‹ Mgr. GrandinChapitre 20 sur 29 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Aspirations vers l'éternité — Sacre de Mgr Breynat — La paix dans la souffrance—Les derniers jours — Les derniers sacrements— Sa mort — Ses funérailles— Son testament.

Voici la dernière année de la vie de l'évêque de Saint- Albert. Déjà, le 13 septembre 1901, il écrivait, dans son journal : "Voilà plusieurs cahiers consacrés à mon journal /privé, que j'ai commencés, sans espérance de pouvoir les finir. Cette fois, je regarde, comme bien certain, que je ne finirai pas celui-ci. Je ne puis plus en douter. Pour moi, Dominus prope est. Ce matin, j'ai pu dire la sainte messe, mais non sans peine. Comme toujours, comptant sur la miséricorde de mon Juge, je me tiens à sa disposition, priant la Très Sainte- Vierge de m'assister maintenant plus que jamais et surtout au moment de l'exécution suprême. Cette exécution est déjà commencée. Depuis longtemps, la mort fait son travail en moi, et elle ne peut tarder d'achever. In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum."

"J'imite le soleil, disait-il gaiement, car je me lève encore le matin et je me couche le soir; seulement, mon soleil est un soleil d'hiver; au lieu d'échauffer, je me chauffe."

Les années avaient marché, mais comme le dit saint Jérôme en parlant de saint Antoine : " Leur marche, si pesante soitelle, n'avait pu atteindre son cœur, ou plutôt son cœur semblait avoir triomphé des atteintes de l'âge."

Neque gressus sequebitur animum...animus vinc--bat setatem.

Il avait ton jours été convaincu que le moyen de bien faire le dernier pas, c'était de commencer par bien faire tous les autres. Il s'accusait, maintenant, d'avoir été au-dessous de sa tâche et il -se préparait, au moment suprême, par un accroissement de vertu.

Une de ses dernières joies fut le sacre de Mgr Breynat. Le Saint-Père, sur la proposition de la Propagande, avait divisé le vicariat apostolique de l'Athabaska-Mackenzie, en deux vicariats distincts : celui de l'Athabaska et celui du Mackenzie. Mgr Grouard restait chargé du premier, et le E. P. Breynat était mis à la tête du second, avec le titre d'évêque d'Adramyte.

Mgr G-randin écrivait au nouvel élu : " Je connais trop le fardeau qui vous est imposé pour que j'ose vous féliciter. Je dois vous féliciter, cependant, de la confiance que Dieu vous témoigne, car a Domino factum est. istëd, vous féliciter d'être en réalité la victime de Dieu : holocaustum tuum pingue fiât ! Il faut bien avouer que c'est aussi un grand honneur d'être si spécialement l'homme de Dieu. C'est surtout dans nos parages que l'évêque est le successeur des apôtres.

" A Dieu ne plaise que je veuille insinuer que nos pauvres évêques de France soient moins que nous. Même, physiquement parlant, je trouve leur position plus pénible que la nôtre; et en nous imposant cette redoutable charge, le Seigneur a encore égard à notre faiblesse."

Le sacre eut lieu dans la cathédrale de Saint-Albert, le 6 avril. Tous les évêques de la province s'étaient donné rendezvous. Le désir de voir, encore une fois, le vieux doyen de l'épiseopat du Canada, n'avait pas peu contribué à éloigner les obstacles qui auraient pu s'opposer à cette, réunion plénière. Mgr G-rouard fut le prélat consécrateur, assisté de Mgr Clut et de Mgr Pascal.

Hélas ! le vieil athlète était retenu sur son lit de douleur, mais son souvenir planait sur cette fête. Après la cérémonie, le nouvel évêque lui demanda sa bénédiction. Soutenu par ses enfants, il put, un moment, se traîner péniblement près de la galerie où la photographie put prendre le groupe des évêques de la province.

Les traits fatigués de Mgr Grandin ont une expression de douleur, ses yeux ont perdu de leur vivacité, sa taille est fléchissante. On sent déjà le brisement final.

" La mort, dit Bossuet, révèle le secret des cœurs." Notons les derniers murmures de ce grand cœur, ce sont les murmures d'une foi vive et éclairée. Disons quelle mort mit le sceau à une telle vie.

Ce métal précieux devait encore passer par le creuset. Ce fut l'œuvre de Dieu sur son pontife.

Du sein d'infirmités telles qu'elles lui enlevaient parfois l'usage de la mémoire, il tournait ses regards vers ses missions. " Oui, mon Dieu, disait-il, j'ai bien mérité de souffrir. Je vous offre mes douleurs pour les âmes qui me sont confiées. Que je sois blessé, ô Jésus, mais blessé par vous."

Après les moments de crise, il ne cessait de remercier Dieu, et il citait les paroles de Joseph de Maistre : " Si le brave remercie le général qui l'envoie à l'assaut, pourquoi ne remercierions-nous pas de même Dieu qui nous fait souffrir ? "

Dans ses longues nuits, sans sommeil, il faisait le chemin de la croix, et multipliait ses rosaires. A mesure que l'homme terrestre s'effondrait, l'homme céleste montait et rayonnait davantage.

Il se comparait à ces feuilles desséchées qui semblent oubliées sur les arbres pendant l'automne et qui, quelquef ois, ne tombent définitivement que pour faire place aux nouvelles.

Le 31 janvier, il fut obligé de renoncer à célébrer la sainte messe, ce qui lui fut une douloureuse privation.

Le 4 février, survint une crise aiguë, qui le mit à deux doigts de la mort. Sur ses instances, on lui donna les derniers sacrements.

Le lendemain, le Père: Leduc écrivait à son supérieur général : " J'ai eu, hier, la triste consolation de donner le saint viatique et l'extrême-onction à notre vénérable, tant aimé et si pieux Mgr Grandin. Avec quelle foi et quel amour il a reçu ces grâces si précieuses ! Avec quelle piété il a fait profession de foi et renouvelé ses vœux de religieux Oblat de Marie Immaculée ! Avec quelle humilité, il nous a demandé pardon de ses négligences, et des peines qu'il croit nous avoir faites ! Avec quel empressement il nous a béni et offert le sacrifice de sa vie pour son clergé, son diocèse et la conversion des pécheurs !

" Monseigneur est bien mal. Sa vie est en danger. Mais, prions, prions beaucoup pour lui, et supplions le Cœur de Jésus, par le Cœur de Marie, de le conserver encore longtemps à notre filiale et fraternelle affection, au bien des âmes, de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée! et des chers diocèse et mission de Saint-Albert."

Mgr Grandin entrait dans une longue agonie qui devait durer quatre mois. Que se passe-t-il dans ces longues heures d'insomnie lorsqu'on sent les fibres secrètes, qui rattachent l'esprit à la prison d'argile, se détendre l'une après l'autre ? M}^stérieuse opération qui n'effrayait pas le malade. Une des dernières phrases jetée, d'une main tremblante sur son journal, est celle-ci : " Oui, mon Dieu, je veux mourir pour aller avec vous, avec la Très Sainte- Vierge, mon bon Ange Gardien, mes saints Patrons, et tant d'âmes qui m'attendent."

Aux élèves de son petit séminaire, qui étaient venus lui demander une dernière bénédiction, il disait : " Mes enfants, quand on aime bien le bon Dieu, on n'a pas peur de la mort. Avoir bien aimé et servi le bon Dieu, voilà tout ce qui reste à l'homme à la fin."

Sans pouvoir s'occuper, à proprement parler, ■d'administration, cependant, il prenait intérêt à tout, et pensait à tout, lisant ses lettres, écrivant sa correspondance sur son lit, ou sur son fauteuil, avec une activité plus forte que la souffrance.

Pendant une partie notable de la maladie, un Père veillait jusqu'à minuit et réveillait ensuite un autre Père qui célébrait la messe dans la chambre du vénérable malade, pour lui permettre de faire la communion à jeun. Le Père Grandin, son neveu, avait généralement le privilège de célébrer cette messe matinale. Plus tard, se croyant un peu mieux, Monseigneur préféra qu'on ne célébrât la messe qu'à 5 heures et demie du matin, et il y faisait la communion à jeun.

Un frère convers, le frère Landais, était spécialement attaché à sa personne et l'a soigné, durant ces longs mois, avec respect et une affection toute filiale. " C'est un privilège et une des grandes joies de ma vie, dit-il souvent, d'avoir vu de près, ce que c'est qu'un saint."

Laissons son coadjuteur, Mgr Légal, nous décrire les derniers jours de cette sainte vie :

"... Notre cher malade continuait à souffrir des douleurs parfois bien vives. Cette maladie était une conséquence et une suite de vieilles infirmités qui n'ont jamais été complètement guéries. L'estomac fut l'organe le plus affecté et le plus malade; et jusqu'au dernier moment, les douleurs furent bien aiguës. Monseigneur souffrait tout avec patience et résignation. Jamais une parole de plainte ne lui échappait, lors même que la douleur lui arrachait des gémissements.

" Dans les deux derniers mois, des vomissements plus pénibles se manifestèrent, d'abord tous les dix ou douze jours, en dernier lieu, plus fréquemment. L'état, cependant, la première crise passée, s'était un peu amélioré, et pour quelque temps, était demeuré stationnaire ; mais, quand les vomissements eurent

commencé, on put constater un dépérissement graduel. Ce fut surtout dans les trois ou quatre derniers jours que le changement s'accéléra.

" Le 2 juin, à sa demande, on décida de renouveler le saint viatique et l'extrême-onction et de donner l'indulgence plénière. La cérémonie fut fixée pour neuf heures du matin. On se réunit donc dans la chambre du vénérable malade à l'heure indiquée : Mgr Clut, et tous les Oblats, pères et frères de la maison de Saint- Albert ; les Pères du séminaire, une députation de la communauté des sœurs Grises, parmi lesquelles sœur Grandin, nièce de Monseigneur, puis, enfin, les domestiques et pensionnaires de l'évêché. J'eus le triste privilège de donner, à mon bien-aimé Père, ces précieux secours de notre sainte religion.

" Avant de recevoir le saint viatique, Monseigneur voulut nous adresser la parole, quoiqu'il l'eût déjà fait la première fois qu'il avait été administré. Il parla environ dix minutes, nous étonna tous par la parfaite lucidité de son esprit. Il toucha à tout, n'oublia rien, ni personne. Il demanda pardon de ses manquements et des peines qu'il avait pu causer ; il remercia tous ceux à qui il se reconnaissait redevable: la congrégation des Oblats, qui lui avait montré tant de confiance et tant d'affection, ses missionnaires, les prêtres séculiers du diocèse, les différentes communautés religieuses qui lui avaient aidé à faire le bien, ses nombreux amis et bienfaiteurs, sa famille selon la chair. Il nous recommanda les œuvres qu'il avait à cœur et qui ont reçu un commencement d'exécution : la construction de la cathédrale, le séminaire, l'Œuvre de la Propagation de la Foi . . . Enfin, il nous bénit encore une fois, en appelant sur nous, les bénédictions du ciel.

" Il n'y avait pas d'exhortation à adresser à notre saint Evêque ; c'est lui qui nous donnait la plus touchante exhortation par

son calme et sa dignité devant la mort. Il renouvela ses vœux avant de recevoir la sainte hostie. Il répondit aux prières de l'extrême-onction et de l'indulgence plénière; puis tous ses frères en religion allèrent recevoir, de lui, l'accolade fraternelle.

" Cet effort avait épuisé le vénéré malade. Cependant, la journée se passa à peu près comme les journées précédentes. Chacun était admis à le voir, et à lui dire quelques mots. J'eus, avec ce bon Père, plusieurs entretiens. Sœur G-randin, sa nièce, vint passer quelque temps près de lui. Le E. P. G-randin, absent, avait été demandé par télégramme, mais, vu l'état des chemins, il ne pouvait être attendu avant plusieurs jours, et le vénérable malade comprit que, probablement, il arriverait trop tard. " Ce sera un sacrifice que nous ferons au bon Dieu, lui et moi," dit-il à sa nièce. Il me donna, à moimême, certaines recommandations pour quelques membres de sa famille et pour deux de ses neveux. En parlant de notre chère Congrégation des Oblats : "J'espère, malgré tout, me " dit-il, que le bon Dieu la protégera et qu'elle n'éprouvera pas " les désastres que nous redoutons."

" Le soir, nous voulûmes le veiller, mais cela sembla le contrarier, car il jugeait que ce n'était pas nécessaire. Le frère qui le soignait se chargea donc, seul, de passer la nuit près de lui. Il reposa une partie de la nuit. Vers les trois heures du matin, il eut une faiblesse et le frère vint m'en informer ; mais il revint à lui comme auparavant. Il ne se rendormit plus et les souffrances devinrent plus vives. Il gémissait de façon à être entendu dans toute la maison. Il n'y avait pas besoin de lui suggérer d'invocations; il priait constamment, répétant les noms de Jésus, Marie, Joseph, et invoquant son bon ange gardien.

" Un peu avant cinq heures, il entrait doucement en agonie. Je continuai à lui répéter les noms de Jésus, Marie, Joseph,

lui fis faire le signe de la croix, et baiser sa croix d'oblation, pendant que Ton prévenait le reste de la communauté. Tous venaient bientôt, ainsi que le vénérable Mgr Clut. Le E. P. Mérer, confesseur de Monseigneur, lui donna une dernière absolution.

" J'avais commencé les prières des agonisants ; un peu avant la fin de ces prières, la respiration s'arrêta : notre bien-aimé Père avait rendu sa belle âme à Dieu et nous restions éplorés auprès de sa dépouille mortelle. Après le De prof tendis, on s'attarda encore à réciter quelques prières. Il était alors cinq heures et demie. On fit changer la couleur des ornements qui avaient été préparés pour les messes, et chacun des Pères présents put appliquer, à la chère âme de notre vénéré défunt, les mérites du sang de Notre Seigneur."

Quand l'aurore se leva, les yeux du saint prélat ne pouvaient plus voir que la lumière de l'éternité.

La paroisse de Saint-Albert s'éveillait au son du glas. Il n'y eut qu'un cri sur toutes les lèvres : " Le saint évêque est mort ! " On n'entendait que des sanglots, on ne voyait que des visages tristes baignés de larmes. Tous voulaient pénétrer dans le salon de l'évêché où il demeura exposé quatre ou cinq jours. Tout ce temps, ce fut une suite ininterrompue de pieux fidèles qui voulaient faire toucher, au corps du saint évêque, leurs livres, leurs scapulaires, etc. Il semblait reposer tranquillement. Sa physionomie avait gardé son expression de douceur et de bonté.

On peut bien dire que le diocèse tout entier était en deuil. Malgré un temps abominable, les obsèques furent un vrai triomphe. Il aurait fallu un édifice trois fois plus considérable que la vieille cathédrale pour contenir la multitude attestant, par son recueillement, son admiration pour une vie de sainteté et d'héroïque apostolat.

Après la messe solennelle, célébrée par Mgr Légal, après les cinq absoutes traditionnelles, le cercueil fut placé, provisoirement, dans une fosse, sous la chaire que le pontife avait occupée si souvent. Bientôt, on en fera la translation dans la nouvelle cathédrale.

Le grand apôtre laissait, dans tout le Nord-Ouest, comme un parfum de sainteté.

On pourra buriner, sur sa tombe, la devise qu'il aimait tant, dont il était si fier, ce qui complète sa gloire —

Infirma mundi elegit Deus.

Son testament fut une édifiante manifestation de son âme. Il faudrait l'enchâsser dans le diamant. Il l'avait écrit quelques années avant sa mort. Rien de plus religieux, de plus sacerdotal, de plus apostolique que ses volontés suprêmes.

Après avoir déclaré qu'il ne laissait pas de dettes pécuniaires, il ajoutait :

" Si je n'ai pas de dettes pécuniaires que je sache, j'en ai de considérables et, en grand nombre, pour lesquelles je me sens insolvable. Dominas retribuet pro me. Je prie mes frères en religion, surtout mes bien-aimés missionnaires et les fidèles de mon diocèse d'acquitter, par leurs prières, ces dettes de reconnaissance :

"1° Envers la congrégation des Oblats de Marie Immaculée, qui a bien voulu me recevoir dans son sein, dans le temps où une autre société me refusait comme impropre aux missions. Après m'avoir donné, elle-même, l'éducation religieuse et sacerdotale, elle m'a envoyé dans ces missions, ce que j'ai toujours regardé comme une faveur de sa part et une grâce de choix de la part de Dieu. Tout jeune encore, elle m'a honoré de sa confiance et au prix des plus grands sacrifices. Elle m'a aidé à faire le bien en m'accordant çles sujets dévoués qui m'ont

secondé avec un zèle admirable. Elle a, en outre, par son vénéré fondateur, par le T. E. P. Général, ©on successeur, par Mgr Taché, par les EE. PP. visiteurs qui nous ont été envoyés et par d'autres moyens que sa charité lui a inspirés, soutenu mon courage dans mes nombreuses tribulations;

"2° Si je me sens obligé envers cette bien-aimée Congrégation, que dirai- je de ceux de ses membres, prêtres et frères qui se sont sacrifiés et se sacrifient, avec tant de dévouement, pour la cause de Dieu et l'extension de son règne dans le pays. Tous,, et surtout mes dévoués consulteurs ne se sont épargnés en rien, dans les diff érents emplois qui leur ont été confiés. Ils ne m'ont pas seulement aidé à faire le bien, mais ils ont dû me supporter malgré mes nombreux défauts, ceux surtout qui vivaient plus près de moi. Bien que nous puissions dire les uns des autres r in domo Dei ambulavimus cum consensu, il n'en est pas moins vrai, qu'ils ont eu à souffrir de mes exigences, de mes impatiences et susceptibilités. Que sera-ce, s'il plaît à Dieu de me sanctifier par une longue maladie ! A tous et à chacun : Dominus retribuet pro me.

"3° Je reconnais aussi avoir une grande dette de reconnaissance envers les congrégations religieuses qui se sont unies à nous pour implanter le Eègne de Dieu dans le Nord-Ouest. Citons, avant tout, la congrégation des sœurs de la Charité, dites sœurs Grises de Montréal, qui, dès les commencements, est venue à notre secours, et cela, dans des conditions d'abnégation et de pauvreté auxquelles bien d'autres sociétés n'auraient certainement pas osé s'exposer. Après elle, la congrégation des Fidèles Compagnes de Jésus est venue à notre secours, dans un moment difficile, pour répondre à un besoin urgent auquel il m'était impossible de faire face. Cinq congrégations différentes, auxquelles je m'étais adressé, m'avaient refusé et je n'en étais pas surpris, car mon pauvre diocèse ne

pouvait offrir aucun avantage en compensation de l'abnégation et des nombreux sacrifices qu'il exigeait de ces congrégations. On pourra à peine croire, dans quelques années, à quel état de pauvreté, de dénouement et d'abandon, nous avons dû nous soumettre, et cela continuera encore longtemps dans mon diocèse. Je ne pouvais donc promettre aucun avantage aux congrégations que j'ai appelées à notre secours. Aussi la révérende Mère Petit acceptant de me venir en aide m'écrivait : " Monseigneur, il s'agit d'un sacrifice; eh ! bien, nous acceptons." C'est aussi un sacrifice qu'ont accepté les sœurs de l'Assomption de Nicolet, tout récemment. Je les demandais surtout pour les missions sauvages, et je ne leur dissimulais pas combien ces missions sont peu attrayantes, je leur disais, entre autres choses : " Vous vous sacrifierez pour nos pauvres sauvages, mais ne comptez pas sur leur reconnaissance; vous ne recevrez d'eux que leur vermine et s'ils pouvaient supposer que vous en profiterez, ils vous demanderaient de la payer." Deux grands vicaires de Nicolet présents à cet entretien reconnurent que je ne voulais pas tromper mon monde, mais ils comprirent . que si les sœurs acceptaient, elles ne pourraient le faire que pour Dieu. Elles ont accepté, en effet; elles ne font que commencer cette belle et sainte mission de dévouement et d'abnégation. Dominus retribuet pro me.

" Plus tard, sans doute, d'autres congrégations demanderont à mes successeurs, comme une faveur, de s'établir dans le diocèse de Saint-Albert. Cette prévision me réjouit, mais si j'étais encore à la tête de mon diocèse, je me regarderais comme obligé, en conscience, envers ces familles religieuses qui ont, au prix de tant de sacrifices, aidé à fonder le diocèse, introduit, solidifié et étendu le Eègne de Dieu dans tout le Nord-Ouest. Je reconnais avoir bien des défauts, mais je crois pouvoir affirmer que je ne suis pas ingrat. L'ingratitude est cependant toute

la récompense que les missionnaires et les congrégations peuvent espérer ici-bas ; c'est tout ce que nous pouvons attendre de nos pauvres sauvages et de trop de chrétiens de qui nous serions en droit d'espérer mieux. Mais, je ne puis supposer que le diocèse de Saint- Albert se tournera jamais contre ceux qui Font fondé au prix de tant de sacrifices. Je prie Dieu de détourner de lui cette humiliation à laquelle n'ont pas échappé d'autres églises très célèbres et plus importantes. Les Oblats n'ont pas encore, que je sache, été victimes d'ingratitude en Canada; Dieu ne permettra pas qu'ils le soient dans le diocèse de Saint- Albert et dans le reste du Nord- Ouest.

"4° Je me sens bien redevable aussi aux différentes associations religieuses qui vont au secours des missionnaires, surtout à l'œuvre de la Propagation de la Foi. Sans les secours qu'elle nous a procurés, tout notre dévouement eut été sans effet. Puisse cette admirable œuvre prospérer ! Qu'elle daigne secourir mes successeurs comme elle m'a secouru ! Ce n'est pas de sitôt, je le crains bien, que le diocèse de Saint- Albert pourra se suffire. Je ne saurais passer sous silence ce que je dois aussi à l'œuvre de la Sainte-Enfance, à l'œuvre Apostolique, à l'œuvre des écoles du Nord-Ouest, œuvres capitales, dont nous pouvons attendre les plus heureux résultats pour ce pays. Nous devons cette dernière aux évêques du Bas-Canada, qui ont bien voulu la fonder pour suppléer aux secours que la Sainte-Enfance ne peut nous fournir. Que Dieu bénisse ces différentes œuvres et associations du bien qu'elles font partout, du bien qu'elles ont fait et feront, je l'espère, longtemps dans le jeune diocèse de Saint-Albert et dans le Nord-Ouest. Dominus retribuet pro me.

"5° Que dirai- je de mes bienfaiteurs particuliers. Impossible de les mentionner tous. Je ne puis, cependant, taire le nom de ce père bien-aimé, de cet ami si dévoué, Mgr Sébaux.

C'est grâce à sa délicate charité que j'ai pu devenir prêtre, et malgré les nombreuses charges que m charité et son zèle lui imposaient, il a trouvé le moyen de me venir en aide. Je vivrais encore cent ans et plus, je n'oublierais jamais ce que je lui dois. Dominus retribuet pro me.

"6° Enfin, je ne puis oublier les membres de ma famille, bien que je les nomme en dernier lieu. Tous mes frères ont fait l'impossible pour me venir en aide. Mon frère, chanoine de Laval, outre qu'il a supporté, seul, des charges de famille que j'aurais dû partager, n'a cessé par ses économies, par les aumônes qu'il a obtenues, et par une foule de moyens que lui ont suscités son zèle et sa charité, de m' aider à faire face à une foule de besoins. Mon frère Frédéric et ma soeur Mélanie, bien que dans une position moins propice pour me secourir, ont cependant pu me rendre une foule de signalés services. Enfin, je remercie mes frères, non seulement des services qu'ils m'ont rendus depuis que je suis missionnaire, mais de la manière dont ils se sont conduits, lorsqu'il m'a fallu faire le sacrifice si pénible, si difficile, de tous les miens pour me consacrer à la vie religieuse et aux missions. Ils avaient, il est vrai, l'exemple de notre vertueux et généreux père, mais, je n'oublierai jamais leur générosité, leurs délicatesses à tous pour me rendre, à moimême, mon sacrifice moins pénible. Mon frère Florent, sans faire opposition à ma vocation, en témoigna cependant une certaine contrariété et fit quelques démarches pour me détourner. Une année avant sa mort, atteint déjà de la maladie qui l'a conduit au tombeau, il me donnait généreusement un de ses fils qui est aujourd'hui prêtre et Oblat comme moi, fait le bien dans mon diocèse et l'y fera longtemps après moi, j'espère. Deux de ses frères, prêtres au Mans, marchent sur les traces de leur oncle de Laval, font aussi l'impossible pour nous secourir et nous être agréables. Si tous les membres de la famille

n'ont pu me secourir aussi efficacement que les précédents, tous ont montré une bonne volonté dont j'ai été bien touché. Cette bonne volonté a été le principe de la vocation à la vie religieuse de la petite sœur Grandin, sœur de la Charité.

" Citons encore, parmi des parents plus éloignés, la digne sœur Anne-Marie, du Carmel du Mans, qui m'a, j'espère, précédé au ciel, la famille Latouche également du Mans, envers laquelle j'ai aussi de grandes obligations. A plusieurs de ces bien-aimés parents, Dieu a déjà payé mes dettes; à tous II les paiera, je l'espère. Dominus retrïbuet pro me.

" Si je ne puis nommer tous ceux à qui je suis redevable, il y en a d'autres que je ne puis nommer non plus. D'ennemis je ne m'en connais point ; si j'en ai, je prie Dieu de leur faire tout le bien possible. Mais il y en a qui, sans être mes ennemis, sans le vouloir peut-être, ont été, pour moi, l'occasion de certaines peines. Moi-même, hélas ! je n'ai pu manquer d'en faire beaucoup et à plusieurs, pendant ma trop longue administration. Je n'ai jamais eu, même quand je me suis cru obligé de réprimander et de me plaindre, l'intention de faire de la peine. Je prie donc tous ceux que j'ai contristés, de quelque manière que ce soit, de me pardonner, comme, de mon côté, je pardonne à quiconque a pu me faire de la peine à tort ou à raison. Je prie tous ceux qui ont pu me faire de la peine ou à qui j'ai pu en faire de s'unir à mes bien-aimés missionnaires avec lesquels j'ai combattu de bons combats, à mes chers parents, à tous mes bienfaiteurs et amis, qui voudront bien, je n'en puis douter, m'aooorder le secours de leurs prières afin que Dieu me traite avec miséricorde, car je sens que, s'il me traite selon la stricte justice, je ne puis qu'être confondu.

" Je prie tous ceux qui m'ont aidé à faire le bien, à quelque titre que ce soit, de continuer leurs sympathies au diocèse de Saint-Albert personnifié dans mon successeur. Vous, surtout,-

chers missionnaires de tout rang et de tonte dénomination, vons continuerez, sons sa direction, cette vie de dévouement sans borne, d'abnégation et de renoncement. Vous le consolerez dans ses peines et tribulations, par votre respect, votre obéissance et par toutes les vertus religieuses et apostoliques par lesquelles vous m'avez si souvent édifié et consolé.

" Etant religieux et missionnaire, ne vivant et ne faisant le bien que par la charité, je n'ai absolument rien à léguer, rien ne m'appartient en propre. J'appartiens moi-même à Dieu et suis sa chose absolument. Je lui abandonne ma personne, corps et âme, le suppliant, au nom de la Très Sainte-Vierge Marie, ma Mère bien-aimée, au nom de mon saint ange gardien, de saint Joseph, de mes saints patrons, de saint Albert, de traiter ma pauvre âme avec miséricorde» Pour ce qui est de mon corps, je m'en inquiète assez peu, sachant bien que Dieu en retrouvera toujours la poussière, lors de la résurrection. Si je meurs en voyage, dans mon diocèse, mais non dans une de nos missions, je désire, pour prêcher encore, après ma mort, le mystère de la Eédemption, qu'on plante une grande croix de bois au campement où je mourrai, et, si je meurs par accident, noyé par exemple, en face de l'endroit où j'aurai trouvé la mort ou de celui où l'on aura trouvé mon corps, supposé qu'on le trouve. Je demande qu'on ne fasse pas de dépenses pour transporter mon cadavre à Saint- Albert, ni même à une mission un peu éloignée, mais qu'on l'enterre au pied de la croix. Bien que j'éprouverais un vrai regret de mourir hors de mon diocèse et de n'y pas reposer, je ne voudrais pourtant pas qu'on fît des frais pour me transporter à Saint- Albert, ou seulement dans le diocèse. Si je meurs à Saint- Albert même, je prie le Père supérieur de la maison de faire observer, autant que possible, les rubriques pour ma sépulture, mais je le conjure d'éviter toute dépense

-qui ne serait pas absolument nécessaire. Que les vêtements et ornements dont on couvrira mon cadavre soient usés, que mon cercueil soit fait par un de nos frères sans autre ornement que de la peinture et une croix si l'on veut. Pas de poignées de luxe et de prix. Des prières me seront plus utiles que tout cela.

" . . . Prévoyant, qu'au moment de ma mort, le temps peut me manquer, qu'en outre, l'émotion ne me permettra peut-être pas de faire la profession de foi que recommande le cérémonial des évêques, aujourd'hui que je «suis encore en pleine possession de mes facultés', je ferai, par prévoyance, cette profession de foi : Je crois et j'ai toujours cru, non seulement toutes les vérités contenues dans la profession de foi de Pie IV, mais encore je crois et j'ai toujours cru au dogme de l'Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu; je crois et j'ai toujours cru à l'infaillibilité du Souverain-Pontife parlant ex cathedra. J'adhère absolument et de tout cœur aux derniers enseignements de Pie IX et de Léon XIII, contenus dans le Syllabus et dans les différentes encycliques de ces deux Souverains-Pontifes. Je crois ce qu'ils enseignent, je condamne ce qu'ils condamnent, et cela, sans aucune restriction. Si, dans mes instructions et directions, de vive voix ou par écrit, il m'est échappé quelque erreur, cela n'a pu être que par ignorance ou inadvertance et je rétracte absolument toute erreur qui aurait pu m'échapper de la sorte.

" Je crois fermement que Dieu dirige tout et que rien n'arrive sans son ordre ou, au moins, sans sa permission. Conséquemment, j'accepte d'avance, de sa main divine, tel genre de mort qu'il lui plaira de m'envoyer, quand et comme II voudra, Que je meure subitement, que je meure par accident, que je meure d'une maladie plus ou moins longue, plus ou moins humiliante, que je meure en voyage ou à la maison, au milieu de mes frères ou privé de tout secours tant spirituel que matériel, je ne puis

dire que j'y suis indifférent, mais je dis et j'écris que j'accepte tout ex toto corde, selon le bon plaisir de Dieu. Je condamne d'avance les plaintes, les murmures surtout que les souffrances physiques et morales (pourraient alors exciter en moi. La seule' chose que je 'demande à Dieu, c'est que je meure dans son amour et qu'il me juge selon l'étendue de «ses miséricordes."

Il avait pris la précaution de préparer une vieille soutane pour sa sépulture et il ajoutait, dans un codicille de son testament : " Prévoyant que ma mort ne peut être f ort éloignée, je mets de côté cette soutane et je désire qu'on s'en serve pour m'ensevelir pauvrement, à moins qu'il s'en trouve une plus usée encore." Une dernière recommandation était faite à son coadjuteur :

" Bien que mon testament soit bien détaillé, je me permets de vous faire encore cette demande :

" Je constate qu'aujourd'hui nos pauvres chrétiens sont trop portés à prendre les habitudes du monde qui, de moins en. moins, semble comprendre ea quœ sunt spiritûs Dei. On semble plus rechercher, à la mort des parents et des proches, ce qui peut satisfaire la vanité des vivants que ce qui peut soulager l'âme du défunt. J'ai vu de nos pauvres chrétiens tenir beaucoup plus, par exemple, au son de toutes les cloches qu'à une messe. Je vous prie donc de tenir, pour mes funérailles, aux règles de la sainte pauvreté; n'acceptez et n'autorisez, je vous prie, ni fleurs, ni couronnes."

De son vivant, Mgr Grandin fut considéré comme un saint, non seulement par les catholiques, mais même par les protestants. Les Indiens lui attribuaient la puissance de lire au fond des âmes.

Après sa mort, les prières des fidèles montèrent secrètement

vers lui; des guérisons merveilleuses lui furent attribuées. (x) •On a le droit de se demander si ces hommages et ces prodiges ne sont pas une lueur indicatrice d'un de ces astres bienfaisants que Dieu, dit l'Ecriture, a placés dans le ciel pour éclairer la terre.

(I) Durant la vie de Mgr Grandin et après sa mort, des prodiges furent attribués à son intervention. Nous ne les relatons pas dans notre récit, mais son digne successeur recueille les documents avec une piété filiale, et ils seront livrés au grand jour quand les vertus héroïques du défunt auront fait introduire sa cause. Puisse le témoignage de l'Eglise confirmer nos espé- ■rances !

Page 1