‹ Mgr. GrandinChapitre 5 sur 29 · COMPARAISON DES THERMOMÈTRES CENTIGRADE ET FAHRENHEIT · texte numérisé non relu

COMPARAISON DES THERMOMÈTRES CENTIGRADE ET FAHRENHEIT

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CHAPITEE IV 1854-1857

Saint-Boniface et Winnipeg en 1854 — Départ pour l'Athabaska — Les portages— Y a-t-il un enfer ? — Les Montagnais — Mépris de la femme — Polygamie—Pauvres petites filles — Effets de la grâce — La tonsure — Un baptême où l'eau ne manque pas — Bonne réponse — Sa nourriture — Ses voyages — Le patriarche Beaulieu — Projets de Mgr Taché — Le Père Grandin désigné pour Tépiscopat — Son voyage à l'Ile à la Grosse.

Le Père Grandin arrivait le 2 novembre à Saint-Boniface. La station n'était pas même alors oe qu'on peut appeler un village. Les seules constructions étaient la cathédrale, l'évêché et la maison des sœurs. Les habitations étaient largement échelonnées sur les deux rives de la Rivière Rouge, ainsi nommée, non pas à cause de la couleur de ses eaux qui seraient plutôt d'un blanc sale, mais à cause des combats sanglants que Sioux et Sauteux se livraient jadis isur ses bords.

En face de Saint-Boniface, sur la rive gauche, se trouvait le fort Garry, établissement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, entouré de deux ou trois maisons au plus. Presque tous les soirs, les Pères entendaient chanter la guerre et les trophées de chevelures à la place où se trouve aujourd'hui Winnipeg. Q

Durant près d'un an, le Père Grandin fourbit ses armes, étudie les langues, prend les leçons des anciens missionnaires, prêche, visite les malades. Il va souvent faire le catéchisme dans les lieux où s'élèvent aujourd'hui les paroisses de Saint-Norbert et de Saint-Vital.

(1) Winnipeg est aujourd'hui une ville de 70,000 âmes. Avant dix ans ce chiffre aura plus que doublé si le mouvement d'immigration continue.

Son apprentissage est sérieux. En présidant un enterrement, il ne prend pas les précautions ordinaires ; ses deux oreilles ©ont gelées. Dans une visite aux malades, il est longtemps poursuivi par deux sauvages Sioux et ne doit son salut qu'à la vitesse de son cheval.

Saint-Boniface n'était qu'une halte pour le Père Grandin. En juin 1855, il dut se rendre à la mission de la Nativité, sur les bords du lac Athabaska. C'était un voyage de 700 lieues. Mgr Taché raccompagna jusqu'à l'Ile à la Crosse. Tous les deux profitèrent des berges de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Il était en effet impossible de pénétrer dans ce pays autrement que par eau, les forêts opposant une barrière infranchissable.

Ces berges étaient de grandes barques conduites à force de rames, par sept à huit hommes. Elles étaient encombrées de ballots, de barils destinés au district de Mackenzie. Quand la chose était possible, on utilisait la voile. Il fallait traverser le grand lac Winnipeg, remonter une multitude de rivières, de petits lacs, jusqu'au grand Portage-la-Loehe, point culminant de cette partie du plateau nord-américain, hauteur des terres qui séparent les eaux qui vont à l'Océan Glacial, de celles qui se jettent dans la baie d'Hudson ou dans les grands lacs.

Disons, une fois pour toutes, ce qu'on entend par portages. Ce sont des lieux où la navigation est arrêtée, soit par des rapides ou des chutes d'eau, soit par la hauteur des terres; c'est encore tout chemin qui relie deux lacs entre eux. Il fallait alors décharger les barques, et transporter sur les épaules ce qu'elles contenaient.

Dès que la barque arrivait au pied d'un rapide, on l'arrêtait à vingt ou trente pas de la grève, de peur de la heurter sur les cailloux qui l'auraient percée et coulée à fond. Quelques

rameurs, sans hésiter, se mettaient à' l'eau et saisissaient les extrémités de la barque pour la tenir immobile.

Chaque colis pesait ordinairement quatre-vingt-dix livres. Un homme de moyenne force et un peu accoutumé à soulever ces fardeaux en portait deux à la fois. Ceux dont les muscles étaient solides en portaient jusqu'à six, quand ils voulaient faire parade de leurs forces. Au moyen d'une lanière de cuir rejetée en arrière, ils supportaient cette charge sur le dos et, au pas accéléré, la transportaient à une distance de plusieurs milles. Le nom d'un certain José Paul a été longtemps célèbre dans les pays du Nord par les exploits de ce genre. Q

De Montréal au lac Huron, il y avait à passer quarante- quatre portages. Plus loin, du fort William au fort Garry, on en comptait presque autant; du lac Winnipeg à l'Ile à la Crosse, on en rencontrait trente-six.

Les sentiers que suivaient les voyageurs étaient quelquefois à peine praticables pour des hommes libres de tous leurs mouvements. Tantôt ils côtoyaient le bord escarpé d'un rocher, au pied duquel était un abîme; tantôt ils traversaient des marécages où ils s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la vase; ailleurs, c'était une côte abrupte qu'ils devaient gravir, la charge au dos. Souvent il fallait transporter la barque elle-même.

(1) José Paul était un Canadien né à Sorel, province de Québec. Sa force musculaire était prodigieuse : le fait suivant en est une preuve. Un jour, dans un magasin de la Compagnie de la Baie d'Hudson, un commis voulut essayer les forces de José. Dans un coin du magasin, il avait entassé des barils de sucre, parmi lesquels il en avait glissé un rempli de plomb. Gomme José était à converser avec quelques amis, le commis, ayant l'air de lui demander un service, le pria de lui mettre sur le comptoir les barils qu'il lui désigna. Un baril de cent livres ne pesait pas aux bras de José ; il se mit à les passer lestement. Tout à coup il s'aperçut du tour qu'on a voulu lui jouer ; il vient de saisir le baril de plomb. Alors comme Samson, arrachant les portes de la ville de Gaza, il fait un effort suprême et levant cet énorme poids dans ses bras, il le rabat de toutes ses forces sur le comptoir. Le commis ne riait plus ; les planches furent brisées en morceaux, le plancher enfoncé et le baril roula au fond de la cave. " Tiens! dit José, va ramasser ton plomb; mon petit." (L'abbé Dugas.)

Quand les rapides n'étaient pas trop violents, les hommes s'attelaient, et, dans l'eau jusqu'à la ceinture, remorquaient les barques avec de grands efforts. C'était le halage.

Mgr Taché

Ordinairement les barques ne naviguaient pas la nuit. Dès que le signal était donné, chacun sautait à terre et s'élançait dans

la forêt pour abattre du bois, et préparer le modeste repas. On campait à la belle étoile. Avant l'heure du sommeil, Mgr Taché assemblait les chrétiens, et là, agenouillés sur le sable, n'ayant d'autre temple que la voûte des cieux, d'autre tapis que la savane, tous ensemble adressaient au Seigneur, en louant la Sainte Vierge, cette prière que l'on répète jusqu'au bout du monde : le chapelet.

Au grand portage la Loche, la brigade de la Eivière Eouge devait rencontrer la brigade du Mackenzie. Les hommes de la première brigade transportaient à dos, à moitié du portage, c'est-à-dire à la distance de quatre milles à peu près, les pièces, les ballots destinés au Mackenzie, et s'en retournaient chargés des ballots de fourrures que les hommes du Mackenzie avaient emmenés. La brigade du Mackenzie portait les fourrures à la même place et remportait les provisions.

Cette opération demandant plusieurs jours de travail, Mgr Taché proposa au Père Grandin de prendre un peu de repos à la mission de l'Ile à la Crosse. "Je fus bien ému, écrivait le jeune apôtre, en visitant pour la première fois cette mis- ■ sion. Bon nombre de sauvages nous attendaient réunis dans l'église, pauvre baraque en bois, couverte en écorce, éclairée par de grossiers parchemins peinturés en rouge et en vert. Le Père Végreville entonna un cantique en langue sauvage que les ♦ chrétiens continuèrent avec entrain. De mon côté, je pleurais avec non moins d'entrain." I Enfin, le 6 août, après un voyage de deux mois, le Père Grandin arrivait au lac Athabaska. C'est une belle nappe d'eau profonde, claire, mesurant 200 milles de longueur et se déversant dans le fleuve géant du Nord, le Mackenzie.

Cette mission d' Athabaska a son histoire digne d'être racontée.

Un soir d'hiver (1844), deux jeunes Canadiens, Antoine Morin

et Baptiste Saint-Cyr, employés de la Compagnie au fort Chippeweyan, bâti sur les hauteurs qui bordent, au nord, le lac d'Athabaska, s'entretenaient ensemble de leur situation critique. Ils regrettaient la privation de tout secours religieux. Ce qui les inquiétait surtout, c'était l'enfer.

Une jeune femme sauvage, mariée à un métis, Baptiste Tourangeau, écoutait cette conversation.

— Qu'est-ce que c'est que l'enfer ? demanda-t-elle, intriguée. Les jeunes gens lui disent ce qu'ils en connaissaient.

— Je ne puis vous croire. Vous voulez vous moquer de moi. Quand mon mari sera de retour, je le lui demanderai.

Trois jours après, Tourangeau arrivait sur le lac Athabaska avec une charge traînée par des chiens.

Dès que sa femme peut le reconnaître, elle court à sa rencontre, et, dès qu'elle peut se faire entendre :

— Est-il vrai, lui dit-elle, qu'il y a un enfer ? — Oui, répondit-il.

Le mari surpris de la demande et de l'émotion de sa femme ne peut dissimuler la <sienne. Il arrête ses chiens, et les deux époux s'asseyent en silence sur le traîneau. Puis, la femme reprend :

— Comment ne m'as-tu pas dit cette chose-là ? Mes enfants et moi, nous ne voulons pas aller en enfer. Je croyais que tu m'aimais ; je vois bien que tu ne m'aimes pas.

— Ah ! si nous avions des prêtres comme en Canada ! murmure Tourangeau.

— Que fais-tu, matin et soir ? Tu te mets à genoux, et tu semblés parler à quelqu'un.

— Je prie le bon Dieu.

— Tu pries le bon Dieu ! Voilà qui est bien ! Toi, tu sais ce qu'il faut faire pour ne pas aller en enfer. Tu dis que tu m'aimes et tu ne me l'as pas appris. Si tu m'aimes réellement,

tu me le montreras et tu me conduiras avec' mes enfants là où il y a des prêtres afin que nous n'allions pas en enfer.

Ce n'était pas chose facile. Les prêtres étaient à la Eivière Bouge, c'est-à-dire à 700 lieues. Il fallait renoncer à ses gages, entreprendre un long voyage avec trois ou quatre enfants, trouver le moyen de vivre dans un pays inconnu, etc.

Cependant, les Tourangeau eurent ce courage. Après un hiver passé à Saint-Boniface, après avoir reçu le baptême et l'instruction chrétienne, ils retournèrent gagner leur vie et donner le bon exemple à Athabaska. Q

Ce bel exemple prouvait que le moment de la grâce était venu pour ces lointaines régions. L'envoi de missionnaires fut décidé. Le Père Taché vint le premier et récolta de belles gerbes. Dans l'espace de trois semaines, il eut la consolation de baptiser cent quatre-vingt-quatorze infidèles.

En 1855, à l'arrivée du Père Grandin, la petite mission était administrée par le Père Faraud et le frère Alexis, qui reçurent avec joie le nouveau venu dans leur demeure. Ce n'était pas un palais. Une baraque de quinze pieds carrés sur huit se trouvait debout, couverte en écorce d'arbres, mais sans porte ni chevrons. Formé de troncs de sapin bruts encochés par les extrémités, l'édifice était percé de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins réguliers, sur lesquels étaient tendus des parchemins fort peu transparents. Une humble chapelle tout aussi rustique y était attenante.

Bientôt le Père Faraud étendit plus loin la sphère de ses . travaux et le Père Grandin demeura seul avec le vaillant frère Alexis, qui devait périr dans des conditions si tragiques.

L'évangélisation des Montagnais était une œuvre de patience et de douceur, de tendresse et d'amour, de prudence et de per-

(1) Plusieurs des enfants de Baptiste Tourangeau vivent encore. L'un d'eux habite Saint-Albert.

sévérance. Cette tâche laborieuse et magnifique, le Père Grandin était de taille à l'accomplir.

Il n'était pas un de ces hommes sans énergie, qui voudraient arriver au sommet des montagnes sans se fatiguer à gravir les sentiers pas à pas. Pour lui, amener à la lumière et à la vie ces peuples entiers ensevelis dans la mort, était une œuvre plus grande que celle qui perce les continents pour rapprocher les distances. Il se donna tout entier, instruisant les sauvages, leur rendant mille services, et cela avec un si délicieux sourire, avec une si délicate tendresse que ces sauvages, qui comprenaient à peine sa langue, mais qui devinaient son cœur, stupéfaits de trouver tant d'amour dans un de ces hommes pâles, dont jusqu'à l'arrivée des missionnaires, ils ne connaissaient que la rapacité, se donnèrent à lui. " Il faut que le Dieu que tu prêches soit bien bon, lui disait un sauvage, puisque toi, tu es si bon ! "

Le sauvage n'est pas naturellement aimable. Son teint, les traits de sa figure sont quelque peu en désaccord avec nos idées esthétiques.

Sa physionomie, ses grosses lèvres charnues, ses pommettes saillantes, cette pudeur si amoindrie qu'elle semble une impudence éhontée, des habitudes grossières, des passions d'instinct brut, tout cela n'attire pas. Non, ils n'étaient pas naturellement aimables ces indigènes avec leur épaisse chevelure qui leur couvre la face, à peine recouverts par leur blouse et leurs mitasses de peau qui ne montent qu'à mi-cuisses, dévorant les innombrables insectes qui hantent leur personnage, etc.

Un des supplices des missionnaires était, en effet, de voir ces pauvres sauvages couverts de vermine. Un Indien disait : " Les blancs nous reprochent nos poux, ils ont aussi les leurs; et le pou sauvage a des qualités que n'a pas le pou des blancs. Quand le premier me pique, je vais le chercher de ma main, et je le tue; quand le second me pique, je vais le chercher et je ne le trouve pas; il a sauté ailleurs."

Mais le Père Grandin allait jusqu'aux âmes. Pour lui, ces sauvages étaient des diamants encore bruts à la vérité, mais dont la beauté dédommage de la peine qu'il en coûte pour les polir.

D'ailleurs, il faut bien le dire aussi, les sauvages qui fréquentaient la mission de la Nativité, étaient surtout des Montagnais, c'est-à-dire de tous les sauvages du Nord, les plus doux et les plus accessibles. Le souvenir de leurs guerres sanglantes contre la nation des Cris les rendait presque timides. Il y avait cependant loin de cette disposition à la sensibilité du caractère. Avant d'être chrétiens, ils étaient d'une insensibilité telle, qu'ils abandonnaient leurs parents sans ressources au milieu des forêts, lorsque l'âge ou les infirmités ne permettaient pas à ces derniers de suivre la famille. D'autres tribus tuaient leurs vieillards, eux les laissaient mourir. Même les orphelins adoptés étaient traités avec une rigueur que l'on serait facilement tenté de qualifier de cruauté. Mais la femme ! Oh ! comme elle était malheureuse la Montagnaise infidèle ! . . . Ces hommes si doux, si bons avec les étrangers, si lâches avec des ennemis imaginaires, devenaient les bourreaux de la compagne de leur vie. Aucune nation, peut-être, n'avait un pareil mépris pour la femme, ce mépris égoïste, qui disposait tout de façon que l'homme recueillît toutes les satisfactions possibles, laissant à sa mère, à son épouse, à sa fille tout ce qu'il leur était physiquement possible d'endurer de souffrances, de privations, de travail. La femme du Montagnais n'était pas sa compagne, mais sa chose. Faire les souliers et les habits des chasseurs, préparer les peaux des animaux, transporter les provisions, recevoir des coups, tel était le rôle de la femme. Dans la famille, elle était un peu plus considérée que le chien, mais pas de beaucoup. Les Montagnais se servaient d'ailleurs du même mot dans leur langue, pour dire ma fille et mon chien, et devaient

parfois prendre une périphrase pour bien faire comprendre de qui ils voulaient parler.

Dans le principe, le Père Grandin ne pouvait en croire ses oreilles et demanda à un métis montagnais, intelligent (Etienne Beaulieu), l'explication de cette anomalie. "Je n'en vois pas d'autre raison, répondit-il, que notre mépris pour la femme. Avant de connaître la prière, nous estimions l'une et l'autre au même prix." Aussi les petites filles n'avaient pas de chance quand il y en avait plusieurs dans une famille. Les mères elles-mêmes — était-ce cruauté ? était-ce pitié ? — leur donnaient la mort.

Il n'était pas rare de voir un mari tuer sa femme lorsqu'il éprouvait le besoin de s'en débarrasser. Et toutes ces horreurs semblaient si naturelles que les pauvres sauvagesses se regardaient comme destinées à les subir. Elles se considéraient comme si abaissées au-dessous des hommes, que lorsque le missionnaire arrivait au milieu d'une tribu, les hommes seuls l'environnaient et l'écoutaient. Les femmes se tenaient timidement en arrière, ne pouvant pas supposer que la bonne parolefût pour elles.

Mais, grâce à l'Evangile, tout changea de face; la mère,, l'épouse eurent bientôt reconquis leurs droits. Un sauvage, après une instruction qui l'avait frappé, alla trouver le Père Grandin, et lui dit : " Père, je comprends maintenant que les femmes ont une âme comme nous. — Mais, répondit l'apôtre, je n'en ai pas parlé. — Oh ! Père, lorsque tu nous as dit que le Fils de Dieu avait pris une mère parmi les femmes, j'ai bien compris que les femmes ont une âme et un ciel comme les hommes."

Les Montagnais n'étaient pas anthropophages; cependant, pressés par la faim, plusieurs mangeaient leurs enfants et d'abord, bien entendu, les petites filles.

Quand le souffle de l'Evangile a passé sur une terre, ces horreurs-là ne sont plus possibles !

La polygamie était un grand obstacle à la conversion des sauvages. Tons se seraient faits chrétiens s'il n'eût fallu que prier, se confesser et même jeûner. Le sauvage, nous venons de le dire, méprisait la femme. Celle-ci n'était pas sa compagne, mais sa propriété. Il l'achetait du père, qu'elle donnât ou non son consentement, la gardait plus ou moins longtemps, la renvoyait, la prêtait, la changeait, la vendait, etc. Plus on avait de femmes, plus on était riche.

La grande difficulté pour le missionnaire était de séparer les épouses de surcroît. Ces pauvres femmes, surtout si elles étaient un peu âgées, ne pouvaient vivre seules que difficilement, et la séparation exigeait de leur part une grande énergie.

L'homme, de son côté, craignait d'abdiquer sa liberté. " Pourquoi, disait l'un d'eux au Père Grandin, pourquoi me défends-tu de faire ce que tu fais toi-même ? Tu congédies un serviteur dont tu n'es pas satisfait et tu en prends un autre ; pourquoi ne me permets-tu pas d'en faire autant de ma femme ? "

Quelquefois cette question de polygamie donnait lieu à de grandes scènes. Un jour, un sauvage absolument décidé à devenir chrétien vint, entouré de ses deux femmes, trouver le missionnaire. Ces pauvres femmes plaidaient, chacune de son côté, les droits qui militaient en leur faveur.

Le sauvage ne répondait pas, et s'adressant au Père Grandin : ■ — " De grâce, dit-il, je t'en supplie, dis-moi celle que je dois garder."

Le père Grandin se refusait absolument à déterminer ce choix. Et les deux femmes de réclamer leurs droits avec éloquence.

— " Mais pour vous, répondait le sauvage, je ne veux pas aller en enfer."

Puis s'adressant au missionnaire, et lui indiquant une de ses femmes : " Celle-là a un garçon de 14 ans, qui pourra

bientôt chasser et faire vivre sa mère; c'est elle que je vais laisser. Je vais charger un de mes parents de la faire vivre jusqu'à ce que mon fils aîné soit capable de lui venir en aide. L'autre n'a que des petits enfants, je la garderai."

Le Père Grandin ne marchanda ni sa santé, ni son cœur, et peu à peu la grâce divine imbibait ces âmes de sauvages. La communion surtout les transformait. Ils l'appelaient la médecine du bon Dieu qui rend le cœur fort.

Au début, les femmes ne se croyaient pas capables de recevoir l'Eucharistie.

Le Père Grandin ayant un jour annoncé à une Montagnaise particulièrement intelligente, la grande faveur de la première communion, celle-ci de répondre qu'elle ne comprenait pas. Le Père multiplie ses explications, mais, après tous ses efforts, la femme répondait toujours : " Je ne comprends pas." Etonné, le Père Grandin appelle un interprète métis. " Je comprends bien ce que tu dis, répondit alors la Montagnaise, mais je ne pouvais supposer que la sainte communion fût pour une sauvagesse comme moi. Je croyais que les blancs seuls pouvaient recevoir cette médecine et que tu rendais mal ta pensée." Un vieillard lui disait : " Le bon Dieu a eu pitié de notre misère. Il nous a envoyé celui qui possède sa parole. Nous ne serons plus comme les animaux qui nous servent de nourriture; nos cœurs seront bons.

Je suis faible, parce que je n'ai pas communié; mais, si tu m'accordes cette grâce, mon cœur sera fort, et je ne pleurerai plus."

Il allait quelquefois porter le saint viatique à de grandes distances, car les Montagnais, peuple nomade, mènent une vie errante, à cause des exigences de la chasse ou de la pêche, et alors ses larmes roulaient, bonnes, douces, fortifiantes, car il sentait que pour la première fois le Christ qu'il portait, pre-

nait possession de son royaume et de ce peuple qui l'avait appelé là-bas !

Le zèle des néophytes prenait quelquefois des formes étranges. Le Père G-randin avait remarqué qu'un vieillard s'était gratifié d'une belle tonsure. Sachant que les sauvages se coupaient souvent les cheveux quand ils souffraient des maux de tête, il n'y prêta pas d'abord plus d'attention; mais, ayant constaté que la tonsure était toujours rafraîchie les jours de communion : — u Pourquoi, lui demanda-t-il, portes-tu la tonsure ? As-tu mal à la tête ?

— Et toi, répondit le sauvage, est-ce parce que tu as mal à la tête que tu la portes ?

— Non, je la porte parce que je suis prêtre.

— Eh ! bien, moi, répondit-il, je ne suis pas prêtre, mais je la porte, parce que je sais qu'en t'imitant, je ne puis pas commettre de péché, et je fais bien."

La réputation du Père Grandin se répandait au loin dans la tribu, et un grand nombre de Montagnais désiraient vivement le baptême.

Un sauvage des environs de Churchill, qui avait entendu plusieurs sauvages d'Athabaska lui parler du Père Grandin, se voyant près de mourir, dit à sa femme : " Que je voudrais être baptisé ! Ceux qui ont reçu le baptême vont voir le Grand Esprit. Baptise-moi donc.

— Mais comment faire ? répondit la femme. Je n'ai jamais vu baptiser.

— U paraît qu'on verse de l'eau sur la tête."

Et voilà la bonne femme qui prend sa chaudière, va la remplir au lac, et la verse en entier sur la tête de son mari.

— " Ya encore en chercher, reprend le malade ; baptise-moi bien."

Et l'opération fut répétée plusieurs fois.

Si le baptême ne fut pas valide, ce ne fut certainement pas Peau qui manqua. Dieu, sans doute, eut égard au bon désir de cet enfant des bois.

Cette histoire fera peut-être sourire le lecteur; elle fit pleurer le Père Grandin. Il ne pouvait être insensible à la pensée de ces âmes rachetées par le sang d'un Dieu et n'ayant personne pour leur appliquer les mérites de Jésus-Christ. Plusieurs venaient le trouver : " Père, lui disaient-ils, il fait bien noir dans notre cœur; donne-nous l'eau qui rendra notre âme blanche."

Un gkoupe de petits Montagnais

Le Montagnais est curieux de sa nature; il veut tout savoir, tout comprendre, se rendre compte de tout. Un jour, le Père G-randin avait raconté la genèse de nos premiers parents, la création de la première femme : " Mais ce n'est pas possible ce que tu nous racontes-là, dit un des sauvages. Si c'était vrai, il me manquerait une côte." Et se tâtant fortement : " Tiens, regarde, je les ai toutes." — " Allons donc, répondit le Père Grandin, tu fais couper parfois la queue et les oreilles à tes chiens. Quand ils se reproduisent, vois donc si les petits n'ont

pas tous la queue et leurs deux oreilles." Le Montagnais avoua que le Père avait raison.

C'est dans ce consolant ministère que s'écoula la première année de son apostolat.

L'hiver fut terrible comme il peut l'être dans le Nord et comme il peut être ressenti dans une bicoque ouverte à tous les vents. Le thermomètre descendit à 45° centigrades ! Il écrivait à ses parents : " Ma santé est égale à ma joie. Sans pain, sans vin, sans cidre, sans café et sans bière, par un froid dont je ne saurais vous donner une idée, en travaillant beaucoup de l'esprit et souvent du corps, je suis heureux. Priez bien pour mes sauvages, car vous ne leur êtes pas étrangers. Un vieillard me disait dernièrement : " Oh ! que je voudrais voir ton vieux " père ! — Pourquoi voudrais-tu le voir ? lui dis- je. — Pour " lui dire merci, car il ne s'est point opposé à ton départ. — " Tu le verras au ciel. — C'est vrai, mais je voudrais bien le " voir pendant sa vie. Si je le voyais, je lui donnerais mon " bonnet." Mon cher père, ce sauvage, en vous faisant un pareil cadeau, se croirait très généreux, et il le serait en effet, si l'on considère sa pauvreté. Le bonnet, en lui-même, aurait un certain prix : une dame, en France, en ferait un magnifique manchon . . . J'ai reçu, cet hiver, toutes vos lettres, de deux ans de date : elles étaient vieilles, comme vous le voyez; mais, pour moi, le temps ne peut en diminuer le prix." La tendresse de son cœur lui donnait une puissance merveilleuse de s'emparer de ce qu'il aimait, de le garder, de le dérober à l'espace, au temps, à la mort même.

Le Père Grandin vient de faire allusion à sa nourriture. Elle n'était pas recherchée. Qu'on en juge : du poisson, presque toujours du poisson, sans autre assaisonnement que l'appétit, c'est-à-dire sans pain, sans huile, sans épiées. S'il est vrai que la sauce vaut le poisson, il est encore vrai que le poisson

sans sauce ne vaut pas grand' chose. De temps en temps, quand la chasse était favorable, ce mets uniforme était remplacé par de la viande. Les sauvages tuaient quelquefois quelques belles pièces : l'orignal, sorte d'élan, le buffalo, le caribou Ç), le castor, l'ours, etc. Les sauvages apportaient alors les plus beaux morceaux au Père Grandin, non sans leur donner devant lui quelques bons coups de dents, pour lui prouver que c'était cuit à point. Quand la graisse manquait, quand le poisson manquait, le missionnaire ne pouvait pas dire qu'il mangeait son pain sec. Du pain ! il n'y en avait pas dans le pays. On ne le nommait même pas. Une ressource, était le pémihan. Ce mets se compose de viande de bison séchée au soleil, battue au fléau et réduite en poudre, puis jetée dans de la graisse fondue et enfermée dans des sacs faits avec la peau de l'animal. Cette viande, dont la vue et l'odeur rebuttent les nouveaux arrivés, atteint une dureté telle qu'on ne peut l'émietter qu'à coups de hache.

Il fallait la grâce de Dieu et l'énergie de l'apôtre pour supporter ce genre de vie. Le printemps, ailleurs si plein dè poésie, était pour lui la saison la plus pénible. A cette époque, le soleil est trop pâle pour raffermir un sol effondré par les neiges, trop chaud pour qu'on puisse voyager sur la glace. Condamné pendant plusieurs mois à une inaction relative, le Père Grandin avait besoin de toute l'énergie de sa foi pour supporter ce complet isolement, bien plus pénible que les labeurs de l'apostolat.

Quand les brumes enveloppaient les terres boréales, quand le vent pleurait sous son toit d'écorces d'arbre, quand les flocons de neige volaient et tombaient pressés, le missionnaire se livrait à l'étude, à la prière et trouvait consolation auprès du divin Sauveur, toujours là, dans l'humble maison couverte de neige.

Plusieurs fois, il dut chausser les raquettes et faire plusieurs journées de marche pénible sur la neige pour voir, instruire,

(1) Chevreuil de la taille d'un cheval.

baptiser les sauvages, administrer les malades. La raquette se compose d'un cadre de bois léger, durci au feu, d'une forme à peu près ovale et relevée par devant. Sa longueur ordinaire est d'un mètre, et sa plus grande largeur de 50 centimètres. Le cadre est percé de petits trous destinés à recevoir les lanières de cuir formant le tissu de la raquette; deux traverses affermissent ce cadre, et divisent le corps de la raquette en trois compartiments. Celui du milieu, qui est le plus considérable, a une ouverture en forme d'arc, ayant pour corde la traverse qui sépare ce compartiment de la partie antérieure : c'est là que doit porter la pointe du pied, et des deux extrémités de l'arc, partent les courroies qui fixent le pied lui-même sur le milieu de la raquette. Ces souliers d'un nouveau genre permettent de marcher sur la neige sans y enfoncer. Dans les grands voyages, quand il avait besoin de sa chapelle, de ses couvertures et de quelques provisions, il prenait son traîneau à chiens.

Ces chiens sont, pour les sauvages du Nord, ce que sont les chevaux dans les contrées plus favorisées de la nature, et si Buffon a pu dire que le cheval était " la plus belle conquête que l'homme ait faite ", les sauvages peuvent revendiquer, pour leurs humbles quadrupèdes, une partie de cet éloge, d'autant plus que dans leur langue, le cheval n'est qu'un chien agrandi, (li tcho — gros chien). Ces chiens sont d'une résistance extraordinaire; ils peuvent traîner tous les jours, pendant douze heures, un poids moyen de 100 livres, et ils se contentent, en arrivant le soir à l'étape, d'un poisson sec ou d'un peu de pemihan. Dans- les tourmentes de neige les plus violentes, lorsqu'ils connaissent la route, ils peuvent la retrouver. Avec un traîneau attelé de trois ou quatre chiens, on peut facilement parcourir, en une journée, la distance de 25 à 30 milles, franchir avec

rapidité les rivières, les lacs, sur lesquels le froid Aquilon a jeté

de solides ponts de glace, et ses blancs tapis de neige. On les guide à la voix, et, chose curieuse, tous ceux qui s'en servaient, autrefois, Anglais, Métis, Indiens même, ne leur parlaient que français; bien souvent ce français était le seul que connaissaient ceux qui remployaient. Depuis les confins de l'Océan Glacial jusqu'aux bords du lac Supérieur, on se servait des termes " Marche ! Hue ! Dia ! " — Ordinairement ces chiens sont attelés quatre ensemble à la file l'un de l'autre.

Il ne" faut pas trop poétiser ces voyages, même en traîneau. Quelquefois la carriole verse et vous dépose à moitié enseveli dans un banc de neige. Q C'est une branche malencontreuse qui vient traîtreusement vous déchirer la figure. Puis, le vent vous fouette en plein visage et la neige vous aveugle.

Quand le chemin est semé de troncs d'arbres dissimulés sous la neige, quand la surface du lac ou de la rivière est couverte

(1) Mgr Grouard décrit ainsi le traîneau à chiens : " Prenez trois planchettes de bouleau larges de 3 pouces et demi et longues de 10 pieds ; joignez-les ensemble par des barres transversales attachées solidement avec de minces cordes de peau appelées babiches ; relevez-les à la tête en forme de volute, que vous maintenez en place à l'aide de bons liens (on donne à cette volute le nom de chaperon).

A fleur du sol, de chaque côté, sont les lires, deux anneaux de cuir où l'on attache les traits des chiens. Ces derniers ont des harnais proportionnés à leur taille, un collier rond, juste assez grand pour y passer leur tête et qui vient s'appuyer sur les épaules. Deux longues et fortes bandes de cuir partent de ce collier et vont se joindre au harnais suivant ; ce sont les traits qui s'appliquent sur les flancs des chiens ; de courtes dossières, en peau souple, les maintiennent à cette hauteur. C'est cette partie du harnais qui se prête le plus à l'ornementation ; aussi presque toujours y voit desi tapis brodés, chargés quelquefois de grelots ; les colliers peuvent recevoir de petites sonnettes et des pompons enrubannés ; bref, on porte autant de soin à orner nos pauvres chiens qu'on le fai ailleurs pour les chevaux.

Voilà donc comment se compose un at elage dans ce pays. Vous placez vos chiens dans leurs harnais, à la queue l'un de l'autre, et vous attachez les derniers traits aux lires du traîneau. Celui-ci repose à plat sur la neige, et glisse sur toute sa surface. On y met des charges plus ou moins pesantes, retenues dans des enveloppes de peau ou de toile, que de fortes lanières de cuir enlacent de nombreux replis."

de b our&iïlons, glaces brisées, entassées en désordre, ne présentant qu'arêtes aiguës et menaçantes, il faut quitter le traîneau.

La raquette n'a guère plus d'agréments. Se figure-t-on un voyage à pied, même sur les belles routes des vieux pays, s'il fallait marcher quinze ou seize heures par jour, ne dormir que quatre ou cinq heures, n'avoir pour nourriture qu'un peu de viande ou de poisson gelés, et continuer ce train de Marseille à Paris ? Qu'on juge des souffrances d'un voyage entrepris par 40 degrés de froid centigrades, dans un pays couvert de neiges épaisses. Il faut marcher ou plutôt courir toute la journée en se balançant de droite à gauche et de gauche à droite ; il faut parcourir des plaines immenses et mornes, où se croisent les vents déchaînés qui soulèvent les flots d'une neige fine appelée poudrerie. L'horizon est une même zone de terre qui, bien souvent, semble fuir devant vous.

Le soir, il faut préparer son gîte pour la nuit. Tous les endroits ne sont pas également avantageux pour camper, ce qui fait qu'on ne s'arrête pas toujours à la même heure.

Quand un emplacement réunit les conditions voulues, on s'y installe; les chiens reçoivent leur liberté et en jouissent immédiatement pour dormir sur la neige. Leurs maîtres, plus délicats et plus exigeants, ne peuvent pas se contenter à si peu de frais : il leur faut une bonne heure de travail pour improviser leur lit. Pendant que le missionnaire, comme le plus digne de la bande, creuse une fosse dans la neige épaisse, les autres abattent de gros sapins, dont les branches vertes sont déposées en forme de plancher au fond de la fosse. D'un autre côté, sont amoncelés avec profusion les arbres morts de la forêt. Le briquet fait jaillir l'étincelle longtemps désirée, et chacun se range à côté du feu pour réchauffer ses membres engourdis.

On débarrasse alors le traîneau. Les couvertures, peaux

d'ours, ro'bes de caribou sont exhibées. Après le repas traditionnel : thé, pémikan, ou poisson, on s'enveloppe dans les couvertures, on se presse les uns contre les autres, on appelle les chiens, et on s'endort, à la belle étoile, sans penser aux 40 ou 45 degrés de froid.

Je dis on, car le missionnaire, surtout dès le début, éprouve quelques difficultés. Quelquefois une épaisse couche de neige vient au secours de la couverture et la seconde merveilleusement dans son action protectrice.

Un des voyages du Père Grandin mérite une mention spéciale.

Il y avait alors, à 120 milles du lac Athabaska, sur le bord de la -rivière au Sel, une famille intéressante.

Là vivait un patriarche nommé Beaulieu, fils d'un Canadien et d'une Montagnaise. Elevé comme les sauvages et parmi les sauvages, il exerçait sur eux l'autorité d'un chef, parce qu'il était fils d'un blanc. Il était le fils du fameux François Beaulieu qui avait accompagné, en 1793, Alexandre Mackenzie à travers les Montagnes Rocheuses, dans l'héroïque exploration vers l'Océan Pacifique. Son intelligence et son courage lui avaient valu d'abord la charge d'interprète dans la Compagnie, mais bientôt il se retira et devint chef de tribu. Tout pliait sous sa volonté. Dans l'âge des passions, ne connaissant ni Dieu, ni loi, il avait joui de la vie présente comme un véritable épicurien du désert. Le bord de la rivière au Sel était son domaine. Dès qu'il apprit la présence d'un missionnaire au Portage la Loche, il s'y rendit avec ises nombreux enfants, " afin de voir, disait-il, cet homme du pays de son père, qui apprenait à bien vivre." C'était en 1845. L'Evangile, prêché par monsieur Thibault, le saisit et il ne recula devant aucun sacrifice pour être admis dans le sein de l'Eglise. Il ne garda qu'une épouse légitime, mais pourvut à la subsistance des femmes qu'il abandonnait. Baptisé, François Beaulieu devint un apôtre. Il

ne rêvait que la présence du prêtre pour évangéliser ses enfants, ses petits-enfants et les sauvages du voisinage qu'il considérait un peu comme ses vassaux.

Trois ans après cette conversion, en 1848, le Père Taché avait fait annoncer par les métis employés à la Compagnie, sa prochaine arrivée à- la mission d'Athabaska. Beaulieu prit donc la route du lac avec ses nombreux enfants et petits^enfants. Eencontrant plusieurs familles qui revenaient, il demande si le Père est arrivé. " Oui, répondent les sauvages, mais ce n'est qu'un enfant." Monsieur Thibault avait produit une grande impression sur les sauvages. Il était de haute taille, d'une force herculéenne, et dans la force de l'âge. Les sauvages, Beaulieu comme eux, ne pouvaient se figurer deâ connaissances acquises autrement que par l'expérience. Or, le Père Taché avait au plus 25 ou 26 ans, était petit de taille, et avait une figure d'enfant. " Je fus, disait Beaulieu, sur le point de revirer, Q moi aussi; cependant ayant fait tant de chemin, je me décidai à aller le voir."

Autour du fort, il rencontra bon nombre de Montagnais découragés qui lui dirent de même : " Ce n'est qu'un petit blond."

Le Père Taché célébrait, en ce moment, la messe dans la maison de ce Tourangeau que le lecteur connaît déjà. Quelques métis étaient à genoux, en silence. Beaulieu n'avait jamais vu monsieur Thibault célébrer le saint sacrifice. Il fut si frappé de ce qu'il aperçut qu'il se trouva comme anéanti jusqu'à la fin de la messe. Puis, il alla vers les Montagnais : " Vous dites que c'est un enfant, leur dit-il; pour moi, c'est le bon Dieu en personne." Et le petit blond fut regardé comme l'envoyé du ciel.

Quand le Père Grandin vint visiter les sauvages de la rivière

(1) Revirer, expression métisse.

au Sel, il trouva donc là toute une petite colonie bien disposée à recevoir la parole de Dieu. Le vieux Beaulieu alla à sa rencontre. " C'est lui qui me servit de guide, raconte le missionnaire. Le pauvre homme aurait emmené un ange avec lui, qu'il n'aurait pas été plus fier. Lorsque, après six jours de marche, j'arrivai dans ses foyers, son bonheur fut partagé par tous les siens. Je restai deux mois avec eux, tout occupé de l'instruction de ma petite colonie, si avide de m' entendre.

" Bien que la reconnaissance soit une vertu peu connue des sauvages, le vieux Beaulieu et toute sa famille doivent être exceptés de cette règle. Ils semblent comprendre les sacrifices que s'impose le missionnaire pour arriver jusqu'à eux; aussi s'efiorcent-ils de lui rendre la vie aussi agréable que possible. Dès le lendemain de mon arrivée, le vieillard me céda sa maison, qui était la plus convenable, et il se logea dans une autre, qui était une véritable glacière. Celle qu'il me laissait était loin d'être un palais. Comme elle ne recevait le jour qu'à travers des parchemins et que le soleil, à cette latitude, reste peu de temps sur l'horizon, je ne pouvais guère travailler qu'à, la lueur d'une lampe ou d'un grand feu qui brûlait jour et nuit. Néanmoins, je gelais quelquefois près du foyer, car l'hiver a été cette année très rigoureux. Il y a eu, à Athabaska, jusqu'à 47 degrés de froid, et l'on devait en compter davantage à la rivière au Sel, qui se trouve plus au Nord."

Le vieux Beaulieu était moraliste à sa manière. Le Père Grandin avait réconcilié avec le bon Dieu un concubinaire endurci, et, à son départ, craignant pour la persévérance du converti, il l'avait recommandé aux soins du patriarche de la rivière au Sel. Beaulieu prit le jeune homme dans sa maison et tint toujours éloignée la femme illégitime. G-râce à cette vigilance, les bonnes résolutions purent tenir. Mais il y avait à craindre que l'épreuve ne fût trop longue. Le vieillard entre-

prit lui-même un pénible et lointain voyage pour aller chercher la femme légitime de son hôte. Celui-ci eut scrupule de reprendre sa femme après en avoir été longtemps séparé : il lui semblait qu'il fallait pour cela une nouvelle bénédiction nuptiale. Il consulta Beaulieu, qui fut un moment embarrassé. "Après tout, dit-il, si je perds un objet, je n'en perds pas la propriété, et si je le retrouve, je puis me remettre en sa possession; je crois qu'il en est de même pour ta femme. En tout cas, de crainte de mal faire, récitons le chapelet, puis tu reprendras ton épouse, et s'il y a péché, j'en serai responsable."

Un joyeux événement vint rompre la solitude du Père Grandin. Il reçut presque en même temps la visite de Mgr Taché et du Père Grollier. Le Père Faraud, lui aussi, rejoignit le petit groupe. Ce fut, pour les Montagnais, l'occasion d'une mission féconde qui dura quinze jours, et qui fut suivie avec un grand enthousiasme. Tous les jours, il y avait régulièrement deux et trois instructions. La mission fut clôturée par une magnifique plantation de croix sur une colline voisine.

Quelques temps après, Mgr Taché s'éloignait du lac Athabaska, promettant au Père Grandin de lui envoyer bientôt une nouvelle obédience. Il emmenait le Père Grollier qu'il laissait à l'Ile à la Crosse, recevait à Saint-Boniface l'oblation du Père Lacombe, puis s'embarquait pour l'Europe.

L'évêque de Saint-Boniface croyait la nomination d'un coadjuteur avantageuse à son immense diocèse. De la Rivière Rouge, à 1,000 lieues et plus de distance, pouvait-il sagement diriger les missions du Nord ? Les évêques du Canada, consultés, goûtèrent son projet, et dans leur supplique à Rome, demandèrent que l'évêque de Marseille, fondateur et supérieur général des Oblats, choisît lui-même et proposât au Saint-Siège celui qu'il croirait le plus propre à remplir la charge de coadjuteur. C'était une sage tactique des évêques canadiens, désireux de

voir la congrégation des Oblats se charger de l'évangélisation du Nord- Ouest. Mgr de Mazenod, inspiré de Dieu, désigna le Père Grandin comme dignissimus inter dignos. Ce choix rencontra les vues de l'évêque de Saint-Boniface, qui, plein d'estime et d'affection pour chacun de ses missionnaires, ne put néanmoins se dispenser de croire à l'inspiration de la grâce dans le choix de ce jeune Père qu'il savait, lui aussi, être doué de qualités bien précieuses. Il y avait bien l'objection relative à la jeunesse de l'élu, mais on ne s'y arrêta point, la jeunesse étant, de tous les défauts, celui dont on réussit le plus efficacement à se corriger chaque jour. Puis, il faut bien s'en souvenir, avec la nécessité des marches et contre-marches, à des distances prodigieuses, le poids des années était un bagage un peu lourd pour les raquettes. Le nom du Père Grandin fut envoyé à Rome. Ce nom, par la raison dite plus haut, ne se trouvait pas consigné sur la supplique des évêques de la province de Québec. Cette dérogation aux règles ordinaires retarda un peu la conclusion de cette importante affaire. Ce ne fut que le 11 décembre 1857, que le Saint-Père signa les bulles érigeant la coadjutorerie de Saint-Boniface, et préconisant le Père Vital Grandin comme ooadjuteur, avec le titre d'évêque de Satala in partibus infidelium.

Pendant que le Père Grandin était l'objet de l'attention de ses supérieurs, lui-même, sans se douter le moins du monde de ce dont il était question, continuait son ministère de zèle, se rendait à 200 milles, à la maison de Notre-Dame-des-Sept- Douleurs, dite du fond du lac, et prouvait, là encore, qu'il n'est pas nécessaire d'être au milieu des Indiens, pendant un grand nombre d'années, pour gagner leur confiance, et acquérir sur eux l'ascendant affectueux qui assure le succès.

De retour à la mission de la Nativité, il retrouvait le Père Faraud. Tous les deux s'étonnaient de ne pas recevoir de

lettres de Mgr Taché. Depuis le départ du Père Grollier pour Pile à la Crosse, la mission du grand lac des Esclaves n'avait pas de prêtre. Il était légitime de supposer que le Père Grandin en serait chargé. Les berges de la Compagnie passèrent, mais sans courrier. Supposant que les lettres avaient été égarées, le départ du Père Grandin pour le grand lac des Esclaves fut décidé.

Le Père se mit en route. Quelle ne fut pas sa surprise, après quelques jours de marche, de trouver dans un portage, pendues à un arbre, et soigneusement enveloppées dans de l'écoree de bouleau, avec quelques mots d'excuse, les lettres de Mgr Taché, que M. Anderson, bourgeois de la Compagnie, avait oublié de laisser à la mission de la Nativité. Les ordres donnés au Père Grandin étaient formels. Mgr Taché, sans rien dévoiler des négociations en cours, mais pour faciliter l'arrangement des graves mesures arrêtées au sujet du coadjuteur, ordonnait au Père Grandin de se rendre à l'Ile à la Crosse. Le Père Grollier, de son côté devait quitter cette dernière mission pour le grand lac des Esclaves.

Il fallut donc rebrousser chemin, venir surprendre le Père Faraud, qui ne s'attendait ni à revoir son confrère sitôt, ni à recevoir des lettres de cette direction. Le Père Grandin équipa un vieux canot d'écorce, et partit pour l'Ile à la Crosse, accompagné de deux sauvages, dont l'un était presque aveugle, l'autre un jeune homme de quinze ans. Pour toute provision, il ne pouvait emporter que quelques patates et un peu de poisson pilé dont le frère Alexis lui fit une sorte de pémilcari encore moins appétissant que le pémihan de viande.

Ce voyage, .semé, du commencement à la fin, de péripéties de toutes sortes, dura vingt-deux jours et fut un vrai chemin de croix. Tout semblait conspirer contre le jeune missionnaire, comme si une puissance mauvaise avait juré d'étouffer tant

d'œuvres futures dans leur germe. Les guides s'égarèrent plusieurs fois. Le canot, vieux et usé, avait de nombreuses voies d'eau, devenait une vraie baignoire, et les jambes du missionnaire étaient comme paralysées par suite de l'humidité ; il tremblait la fièvre. Une pluie battante les accompagna presque tout le temps. Plusieurs fois, les rochers, à fleur d'eau, déchirèrent le canot, et il fallait s'arrêter longtemps pour le gommer à nouveau. Q La nuit, il devait camper sur l'herbe mouillée. A chaque portage, tandis que les sauvages portaient le canot sur leurs épaules, lui, se traînait péniblement appuyé sur l'aviron. Au grand portage la Loche, ce fut bien autre chose. Ses jambes lui refusaient tout service. Il dut attendre, seul, durant trois jours, le retour des sauvages qui s'étaient rendus à l'autre extrémité, pour lui chercher un cheval. Ce fut un vrai martyre que ce voyage à l'Ile à la Crosse. Dieu, qui lui laissait ignorer les desseins qu'il avait sur lui, voulait le préparer de suite aux peines et aux angoisses qui sont le privilège de ses élus. Il arriva souffrant, boiteux, menacé de perdre la vie.

(1) Ces canots sont faits d'écorce de bouleau. Il est nécessaire souvent de coudre plusieurs pièces ensemble. On se servait pour cela de racines d'arbre, et on recouvrait ces coutures d'une couche assnz épaisse de gomme d'épinette. Il était nécessaire aussi de recourir à la même opération pour réparer les déchirures, ou pour ralentir l'action lente de l'eau. C'est ce qu'on appelait gommer un canot.

CHAPITEE Y

L'Ile à la Crosse — Lettre de Mgr de Mizenod — " Le Fils de Dieu " — Son sacre — Glorieuse humiliation de M. l'abbé Sébaux — Visite de Mgr Grandin à sa famille — Il tombe malade — Arrivée à Saint-Boniface — Nouvelle maladie — Départ pour l'Ile à la Grosse — Ses occupations, son ministère.

La santé du Père Grandin fut bientôt assez complètement rétablie pour lui permettre de se livrer encore aux joies de l'apostolat.

Il passa l'hiver à l'Ile à la Crosse, Q instruisant, réconfortant les sauvages, étendant le royaume de Jésus-Christ.

C'est sur les bords du lac (2), et en face de l'île que se trouve la mission de Saint-Jean-Baptiste. Fondée par M. l'abbé Laflèche et par le Père Taché, elle avait quatorze ans d'existence, à l'arrivée du Père Grandin, et avait déjà donné bien des consolations. Presque tous les sauvages étaient baptisés et fervents chrétiens. On n'en comptait guère qu'un millier en résidence habituelle, mais chaque année, ils arrivaient en grand nombre, de toutes les directions, pour vendre leurs fourrures au poste de la Compagnie.

Au mois de juillet 1858, le Père Grandin distribuait la bonne nouvelle à ses chers enfants des bois, quand il reçut un courrier qui fut pour lui un coup de foudre.

(1) Ainsi appelée par l^s premiers voyageurs qui, dit-on, rencontrèrent sur les bords du lac des sauvages jouant à la crosse.

(2) Le lac de l'Ile à la Crosse a une longueur d'environ 60 milles. Ses eaux descendent à la baie d'Hudson par la rivière Churchill. Il entre dans les terres par des baies qui ont jusqu'à trois, quatre et cinq lieues de profondeur. Tout auteur sont de vastes forêts habitées par ies sauvages, dont les uns se sont bâti des maisons ^n bois, tandis que les autres, fidèles à leur vie nomade, errent en tous sens pour chercher dans la chasse et la pêche leurs moyens de subsistance.

Son supérieur général, Mgr de Mazenod, lui écrivait :

" 8 janvier 1858.

" Une toute petite lettre à notre bien cher Père G-randin,

Mgk de Mazenod

devenu, par la volonté de Dieu et celle de son représentant sur la terre, évêque de Satala in partibus infidelium.

" Infidèles pour infidèles, le pape vous dispense de vous occuper •de ceux qui habitent la partie de l'Asie où se trouve votre

-diocèse, pour vous consacrer entièrement, plus tard à la sanctification, et tout d'abord à la conversion de ceux que vous avez été chercher dans les glaces de l'Amérique du Nord.

" Je vous vois d'ici vous prosterner la face contre terre,- verser des larmes, repousser, dans l'expression de votre humilité, la couronne pontificale qui va être posée sur votre tête. Rassurezvous : elle vous est imposée par l'obéissance, et d'ailleurs elle ressemblera pour vous, au milieu des pénibles labeurs de votre ministère, plutôt à la couronne d'épines de Notre Seigneur, qu'au diadème des empereurs de ce monde. Vous êtes évêque par la volonté du chef de l'Eglise et la mienne, votre supérieur général; la grâce et l'assistance de Dieu vous sont assurées.

" L'épiscopat est devenu, pour vous, la voie du salut ; c'est par lui que vous vous sanctifierez et sanctifierez davantage; les fruits de votre ministère seront de plus en plus abondants. Relevez-vous de votre abattement et réjouissez-vous dans le Seigneur, car l'épiscopat, arrivant à vous de la sorte, est pour vous véritablement le bonum opus dont parle l'Apôtre dans ses -admirables épîtres.

" Voilà pour ce qui vous concerne. Maintenant, je viens à moi. Vous savez que c'est un privilège de ma paternité, d'imposer les mains à tous ceux de mes enfants choisis par le Seigneur dans notre chère famille. J'ai écrit en conséquence à notre cher et bien aimé évêque de Saint-Bonifaoe, que je revendiquais ce privilège en le priant de vouloir bien faire à ma vieillesse patriarcale, le sacrifice de la joie qu'il aurait sans doute éprouvée lui-même en vous communiquant le Saint- Esprit qu'il a reçu de moi en son temps.

"Je compte donc sur cette consolation avec* d'autant plus de raison, que j'ai toujours entendu dire qu'il était aussi facile de vous rendre en France de vos contrées qu'en Canada. Nous aurons d'ailleurs à vous faire ici votre trousseau épiscopal, et

à vous montrer à tous ceux qui hésitent encore pour embrasser le service si pénible des missions de la Rivière Rouge. Votre passage vaudra peut-être un bon coup de filet. Ne reculez donc, pour vous rendre à mes vœux, que devant une impossibilité absolue que je ne dois ni prévoir, ni craindre.

" Adieu, mon cher évêque de Satala, mais toujours mon bien aimé fils, sur les prières duquel je compte avec assurance, et pour lequel je prie plus spécialement encore depuis que Rome m'a fait savoir qu'il était associé à notre collège apostolique par le choix approbatif du Saint-Père.

" Dans l'attente du beau jour où il me sera donné de lui imposer les mains et de le consacrer dans l'ordre des pontifes, je l'embrasse de tout cœur."

Le Père Grandin se crut quelque temps la proie d'un rêve. Il se hâta de transmettre ses respectueuses observations à son supérieur; il alléguait sa jeunesse, son ignorance, ses inaptitudes, sa faible constitution. " Je ne voyais rien qui pût justifier ce choix, écrit-il, sinon cette vérité préconisée par saint Paul, infirma mundi elegit Deus. Des qualités de missionnaire, je n'avais que la bonne volonté de servir et de faire aimer le bon Dieu, — ce qui m'était commun avec mes frères, — et en plus de longues jambes qui me permettaient de marcher à la raquette." Plus tard, il se plaisait à répéter souvent : " Hélas ! si l'on m'a fait évêque, c'est pour mes jambes et non pas pour ma tête." Sa lettre à Mgr de Mazenod se terminait ainsi : " Monseigneur, vous ne me connaissez pas. Dans ces conditions, quand vous paraîtrez au jugement de Dieu, vous pourrez regretter d'avoir voulu mon élection."

Après cette lettre il se crut sauvé. D'ailleurs surgissait, à ce moment, un pénible incident qui ne lui laissait guère le loisir de penser à l'épiscopat. La mission de l'Ile à la Crosse était menacée d'un bouleversement général, d'une ruine complète.

Un beau matin, un jeune sauvage se trouva sous la pression d'une forte inspiration. Il se croyait ou se disait tout simplement " le Fils de Dieu Cette nouvelle déification conduisait au rejet de la prière, de l'Evangile. C'était un fou, mais comme maints fous font école, celui-ci trouvait des adeptes. Il prétendait que, venu une première fois sur la terre, et les blancs l'ayant fait mourir, il venait maintenant pour adopter les Montagnais et rejeter les blancs. On le crut sur parole, sur la parole d'un certain verbiage qu'il avait adopté, et que, ni lui, ni les autres ne comprenaient. Il fit des prodiges, du moins il en fit un bien étonnant pour ceux qui connaissaient les Montagnais : il détermina ses partisans à se défaire de tout ce qu'ils possédaient, pour être plus dignes de marcher en la compagnie du "Fils de Dieu"; on détruisit, on brûla tout ce qu'on avait, et voilà bientôt toute la nation à l'envers. Les adeptes tuèrent leurs chiens, brûlèrent leurs canots, leurs tentes, leurs loges, de magnifiques fourrures, des effets achetés à la Compagnie et qui n'avaient jamais servi, etc. A l'enseignement, aux exhortations succédèrent les menaces; et, comme toutes les erreurs ont une source commune, on en voulait aussi au prêtre, on le menaçait.

Le mal prenait des proportions alarmantes; un certain nombre de sauvages ne voulaient plus venir à la mission. La surprise, la confiance, la crainte et le diable aussi y poussant, l'église allait être déserte. Le Père Grandin avait beau leur dire que le Fils de Dieu ne devait venir sur la terre d'une manière visible qu'à la fin du monde : " Mais, disaient-ils, tu ne l'as pas vu. Les blancs l'ont fait mourir parce qu'ils ne le connaissaient pas; nous ne voulons pas nous exposer à en faire autant."

Il prit donc la résolution de se rendre auprès du " Fils de Dieu", malgré les menaces qui lui étaient faites. Les blancs

fi

et les métis refusèrent de l'accompagner, disant : " Père, nousn'avons pas peur de la mort, mais nons savons qu'on en veut à votre vie, et nous ne pouvons nous faire à l'idée de vous voir ainsi massacré par cette bande de fous." A son compagnon, le Père Végreville, lui faisant remarquer que sa qualité d'évêque nommé lui faisait un devoir de ne pas exposer sa vie, il répondit gaiement que les évêques sont moins importants que le " Filsde Dieu".

Il partit donc en canot d'écorce avec quelques jeunes Montagnais. Deux ou trois jôurs après, il aperçut sur un coteau élevé dominant la rivière aux Anglais, à peu de distance del'embouchure de la rivière Caribou, une grande fumée qui indiquait le campement du nouveau dieu. Celui-ci, qui n'était autre que le fils du montagnais Saskie (la Patte d'Ours), accueillit., le Père avec force harangues dans lesquelles revenait souvent le mot Théos, l'appela son fils, lui proposa de lui montrer lèstables de Moïse et d'autres merveilles, puis, subitement, chercha à l'assommer à coups de bâton. La mère du pauvre fou, surnommée " ]a pieuse Nanette ", criait au Père Grandin : " N'aie pas peur; c'est une preuve d'affection. C'est l'absolution qu'il te donne." La vieille avait-elle entendu parler de la baguette des grands pénitenciers de Saint-Pierre ?

Le Père s'arrache un moment des mains de ce forcené, revient bientôt et lui dit avec force : " Je n'ai peur ni de ton bâton, ni de la mort, mais j'ai peur pour toi, car dans quelques jours, les blancs passeront ici, et ils pourront te faire payer cher les mauvais traitements que tu m'as infligés." Puis s'adressant à la foule : " Ce prétendu Fils de Dieu, dit-il, n'est qu'un fou, et s'il est possédé d'un esprit quelconque, c'est du mauvais esprit. Il prétend parler toutes les langues et vous venez de constater qu'il ne connaît ni le français ni l'anglais. Pauvres malheureux ! sur ses conseils, vous avez sottement

brûlé tout ce que vous possédiez. Il prétend faire pousser à volonté le gazon et les feuilles. Demandez-lui de vous rendre seulement un mouchoir ! "

La plupart s'éloignèrent. Le nouveau dieu conserva quelques dupes, mais peu à peu, cette divinité tomba de l'Olympe et nous aurons l'occasion de raconter, plus tard, comment le fils de la Patte d'Ours demanda pardon à Mgr Grandin des coups de bâton qu'il avait donnés au Père Grandin.

Cependant Mgr de Mazenod avait répondu aux objections du futur évêque : "Je n'approuve pas vos observations et je vous interdis d'en faire de nouvelles. Venez de suite, et n'attendez pas que je sois mort pour obéir à mes ordres."

" Hâtez-vous, lui écrivait Mgr Taché. Votre préconisation datera bientôt de deux ans. Le Pape vous regarde déjà comme un vieil évêque, et s'il vous écrivait, il vous donnerait le titre de vénérable frère/'

Et sa famille, ses amis, qui connaissaient l'élection depuis de longs mois, ne comprenaient rien à son silence et à son retard.

Qu'on nous permette de relater encore ici un détail intéressant. Le Bref était depuis longtemps signé à Eome, l'affaire était réglée, quand un frère convers de l'Ile à la Crosse, le frère Dubé, intrigué des rumeurs au sujet d'un futur coadjuteur, avait pris sur lui-même d'écrire à Mgr Taché et à Mgr de Mazenod que le Père Grandin, pieux, charitable, était bien qualifié pour être évêque. Mgr Taché lui avait répondu : " Mon bien cher frère, enfin je puis vous faire plaisir une fois dans la vie. Vous m'avez demandé la mitre pour le Père Grandin, je la lui envoie. Vous devrez désormais l'appeler Monseigneur."

Celui-ci, tout heureux, courut auprès de l'élu. " Je n'ai pas été consulté pour votre élection, dit-il; on ne m'a pas demandé mon avis; je l'ai donné quand même. Ce qui est mieux, c'est qu'on en a tenu compte." Et il exhiba la lettre.

Le Père Grandin se garda bien de lui faire remarquer que la lettre était d'un an trop jeune, et le laissa dans sa joyeuse illusion.

— " Mon cher f rère, se eontenta-t-il de lui dire, au moins ne parlez de cette nouvelle à personne."

Dans le cas présent, il chargeait le bon frère d'un fardeau trop dur pour ses épaules.

Le départ du Père Grandin eut lieu vers la fin du mois •d'août 1859.

Se rendant à Québec pour prendre ses bulles, il rencontra à Toronto, Mgr de Charbonnel, qui crut devoir le féliciter, ■ce qui fit éclater le missionnaire en sanglots : " Mon bien cher évêque, lui dit Mgr de Charbonnel, si vous aviez fait seulement un signe pour obtenir la dignité qui va vous être imposée, je vous plaindrais de tout mon cœur; mais à la façon dont elle vous vient, vous devez être plein de confiance et sans inquiétude." Deux mois après, Mgr Grandin rencontrait, en France, l'ancien évêque de Toronto, qui avait obtenu un coadjuteur, s'était démis en sa faveur, et entrait au noviciat des Pères Capucins.

Le Père Grandin arrivait à Marseille, le 3 novembre 1859. Se jetant aux pieds de son supérieur général, il le supplia d'écarter de ses épaules l'honorable fardeau dont il voulait le charger. Toutes ses objections furent considérées comme un poids trop léger pour faire équilibre aux graves raisons qui avaient déterminé le choix de sa personne. La même conversation tenue, il y a 8 ans, entre le supérieur général et le Père Taché, s'établit encore entre l'évêque de Marseille et le Père Grandin :

" Tu seras évêque.

— Mais, Monseigneur, mon âge, ma santé, mes défauts. . .

— Le Souverain-Pontife fa nommé, et quand le Pape parle, •c'est Dieu qui parle.

— Monseigneur, je veux rester Oblat.

— Certes, c'est bien ainsi que je l'entends.

— Mais la dignité épiscopale semble incompatible avec la vie religieuse !

— Comment ! la plénitude du sacerdoce exclurait la perfection à laquelle doit tendre un religieux ! "

Et se dressant avec la noble fierté et la religieuse grandeur qui le caractérisaient, il ajouta : " Personne n'est plus évêque que moi, et, bien sûr; personne n'est plus Oblat que moi, non plus.

"Tu seras évêque, je le veux; mais tu n'en seras que plus Oblat, et la congrégation te considérera toujours comme tel."

Plusieurs lettres vinrent lui apporter réconfort et confiance, surtout celle de M. l'abbé Sébaux : " Que Dieu est admirable dans ses voies, lui écrivait celui-ci ! Comme je vois en vous l'action de sa Providence ! "

Et, en effet, dans sa retraite préparatoire à la consécration épiscopale, il ne pouvait revenir sur le passé sans s'humilier et pleurer devant les insondables desseins de Dieu. Les impressions qu'il jette sur le papier sont un cri d'humilité et de reconnaissance :

" L'homme se débat, et Dieu le conduit. Quid rétribuant Domino pro omnibus quœ retrïbuit mihi ? Le moins que je puisse faire est d'avoir confiance et de me soumettre en tout à sa sainte volonté. Je sens, par ma propre expérience, que les événements les plus pénibles de ma vie ont toujours été des effets de la bonté divine. La pauvreté dans laquelle il m'a fait naître et grandir n'est pas le moindre de ses bienfaits. Même ici-bas, c'est, je crois, une des causes qui ont procuré le plus de consolations à ma famille. Cette consolation était venue d'abord de notre affection mutuelle. Tous, nous nous sommes sincèrement aimés. Puis, nous n'avons pas à nous

disputer des héritages qui sont la source d'amers dissentiments pour d'autres. La pauvreté nous a tenus dans l'humilité, nous a valu l'adversité qui a, j'espère, remplacé les pénitences et les mortifications que nous n'aurions pas eu le courage de faire.

" Pauvre paysan, sans éducation, timide, malade, je n'avais aucune espérance fondée de voir se réaliser mon désir du sacerdoce. Dieu se sert d'abord de deux bonnes religieuses et par elles j'ai trouvé un vrai protecteur, M. l'abbé Sébaux.

" Mon éloignement du séminaire des Missions étrangères m'a valu d'être religieux, missionnaire oblat de Marie-Immaculée. Quel échange, mon Dieu ! Votre amour seul peut l'expliquer. Et voilà que, malgré mes misères, le Seigneur veut m'élever à un honneur que je n'aurais jamais osé espérer, dont je ne puis même qu'être épouvanté, si je n'avais lieu ' de penser que sa miséricorde répondra à sa générosité. Infirma mundi elegit Deus ! Ce sont ces mots qui ont décidé ma vocation. Qui aurait dit alors à quel point ils se réaliseraient ! Suscitavit Dominus a terra inopem et de stercore erigit pauperem et collocavit cum principibus, cum principïbus populi sui. Misericordias Domini in œternum cantdbo. N

Que tant de grâces ne tournent pas à mon désavantage ! Ma bonne Mère, aidez-moi ! "

Le choix de ses armes le révèle tout entier. Il se compare à un roseau penché, symbole de la faiblesse, mais ce roseau est penché vers la croix. En bas, la devise qui résume sa vie : Infirma mundi elegit Deus.

Il fut sacré, le 30 novembre 1859, par Mgr de Mazenod, dans l'église de Saint-Martin, cathédrale temporaire de Marseille. Les prélats assistants étaient Mgr Jeancard, évêque de Cérame, et Mgr Jordany, évêque de Fréjus.

Au soir de cette belle journée, Mgr de Mazenod écrivait dans son journal :

"Voici encore un des beaux jours de ma vie. Je viens de consacrer évêque, avec l'assistance de MMgrs de Fréjus et de Cérame, notre bon, notre vertueux, notre excellent Père Grandin. Il avait été faire son noviciat pour l'épiscopat dans l'horriblement pénible mission des immenses régions glaciales renfermées dans le diocèse de . Saint-Bonif ace, et cela pendant cinq ans de travail surhumain. Elu et préconisé depuis deux ans évêque de Satala in partibus, et coadjuteur de Saint- Boniface, j'ai dû attendre qu'il eût le temps d'arriver jusqu'à moi pour que je lui imposasse les mains. C'est un privilège que je me suis réservé et que ne m'a pas contesté notre cher Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface. J'ai déjà exprimé la joie que m'a fait éprouver la venue de ce bon fils, qui tenait déjà de moi la tonsure, les ordres mineurs, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise.

J'ai eu l'occasion d'apprécier davantage encore cet excellent prélat dans les jours qu'il a passés avec moi depuis son arrivée à Marseille. Combien je me félicite que nous ayons fait ce choix, l'évêque de Saint-Boniface et moi ! Quelle simplicité ! quel attachement à la congrégation, sa mère ! quel sacrifice des affections des plus chères et pourtant bien senti ! quel bon cœur ! quel dévouement en un mot et dans toute la force du terme ! Aussi est-il impossible de ne pas aimer un tel homme, et je vois avec bonheur qu'il s'est attiré l'estime et l'affection de tous ceux qui l'ont approché. Je renonce, pour mon compte, à exprimer ce que j'ai éprouvé de bonheur en sacrant un tel évêque."

L'abbé Jean, son frère, sa plus jeune sœur, M. l'abbé Sébaux, quelques prêtres des diocèses du Mans et de Laval assistaient à la cérémonie. M. l'abbé Sébaux avait voulu donner à son ancien élève une partie du trousseau épiscopal ; les prêtres de son cours avaient délégué un des leurs, M. l'abbé Bonne!, pour lui offrir une crosse.

Mgr de Mazenod savait, par Mgr Grandin, la délicate et persévérante charité de M. l'abbé Sébaux.

Après le repas qui suivit la cérémonie, Mgr de Mazenod prenant la main de l'ancien secrétaire de Mgr Bouvier et le présentant aux convives : " Messieurs, dit-il, c'est à ce jeune prêtre que l'Eglise doit ce jeune prélat."

Monsieur Sébaux se contenta de répondre, en rougissant, qu'il était trop récompensé du peu qu'il avait fait. Quant à Mgr Grandin il se félicitait de ce qu'il appelait " la glorieuse humiliation " de son protecteur.

Le lendemain, il célébrait, à Notre-Dame de la Garde, sa première messe d'évêque, assisté de M. l'abbé Sébaux et de son frère, l'abbé Jean.

Le cœur du vieil évêque de Marseille avait été conquis par l'humilité, l'aimable simplicité de Mgr Grandin. Selon son expression, il ne pouvait se rassasier de son fils. Ayant remarqué que Pévêque missionnaire avait un appétit prononcé pour le pain, nourriture alors à peu près inconnue dans le Nord-Ouest américain, il faisait mettre à sa place une double ration. " Pauvres enfants, disait-il parfois, quand je pense à leurs privations, la fourchette me tombe des mains."

Durant les jours qui suivirent, il voulut présenter le jeune évêque aux diverses œuvres catholiques de la ville. " Je veux, disait-il, montrer un apôtre." Et il faisait vraiment grande figure ce bel et jeune prélat, à la taille élevée, à la physionomie douce et avenante. Il recueillit partout les marques les plus flatteuses de sympathie.

Il est un sentiment particulier aux grandes âmes, en raison même de leur grandeur, au lendemain des joies comme des honneurs d'ici-bas. L'âme si tendre de Mgr Grandin n'échappa pas à cette mélancolie des cœurs plus hauts que les dignités dont ils viennent d'atteindre le faîte.

Quelques jours après son sacre, Mgr Grandin partait pour les diocèses du Mans et de Laval, afin de revoir ses parents et ses amis. Dans sa profonde humilité, il aurait voulu presque faire oublier qu'il était évêque. " J'étais tellement abattu de la dignité que j'avais reçue malgré mon âge et mon indignité, que j'avais une certaine honte de paraître chez moi en évêque. J'avais décidé de ne pas emporter ma mitre. Mgr de Mazenod en eut connaissance. " Comment Satala, me dit-il, tu ne veux " pas emporter ta mitre ? J'aimerais mieux te voir partir sans " chemise."

Il dut donc emporter crosse, mitre et en user. " La victime sera parée pour le sacrifice," se plaisait-il à répéter.

Dire le bonheur de sa famille est impossible. Son vieux père ne pouvait que regarder son fils et pleurer. Lui, calme, souriant à l'affection deis siens, semblait reprendre avec chacun une conversation interrompue de la veille. Ce fut une longue joie.

Les bonnes religieuses Anne-Marie, sœur Françoise vivaient encore. Comme elles étaient rayonnantes !

Sa présence donna partout lieu aux plus touchantes manifestations. Au petit séminaire de Précigné, les bras s'ouvrirent, les cœurs s'élancèrent au devant de l'écolier maladif, devenu un des plus vaillants apôtres de Jésus- Christ. En souvenir de son ancienne charge de réglementaire, monsieur le supérieur lui remit la cloche que le jeune Vital avait sonnée tant de fois. Il fut convenu que l'évêque de Satala, après avoir prévenu du jour quelques mois à l'avance, la sonnerait encore une fois par an, pour un congé extraordinaire.

" J'étais alors au grand séminaire du Mans, nous écrit Mgr Grouard, et je me rappelle fort bien l'enthousiasme créé par la présence de l'évêque missionnaire. Un vieux prêtre disait : " Je crois, en le regardant, voir le bon saint Julien quand il " vint apporter l'évangile aux Manceaux ! "

Dans la cathédrale de Laval — ce diocèse venait d'être distrait du diocèse du Mans et placé sous la juridiction de Mgr Wicart, — dans l'église de Notre-Dame, dont le pasteur était alors le bon monsieur Sébaux, dans une foule d'églises des deux diocèses, Mgr Grandin dut pontifier et prêcher.

L'abbé Jean, son frère, était alors curé de Grenoux, dans la banlieue de Laval. C'est là que le jeune évêque célébra les offices de Noël. Les habitants se rappellent encore les belles cérémonies qui eurent lieu dans leur église. Ils étaient fiers, disaient-ils, d'avoir un évêque à eux.

Nulle part, peut-être, la réception ne fut plus solennelle qu'à Saint-Loup. Le vénérable curé, M. Blanchard, dont le jeune Vital s'était autrefois constitué l'infirmier, vivait encore. Le bon vieillard, malgré son grand âge, alla au-devant de l'évêque missionnaire, ,se jeta à ses pieds en pleurant et demandant sa bénédiction. Mgr Grandin le releva, l'attira sur son cœur, et mêla ses larmes aux siennes.

Partout où il porta la parole, il étonna l'auditoire par son élocution communicative, d'une simplicité qui allait jusqu'au sublime. On l'écoutait, avec émotion, parler de ses sauvages, de leur dénuement, de ses joies, de ses tristesses.

Il visita quelques séminaires, et elle fut profonde l'impression produite par ce jeune évêque si accueillant, au si bon sourire, à la parole si simple. Au petit séminaire de Mayenne, le supérieur, le vénérable monsieur Fillion, lui présenta les élèves de philosophie dans la cour de récréation. — " Monseigneur, lui dit-il aimablement, choisissez parmi ces élèves ceux que vous voudrez pour travailler dans vos missions." L'Evêque, étendant alors les mains de chaque côté : " Je prends ces deux-là ", répondit-il, et il attirait à lui deux séminaristes. Ce fut, pour ces jeunes gens, le veni sequere me du Sauveur. Quelques années plus tard, ils étaient l'un et l'autre les apôtres

du Nord-Ouest, sous la direction de Mgr G-randin. Ces deux élus étaient, le Père Leduc et le Père Légeard.

Les émotions, les craintes, les préoccupations eurent bientôt brisé sa constitution déjà si débile. Il tomba dangereusement malade au Mans, chez son cousin, monsieur Latouche. Pendant quelques jours on put redouter un fatal dénouement. Madame Latouche, cousine germaine de sa mère, 'le soigna comme unesœur aînée. Il ne fallut pas moins de quarante jours de maladie ou de convalescence pour le remettre sur pied.

Le jeune prélat craignait de manquer au rendez- vous, de ne pouvoir porter à ses frères, dans le Nord, un secours qu'ilsattendaient avec une si sainte impatience, de retarder ainsi l'extension des missions. Dieu entendit les accents chaleureux qui s'exhalaient de ce cœur si ambitieux de procurer sa gloire.

A l'époque fixée pour le départ, Mgr Grandin éprouva un peu de mieux. Il fit ses adieux à sa famille, repassa l'Atlantique, s'arrêta quelques jours au Canada pour y surveiller l'impression de divers livres sauvages et s'y occuper activement des intérêts des missions du Nord, auxquelles, plus que jamais, il éprouvait* le besoin de se dévouer corps et âme.

Il apportait quelques ressources, et, ce qui valait mieux, il conduisait une pléiade d'apôtres, parmi lesquels un de sescousins, M. l'abbé Grouard, et le Père Séguin. M. l'abbé Grouard, qui deviendra évêque d'Ibora et vicaire apostolique d'Athabaska, fut laissé au grand séminaire de Québec pour y achever ses études théologiques. C'était un neveu de la bonne Anne-Marie, la protectrice de Vital. Au Canada, Mgr G-randin put obtenir plusieurs sœurs de Charité destinées à l'Ile à la Crosse, où il devait lui-même les accompagner. Il était convenu qu'il devait résider ou plutôt prendre barre à cette mission, avec le titre de pro-vicaire de la congrégation des- Oblats.

Mgr Taché se rendit à la rencontre de son coadjuteur. Lesdeux prélats se donnèrent une accolade, racontait un destémoins, comme on ne s'en donne pas deux fois dans la vie. Le séjour du Père G-randin à Saint-Boniface n'était pas oublié. Une année de ministère avait suffi pour lui gagner tous les cœurs. Une foule nombreuse se porta à sa rencontre avec un affectueux empressement.

L'évêque de Satala ne resta que vingt jours à Saint-Boniface,. encore fut-il malade tout le temps. Cette maladie fut un sujet de pieux étonnement pour tous ceux qui en furent lestémoins. On ne savait qui plus admirer, ou du chrétien supportant avec une sainte résignation la souffrance et la douleur, ou de l'apôtre montrant davantage l'ardeur de son zèle. Mgr de Saint-Boniface fit de vives instances pour • déterminer son coadjuteur à rester à' l'évêché jusqu'au printemps suivant,, tandis qu'il irait à sa place à l'Ile à la Crosse. Toutes ses instances furent inutiles. Mgr Grandin finit par persuader à tout le monde, ce dont il était convaincu lui-même, que le retenir, c'était le tuer. " Je n'aurais pu vivre à Saint-Boniface, disait-il, tandis que l'évêque titulaire serait allé chez les sauvages."

Il avait foi dans l'efficacité de son ministère comme remède;, il avait surtout foi dans la bonté de ce Dieu qu'il voulait servir à tout prix, en la protection de Celle sous la bannière immaculée de laquelle il s'était enrôlé et qu'il aimait si tendrement.

Le 30 juillet, l'évêque de Satala, comme écrasé sous le poids de la responsabilité épiscopale, se faisait porter de son lit où la maladie l'avait cloué, à la voiture qui devait le conduire à quelques lieues plus loin, où il devait s'embarquer pour l'Ile à la Crosse. Mgr Taché l'accompagna jusqu'à l'embarcation. Là, encore, il fit de nouvelles instances pour partir à la place de son coadjuteur. Des vomissements, éprouvés par celui-ci

durant cette première partie du voyage, l'avaient épouvanté. Mgr Grandin le supplia de ne pas insister, et les deux prélats se séparèrent aussi émus l'un que l'autre.

La Vén. Mère d'Youville, fondatrice des Sœurs Grises.

Nous ne décrirons pas les péripéties et les accidents de ce voyage, l'émotion des sœurs en voyant les sauvagesses, leurs

voisines, croquer à belles dents la vermine qu'elles prenaient sur elles-mêmes ou sur leurs enfants, les trente- six portages qu'il fallut exécuter, les chutes dans les bourbiers, l'abandon des guides, les longs campements sur la grève humide, etc. Ce voyage dura soixante-sept jours. Il fut un enchaînement de difficultés, de contre-temps, mais aussi d'une protection visible •et spéciale.

Enfin, le 4 octobre, la généreuse troupe débarqua à la mission de Saint-Jean-Baptiste, à l'Ile à la Crosse, à la grande satisfaction de tous ceux et celles qui la composaient, de tous ceux -et celles qui la recevaient.

La congrégation des sœurs de la Charité, dites Sœurs Grises de Montréal, dont Mgr G-randin voulait s'assurer le concours à l'Ile à la Crosse, avait envoyé un essaim à Saint-Boniface, dès 1843. Elles venaient de s'établir à la mission Sainte- Anne qu'elles devaient bientôt abandonner en faveur de la jeune mission de Saint-Albert. Elles se consacraient à ces œuvres lointaines et difficiles à la seule condition qu'on leur procurerait des secours spirituels, et qu'on faciliterait l'accomplissement de leurs saintes règles.

Quand l'Evêque voulut faire observer que les missions étant pauvres et les ressources incertaines, on ne pouvait pas promettre beaucoup ni promettre positivement, il lui fut répondu :

Nous savons bien que les bons Pères, chargés des différentes missions, ne laisseront pas souffrir nos sœurs; nous ne demandons que le vêtement et la nourriture. — Mais les Pères, euxmêmes, n'ont pas de quoi pourvoir à leur subsistance ? — Dans -ce cas, nos sœurs jeûneront comme eux et prieront Dieu de venir en aide aux uns et aux autres."

On comprend combien est nécessaire et fructueux cet apostolat des sœurs aux missions étrangères. La femme est éminemment apte au ministère de la charité. Outre l'éducation

des enfants, le soin des malades, il est mille détails de la vie dans lesquels le prêtre missionnaire ne peut pas descendre,» et dans lesquels, pourtant, il est bon qu'une main expérimentée et charitable vienne façonner le cœur de ceux qui, arrachés naguère à l'infidélité, ignorent combien est abondant le surcroît promis à qui " cherche d'abord le royaume de Dieu et sa justice." Ces isaintes filles apparurent comme des visions du ciel à ces pauvres femmes sauvages dont elles catéchisaient l'ignorance.

Elles faisaient comprendre à la femme sauvage son profond abaissement par le spectacle même de la hauteur morale à laquelle la femme chrétienne est parvenue.

La religieuse, dans le Nord-Ouest comme ailleurs, devint la consolatrice et l'amie des pauvres. Ces bonnes sœurs faisaient l'école, soignaient les malades, leur parlaient de rédemption, de salut, de repentir, d'espérance, de Jésus, de Marie, du ciel, et relevaient le prestige de leur sexe aux yeux des sauvages. On pouvait entrevoir le jour où les anges de Dieu récolteraient de nombreuses gerbes là où, par leurs . mains, la divine semence était jetée.

Le séjour de Mgr Grandin à l'Ile à la Crosse ne fut pas oisif. Tour à tour catéchiste, maçon, menuisier, etc., il se fit tout à tous. Il mit la dernière main à la maison des sœurs, et ajouta une salle à la résidence des Pères.

Pendant l'hiver il dut s'ingénier pour nourrir les sœurs et les orphelins. Un des Pères nous initie au dur travail de l'Evêque : " Pendant deux mois, je fis la pêche avec Mgr Grandin. Vous voyez qu'ici les évêques font un peu ce que faisaient les premiers apôtres. La pêche se faisait encore sous la glace, car c'était aux mois de janvier et février. Il y avait 28 à 30 degrés de froid, et nous étions souvent obligés de nous battre les flancs pour nous réchauffer."

Le soir, on couchait sur la dure. A cette époque, le luxe des matelas et des draps de lit était inconnu dans les missions du Nord-Ouest. Chacun se roulait dans une couverture et s'étendait sur une peau de buffle ou de caribou préalablement jetée sur le sol. Les vêtements servaient d'oreiller.

Nous ne parlerons pas non plus de la visite de Mgr Taché, et des projets que formèrent les deux prélats. Nous aurons l'occasion d'y revenir.

Il est mieux de suivre Mgr Grandin dans son héroïque expédition au cercle polaire, voyage qui dura plus de trois ans.

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