ce que doit devenir la jeune fille, c'est-
à-dire épouse et mère. Ajoutez cette nouvelle habitude à prendre : laisser la jeune fille choisir elle-même son mari, la laisser étudier celui qu'on lui destine ou qu'elle se destine, permettre aux jeunes filles le mariage soit d'amitié, soit d'amour; ne jamais faire un « mariage de convenance ». Or on ne fait presque uniquement que ces mariages-là. « Les mariages se concluent pour toutes les raisons possibles, sauf la seule nécessaire, le dessein pour lequel l'homme et la femme sont faits, et cela est si généralement accepté que tout dans la société est organisé sur cette base.... Je n'exagère rien; j'ai devant moi mille exemples de ce que j'avance : une jeune fille écrit à son amie intime : « Voilà trois jours que je me promène avec un homme qu'on me propose pour époux; je dois me décider ensuite. Comme je ne puis rien en savoir et que cette situation ne peut se prolonger, il faut bien que je dise oui; je le connaîtrai après. »Une autre a reçu une proposition de mariage faite à ses parents et l'a acceptée en se méprenant sur celui qui l'avait faite, en croyant qu'il s'agissait d'un autre. Lorsque tout fut conclu, elle a découvert son erreur; mais qu'importe? les conditions extérieures étaient égales; il n'y avait pas de raison de changer d'avis sur l'individu. »
De là, delà surtout, les épouvantables désastres conjugaux dont le monde est témoin; de là aussi ceux, plus nombreux, dont il ne se doute pas et que les confesseurs connaissent : « O grilles mystérieuses et inviolables du ministère de la pénitence, qu'on peut appeler la seule ressource des pires souff"rances, si vous étiez moins muettes que je dois l'être, vous diriez quelles larmes brûlantes vous avez vu verser et quelles terribles fautes ont fait commettre ces mariages dans lesquels le cœur, l'âme, la volonté de Dieu, les motifs sacrés et les motifs raisonnables n'avaient eu aucune part. Et le monde qui les avait vus s'accomplir les regardait de loin avec bienveillance : «Ce sont, disaient-ils des gens heureux; ils donnent des fêtes; ils y paraissent ensemble; quelle belle union! »
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Enfin ce que j'appelle les inveterata ce sont les habitudes d'esprit prises avant le mariage et que le mariage met en déroute ou plutôt met en révolte. Une habitude d'esprit est une espèce de religion qu'une vie nouvelle, menée avec quelqu'un qui ne l'a pas, froisse, heurte et meurtrit à chaque instant. Comme une habitude nationale, une habitude, même individuelle, est une espèce de petite patrie et l'on se trouve dépaysé, non pas quand on la perd et au contraire quand on la garde, mais quand on vit avec quelqu'un qui a la singularité, Fétrangeté, « l'étrangèreté » de ne pas l'avoir. Et ainsi naît un sentiment que Mgr Dupanloup avec grande raison appelle, non l'aversion, non l'éloignement, mais l'exclusivisme :
« L'attachement aveugle de chacun pour les choses qu'il a toujours connues, pour les idées, les habitudes, les systèmes qui l'ont entouré depuis son enfance, les femmes y sont plus sujettes que les hommes dont l'éducation rompt souvent les habitudes et étend les idées. Combien de jeunes femmes se sentent malheureuses parce qu'elles n'admettent pas qu'on juge les obligations de la vie ordinaire autrement qu'elles l'ont toujours fait. Elles ignorent que, contrairement aux vérités éternelles, qui sont universelles et absolues, il y a beaucoup de vérités contingentes et d'exceptions aux règles sociales. Leur critique, intérieure d'abord, devient bientôt de la critique formulée, accompagnée de révolte. »
Je ne vois pas qu'en dehors de ces remèdes généraux Mgr Dupanloup indique un remède particulier à cette disposition fâcheuse. Il est évident que les remèdes sont ici : 1° une éducation féminine très libérale, c'est-à-dire qui fasse entendre de bonne heure que, comme le dit Mgr Dupanloup lui-même, il y a plusieurs demeures dans la maison du Père, et, réservées les vérités éternelles, des vérités relatives qui, si différentes qu'elles soient les unes des autres, sont honorables, acceptables, tolérables au moins et doivent être tolérées : la pire habitude
d'esprit est de croire qu'il n'y a qu'une manière d'avoir raison parce que quand vous avez cette idée-là, elle se traduit infailliblement par celle-ci : il n'y a qu'une manière d'avoir raison, qui est la mienne; T le mariage jeune; car si les inveterata existent dès l'adolescence, encore est-il qu'ils sont modifiables pendant toute la jeunesse et que ce n'est que plus tard que, pour avoir poussé de profondes racines, ils deviennent indéracinables.
Mgr Dupanloup n'a pas dédaigné, parmi les ennemis du mariage, de viser l'adultère ou le désir de le commettre. Sans doute il ne s'agit dans ce qu'il a été amené à écrire que d'adultère spirituel, intellectuel et, si l'on veut, d'adultère platonique, d'adultère blanc; mais, comme l'on commence toujours par celui-ci, c'est un traité sinon complet, du moins essentiel de l'adultère que Mgr Dupanloup se trouve avoir écrit et qu'il n'y a qu'à le féliciter très gravement et très respectueusement d'avoir écrit en effet, car il est admirable.
A un grand seigneur, à un très grand seigneur, à tout ce qu'il y a de plus grand seigneur, qui lui avait confié le sentiment qui l'entraînait, lui, homme marié, pour une femme qui n'était pas la sienne, Mgr Dupanloup écrivait :
«... Vous cherchez un refuge dans les privilèges dont on peut jouir, quant à ses afiections, lorsqu'on a trouvé en quelque créature le beau idéal à aimer. Ce refuge, je
ne puis vous le laisser Ce qui fait votre illusion, c'est
la droiture même de vos intentions et la beauté du but que vous croyez poursuivre jointes à l'ardeur du sentiment et à la douceur espérée d'une telle affection. Je le reconnais tout d'abord, nous ne sommes pas ici dans les bas-fonds et dans les choses indignes; elles vous répugnent profondément. C'est sur des sommets radieux que vous voulez vous tenir; mais c'est une de vos illusions, la plus subtile et la plus séduisante de toutes, de croire qu'à côté de ces sommets il n'y a pas de précipices, et
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que vous pouvez y errer sans vertige.... D'abord, cp que j'ai à vous dire c'est que votre idéal n est pas le vrai idéal; c'est Tidéal de votre imagination, Tidéal du besoin que vous avez d'aimer. Ce n'est l'idéal ni du devoir, ni de la foi, ni de la raison éclairée par la foi. C'est un idéal imaginaire, c'est un idéal fugitif et par là même c'est un idéal très dangereux.... Il ne faut pas chercher le beau idéal oii il n'est pas et j'ajoute où il ne peut pas être. Est-ce que la créature que vous aimez est sans défaut? Elle en a moins peut-être que celle à laquelle votre vie est liée et que Dieu vous fait un devoir d'aimer malgré ses défauts qui vous font souffrir. Elle a peutêtre plus d'esprit, plus d'élan, en un mot plus de belles qualités ; mais il ne s'agit pas précisément de cela dans la vie telle que Dieu l'a faite; la question n'est pas de souffrance ou de jouissance, une question de « poésie ou de prose »; non, la question est de savoir, non pas seulement ce qui est le beau, mais aussi ce qui est le bien. L'un ne va pas sans l'autre, je le répète, et le bien n'est jamais contre le devoir.
«Où en êtes-vous à cet égard? Êtes-vous libres, l'un et l'autre? Non, vous n'êtes plus libres. Votre illusion est de raisonner comme si tous deux vous l'étiez. Mais tous les deux vous vous devez à d'autres, vous et votre affection.... Je vous le demande, en effet, cette nouvelle affection, au point où elle est, vous détourne-t-elle du devoir? Vous êtes obligé de répondre : oui, même dans vos sentiments les plus intimes.... Vous voyez bien qu'il y a là un excès. Car l'excès ne consiste pas seulement dans des fautes dont vous avez horreur l'un et l'autre ; l'excès consiste dans l'envahissement du cœur. »
Après avoir, et avec quelle netteté impérieuse, posé, pour ainsi dire, ces principes, l'évêque entre dans l'analyse d'une amitié devenant passion et de tout ce qu'elle a déjà de coupable et ce qu'elle a déjà de dangereux :
« Quand l'amitié se change en passion et envahit l'àme, sans examiner si elle reste ou non pure et noble —
je ne dis pas heureuse ; car au moment de cet envahissement on se croit toujours heureux; mais ce bonheur, par une réclamation invincible de la conscience, se change bientôt en remords, — je vous déclare qu'elle cesse, par ce seul excès, d'être légitime et qu'elle est déjà coupable. Pourquoi? Parce que le cœur humain ne peut pas se partager et se donner ainsi à deux êtres. Manifestement ce qu'on donne indûment à l'un on le soustrait injustement à l'autre. Des deux affections, l'une obligée, l'autre non, sacrifier la première à la seconde, impossible, les faire coexister ensemble imxpossible encore. Elles ne coexistent pas parce que l'une a fait pâlir, a consumé, a dévoré l'autre et s'y est substituée. Elle n'a pas ce droit là, elle est donc coupable et il n'y a pas de beau idéal qui puisse ici être invoqué. »
Il creuse avec une vigueur de plus en plus grande et, une sûreté de plus en plus inflexible la nature de cette affection illégitime parce qu'elle prend le train d'être exclusive et il écrit :
« N'en doutez donc pas, l'amitié poussée à ce degré où sans tomber encore dans les sens elle arrive à l'envahissement, n'est pas compatible avec une affection ordonnée ; elle la relègue à un plan trop secondaire, elle la fait trop pâlir, bientôt elle la tuera. Je n'ai jamais rencontré une expérience contraire ; c'est la marche inévitable du cœur. Il ne faut donc pas seulement la surveiller; il faut encore, de toute nécessité, lui interdire cette intensité, cette flamme, cet excès. Et pour cela, si l'on a eu le malheur de lui laisser prendre ce dangereux et illicite développe^ ment, au lieu de la régler et de la contenir tout d'abord, il faut faire courageusement les sacrifi^ces devenus nécessaires pour guérir son cœur malade en immolant cette affection dans ce qu'elle a d'envahissant et d'illégitime. Ne voyez-vous pas en effet que c'est bien une maladie et que vous êtes sous le coup de la passion ? Jugez-en par les exagérations, les injustices, j'allais dire la folie où elle vous entraîne : vous ne voyez plus que dans l'objet de cette affection la beauté morale et la valeur de la vie. Tout le mouve-
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ment de votre âme, toute la joie de votre cœur, vous ne les concevez plus que là. En dehors de là rien ne vous semble plus possible en fait d'épanouissement et de joie et d'élans, et d'ardeur. Sans cette affection tout est vide, énervé, défaillant; sans elle point de grandes idées ni de sentiments ardents et profonds, mais seulement le terre à terre, le convenu, la banalité de ceux qui n'ont ni aspirations, ni idées. Sentez-vous que vous êtes en plein dans le chimérique, le romanesque, l'oubli flagrant de vos plus évidents devoirs? Car enfin n'est-ce pas la famille, c'est-à-dire la plus auguste chose que Dieu ait faite, que vous traitez ainsi? C'est là que vous ne voyez plus ni grandes idées, ni sentiments élevés ni profonds, mais ce que vous osez appeler, avec tous les romanciers et tous les dévoyés du monde, le convenu, la banalité et la prose. »
Prenant l'ennemi corps à corps pour ainsi dire, et c'est bien toujours sa manière, il demande à son dirigé ce que c'est bien, du reste, que cet idéal, qu'il faudrait toujours, quel qu'il fût, sacrifier à la raison ; mais encore ce qu'est bien, à l'examiner, cet idéal et si au fond, et moins l'illusion qu'on s'en fait, il n'est paS très pauvre et très vide.
« L'objet qui vous fascine en ce moment a toutes les perfections, j'y consens; il les a pour vous puisque vous les lui prêtez. Et par conséquent vous jugez que cette affection ne pourra jamais s'attiédir ou défaillir. Ainsi toujours la passion se promet l'immortalité. O pauvre cœur humain! Nous savons ce que dure cette immortalité. Le temps fait un pas et soudain tout est changé. Pourquoi? Parfois l'on n'en sait rien; mais on est bien obligé de le voir; là où était la flamme il n'y a plus que de la cendre. C'est que, d'une part, notre cœur est infirme et changeant, il fléchit sous le poids même de la joie, même de l'amour et il est emporté par sa propre instabilité. Et, d'autre part, tout infirme qu'il est, avide pourtant d'un amour infini, mais ne pouvant le trouver dans aucun objet créé, si beau qu'il le suppose, il les
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épuise tous et, quand il les a épuisés, il se sent de nouveau vide et souffrant. »
II ne suffit pas de savoir ce que l'on pense et ce que l'on sent ; il faut démêler ce que contiennent ses pensées et ses sentiments pour les peser au trébuchet, les juger et les estimer vraiment ce qu'ils valent :
« Vous plaidez sans le savoir pour le sophisme contemporain le plus destructeur de la famille et du bonheur et par conséquent de la vie, ce sophisme qui consiste à donner pour base au bonheur de l'individu, non le devoir fixe et immuable, mais l'éphémère impression et la passion passagère. C'est de là que partent tous les ennemis de la famille chrétienne pour réclamer le divorce. Vous n'allez pas jusqu'à cette conséquence, assurément; mais prenez garde, vous défendez le principe! »
Et, intrépide, très douloureusement intrépide, l'évêque enfin aborde le point terriblement délicat, celui du danger couru, que l'on ne croit point courir, mais qu'il est infiniment présomptueux de croire qu'on ne court point, et ici il trouve des formules précises, définitives qui sont admirables :
« Vous dites : cet amour est si noble et si pur ! Autre illusion. J'admets, certes, que l'un et l'autre, en ce moment, vous repoussiez bien loin les profanations, les bassesses ; mais vous ne craignez pas d'y tomber, et c'est en quoi votre présomption est téméraire et coupable. Vous n'êtes pas des anges, mais des hommes et, sachez-le, il n'y a que dans les romans à la Raphaël que l'on reste toujours des anges. C'est dur, ce que je vais vous dire; mais Pascal l'a dit avant moi : qui veut faire l'ange fait la bête; ce qu'il faut entendre en ce sens qu'il y a toujours une possibilité redoutable. Je dis d'ailleurs que ces combats où vous vous croyez toujours sûrs de triompher, vous n'avez pas le droit de vous y exposer quand même vous y triompheriez toujours. On ne joue pas avec le feu. Certes Dieu peut renouveler le miracle des trois jeunes gens dans la fournaise; il le renouvelle même tous les jours; mais ces jeunes hommes ne s'étaient pas jetés eux-
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mêmes témérairement dans les flammes; on les y avait précipités. Vous parlez de ceux que Dieu a marqués du sceau de l'apostolat et de la chasteté; mais ceux-là même, leur sera-t-il permis, là où leur devoir et leur mission sacrée ne les protègent pas, de se laisser envahir par une affection pure tant que vous voudrez, mais dévorante? Ils tenteraient Dieu et périraient. La parole souveraine du Maître est là : Celui qui aime le danger y périra.
« Je conclus donc : coupable déjà par son excès, votre affection passionnée l'est plus encore par ses périls inévitables Vous comptez sur la grâce pour maîtriser ses
entraînements et vous élever au-dessus de la nature ; mais la présomption et la témérité n'appellent pas la grâce; elles la repoussent. L'expérience d'ailleurs montre combien de gens, qui commencent ainsi par la poésie de l'esprit,
finissent par les sens Vous me demandez la lumière, la
voilà. »
Et le remède? Il n'est pas dans une résolution soudaine et brusque, dans un grand éclat; il est dans la continuité d'une résistance douce et ferme contre soi-même :
« Il y a contre ce mal une hygiène ; il y a, pour cette lutte une stratégie. D'abord la prudence. Fuyez, commencez parla. Évitez les rencontres et les correspondances. L'absence et le silence, deux grands moyens curatifs. Fuyez; et puis luttez. Intérieurement en châtrant l'imagination, en vous interdisant le rêve, en laissant saigner votre plaie sans la flatter, sans la toucher, car d'abord elle saignera ; il faut vous y attendre ; mais la guérison viendra. Extérieurement en reprenant tous les devoirs que vous avez négligés et dédaignés, en réveillant votre énergie d'action, amollie par ces jouissances de sentiment; en travaillant, comme travaillent tant de gens qui n'ont pas au cœur une affection de ce genre et qui n'en sont pas moins tranquilles et actifs et heureux. Tendez toutes les forces de votre âme et de votre volonté à tant de choses qui les réclament et qui ont semblé n'exister plus pour vous, aveugle que vous étiez pour tout ce qui n'était pas votre passion. Enfin et surtout priez; criez vers Dieu; refaites
toute votre vie chrétienne; reprenez toutes vos pratiques, vos communions surtout avec la parfaite sincérité et le grand sérieux de la foi. Aimez Dieu, que vous n'aimez plus assez parce que vous aimez trop peu ceux que vous devez aimer ici-bas et trop cette créature que vous n'êtes pas obligé d'aimer. Oh! qu'un peu d'amour de Dieu aurait bientôt fait pâlir et ramènerait à sa juste mesure cette affection excessive et dévorante! Dites à l'Esprit saint, à l'Esprit d'amour : Ordinainme caritatem. Mettez en ordre mes facultés d'aimer ».
Et d'autre part à une très grande dame, à tout ce qu'il y a de plus grand en grande dame et qui était la femme du précédent correspondant, il écrivait à une autre époque (antérieure) : « ... Sans connaître le cœur de votre ami comme je connais le vôtre je l'ai jugé, du premier abord, noble et sincère. Si vous lui communiquez les observations que je prends la liberté de vous adresser, je ne doute pas que sa droiture n'y acquiesce à l'instant. Vous me dites « qu'un amour passionné peut rester absolument pur ». La longue expérience que j'ai du cœur humain et de la faiblesse humaine m'a toujours prouvé le contraire.... Rappelez-vous la parole de Notre-Seigneur. Parvînt-on, à force de contrainte à s'abstenir du péché grossier, il y aura toujours là des misères déplorables, l'amollissement du cœur, des pensées et des sentiments combattus mais profondément regrettables, l'embrasement de l'imagination et souvent toutes les révoltes des sens. Comment vous persuaderiez-vous qu^il soit permis d'entretenir dans des cœurs si fragiles, comme dit saint Paul, la cause de tant de périls et d'une telle perturbation morale? Ajoutez que cette passion, ces périls, cette perturbation vous les créez, vous les entretenez autant qu'il est en vous dans une autre âme, puisque vous désirez que votre affection soit partagée.
« Mais savez-vous ce qui peut se passer dans le fond de cette autre âme et les péchés, tout au moins intérieurs, que vous pouvez lui faire commettre?... Je pourrais ici
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faire appel à des faits qui vous feraient voir de près le dérèglement de cet amour prétendu honnête ; il me suffit de vous rappeler la parole de Notre-Seigneur : « Celui qui aura regardé une femme, qui aura pensé à elle ad conçupiscendam eani^ celui-là a déjà commis l'adultère dans son cœur ».
« Vous me faites une objection spécieuse et je veux y répondre : « Nous ne sommes ni l'un ni l'autre, ditesvous, dans les conditions ordinaires du mariage. Je vis fraternellement avec mon mari depuis plusieurs années et tout porte à croire qu'il en est ainsi de l'autre côté. Nous sommes donc relativement plus indépendants et plus libres de notre for intérieur puisque nous avons renoncé à ces liens sensibles et déposé avec joie ce fardeau de la triste humanité. » Eh bien, je viens vous dire qu'une telle affection, même réduite à ces termes, est, non seulement très malheureuse, très dangereuse, mais très défendue. Je viens vous dire que même quand on vit, d'un consentement mutuel, dans une très légitime indépendance matérielle, cela ne donne aucun droit à l'indépendance et à l'infidélité du cœur.
« Cette infidélité du cœur est profondément contraire à la loi de Dieu, à l'institution divine, à la sainteté et à la dignité du mariage, à tous les serments que vous avez faits. Et d'abord je dis que c'est étrangement rabaisser le mariage, cette grande et sainte institution de Dieu, cette noble société, source de la famille et de toute la société humaine^ que d'en réduire les devoirs à une fidélité matérielle, comme vous semblez croire que vous avez le droit de le faire. Le mariage chrétien, entendez-le bien, ce n'est pas seulement l'union des corps; c'est l'union des âmes. Quand Dieu a uni ces deux êtres dans une société indissoluble, si intime que des deux elle ne fait qu'une seule vie, une seule existence que la mort seule peut rompre, qui donne à l'un sur l'autre une telle puissance que ni l'un ni l'autre, dit saint Paul, ne s'appartient plus à luimême : Vir potestateni sut non habet sed mulier, nec mulier sed vir; et ainsi ils s'appartiennent l'un à l'autre à
ce degré si extraordinaire et je dirais si abaissé, s'il n'y avait pas un but sublime ; quand Dieu a fait cela, scinder l'œuvre divine, n'y laisser que la bassesse, en retirer ce qui en fait l'honneur et la dignité, c'est-à-dire l'affection, c'est-à-dire l'âme, et mettre tout cela ailleurs, je dis que c'est étrangement rabaisser le mariage et aller contre l'institution de Dieu, contre la pensée et la volonté divine.... A qui persuadera-t-on que de ces promesses, de ces serments, de cette sainte union, de ce contrat essentiellement moral et spirituel, il peut être permis d'excepter, de retirer ce qui en est le fond, l'objet essentiel, la substance intime, c'est-à-dire l'âme et le cœur?... Réfléchissez sérieusement et vous verrez que c'est tomber dans la plus bizarre et la plus grossière erreur que de supposer que dans le mariage on n'engage que le corps et non pas le cœur et qu'il pourra être permis de donner à un autre son cœur avec ce qu'il a de plus vif, de plus tendre et de plus passionné. »
Entrant dans le détail des choses en très bon moraliste, l'évêque fait ensuite une peinture de la vie conjugale d'où l'amour est absent et où même l'affection amicale est forcément combattue par une passion amoureuse qui se porte d'un autre côté. On croit rester amis, on ne peut même pas être amis; pour l'être il faudrait au moins, ne s'aimant plus, ne pas aimer ailleurs : « Il est certain que cet amour étranger glace l'amour légitime. Il inspire la froideur, l'indifférence mortelle pour une femme, pour un mari et souvent même pour des enfants. Et cela est inévitable; c'est dans la nature des choses. Lorsque le cœur se partage, l'amour en s'allumant d'un autre côté s'y porte avec violence et par là même se refroidit, s'éteint nécessairement là où il devrait toujours vivre. L'amour en dehors du foyer, précisément parce qu'il est l'amour défendu, s'irrite, s'exalte et l'emporte. Ne sentez- vous pas vous-même, tristement, que la passion sur laquelle vous avez eu la confiance de vous ouvrir à moi est de telle nature qu'elle est absorbante et qu'il n'est pas possible d'aimer deux personnes à la fois? J'en conclus immédia-
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tement que vous ne pouvez pas en conscience l'accepter. Car que reste-t-il pour l'affection légitime? La froideur, l'indifférence, quand ce n'est pas la dureté, la sécheresse, quelquefois le dégoût et la haine. Même quand il n'y a que l'indifférence, que s'ensuit-il dans les rapports nécessaires? Quelle gêne, quel manque d'ouverture, quel ton officiel, bref, glacé! Il faut bien traiter ensemble les intérêts communs de l'éducation des enfants, des grandes affaires; on le fait alors sans expansion, sans confiance, avec contrainte, comme avec un étranger ou une étrangère. Et quand il n'y a pas d'affaires à traiter et qu'on se trouve cependant tête à tête, quel silence morne dont les enfants, dont les domestiques, dont tout le monde s'aperçoit!
« J'ajouterai ici une réflexion décisive que j'adressais à un de mes amis il y a quelques années. Que penseriezvous, lui disais-je, de votre femme, l'auriez-vous regardée comme vous conservant la fidélité qu'elle vous devait, si, quand vous l'aimiez vous-même, elle avait donné son cœur à un autre; si, comme vous le faites maintenant, elle avait nourri pour un autre homme un amour passionné comme celui que vous nourrissez? Le jugement que vous auriez porté sur elle se livrant, je dirai le mot, à ce libertinage de cœur, appliquez-le à vous-même ; car dans le mariage tout est égal. Les devoirs comme les droits sont les mêmes de part et d'autre.... »
Ainsi Mgr Dupanloup raisonnait, avec la plus haute raison, sur les choses du mariage et de l'amour conjugal. Mais la pensée directrice qui l'anime en tout ceci et qui domine absolument toute sa doctrine et qui reparaît à tous les instants dans ses propos est celle-ci qui est excellente, qui est admirable et pour dire mieux qui est la vérité : il faut surnaturaliser toutes les passions, et particulièrement les passions de l'amour et particulièrement l'amour conjugal ; il faut les surnaturaliser pour les épurer et les épurer pour que, ne contenant plus rien d'impur, ni de caduc, ni de ruineux, elles restent toujours, et elles
demeurent constantes et, pour toute cette vie mortelle, participent de l'éternité.
« Le moyen en deux mots le voici : c'est, de l'affection naturelle, légitime et d'obligation, faire une affection surnaturelle. » — « Il faut aller au grand remède; il faut s'élever, s'aimer, se supporter, s'améliorer dans la charité de Dieu même. Il faut surnaturaliser votre affection, si vous voulez la conserver pour l'avenir, si vous voulez qu'elle ne souffre pas trop dans le présent. » — « La vérité est qu'en faisant aimer pour Dieu^ la charité pure élève l'amour à une sublimité, aune tendresse, à une fermeté, à une fidélité incomparables : « Il est vrai, dit Fénelon, que nous aimerions mieux mourir que d'aimer quelque chose ou quelqu'un plus que Dieu. Il nous dit dans l'Évangile : si quelqu'un aime son père ou sa mère plus que moi, il n'est pas digne de moi. A Dieu ne plaise donc que j'aime plus que lui ce que j'aime pour lui. Mais j'aime de tout mon cœur et, comme dit saint François de Sales, de toute mon âme, de toutes mes forces, uniquement et incomparablement pour l'amour de lui, tout ce qui me le rappelle, tout ce qui me le représente, tout ce qu'il a voulu me faire aimer. »
« Une faudrait pas croire, toutefois, que cet amour surnaturel, même dans le mariage, soit toujours tendre et sensible. Non; mais il est toujours vrai, intime, constant, fidèle, effectifs et on le préfère, par le fond de sa volonté, à tout autre amour. L'amour surnaturalisé a même des transports et des tendresses admirables. Une âme qui serait bien à Dieu ne serait plus, ce qui arrive partout et sitôt même dans le mariage, desséchée et resserrée par les délicatesses et les inégalités de l'amour-propre : « Rien, dit Fénelon, rien n'est si sec, si froid, si dur, si exigeant, si absorbant, si fatigant qu'un cœur qui s'aime et se recherche en toute chose. Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si constant, si aimable, si aimant qu'un cœur que l'amour de Dieu anime et auquel il inspire les plus nobles amours, l'amour filial, l'amour maternel, l'amour conjugal. »
L'AMOUR CONJUGAL
Le lecteur ne sera pas sans doute fâché d'apprendre ou de se rappeler que cette théorie de la surnaturalisation de l'amour est exactement celle de Nietzsche qui a peu lu Fénelon et point du tout Mgr Dupanloup. Pour lui comme pour eux le plus haut degré de l'amour, difficile du reste à atteindre, c'est de s'aimer « non plus l'un l'autre, mais dans quelque chose de plus élevé que tous deux qu'on aime en commun », et ceci en langage philosophique n'est pas autre chose que l'amour en Dieu, que l'amour surélevé p9,r la contemplation d'un but commun qui est au-dessus de nous, en un mot n'est pas autre chose que la surnaturalisation de l'amour.
Toute cette partie de l'œuvre de Mgr Dupanloup, que l'on pourrait intituler la pédagogie conjugale, est digne de sa pédagogie proprement dite et peut-être supérieure.
A peine quelquefois, très rarement, et qui s'expliquent par la précipitation naturelle au grand évêque, y remarque-t-on quelques fautes de goût. Par exemple, il recommande chaleureusement de ne se point quereller dans le ménage : « Je ne connais rien de si triste et de moins dans l'ordre que ces ménages où, sous prétexte de se corriger, on s'accuse, on se reprend, on se critique sans cesse. On prétend que l'amour conjugal n'en est pas atteint; je veux bien qu'il n'en meure pas toujours, mais assurément il en souffre dano;ereusement. »
— Eh bien, il a raison ! — Je le crois. Mais ailleurs je le vois recommander la dispute : « Vous avez été étonnés tous les deux la première fois queje vous ai recommandé la dispute et très étonnés encore le jour où m'ayant dit : « Nous ne disputons jamais », je vous ai répondu : «Tant pis ! » La vérité est que dans une société si intime, si constante, si on ne se donne pas la liberté de discuter et même de se disputer cordialement, c'est qu'on est gêné, contraint l'un avec l'autre ; il y a là quelque chose qui empêche la libre expansion des âmes. Ces petites querelles fondées particulièrement sur l'observation affectueuse de vos défauts mutuels n'altéreront nullement la paix du ménage ; je crois au contraire qu'elles y mettront une paix plus profonde
dans une union plus intime parce qu'elles vous assureront
l'un l'autre de votre confiance réciproque Je suis
charmé de voir que vous vous montrez en toute simplicité et cordialité ce qu'il y a de plus intime en vous et que vous arrivez même à la dispute cordiale. »
Je voudrais que Monseigneur conciliât ces textes. Pour moi je crois que toute dispute, même cordiale, doit être soigneusement évitée, même toute discussion sur les défauts et imperfections, et qu'il ne faut jamais aller plus loin que l'observation : « Je crains que vous n'ayez tel défaut. Réfléchissez-y. — Mais.... — Je ne discuterai point. Réfléchissez seul à seul (ou seule à seule) à ce que je vous dis. » Et je crois que la réflexion seul à seul sera infiniment plus profitable à l'amendement que la dispute, même cordiale.
Par exemple, encore dans un portrait, très beau du reste, qu'il trace d'une épouse chrétienne qu'il a connue, ce grain de tempérament hyperbolique qu'il avait en lui l'amènera à dire : « ... Et cela semble naturel, parce que la vie surnaturelle dont c'est le trait spécial est dominante en elle et qu'avant de se donner aux siens elle s'est donnée à Dieu. Au milieu de son bonheur elle soufl"rait, disait-elle, de ne lui rien donner. Il a fallu pour la rassurer la mort d'un petit enfant bien-aimé; elle l'a offert au ciel dans son berceau couvert de fleurs comme un autel. Alors cette mère, blessée de la blessure qui arrache et déchire le cœur, disait : « Il manquait à mon bonheur d'avoir donné quelque chose à Dieu. » C'est tout simplement héroïque! » — Je ne suis pas d'une assez haute spiritualité pour trouver ce trait héroïque ; je le trouve même païen et abominable.
Mais il est très rare que Mgr Dupanloup, en tant que pédagogue conjugal et familial, sorte d'une doctrine qui est faite de ceci : bon sens ferme, pénétration psychologique peu commune, pureté et élévation d'esprit singulière, sens du divin.
Et, d'une façon générale, comme moraliste il se place, à mon avis, tout à côté des plus grands.