XOUVELLE CATHÉDRALE DE SAINT-ALBERT
(En voie de construction, A. D. 1903)
quelque temps, Monseigneur prévoyait ce malheur. Déjà le 8 février, soixante et onzième anniversaire de sa naissance, il écrivait dans son journal : " De quatorze enfants, nous ne sommes plus que deux. Peut-être même suis-je seul, car mon pauvre frère, le sixième de la famille, qui me précède de huit
ans, est bien mal, d'après les dernières nouvelles. Ni lui, ni moi n'aurions supposé vivre si longtemps."
11 apprend la mort, le 16 avril de Tannée suivante (1901), et il ne peut écrire que ces mots : " Pauvre frère, il est donc parti avant moi ! 99
Dans une circulaire aux RR. PP. missionnaires Oblats de Saint-Albert, Mgr Légal s'exprimait ainsi :
" Il est un devoir de reconnaissance, dont nous avons à nous acquitter envers le prêtre généreux et dévoué qui vient de passer à une vie meilleure. . . Vous savez déjà que M. le chanoine Grandin est un bienfaiteur insigne du diocèse, mais peu connaissent jusqu'à quel point sa charité s'est ingéniée pour procurer les ressources nécessaires au maintien des œuvres de nos missions. Je ne pense pas exagérer en affirmant que les sommes procurées par le chanoine Grandin, depuis l'établissement du diocèse, ne sont peut-être pas inférieures au secours total fourni par la grande œuvre de la Propagation de la Foi.
" Pour arriver à ce résultat, que de voyages il a fallu entreprendre ! Que de démarches, souvent pénibles, auxquelles il a fallu s'astreindre ! le métier de quêteur est loin d'être attrayant. Bien plus, le bon chanoine se privait de tout, en faveur de nos pauvres missions. Il se condamna à vivre d'une vie plus que modeste, réellement pauvre, pour faire des économies dont les missions devaient bénéficier.
" Il aurait désiré venir, lui-même, se dévouer, en personne, au ministère dans ces pays lointains. Des voix autorisées, auxquelles il s'est soumis, l'ont déterminé à rester; et, en effet, il a plus fait, par les industries de sa charité et de son dévouement pour le soutien et le développement de ses œuvres, tout en restant en France, que s'il était venu lui-même travailler au milieu de nous."
Le lecteur se souvient des ardents désirs de l'abbé J ean pour
Un Cri endimanché, à sa manière
les missions étrangères. Son jeune frère l'avait supplanté. Tout en travaillant au salut des âmes, dans les paroisses qui lui furent confiées, tout en étant assidu à sa stalle de chanoine et à son confessionnal de pénitencier, le digne prêtre avait fait un évêque, nous dirions presque : un diocèse. Voici, en quels termes, La Croix de la Mayenne, annonçait cette mort :
" Nous ne le verrons donc plus, ce vénérable vieillard, homme de prière autant que de zèle, si assidu à l'office, si fidèle à tous ses devoirs, si infatigable dans la recherche des aumônes à l'aide desquelles il a contribué, plus que personne, au développement de la jeune église de Saint- Albert, fondée par son frère, au milieu des neiges, dans les avant-postes du Canada. . .
"Monsieur Grandin n'a pas d'histoire, ou, plutôt, son histoire se résume dans celle de Mgr Grandin, auquel il avait donné jadis les premières leçons de latin, et pour lequel il s'est fait frère quêteur pendant toute sa vie. Le bâton du pèlerin à la main, ce vieux chanoine, qui semblait uniquement fait pour sa stalle et son confessionnal de pénitencier, a parcouru la France en tout sens, demandant l'aumône pour les missions les plus désolées du globe, et obtenant des sommes magnifiques. . .
" Qui donc aurait refusé ce prêtre lorsqu'il tendait la main ? Ne savait-on pas que ce mendiant du Christ vivait, lui-même, en pauvre, épargnant sur sa nourriture même, pour grossir le pécule envoyé périodiquement à l'évêque de l'Extrême-Nord ? L'aumône qu'il implorait des autres, monsieur Grandin la prélevait d'abord sur le superflu que peut avoir un chanoine dépourvu de tout, sauf de l'étroite allocation que le gouvernement refuse maintenant à ces vétérans du sacerdoce, c'est-à-dire sur le strict nécessaire.
" Une longue maladie, pendant laquelle il f allait s'ingénier pour arrêter le chanoine sur le chemin de l'apostolat, a achevé de purifier et de sanctifier cette vie d'octogénaire. Le pèlerin
va maintenant se reposer an sein de Dieu, le mendiant dn Christ Ya se trouver riche devant Celui qui donne le ciel en échange d'un verre d'eau, et ceux qui auront vu se clore sa tombe, diront que c'est la tombe d'un apôtre qu'on a fermée, car celui-là qui .soutient la vie de l'apôtre recevra la récompense même de l'apôtre."
Les missions du Nord-Ouest perdaient un bienfaiteur insigne, et le pauvre Evêque, la moitié de son âme.
"La mort de mon cher frère, disait-il, est encore un avertissement de Dieu pour me préparer à mourir." Et, en effet, sa vie ne sera plus qu'une constante aspiration vers l'éternité. " Il s'acheminera vers le terme, avec la rapidité d'une âme qui croit trop à l'éternité pour user d'égards envers le temps."
CHAPITEE XXVI (Sa vie privée)
Son caractère aimable — Tendresse du cœur — Sa gaieté — Ses affections — Ses conseils aux missionnaires — Prudence et fermeté— Vie religieuse— Son esprit de pauvreté— Son humilité — Sa piété.
Son charme vainqueur fut celui de son caractère. Mgr Grandin était homme; il avait souvent des mouvements de première vivacité, surtout lorsque la gloire de Dieu, de l'Eglise, l'honneur du sacerdoce, de sa Congrégation, l'intérêt des âmes étaient en jeu. Son système nerveux entrait en vibration au premier choc. Mais, comme il se hâtait de réparer sa faute par une visite, une lettre, une excuse, un sourire, un petit don amical ! Il n'était pas de ceux qui ne donnent pas leur cœur, mais qui le prêtent et à usure. La séduction de sa physionomie ouverte, avenante, semblait doubler sa bonté naturelle. Il avait la grâce irrésistible. Nul, comme lui, n'avait le talent de harponner les âmes ; il avait naturellement cette diplomatie des cœurs qui en fait la conquête. Un ministre protestant disait : " Quel homme aimable et bon ! si je le fréquentais longtemps, il me gagnerait à sa cause." Comme d'autres semblent nés pour blesser et détruire, lui, semblait venu pour panser les plaies et adoucir les souffrances. Par je ne sais quelle secrète dispensation divine, il avait reçu comme un sacre qui en faisait un conquérant, un sauveur. Il vous enlaçait d'une toile d'affection dont vous ne saviez plus sortir. Telle était sa prévoyance à faire plaisir, si délicates étaient ses attentions, que ses sujets craignaient surtout de lui faire de la peine. Ses conseils, euxmêmes, bien souvent habillés en prières devenaient des ordres
que Ton ne voulait ni ne savait enfreindre. " Comment, disait un missionnaire, résister à un homme qui vous écrit : "J'envie " ceux qui vous aiment de plus près, mais je ne vous en aime "pas moins." Son affabilité était si naturelle, si vraie, que les âmes s'ouvraient d'elles-mêmes, à son influence.
Nous avons dit ailleurs quelle était son affection pour les frères convers. C'était une tendresse spéciale, faite de respect et d'esprit de foi. Il se plaisait à passer avec eux le temps de la récréation, et, à Saint-Albert, se faisait une joie de présider ordinairement leur lecture spirituelle.
Quand ses missionnaires étaient malades, sa sollicitude n'avait plus de bornes. Souffrant lui-même, il les visitait plusieurs fois, le jour, la nuit, leur faisait de pieuses lectures, les égayait quelquefois par d'exhilarantes histoires, ou par quelque chanson naïve qui lui rappelait ses années d'enfant. Il écoutait le récit de leurs peines et pleurait avec eux.
Le lecteur a, sans doute, remarqué que Mgr G-randin avait le don des larmes. Faut-il l'en blâmer ? Les larmes n'indiquent-elles pas un cœur tendre ? Est-ce que Notre Seigneur n'a pas pleuré ? Eien de si naturel que les larmes. Est-ce que les enfants se cachent pour pleurer ? Plus tard, l'homme pleure moins, parce qu'il ne prend pas, pour affaires sérieuses, ce qui n'est que bagatelle, mais bien souvent aussi il cache ses larmes parce que l'orgueil a durci son cœur. C'est une parole vraie qui a été prononcée sur la Montagne : " Bienheureux ceux qui pleurent ! " L'enfant qui pleure dans le sein de sa mère est déjà consolé. Qu'est-ce donc que pleurer dans le sein de Dieu ?
Au retour de leurs pénibles travaux, les missionnaires trouvaient, en lui, une lumière dans leurs doutes, une consolation dans leurs peines, l'ange du devoir et de la paix. Ses paroles réconfortantes soufflaient sur la fatigue comme une brise rafraîchissante.
Il souffrit beaucoup de l'ingratitude, mais il ne cessa jamais de jeter, sur sa route, des semences de bienveillance et de sympathie, laissant à Dieu de les faire lever. La bonté lui faisait apprendre et oublier bien des' choses.
Ce serait une erreur de croire que Mgr Gkrandin était triste.
Dans l'habitude de la vie, il avait, avec ses missionnaires, ses frères, une expansion d'enfant. Il croyait, comme nos aïeux, que " pour bien rire, faut rire de rien." Il n'était pas de ceux qui font grimacer la vertu elle-même, et qui semblent avoir pour mission d'ennuyer les autres. Il voulait le bon vieux rire de France, une gaieté bienveillante, authentique. La raillerie lui était insupportable. Bailler n'est pas rire. La raillerie tue le rire au contraire. Pour s'amuser franchement, il est nécessaire d'avoir gardé une certaine naïveté d'impression. Il animait les récréations qu'il voulait joyeuses, mais jamais au détriment de la charité. " Il faut refréner avec la dernière énergie, disait-il, la tendance puérile qui consiste à critiquer d'instinct, à railler, à trancher de haut. C'est là un travers de gamin." Ce qu'il voulait, c'était cette zone tempérée dans laquelle la raison et la charité s'allient aux grâces, aux finesses de l'esprit.
Oh ! qu'il aimait ce sanctuaire qui n'est pas fait de main d'homme, et qui s'appelle la famille. On dit que les hommes les plus forts sont ceux qui ont le mieux, aimé leur mère. Nous savons comment le jeune Vital aimait sa mère; nous savons comment son cœur se serrait, combien nombreuses les larmes montaient à ses yeux, au seul souvenir de ses parents. Il faudrait citer leis lettres débordantes d'affection qu'il écrivait à ses frères, à ses sœurs, à ses neveux, à ses nièces. La famille n'a pas été ingrate, elle lui a voué un vrai culte.
Il fut fidèle à sa famille, à son bienfaiteur Mgr Sébaux, à sa Congrégation, à ses amis de la première comme de la dernière heure.
Dans ses rapports avec ses subordonnés, dans les questions irritantes, il savait cultiver la faculté d'écouter, à Rencontre de ceux qui gardent toujours un très vilain levain d'égoïsme et d'orgueil et qui .n'écoutent ni l'adversaire ni l'ami. On s'est plaint, quelquefois, que les observations de l'Evêque étaient un peu vives. Il est certain qu'entre les deux vertus réclamées de ses disciples' par Notre Seigneur, il cultiva plus la simplicité de la colombe que la prudence du serpent. Mais, nous avons déjà dit comment ses vivacités étaient suivies de délicates attentions, et quelquefois de confusions et d'excuses.
La sanctification de ses missionnaires lui tenait au cœur. Il écrivait à l'un d'eux : " Ayez horreur, mon cher ami, de ce malheureux médiocre qui nous prive des dons du Saint-Esprit. Nous sommes petits, du moins ayons de grandes âmes. Nos vertus devraient suppléer à notre nombre. Disons toujours oui à la grâce, non à la nature."
Tel était le grand enseignement qu'il donnait à ses missionnaires. Et on ne pouvait que le suivre dans ces voies ardues où il s'élançait le premier.
A un Père âgé qui se plaignait de n'être pas compris de ses supérieurs, il envoie cet encouragement : "Vos supérieurs, dites-vous, vous ont mal compris. Ne vous plaignez pas; c'est un coup de pinceau qui complétera votre ressemblance avec notre divin Sauveur. Ne l'avez-vous pas entendu, dans son agonie, lorsqu'il était trahi par un des siens, à la veille d'être abandonné des autres, et condamné à mort par ceux de sa nation, ne l'avez-vous pas entendu se plaindre d'être abandonné par son Père ? Est-ce que ce Père était injuste ? Ce serait un péché de le penser et un crime de le dire. Voyez donc, dans les amertumes de votre vie, cher Père, une miséricorde de notre bon Sauveur. Il a voulu, qu'avant de paraître devant le Souverain Juge nous ayons tous des traits de ressemblance avec
Lui. Bientôt ce moment arrivera pour vous et pour moi. Demandons pardon au bon Dieu de n'avoir peut-être pas assez vu sa main charitable dans toutes nos croix de chaque jour. Efforçons-nous, de part et d'autre, de faire disparaître, pendant le peu de temps que le Seigneur nous laisse, tout ce qui peut ternir le tableau, la vraie ressemblance au modèle que nous devons copier. De faux coups de pinceau peuvent venir de nos impatiences."
Un missionnaire avait demandé son changement de résidence pour raison d'incompatibilité de caractère avec ses confrères. Tout en accédant à sa demande, l'Evêque lui soumet ces belles réflexions : " Cependant, cher ami, ne vous faites pas illusion. Le temps des illusions doit être passé pour vous comme pour moi. Le bonheur n'est pas de ce monde, et vous ne le trouverez pas, même dans votre nouvelle situation. Là, aussi, vous trouverez des hommes, et si saints que1 je les suppose, ils ne seront pas sans se sentir des faiblesses de l'humanité. D'un autre côté, comme moi, je crois même plus que moi, vous avez le talent d'augmenter les peines que vous rencontrez sur votre chemin et de vous en créer même de nouvelles. In hoc positi sumus, nous sommes destinés au ciel et nous n'y pouvons arriver que par le chemin de la croix. La croix, nous la trouvons partout et nous sommes nous-mêmes notre croix la plus lourde. C'est, sans doute, le poids de cette lourde croix qui faisait pousser ce cri à saint Paul : Infelix ego homo : quis me liberabit de corpore mortis hujus. Il répond aussitôt : gratta Dei per Jesum Christum. Cette grâce de Dieu ne nous fera pas défaut, si nous ne voulons que sa gloire."
D'aucuns lui ont reproché de ne pas agir suffisamment par lui-même, de prendre toujours l'avis de ses conseillers. Auraiton préféré la révision discrétionnaire d'un pouvoir suprême, tranchant souverainement, brusquant les décisions sans
réflexion et sans appel ? Quoiqu'il fut persuadé que l'Evêque seul est établi par le Saint-Esprit pour régir l'Eglise de Dieu, précisément parce que la responsabilité lui incombait à lui, il aimait à prendre conseil, étant rempli d'égards pour ses assistants qu'il écoutait avec déférence. Ordinairement, il suivait leurs avis, toujours il garda son rang et son rôle, et, quelquefois, il lui arriva de prendre une décision contraire aux avis de son conseil. Quand venaient en délibération ces malheureuses questions, dont Notre Seigneur a sans 'doute parlé quand il disait : Necesse est ut veniant scandala, il joignait à la douceur une fermeté infrangible. Il se constituait lui-même parfois le justicier de Dieu, mais avec prudence et discrétion. Que ces déplorables affaires lui arrachaient de larmes ! quand il le croyait nécessaire, il savait appliquer le fer rouge dans une plaie vive. " Je vous aimerais moins, écrivait-il, à un de ses amis, si je caressais vos blessures." i
C'était un travailleur infatigable que cet évêque. Dans le partage des travaux, il se réservait toujours la part léonine. " Comment, disait-il, envoyer les autres au feu, si je n'y vais pas moi-même ? " Il semblait n'avoir qu'un droit, celui de faire plus et mieux que les autres. Mais s'il se dépensait, lui, sans compter, comme il recommandait le ménagement à ses missionnaires ! Il écrivait à l'un d'eux : " De grâce, ménagezvous. Il me semble qu'on peut être zélé sans se tuer. Vous ne résisterez pas à ce travail extraordinaire et de tous les jours. Le bon Dieu, sans doute, n'a nul besoin de nous, Il peut faire son œuvre sans nous; mais dès lors qu'il veut bien se servir de nous, nous devons ménager sa bête. Un pauvre qui gagne sa vie avec son unique cheval, gagnerait le double en le faisant travailler moitié plus, mais bientôt il le tuerait et perdrait tout. Prenons les intérêts du bon Dieu. Il peut trouver mieux que nous, mais puisqu'il veut bien se servir de nous, agissons en bon économe et ne tuons pas notre pauvre bête trop vite."
Dans la direction des postulants, des novices, des jeunes séminaristes, il pensait qu'il fallait proportionner l'outil à l'œuvre. On met à dresser un barreau d'acier plus de vigueur qu'on n'en met à dresser une baguette de saule. Seulement, c'est avec l'acier qu'on fait les belles épées de combat, et les baguettes ne servent guère pour la bataille.
On peut fondre sur certaines âmes vigoureusement; elles se relèvent avec plus d'énergie. Il n'y a que les âmes de terre glaise à qui l'on ne peut pas toucher. . . la trace des doigts y reste.
L'axiome episcopatus solvit monacum ne fut pas vrai pour Mgr G-randin. Les vertus de pauvreté et même d'obéissance furent pratiquées par lui avec courage et joie. Il entrait dans une sainte indignation quand on disait, devant lui, que les évêques oblats n'étaient que des Oblats honoraires. Il rappelait les paroles de Mgr de Mazenod et affirmait que Pie IX consulté avait répondu que l'Oblat, en devenant évêque, ne cessait pas d'être Oblat, et qu'il était tenu à observer ses règles et ses vœux, tant qu'ils ne s'opposaient pas à ses obligations épiscopales.
Chaque année, le 1er janvier, anniversaire de sa profession, il renouvelait, par écrit, ses vœux de religion, il les écrivait à genoux, les signait et les envoyait au supérieur général.
C'est ainsi que le 1er janvier 1862, il avait écrit à Mgr de Mazenod dont il ignorait encore la mort :
" Bien-aimé Père, mon cœur ne vous donne pas d'autre titre ce matin. Si éloigné que je sois du centre de la famille, je ne veux pas le céder à mes frères plus favorisés que moi. Le cœur ne connaît ni distances, ni obstacles; aussi je vous assure que le mien est en fête et que souvent il va trouver le vôtre, dont il a l'avantage d'être toujours compris. Tous les enfants font, aujourd'hui, des vœux et des souhaits pour leurs parents.
Ce n'est pas, en ce jour, que je puis oublier que je suis votre fils, puisque voilà neuf ans que, prosterné au pied de l'autel de Notre-Dame de Y Osier, je me consacrais à jamais au bon Dieu par les mains de Marie et je devenais, tout à la fois, son Oblat et votre enfant. Ni vous, bien-aimé Père, ni notre chère Congrégation n'avez gagné grand'chose en faisant l'acquisition de ma personne; mais, pour ma part, je n'ai jamais regretté une minute la démarche que j'ai faite alors, et si jamais vous vouliez briser ce contrat, certainement je ne serais pas d'accord avec vous. Loin de vouloir le briser, je ne veux que le fortifier s'il pouvait l'être, et je me hâterais de le signer s'il ne l'était pas. Ainsi, c'est donc bien entendu, je suis votre fils : j'ai renouvelé, ice matin, mon engagement devant Dieu, et je le renouvelle maintenant devant vous. Puissé-je mourir en digne Oblat ! "
Cette pieuse coutume, il la garda à l'égard des supérieurs qui -se succédèrent à la tête de sa Congrégation.
Le très révérend Père Augier lui répondait, le 23 février 1899 : " Comme je vous suis reconnaissant de votre si belle et si touchante lettre du 1er janvier ! Quelle bonne et sainte pensée que celle de renouveler vos vœux entre les mains du chef de la Famille, en lui envoyant, écrite de votre main, la formule d'oblation récitée, il y a quarante-six ans ! J'en ai été ému jusqu'aux larmes : et je me permettrai de citer souvent votre exemple à nos scolastiques et à nos jeunes Pères."
Au premier jour de l'année 1902, dont il ne devait pas voir la fin, le vénérable prélat écrivait encore dans son journal : " Ce jour, 1er janvier 1902, est le quarante-neuvième anniversaire de ma profession religieuse, démarche sérieuse s'il en fut jamais et que je n'ai jamais regrettée. Chaque année, à diverses reprises, je renouvelle mes engagements avec bonheur. Ce que j'ai encore fait, ce matin, par écrit, me mettant en esprit, en présence de aotre très révérend Père Général."
Il était arrivé à aimer la pauvreté, comme on aime la beauté désolée d'un sol déshérité par la nature. Les meubles et les habits à son usage devaient être simples et pauvres. " La pauvreté n'est pas un déhonneur, disait-il souvent, autrement Notre Seigneur n'aurait pas voulu naître, vivre et mourir pauvre."
Mais s'il voulait ses habits pauvres, ils étaient toujours d'une propreté irréprochable.
Que dirons-nous de son esprit de sacrifiée ? " Mon Dieu, disait-il souvent, donnez-moi, aujourd'hui, l'occasion de faire quelque sacrifice que vous puissiez récompenser." Le lecteur est convaincu que Dieu l'exauçait largement.
Mais il était insatiable de soumission à la volonté 'divine, et il répétait : " Mon Dieu ! mon sort est entre vos mains ! Je l'y mettrais, s'il n'y était pas."
Ce cœur vaillant, qu'il était humble ! Les honneurs qu'on voulait lui rendre lui étaient un surcroît de confusion. A mesure qu'il montait plus haut dans l'estime des hommes, il s'abaissait davantage dans l'humilité. Il ne fallait pas que ceux qui reconnaissaient sa sainteté, lui en laissassent voir quelque chose. A un missionnaire qui lui avait écrit ses sentiments d'admiration et qui lui donnait le titre de saint, il répondait : " Mon pauvre ami, de deux choses l'une : ou vous avez voulu vous moquer de moi ou vous devenez fou; dans le premier cas, je vous pardonne pour une fois, dans le second cas, je vous plains."
Au commencement de janvier 1901, la communauté de Saint- Albert lui offrit son buste en plâtre. Il n'osa pas refuser pour ne pas contrister ses missionnaires, mais son journal nous dit ses vives répugnances. " Après le dîner, Mgr Légal vient me prier de vouloir bien me rendre au salon. Le Père Lacombe doit me faire une communication en présence de la communauté. C'était pour m'offrir mon buste en plâtre. Il y a
quinze ou vingt ans, il m'avait déjà parlé de ce projet, et je lui avais défendu absolument d'y penser. Cette fois, il s'est adressé à Mgr Légal et encouragé par ma famille et par les Pères du vicariat, il a fait cette bêtise. Je n'ai pas voulu faire de la peine au cher Père dont les intentions étaient excellentes, mais j'appelle cependant cela une bêtise que je regrette sincèrement. C'est déjà beaucoup de m'avoir fait peindre sur toile après toutes les photographies possibles; mais c'est un excès d'avoir voulu ce buste. Bon pour les grandes célébrités, pour les grands évêques comme il y en a beaucoup, mais pour un pauvre évêque comme moi connu sous le nom d'Evêque pouilleux et qui suis de fait un évêque mendiant, la chose devient une ironie.
" Ne fut-ce que par économie, on devait s'abstenir de. ce luxe déplacé chez moi. Le Père a cru bien faire d'offrir un de ces bustes au très révérend Père Général qui n'a pu moins faire que de l'accepter. Mais que tous les évêques Oblats en fassent autant et le salon de la maison-mère ressemblera bientôt à un magasin de statues.
" D'après ce que je vois, ces sortes de bustes ne résistent pas tant que le papier. Celui-ci est arrivé brisé; il a fallu coller les différents morceaux."
Il ajoute gaiement :
" Ma jambe est aujourd'hui bien malade. Ce n'est pas avec de la colle qu'on la guérira."
L'humilité l'accompagnait partout dans ses relations, dans sa correspondance, dans sa vie privée. Elle montait avec lui en chaire, et lui dictait un langage qui soulevait et transportait l'auditoire.
Mgr Grandin avait la foi des simples et des petits, qui, familière avec le bon Dieu, le tient en Seigneur sans doute, mais aussi en Père. De là, le caractère de sa piété : très
sérieuse, très éclairée, très profonde, mais aussi très chaude, très aimante, très confiante; piété d'enfant tendre, qui, gêné par les compliments d'office, jette, là, sa page d'écriture et va se serrer contre le cœur qu'il aime. Cette piété produisait, chez lui, l'abandon complet, filial à la volonté de Dieu, ce qui lui faisait dire au milieu des épreuves : " C'est bien, puisque le bon Dieu le veut ainsi."
N'est-ce pas le Père Faber qui a dit que sur dix personnes pieuses il y en a neuf qui trouvent le moyen de rendre la piété repoussante ? Cela vient sans doute de ce qu'elles sont plus occupées à tuer le lion qu'à tuer l'ours; elles voient le but à atteindre, mais ne cherchent pas suffisamment à rentrer les angles, elles travaillent beaucoup plus à la réforme des autres qu'à leur propre réforme. Nous avons dit combien la piété de Mgr Grandin était aimable. Cette piété l'accompagnait partout.
La méditation quotidienne, la visite au Saint- Sacrement, l'examen particulier le trouvèrent toujours fidèle.
Il se reprochait amèrement ses distractions à la méditation. " Voilà cinquante et un ans que je suis censé faire oraison tous les matins, écrivait-il, le 3 octobre 1901, et je ne crois pas avoir réussi une seule fois d'une manière satisfaisante. Non seulement sicut jumentum factus sum apud Deum, mais je ne puis pas même tenir ma pauvre bête en sa présence. Quelles échappées elle fait parfois ! Je mourrai, sans doute, sans avoir fait une bonne oraison. Puissé-je, au moins, me dédommager au ciel ! "
Voilà du saint François de Sales, ou nous n'y connaissons rien.
Le centre de sa dévotion était l'Eucharistie. Il était insatiable du tabernacle. Tous les matins, à l'arrivée de la communauté pour la méditation en commun, on le trouvait à genoux au pied de l'autel. Le soir, il prolongeait ses adorations, parfois jusqu'à une heure bien avancée de la nuit.
Avant le lever de la communauté, il avait déjà fait son chemin de croix. Quand ses forces, épuisées, ne lui permettaient pas de se lever, on le surprit souvent se traînant, à genoux, d'une station à l'autre.
A l'église, il pontifiait avec une dignité et une dévotion sans égales. Lui, si dédaigneux de l'extérieur et de la forme, là, manifestement, il était solennel ; mais c'était, chez lui, si naturel et si simple ! Il n'y avait rien de guindé, rien d'affecté ; simplement, il n'était plus de ce monde. Parlant d'un autre évêque qui visait un peu à la solennité, les Métis disaient : " On voit qu'il est fier d'être évêque. Ah ! ce n'est pas comme Mgr Grandin. Celui-ci est humble même avec la mitre."
Il n'est pas besoin de parler de son culte envers la Mère de Dieu. Chacun de ses voyages, en France, était marqué par plusieurs visites à Notre-Dame des Victoires, à Paris. On se souvient avec quel empressement il consacra son nouveau diocèse au Cœur immaculé de Marie. " Voilà, aujourd'hui, quarante- quatre ans, écrivait-il, le 11 décembre 1901, que je fus élu par Dieu, par l'intermédiaire de son Vicaire, bien que la nouvelle de cette élection ne me soit parvenue que sept mois après. Je suis heureux que ce choix se soit fait dans le temps de la fête de l'Immaculée Conception et que l'ordre m'ait été envoyé pendant l'octave. Je crois voir, en cette circonstance, une preuve de la protection de l'Immaculée Mère de Dieu, de notre bien-aimée Patronne."
Le rosaire était une de ses prières de prédilection. Que à' Ave Maria il a confiés aux brises du Mackenzie, de FAthabaska ou de la Saskatchewan ! C'est, sans aucun doute, à ses ardentes recommandations que les Sauvages et les Métis doivent leur constante dévotion pour le chapelet.
Une des formes de sa piété fut d'honorer les saints qu'il avait connus ou qui avaient des relations intimes avec ses oeuvres.
C'est avec joie qu'il apprit la béatification de ©on ancien compagnon et ami le bienheureux Chapdelaine. Il s'adressa à leur commun condisciple, M. Delpech, pour en obtenir des reliques ainsi que du vénérable Théophane Vénard. Et à M. Fleury, directeur au séminaire des missions étrangères, il écrivait : " Vraiment, votre charité me poursuit. Combien je vous suis reconnaissant de m' avoir envoyé l'office de vos saints martyrs. Je m'unirai à vous de tout cœur le jour de leur fête. Ce jour-là, nous solenniserons, à Saint- Albert, la fête de notre titulaire quem Deus constituit Ecclesiœ defensorem. Je n'en réciterai pas moins, en mon particulier, l'office des saints martyrs . . . Mon cousin, Mgr Grouard, est le parent, je ne sais à quel degré, du bienheureux Chapdelaine. Si j'étais moins près de mon éternité, je ferais des recherches à cet effet. Si j'apprenais que nous sommes parents, ne fut-ce qu'au sixième degré, je dirais, avec un certain orgueil : Mon cousin le bienheureux Auguste Chapdelaine. Si, comme je l'espère, au ciel nous nous reconnaissons, si éloigné que je me trouve de ce bienheureux ami, nous cousinerions à l'aise, sinon comme icibas, au moins à la façon du ciel."
Il écrivit plusieurs lettres postulatoires pour l'introduction des causes de la vénérable madame d'Youville, fondatrice des sœurs Grises; de la vénérable mère Marie de l'Incarnation, fondatrice des Ursulines de Québec; de la mère Bourgeois, fondatrice des sœurs de la Congrégation; de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et du Canada; des missionnaires de la compagnie de Jésus, qui ont couronné une vie de zèle et d'abnégation par un glorieux martyre. Il nourrissait la même espérance pour Mgr de Mazenod et plusieurs lettres adressées à l'administration générale de sa Congrégation, témoignent de ses ardents désirs.