‹ Mgr. GrandinChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Juin 186i — Maks 1862

Son départ vers le pôle— Athabaska — Grand lac des Esclaves — Le Mackeniie — Mission de la Providence — 61 II faut surtout savoir s'en passer — Good Hope — Rév. Père Grollier — " !5i j'avais quelques pommes de terre " — Un voyage pénible.

Mgr Grandin quitta l'Ile à la Crosse, le 2 juin. Son but ? Citait de visiter les résidences de ses missionnaires échelonnées sur le bord des grands fleuves jusqu'au 66e degré de latitude nord : la mission de la Nativité, sur les bords du lac Athabaska ; celle de Notre-Dame des Douleurs, au fond du même lac; la mission du Sacré-Cœur, au fort Simpson; la mission Sain£- Raphaël, sur la rivière aux Liards; la mission de Saint- Joseph, sur les bords du grand lac des Esclaves; la mission de Sainte- Thérèse, au fort Norman, et enfin, la mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance, au fort Good Hope.

Il voulait encourager ses frères, organiser et affermir les chrétientés naissantes. Les sauvages qui entourent ces missions, sous les noms divers de Peaux de lièvre, Couteaux jaunes, Castors, Plats côtés de chiens, Loucheux, etc., appartiennent à la famille Montagnaise, et malgré quelques variantes dans les dialectes, Mgr Grandin pouvait en être compris.

Ces contrées sont arrosées par de nombreuses et puissantes rivières qui alimentent les grands lacs et deviennent des moyens de communication.

Les commerçants avaient établi leurs postes le long des cours d'eau, sur le bord des lacs, les forts de traite devenant ainsi des centres vers lesquels les différentes tribus se dirigeaient

facilement pour y faire leurs échanges. Les missionnaires avaient suivi l'exemple des traiteurs, et avaient fondé leurs établissements près des forts, où les Indiens avaient déjà pris l'habitude de se réunir. (x)

Chacune de ces résidences devenait, elle aussi, un centre d'où rayonnaient les missionnaires, faisant de tous côtés des voyages plus ou moins longs, toujours pénibles, parfois dangereux, afin de répandre, sur tous les habitants du pays, les bienfaits de l'Evangile.

Mgr Grandin écrivit, à l'intention de Mgr de Mazenod, le journal fidèle de son long voyage :

" L'amour si tendre que vous portez à vos enfants, lui disaitil, ne vous permet pas de les perdre de vue; j'ai même pu me convaincre que, plus ils sont éloignés de votre personne, plus votre cœur est près d'eux. Je vous suis pas à pas, m'écriviezvous il y a quelques mois, au milieu de vos neiges et de vos glaces presque sans fin. Je veux vous faciliter, bien-aimé Père, le voyage que je viens d'entreprendre; il sera si long et si pénible, qu'il vous serait impossible de m' accompagner, quelque généreuse que soit votre affection. J'espère qu'il vous offrira cependant des consolations, car je vais visiter les différents membres de la famille disséminés par petits groupes dans ces immenses contrées du Nord. Vous me suivrez pas à pas, et moi je serai heureux lorsque, comme en ce moment, une voile légère me permettra d'avancer ma course et de m'entretenir avec mon père; je me consolerai dans les retards et les diffé- Tents acci dent s du voyage par ce que, tout p énibles et ennuyeux qu'ils seront, ils me fourniront l'occasion de m'entretenir avec

(l) Ces forts de traite du Nord ne ressemblaient pas à des citadelles. Deux ou trois maisons, un magasin et un hangar, le tout en bois, voilà ce que, dans le pays, on appelle un fort. Cette dénomination vient de ce que, chez certaines peuplades, les traitants de fourrures entouraient leurs établissements de palissades, ou gros pieux.

celui dont on peut dire que la conversation ne saurait causer d'amertume. Cette lettre ne vous arrivera donc que bien tard, car je ne la terminerai qu'à mon retour. Je ne vous promets pas, Monseigneur, de vous rendre compte chaque soir, ni même chaque semaine, de ce qui pourra intéresser Votre Grandeur, mais, dès que j'aurai le temps, je reprendrai la plume. Je n'aurai, le plus souvent, pour table que mes genoux, pour toit que le ciel, lequel encore ne, sera pas toujours pur. Mon écriture déjà belle par elle-même s'en ressentira; mon papier, à force d'être roulé et plié en différents sens, n'ayant point de tiroir pour le serrer, finira par être malpropre et illisible. N'importe ! je réclame, d'avance, votre indulgence, ou plutôt, je ne la réclame pas, je sais positivement qu'elle m'est déjà acquise."

A cet intéressant journal, nous nous permettons de larges emprunts.

La petite barque de l'Evêque traverse le lac du Bœuf et remonte la rivière la Loche jusqu'à sa source. Au grand portage se trouvait un fort de la Compagnie, où étaient réunis un grand nombre de sauvages et de métis. L'Evêque passe deux jours et deux nuits presque continuellement occupé à entendre les confessions, et officie pontificalement en plein air. Afin de le préserver du vent, on lui fit un abri avec des couvertures. L'autel consistait en quelques planches recouvertes d'une nappe avec garniture de ruban rouge. Quelques décorations voyantes émerveillaient les sauvages. Le luminaire se composait d'une unique chandelle de graisse, qui s'éteignit plusieurs fois et qu'il fallut finalement mettre à terre pour l'empêcher de couler et de s'éteindre.

Du portage la Loche, Mgr Grandin se rendit à sa chère mission de la Nativité, sur le bord du lac Athabaska, où il avait fait ses premières armes, et où ses chers Montagnais furent si

heureux de le revoir; puis il s'élança sur la rivière des Esclaves. Q II était accompagné de deux sauvages, du frère Boisramé et d'un petit garçon de douze ou treize ans, Jean-Baptiste Pépin. C'était un petit-fils du fameux Beaulieu. " Il sera, disait l'Evêque, mon domestique, mon infirmier, mon cuisinier, mon sacristain, et, au •besoin, mon grand vicaire."

La rivière des Esclaves était, à ce moment (2 juillet), extrêmement gonflée par les eaux que lui apportait la rivière la Paix, grossie elle-même, dit-on, par la fonte des neiges des Montagnes Bocheuses. La quantité d'arbres entraînés par le courant, obligeait les rameurs à une continuelle vigilance pour ne pas briser le canot. L'eau était boueuse, et cependant, elle devait être la seule boisson des voyageurs jusqu'au grand lac des Esclaves.

Après une journée de voyage, ils rencontrent un nombreux campement de sauvages qui les épouvantent en leur parlant des nombreux rapides qui les attendent. " J amais ils n'ont été si dangereux, assurent-ils; et votre canot est trop petit et trop lourdement chargé."

" Que pouvions-nous faire ? écrivait Mgr Grandin. Nous continuons notre voyage malgré la pluie. Une heure s'écoule et nous arrivons au sommet d'un rapide. Nos hommes sont effrayés. Pour décharger le canot, nous nous décidons à débarquer, et nous recevons sur notre dos et l'eau qui tombe du ciel, et celle qui tombe des arbres. Une journée entière se passe à traverser les rapides et les chutes qui se succèdent continuellement. Une fois, pour éviter la force du courant, nous avions pris un bras de la rivière qui nous paraissait plus tranquille;

( l) Voici quelques notions exactes des distances qui séparent les missions ; De Good Hope à fort Norway, 171 miles ; de fort Norway à fort Vrigley, 188 milles ; de fort Vrigley à fort Simpson, 136 milles ; de fort Simpson à Providence, 161 milles ; de fort Providence à fort Résolution (St-Joseph), 167 milles ; de fort Résolution à Athabaska, 313 milles.

nous étions assez loin, quand nous fûmes arrêtés tout à coup par d'énormes arbres entraînés et qui fermaient le passage. Il fallut encore nous résigner à mettre pied à terre et à nous frayer un chemin. Hélas ! pas de hache pour faire les abatis nécessaires. Grâce à Dieu, nous parvînmes cependant à tout transporter, et il ne fut plus question que de camper, de souper et de nous sécher."

Deux jours de vigilance et d'alarmes, sous la pluie, au milieu des rapides et des portages, conduisirent Mgr Grandin à la rivière au Sel, chez le patriarche Beaulieu. Le lecteur se souvient de ce bon vieillard si heureux, autrefois, d'accueillir chez lui, le missionnaire.

Une préoccupation jetait une ombre sur la joie qu'éprouvait le vieillard à la vue de l'Evêque. "Te voilà devenu grand prêtre ; jamais grand prêtre n'a paru dans ce pays, et je n'ai que de la carpe à t'ofïrir ! 99 II avait envoyé ses enfants et les sauvages à la chasse et ils n'avaient rien rencontré.

La maison dans laquelle le Père Grandin avait autrefois célébré la sainte messe avait été respectée. L'autel était resté debout. Beaulieu l'avait orné de quelques images disposées avec plus ou moins de goût. C'est là que tous les vendredis, les dimanches et les jours de fête, il réunissait ses enfants, ses petitsenfants et les sauvages. On chantait des cantiques, on récitait le chapelet, et chacun devait entendre les avis et les réprimandes du vieillard qui les formulait sans ménagement.

Beaulieu se fit l'interprète de tous. Il commença son discours en français, puis, les expressions lui faisant défaut, il le continua en montagnais. " Père, Monseigneur, dit-il, n'étant pas grand prêtre, tu es venu nous voir et nous instruire. Pour qu'on se souvienne de ta parole, tu as béni une grande croix au milieu de nous. Hier, tu as béni notre cimetière, oh ! pas peur, va ! pas peur ! Je ne souffrirai jamais qu'on y enterre

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des personnes non baptisées, ou qui ont mal vécu ! — Entendezvous, disait-il à ses gens, en montagnais, si, pendant mon absence, on vient enterrer des morts dans le cimetière, ne laissez jamais déposer dans la terre sanctifiée des personnes non baptisées ou excommuniées. C'est là que mes os reposeront; peu importe le lieu où je mourrai. . . Père, ajouta-t-il, lorsque, autrefois, je te demandai un Père, tu me disais de m'adresser au grand prêtre ; te voilà devenu grand prêtre toi-même. C'est donc à toi que je m'adresse maintenant pour en avoir un. Le chef traiteur m'a dit qu'il me doit trente livres sterling; c'est tout ce que j'ai : je les conserverai pour aider le missionnaire, et, en outre, tous nos bras seront à son service."

Mgr Grandin promit qu'un Père du lac des Esclaves viendrait les visiter chaque année, les engagea à prier pour le Souverain Pontife. " Nous ne manquons jamais de le faire, répondit le vieillard. Je suis seul à savoir une prière particulière, mais je la dis tout haut, afin que tous la disent avec moi."

En se livrant de nouveau au cours de la rivière des Esclaves, Mgr Grandin éprouvait l'impression indéfinissable de l'inconnu. Il n'était jamais allé plus loin que la rivière au Sel. " Il me semblait, dit-il, que je passais dans un autre monde, je me sentais plus exilé que jamais."

Le lendemain, il arrivait au grand lac des Esclaves, vraie mer intérieure, d'une longueur de cent milles avec une moyenne de cinquante milles de large.

"Une fois, dans le lac, écrit l'Evêque à Mgr de Mazenod, nous rencontrons une famille sauvage qui s'éloignait de la mission ; elle m'attendait depuis plus d'un mois, et, comme tant d'autres, fatiguée d'attendre et de jeûner, elle s'en allait. Il y avait, dans le canot, un vieil aveugle qui avait fait sa première communion le matin. " Les Pères m'ont fait prendre patience " longtemps, me dit-il ; ils voulaient me donner la consolation

" de recevoir le saint sacrement de tes mains; mais voyant que " tu n'arrivais pas, ils me l'ont donné aujourd'hui. Puisque te " voilà, ajouta-t-il, je ne partirai pas." Et chacun en dit autant. On tire aussitôt quelques coups de fusil pour annoncer mon arrivée. Ce signal fut compris. Nous apercevons bientôt une pauvre maison de bois, couverte en écorce, surmontée d'une croix et entourée de quelques loges sauvages; nous distinguons, sur le rivage, un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants, et, à leur tête, nous reconnaissons les Pères Eynard et Gascon avec le frère Kerney. A cette vue, je ne pus retenir mes larmes. C'est cette mission que je supposais autrefois devoir m'être confiée ? Le souvenir des souffrances et des privations qu'y ont endurées ceux qui en ont été chargés me remplit d'émotion. Un instant après, je serrai nos Pères entre mes bras, puis je les suivis dans leur pauvre chapelle. C'est une salle de 29 pieds carrés. Tout est pauvre. Cependant, ce petit autel, fait par le frère Kerney, est orné avec goût; ce petit tabernacle sans serrure, et qu'on ne peut tenir fermé qu'au moyen d'un morceau de bois et d'une vis, est propre, tout pauvre qu'il est.

" La maison des Pères est encore plus pauvre. N'ayant pas de serrures pour les portes, on y a suppléé avec du bois et des cordes de cuir. Le mobilier consiste en quelques malles, cinq chaises bien mal faites, et enfin trois tables qui ne le sont guère mieux. Le frère Kerney a fait la troisième table quelques jours avant mon arrivée, ne voulant pas que je fusse réduit à écrire sur mes genoux. Si je suis à l'aise pour écrire, vous voyez, Monseigneur, que j'ai un bien mauvais papier, et encore suis-je heureux de l'avoir. Les Pères n'ont pu m'en donner. Us en sont si peu fournis, que, par suite de leur pénurie, le Père Gascon n'a pas écrit à Votre Grandeur. Ils sont obligés de faire des actes de baptême et de mariage aussi laconiquement

que possible afin de ménager leur papier : c'est le naufrage que nous avons éprouvé, il y a deux ans, qui est cause de cette indigence." Ç)

Au grand lac des Esclaves, comme dans la plupart des visites, Mgr Grandin voulut donner aux sauvages les exercices d'une mission. " Pauvres Pères, disait-il, ils ne sont que deux et ils font l'ouvrage de six. Presque continuellement, l'un des deux Pères est en mission, et non pas à la porte, mais à 60, 80 et 100 lieues et plus. Ils font, le plus souvent, ces voyages sur la glace, les raquettes aux pieds ; et l'hiver dernier, le Père Gascon a fait une visite par de si mauvais chemins, qu'il ne lui fut pas possible d'avoir des chiens pour traîner ses provisions et sa chapelle. Un sauvage lui rendait ce service ; mais le Père portait lui-même ses couvertures sur son dos, après avoir réduit son mobilier à la plus simple expression. Outre le strict nécessaire pour célébrer la sainte messe, il n'avait pas d'autres vêtements que ceux qui couvraient son corps. Au bout de quelques semaines passées au milieu des sauvages, ne pouvant plus supporter la vermine qui le dévorait, il fut obligé d'emprunter une chemise à un serviteur de la Compagnie, qui, lui-même, en avait au plus une pour changer. Voilà, Monseigneur, la vie de vos enfants du Nord."

Le 30 juillet, le canot épiscopal arrive à la grande Ile, à l'extrémité occidentale du grand lac des Esclaves. Les nombreux sauvages qui s'y trouvent profitent du ministère et des bénédictions de l'Evêque.

Six jours après, Mgr Grandin sort du grand lac des Esclaves et entre dans le fleuve Mackenzie, large nappe d'eau, coulant tantôt à pleins bords entre des rives affaissées, tantôt traçant sa route à travers des rochers nus et escarpés. Vaste, profond,

(1) Un steamboat qui transportait à York divers effets pour les missions avait fait naufrage. Les Pères n'avaient rien reçu depuis trois ans.

impénétrable comme les grands fleuves de l'Asie septentrionaler il arrose une contrée triste, déserte, inhospitalière, et est obstrué de glaces durant huit mois de l'année. (')

On avait indiqué à Monseigneur une place située sur le bord du fleuve, à l'endroit dit le Grand Rapide, où il pourrait établir le centre des missions du Nord et, peut-être, la résidence d'un futur évêque. Les missionnaires devaient y trouver bonne pêche, une terre cultivable et du bois pour la construction.

L'emplacement convoité était déjà en vue, quand le modeste canot fut rejoint par une barque de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Mr. Ross, le bourgeois en chef du district de la rivière Mackenzie, était à bord. Mgr Grandin lui fit part de (1) Le bassin du Mackenzie a une étendue de £50 milles carrés.

Couvent actuel de la Providence

ses projets et en débarquant, il ajouta, en présence des métis catholiques qui se trouvaient là : " Je vous déclare que je prends possession de cette place pour y fonder une mission. Je regarde comme une bonne fortune d'en prendre possession en présence du premier magistrat du pays."

Le Bourgeois, protestant fanatique, qui avait déjà convoité cette place pour un établissement de son église, paraissait peu enthousiaste.

— " Monseigneur, dit-il, vous ne savez pas ce que vous faites. •Comment vivrez-vous ici ? Vous ne pouvez pas tenir tête aux protestants, vous n'êtes pas assez riches."

— " Monsieur, répondit FEvêque, les richesses ne suffisent pas; dans ce pays, il faut surtout savoir s'en passer, en se sacrifiant."

Le Bourgeois en chef parut,, surpris de cette réponse.

"Imbécile de Crabey ! — c'était le nom d'un ministre protestant — Imbécile de Crabey ! dit-il en anglais à son commis, je lui avais dit cependant que c'était une excellente place."

Le prédécesseur de Mr. Eoss, dans la charge de bourgeois en chef du district de Mackenzie, était Mr. Anderson, protestant fanatique, qui avait toujours fait aux missionnaires catholiques une opposition sourde mais non équivoque.

Quand Mgr Taché lui avait parlé, pour la première fois, d'envoyer des missionnaires dans son district, Mr. Anderson avait vivement cherché à l'en dissuader, lui disant que ses Pères n'auraient pas des ressources suffisantes pour vivre.

Comme Mgr Taché ne se rendait pas à son raisonnement, il ajouta : " Si vous voulez absolument envoyer vos Pères, j'appellerai des ministres protestants pour leur tenir tête.

— Voilà qui est curieux, reprit Monseigneur. Tout à l'heure vous prétendiez que nous ne pourrions pas vivre, et vous voulez appeler des missionnaires d'une autre dénomination ? "

Cette opposition fut ordinairement à l'état latent, mais quelquefois éclatait sous une forme ou sous une autre.

C'est ainsi que peu de temps après la fondation de la mission la Providence, Mgr Grandin, se trouvant au fort Simpson, un des principaux bourgeois, Mr. Ockard, l'insulta en pleine table sous prétexte que le Père Grollier et l'Evêque lui-même envoyaient tous les protestants en enfer.

Mgr Grandin l'invita à sortir et interpellant les nombreux Métis qui se trouvaient à la porte :

— " Vous ai-je jamais enseigné que tous les protestants allaient en enfer ?

— Non, répondirent-ils.

— Le Père Grollier vous l'a-t-il enseigné ? " Même réponse.

A ce moment survient le petit Jean-Baptiste, son jeune compagnon.

— "Monsieur Ockard, dit l'Evêque, voici un enfant qui assiste à toutes mes instructions, tant en français qu'en sauvage. Questionnez-le vous-même, et voyez ce qu'il en est."

Le bourgeois ne recula pas devant cette offre, et s'adressant à Jean-Baptiste :

— " Dis-moi, mon enfant, n'est-il pas vrai que tous les protestants vont en enfer, à cause de leur religion ?

— Non, répondit Jean-Baptiste, s'ils sont convaincus que leur religion est bonne. Oui, s'ils la croient mauvaise et y persévèrent quand même. . ."

" J'étais d'autant plus heureux de cette réponse, ajoutait Mgr Grandin, que je n'avais pu préparer l'enfant à ce genre de catéchisme.

" Les Métis, alors, estimaient le prêtre, et tout en n'étant pas toujours catholiques modèles, se seraient fait tuer pour le prêtre et pour la religion. Je lisais sur leurs figures leur

mécontentement. Heureusement, ils eurent le bon esprit de se contenir. " Oh, Monseigneur, disaient-ils, si vous aviez seulement cligné de l'œil, comme nous l'aurions vite mis à la raison."

Mais revenons à la nouvelle station.

Des poteaux marquèrent immédiatement les limites de la mission. A l'endroit où devait s'élever l'église, Mgr G-randin fit planter une grande croix, au pied de laquelle il célébra la sainte messe pour le futur établissement qu'il appela la Providence.

Pour bien comprendre l'acte de Mgr Grandin, il ne faut pas se représenter un Nord-Ouest ratissé, peigné comme les terres d'Europe, ou du Canada civilisé, avec ctes fermes et des enclos de haies, des bornes-limites, et des champs si drus qu'à peine les sépare un sentier. Il n'y avait pas de plan cadastral. La Compagnie de la Baie d'Hudson avait conservé le privilège exclusif de la traite des pelleteries dans ces vastes domaines, mais n'avait aucun titre à la propriété du territoire, surtout dans cette partie. Ces immenses terrains vagues, étaient les terres vaines, les bona nullius.

L'approche imminente des glaces faisait, à Mgr G-randin, un devoir de hâter sa marche. Descendre le fleuve Mackenzie jusqu'au fort Simpson, mission du Sacré-Cœur, remonter péniblement la rivière aux Liards jusqu'à la mission Saint-Eaphaël, catéchiser les sauvages aux deux endroits, en leur donnant jusqu'à quatre instructions par jour : autant d'événements qui conduisirent l'Evêque missionnaire au 27 septembre.

Le 2 octobre, il se confie de nouveau à la complaisance relative du fleuve Mackenzie, et laisse à la mission Sainte-Thérèse, fort Norman, le jeune Baptiste Pépin, pour qui il redoutait les grands froids de l'extrême Nord.

Il n'avait pour compagnons que deux sauvages.

" Nous partons, écrivait-il à son supérieur général, malgré le vent du nord et la neige qui tombe à gros flocons; je n'emporte avec moi que mes provisions et les objets absolument nécessaires au voyage. Mes deux sauvages étaient trop galants pour me laisser faire ma cuisine : ils y mirent de la dextérité et même de la' propreté. Une fois, entre autres, l'un d'eux, en ma présence, chercha avec soin dans le collet et les manches de sa chemise, une quantité de petits animaux qu'il dévora . . . Pardonnez^moi, Monseigneur, si je dis les choses comme elles sont, ou du moins sans détour. Quand ce sauvage en eut ainsi tué un grand nombre, il prit le pot dont je me servais pour boire, puisa de l'eau et se lava la bouche. Il avait fait assurément un acte héroïque de propreté, et il aurait osé ensuite faire la cuisine du Pape lui-même.

"Nous n'avions pas encore les gros froids d'hiver; mais nous avions les premiers froids auxquels on est bien plus sensible. Déjà, il fallait faire son lit dans la neige, et cette première neige n'avait pas les avantages qu'elle a pendant l'hiver. Elle mouillait et s'attachait aux pieds, tandis que, dans les grands froids, elle est aussi sèche que du sable. Le 6, jour du dimanche, le vent du nord devint si violent, qu'il nous fut impossible de continuer notre marche. Ainsi, si je n'eus pas la consolation de célébrer la sainte messe, j'eus celle de chômer le jour du Seigneur. Depuis le fort Simpson, le fleuve Mackenzie est très large; d'où il résulte que, même en descendant le courant qui est fort, les vagues sont tellement gonflées par le vent, qu'il est impossible d'avancer. Cependant, la saison pressait, déjà les rivages se bordaient de glaces. Le vent tombant avec le jour, nous nous remettons en route, et nous allons toute la nuit. Je n'eus pas le courage de ramer, ni celui de dormir, tant il faisait froid ! En allant à terre pour déjeuner, un glaçon, sans que nous nous en aperçûmes, creva notre canot. Lorsque nous y entrâmes, je

me trouvai dans l'eau et dans la glace; il me fallut, le reste de la matinée, vider la sentine presque continuellement. Notre embarcation était si usée qu'elle devenait dangereuse. Nous commencions à nous demander avec anxiété comment nous terminerions notre voyage, lorsque la divine Providence vint à notre secours au moment où nous y pensions le moins. Nous fûmes rejoints par une barque de la Compagnie qui revenait du grand lac d'Ours, chargée de poissons. Nous laissons là notre dîner, abandonnons notre feu et même notre canot, nous montons dans la barque qui n'avait rien à craindre des premiers glaçons, et, aidés d'un bon vent et du courant, nous arrivons, le 9 octobre au soir, au fort Good Hope, et je me rends aussitôt à la mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance."

Il était à 1,136 milles de la mission d'Athabaska ! Le vaillant Père Grollier, le Père Séguin et le frère Kerney ne purent retenir leurs larmes à la vue de leur Evêque. Monseigneur, de son côté, pleura beaucoup. " C'était de rubrique, disait-il, c'était le cérémonial d'arrivée."

On fit fête, ce soir-là, dans la hutte de Good Hope. " Soyez tranquille, Monseigneur, dit le Père Grollier, nous avons de quoi fêter ce soir votre arrivée ; nous sommes en possession d'un castor et de deux perdrix que le Père Séguin a tuées." Bien entendu, il n'y avait ni pain, ni vin. Cependant, afin que le régal fût complet, on y ajouta quelques crêpes, et pendant le souper on mit une chandelle sur la table, luxe que les Pères ne s'étaient pas encore permis. Il y eut même un peu de sucre, douceur qu'on s'interdisait dans ces temps-là, par raison d'économie.

Laissons Mgr Grandin nous décrire son palais épiscopal : " C'était une maison de 22 pieds de long sur 18 de large, faite avec des troncs d'arbres superposés. Elle servait, en même temps, d'église, de salle des exercices, de salle de récréation, de réfectoire, de dortoir, de cuisine, d'atelier de travail.

" Elle était éclairée par deux parchemins au milieu desquels on avait pu faire tenir un petit carreau de vitre. Les Pères, pour épargner la bougie, en étaient réduits à dire le saint office à la lueur du foyer.

" Les plafonds avaient si peu d'élévation que les habitants ne pouvaient se tenir debout qu'entre deux solives. Quand nous étions couchés, nous pouvions jouir de la vue des aurores boréales à travers les interstices de la toiture, mais ces ouvertures regrettables laissaient aussi pénétrer la neige et le vent glacial.

" Pour tout mobilier, il y avait une vieille chaise, un banc, quelques cassettes, et enfin un réveille-matin qui servait d'horloge. L'établi du frère Kerney servait de table à manger et de table d'écriture. Les lits ne prenaient pas grande place. Chaque soir, nous nous contentions de nous envelopper dans nos couvertures et de nous étendre sur le plancher."

Mgr Grandin souffrait de voir que les Pères étaient ordinairement privés de la présence de Notre Seigneur. Les planches manquaient. Avec l'aide du frère Séguin, quelques perchep furent dégrossies pour servir de cloison et pour ménager une petite alcôve. On les recouvrit de filets de pêche usés sur lesquels furent collées de l'indienne et quelques images. Un autel fut vite dressé. Une petite boîte fermant avec un petit crochet servit de tabernacle. Le lendemain, l'évêque de Satala y introduisit le Dien de la pauvreté, le Jésus de Bethléem, le Dieu de Good Hope.

Sans Lui, en effet, que cette vie serait dure ! Lui seul, en partageant la pauvreté de ses missionnaires, était capable de la rendre supportable et même aimable.

Pendant ce rude hiver, Mgr Grandin se constitua le chauffeur •du logis. Chaque jour, prenant pour camail une grosse blouse de peau d'orignal et pour crosse une hache, il allait faire sa

provision de bois. Le Père Séguin accompagnait Monseigneur dans ses sorties. " Je vous assure, écrivait le Père Séguin à un de ses amis, qu'il ne faisait pas chaud. Nous n'étions pascapables de nous réchauffer à côté de notre petit poêle, quoiqu'il fût toujours plein de bois. Depuis les premiers jours de novembre jusqu'au mois de février, le thermomètre n'est pas monté vingt fois au-dessus de — 30 degrés centigrades. Le froid ordinaire était de — 35 à 40 — 45 degrés ; une journée, il est descendu à 47 degrés; sur la rivière, il a dû descendre à 50 et 52 degrés. Ces jours-là, il ne fait pas bon se promener ; l'haleine produit alors un sifflement semblable à celui d'une baguette que l'on agite vivement dans l'air. Cependant, il faut vous dire que le corps finit par s'habituer à cette température. Ainsi, pendant que Sa Grandeur était ici, j'allais deux ou trois fois par semaine au fort, qui est à une heure de la mission, n'ayant que ma soutane et un surtout en drap ; Monseigneur n'avait, lui aussi, que son burnous. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est mon nez ; sa longueur est souvent la cause pour laquelle il gèle. J'ai failli le perdre cet hiver. Heureusement, Monseigneur s'est aperçu de son mauvais état et me l'a fait frotter de suite avec de la neige, de sorte que j'en ai été quitte pour un peu de peau. Lorsque je me suis gelé, c'est à peine si j'étais à cent pas de la maison; il y avait ce jour-là, — 38 degrés."

Mgr Grandin employa' les trois mois passés à Good Hope à consoler et à encourager ses missionnaires, à instruire les sauvages, à repasser sa théologie, à se perfectionner dans l'étude de l'anglais. Il ne quittait le travail manuel que pour la prière et l'étude. Les missionnaires eurent leur retraite annuelle, et naturellement, l'Evêque en fut le prédicateur.

Les aurores boréales sont des phénomènes merveilleux dans ces contrées élevées. Elles constituent parfois un foyer de lumière électrique d'une vivacité indescriptible. C'est pendant

les belles nuits ' d'hiver que ce phénomène se montre avec le plus de magnificence, quoiqu'il ait lieu en toutes saisons. Ces brillants météores, dus, comme on le sait, à l'attraction magnétique du pôle, dont la proximité influe sur l'électricité répandue dans l'air, se produisent presque toutes les nuits et durant la plus grande partie de la nuit. Ils affectent la forme d'un arc lumineux isolé ou de plusieurs zones parallèles qui étendent leur lumière vacillante de l'est à l'ouest, et entourent probablement le pôle d'une radieuse couronne. Les aurores boréales commencent à se montrer dès que tombe le crépuscule. Leur lumière est si intense, qu'elle égale celle de la lune, et si diaphane, qu'on aperçoit très distinctement les étoiles au travers.

Lorsque l'atmosphère est sèche et le froid intense, elles produisent un sifflement semblable à celui que rendrait une baguette que l'on agiterait vivement ou au sifflement du vent plans les cordages d'un navire. La résistance que l'air oppose aux ondulations du fluide électrique doit être la cause de ce bruit.

De cette brillante ceinture, qui étale ses franges irissées, jaillissent parfois des traits enflammés de diverses couleurs.

Ces merveilles du firmament ne pouvaient qu'émouvoir l'âme de l'Evêque missionnaire.

" Que ne suis- je peintre ou poète ! " disait-il.

" N'est-ce point au milieu des rigueurs de l'hiver, écrivait madame Swetchine, que la voûte céleste se fait davantage sentir à nous comme la région de l'immuable et de l'éternel ?. . . Tandis que courbée sous le joug du solstice d'hiver, la nature désolée, muette, couvrant d'un linceul sa nudité, semble accuser le péché et ses suites funestes, le ciel reste bleu, la lune garde sa clarté argentée, les étoiles, le feu de leurs diamants diversement colorés, enfin, resplendissante et magnifiquement parée,

la voûte céleste semble, comme le cœur de l'homme de bien,

célébrer une fête perpétuelle, la fête de la rénovation promise. Mère bienfaisante, la terre laisse pourtant tarir ses mamelles; la source de la lumière ne tarit jamais, le monde ne peut vivre sans elle. Chaque jour peut se lever, chaque nuit dissiper ses ombres, mais c'est pour nous inviter aux douceurs d'une prochaine espérance. Bien d'irrévocable au-dessus et au-dedans de nous. Qu'un nuage s'entr'ouvre, qu'une brume se dissipe, qu'une vapeur s'efface, et le contemplateur qui se confie, qui espère, qui attend, est consolé. C'est pour lui que veille la puissance sous la forme de l'impérissable beauté ! "

Oui, les hautes cimes avec leurs ceintures de forêts et leur couronne de glace, scintillante au soleil, — quand le soleil voulait bien se montrer, — portaient naturellement l'âme de l'Evêque vers Dieu, et il répétait : Benedicite gelu et frigus Domino; benedicite glacies et nives Domino ! Froid et rigueurs de l'hiver, bénissez le Seigneur ! Glaces et neiges, bénissez le Seigneur !

Pour supporter les privations et l'isolement, il fallait bien aux missionnaires ces réconf ortantes pensées du ciel et de Dieu.

Durant ce long hiver (1861-1862) les vivres manquèrent à G-ood Hope. La détresse fut à son comble. On vit une famille, qui ne mangeait pas depuis longtemps, dévorer à belles dents une ou deux paires de souliers oubliés dans un campement par un employé du fort. On vit un misérable père tuer et manger sa petite fille âgée de quatre ou cinq ans, baptisée heureusement.

Voyant l'état de fatigue extrême où se trouvait le Père Grollier, Monseigneur lui proposa de l'envoyer dans une mission plus confortable. Celui-ci le supplia de n'en rien faire. " Monseigneur, dit-il, j'ai une grâce à vous demander. Ne me faites pas reculer; autant mourir ici qu'ailleurs. Je puis garder la maison, faire le catéchisme, quand mon compagnon voyage; je connais les sauvages et ils me connaissent. Il m'en coûterait beaucoup de les abandonner."

Ce Père G-rollier était un vaillant parmi les vaillants, un martyr de l'apostolat. Le zèle le dévorait. Il était resté longtemps seul dans ces régions inhospitalières de l'extrême Nord, sans abri, presque sans nourriture, ne vivant que de pêche. A l'arrivée du Père Séguin et du frère Kerney, il s'était écrié : "Dieu nous aime !"

La mort le frappa peu de temps après le départ de Mgr Grandin, dans la plus grande pauvreté, sans docteur, sans remèdes.

Il disait, dans sa dernière maladie : " Si j'avais un peu de lait, et quelques pommes de terre, il y aurait peut-être chance de me rétablir."

On ne pouvait même pas lui offrir ces modestes aliments.

Le Père Séguin lui ayant fait part de son intention de l'enterrer au lieu où devait s'élever plus tard l'église : " Non, non, dit-il, enterrez-moi avec les sauvages, entre les deux derniers qui sont morts, le visage tourné vers la croix."

Il expira en regardant le tabernacle. Ses dernières paroles furent : " Je meurs content, ô Jésus, maintenant que j'ai vu votre étendard élevé jusqu'aux extrémités de la terre."

Le 9 janvier, Monseigneur reprit le chemin de la Providence. Il chaussa ses raquettes et partit avec deux sauvages et un métis qui possédait un traîneau et deux chiens. Les lignes suivantes écrites à Mgr de Mazenod montrent bien quels furent le dévouement, la force, la délicatesse, l'héroïsme de ce cœur généreux : " Nous n'allons pas au delà de quatre ou cinq lieues; les chiens étaient trop chargés, la rivière impraticable. Vous le comprenez sans peine. Lorsque la glace se fixe définitivement sur l'eau, elle ne le fait que par gradation, en commençant par le nord et en remontant le courant. Dès que la glace est prise, le courant n'est pas aussi libre, l'eau monte audessus de la surface coagulée, accumule les glaçons qu'elle

entraînait avec abondance et forme ainsi souvent de véritables montagnes; on ne saurait se faire une idée de ces créations fantastiques sans les avoir vues. . . Dans ces circonstances, un sauvage passait le premier avec une hache, émoussant à grands coups les glaçons les plus dangereux."

Quelles souffrances, grand Dieu ! de se traîner au milieu de ces bancs de neige durcie, de ces grandes dunes de glace qui bordent les côtes; de se frayer un chemin parmi ces affreux bourguignons, amas de glaçons entre-choqués, qui présentent aux pieds du voyageur leurs arêtes vives et acérées comme des lames de sabre !

La nuit, il fallait se contenter d'un campement à la belle étoile. Pendant que les sauvages faisaient les préparatifs, Monseigneur s'ensevelissait à moitié dans la neige afin de conserver sa chaleur jusqu'au moment où ils allumaient le feu.

" Lorsque j'avais un peu réchauffé mes mains et ma figure, je me déchaussais et je me lavais les pieds avec de la neige. On m'avait enseigné ce remède pour prévenir le mal de raquettes; je l'ai employé chaque soir et je m'en suis bien trouvé. Pendant ce temps, mes hommes faisaient fondre de la neige, se procuraient ainsi de l'eau et organisaient notre souper. Notre cuisine consistait à faire bouillir un morceau de viande à moitié sèche et à préparer le thé qui nous servait de boisson. Nous avions aussi une provision de ce pemïkan que Votre Grandeur connaît. Comme nous n'allumions pas le feu à midi, à cause de la brièveté des jours, nous avions mis des morceaux de ce pâté dans nos poches, et quand nous en éprouvions le besoin, au risque de nous casser les dents, nous mangions un peu de pâté froid. Je ne vous parlerai pas de la propreté avec laquelle on faisait notre cuisine : ce mot doit être rayé du dictionnaire des sauvages et même de celui des voyageurs du pays . . . Après la prière du soir, nous faisions notre

lit, en étendant nos couvertures sur les branches. En France, on se déshabille pour dormir : ici on fait tout le contraire. Pour me coucher, je reprenais mes bas et toutes mes chaussures, j'ajoutais à mes habits ordinaires une grosse capote, et afin d'avoir part à la chaleur de mes sauvages, je leur faisais partager mes couvertures, au risque de partager leur vermine. Le matin, à notre réveil, nous avions quelquefois une épaisse couche de neige sur le dos, toujours de la gelée. A certains moments, nos couvertures se trouvaient plus ou moins endommagées par le feu.

" Je ne vous ai rien dit, Monseigneur, du saint office; c'est que je ne le récite pas, c'est impossible. Nous le remplaçons, avec l'agrément du Souverain Pontife, par le Rosaire.

" Voici notre ordre de marche. En tête, s'avançait un sauvage, la hache à la main, pour s'en servir au besoin, et un ballot sur les épaules. Je marchais après lui, n'étant chargé que de ma personne et de mes vêtements, et malgré cela, j'étais chaque soir le plus fatigué. Les chiens traînaient, après moi, nos provisions et les leurs, et le second sauvage, armé d'une longue perche, poussait de temps en temps le traîneau et fermait la marche. Votre Grandeur a mon portrait en divers costumes : si vous pouviez me posséder en costume d'hiver, je ne doute pas que ce nouveau portrait ne rendît les autres jaloux, parce qu'il attirerait à lui seul tous les regards. Mon costume n'est nullement épiscopal, pas même ecclésiastique. A part une chemise de flanelle, je suis presque entièrement vêtu de cuir : un long pantalon de peau d'orignal, une seconde chemise depeau de caribou avec le poil en dedans, et enfin, une espèce de grande blouse de cuir d'orignal. Quand il ne fait pas si froid, ou quand j'arrive dans un fort, je remplace cette blouse par un surtout noir qui serait très bon à lui seul pour un hiver, en France, mais qui, ici, n'aurait aucune efficacité contre l'âpreté

du climat. Mon anneau est attaché au même cordon que ma croix : je ne puis le porter à mes doigts, il me les ferait geler. Deux sacs de peau d'ours blanc sont suspendus à mon cou : ce sont mes mitaines, où mes mains sont toujours enfermées. J'ai, sur la tête, un large bonnet de peau de 'castor. Par dessus ce bonnet, un châle de laine, dont je me couvre le cou, les oreilles, et autant que possible le visage. Un grand capuchon protège encore et le châle et le bonnet. Tout ce qui entoure ma figure est, en moins d'une demi-heure, couvert de glace : c'est ma respiration qui me joue ce tour. Je change alors mon châle de place, et je mets, sur la tête, ce qui était sur la figure; je le fais dégeler au campement et, toujours un peu, brûler. Ce sera bien chanceux s'il peut me suffire pour tout mon voyage d'hiver.

" Une fois, je ne sais pourquoi, j'adressai la parole au sauvage qui me précédait; il se retourna, puis, sans me répondre, il vint, tout à coup, me saisir le nez, le presser en tous sens, le frotter avec de la neige, comme s'il eût voulu y éteindre le feu. Il voulait, tout simplement, y ramener le sang qui s'en était retiré : mon nez, malgré tous mes soins, s'était gelé à mon insu; on me l'a de même dégelé sans douleur. Sans ce remède brutal, le sang se serait retiré de plus en plus; toute la partie compromise aurait disparu. Quel malheur, si j'avais perdu mon nez ! jamais plus, je n'aurais souffert qu'on tirât mon portrait ! Grâce à ce bon sauvage, il est resté à sa place; aujourd'hui, il fait peau neuve et il sera plus beau que jamais. Rien n'est si facile que de se geler le nez. Le service, que m'a rendu ce sauvage, je l'avais rendu trois semaines avant au Père Séguin."

Cette lutte héroïque contre les éléments, dure plusieurs jours et plusieurs nuits, à travers mille incidents pénibles : les chiens brisent leur traîneau, les hommes brisent leurs raquettes. Une

fois, voulant prendre les devants, Monseigneur s'égare et se traîne, durant une partie de la nuit, à travers d'énormes glaçons, à quatre pattes — l'expression est de lui, — longeant de véritables remparts de glace " qu'un zouave n'aurait pas franchis."

Un jour, plus fatigué que de coutume, il s'était assis un moment sur la neige, quand des corbeaux en grand nombre vinrent voltiger autour de lui et, déjà, le frôlaient de leurs ailes. S'il ne se fût prestement levé, il était infailliblement déchiqueté. Ces oiseaux suivent souvent les caravanes et savent utiliser même les chiens qui succombent à la fatigue ou aux mauvais traitements.

" Ils n'attendent pas, disait Monseigneur, la mort de leur victime. Jean-Baptiste me racontait, depuis qu'il n'est plus à mon service, qu'il allait un jour au secours d'un de ses chevaux qui ne pouvait plus se lever seul. Déjà, les corbeaux lui avaient arraché les yeux. Il ne put que tuer l'animal pour le délivrer de ses souffrances et empêcher que les corbeaux le mangeassent vivant.

" Si j'eusse été dans l'impossibilité de me défendre, ils ne m'auraient pas plus respecté que le cheval de Baptiste."

Après 10 jours de marche il arrive au fort Norman.

Sa présence, en ce lieu, surprit tout le monde ; on ne l'attendait pas à pareille saison. Le maître du poste, quoique protestant, le reçut de son mieux, et lui donna ce qu'il pouvait lui donner, c'est-à-dire, une petite chambre bien froide, éclairée seulement par les inévitables parchemins. Encore ceux-ci étaient-ils percés de trous, et l'Evêque dut les recouvrir de papier. " C'est ma chambre obscure, disait-il. Cependant, vous ne sauriez croire combien je m'y trouve heureux. J'ai, dans ma petite chambre, notre Divin Sauveur, en personne; il est mon pain quotidien, mon compagnon, mon soutien, mon tout.

Mon petit sanctuaire est encore plus pauvre qu'à G-ood Hoper mais ce Divin Sauveur sait oonibien j'ai besoin de lui. J'ai pu organiser une petite alcôve, dans un coin de ma chambre, j'ai tapissé les murs de papier et d'images, et dans un tout petit tabernacle, je conserve le Saint des. Saints. Malheureusement, mon cher petit sanctuaire n'est séparé du reste de ma chambre que par un morceau d'indienne qui n'est même pas assez large. Je ne sais si le pape approuverait ma conduite en pareil cas; je ne sais si vous l'approuverez vous-même, mon bien aimé Père; mais je puis assurer que je renoncerais de suite à cette précieuse consolation, si je savais que cela pût déplaire à mon Sauveur."

CHAPITEE VII Mars 1862 — Août 1864

Il apprend la mort de Mgr de Mazenod — Lettre au nouveau supérieur général — "Je l'ai appelé Jésus-Christ "—Que d'évêques ! — Un festin — L'évêque Aède — Deux beaux discours — Perdu la nuit sur le lac glacé — Rénovation des vœux peu commune — Le divin Compagnon — Témoignage d'admiration — Division du diocèse de Saint-Boniface — Le Père Faraud nommé vicaire apostolique d'Athabaska-Mackenzie.

La longue lettre qui termine le chapitre précédent était adressée à Mgr de Mazenod. L'évêque - de Satala lui disait : " Vous pardonnerez à votre enfant de s'aimer un peu en vous. Bans ma position, il me semble que cet égoïsme est bien pardonnable. Si tous les membres de la famille sont vos enfants, je crois l'être plus que les autres, car je ne suis pas seulement Oblat, mais je suis évêque, et tous les degrés de la cléricature, depuis la tonsure jusqu'à l'épiseopat, me sont venus par vous; je suis donc votre fils à tous les titres; j'ai toutes les raisons possibles pour vous aimer."

Quand Mgr Grandin écrivait ces lignes^ l'évêque de Marseille, du haut du ciel, contemplait les souffrances et l'héroïque apostolat de son fils !

€'est dans la nuit du 17 au 18 mars qu'il apprit la mort de Mgr de Mazenod. Cette nuit s'acheva dans les larmes et la prière. Il écrivit aussitôt au nouveau supérieur général, sans le connaître, cette lettre admirable : " Les mêmes lettres qui m'apprenaient la mort de Mgr de Mazenod, m'annonçaient aussi la réunion du Chapitre pour l'élection d'un nouveau supérieur général. Je n'ai aucune raison de supposer que le Chapitre projeté n'ait pas eu lieu, et j'en conclus que le Providence nous a

donné un autre Père en qui nous retrouverons celui que nous pleurons. Je ne sais, révérendissime Père, ni qui vous êtes, ni qui vous pouvez être, mais dès lors que vous êtes supérieur général des Oblats, je suis votre fils respectueux et soumis, et je vénère en vous notre fondateur, bien plus, Dieu lui-même. C'est donc bien entendu, je suis votre enfant, et je vais agir comme tel. Veuillez accepter pour vous la première partie de ce journal, que je destinais à notre bien aimé fondateur. Je pourrais recommencer ma lettre, mais il me semble qu'en la faisant plus respectueuse, elle témoignerait moins de confiance à celui en qui je veux absolument voir un Père. Ainsi, ce que je disais à notre vénéré fondateur, c'est à vous que je le dis; les conseils que . je sollicitais, c'est de vous que je les sollicite; toutes les demandes que je lui faisais, c'est à vous-même que je les fais."

Du fort Simpson, mission du Sacré-Cœur, au grand lac des Esclaves, mission de Saint-Joseph, ce furent les mêmes souffrances méritoires.

Ses pieds étaient broyés, couverts d'ampoules. Son unique soulagement était de les laver avec de la neige.

Le mal de neige le faisait horriblement souffrir. On appelle ainsi un mal d'yeux occasionné par la réverbération du soleil clans la neige et aussi par le vent en face. Ses yeux étaient, en m effet, dans un état déplorable, et il ne pouvait, qu'avec peine, les ouvrir en face du feu ou d'une lumière.

Ces voyages n'étaient pas sans consolation. Au fort Raë, situé à la partie septentrionale du grand lac des Esclaves, les sauvages, dits Plats côtés de chiens, vinrent l'écouter en grand nombre. Mgr Grandin sut leur inspirer l'amour de Jésus- Christ. Le chef lui en donna un témoignage étrange. Il vint annoncer à Mgr Grandin la mort et le baptême d'un de ses fils.

— Etait-il nécessaire de lui donner un nom ? demanda-t-il. Pour ne pas le troubler, et lui faire regarder comme nécessaire une chose qui ne l'est pas, Monseigneur répondit :

— Tu pouvais lui donner un nom, mais si tu ne l'as pas fait, le baptême n'en est pas moins bon.

— J'ai donné un nom à mon jeune homme !

— Et comment l'as-tu nommé ?

— Jésus- Christ, répondit-il.

— Assurément, tu ne pouvais lui donner un plus beau nom, mais désormais ne donne plus celui-là : c'est le nom de Dieu et non celui d'un homme.

— J'ai fait cela, répondit le chef, afin que Jésus-Christ se souvînt davantage de lui.

Il eut cependant bien de la peine à faire comprendre aux sauvages qu'ils ne devaient pas fumer pendant la messe. Sa maisonnette regorgeait bien vite et les catéchumènes se trouvaient presque à côté du prêtre à l'autel. " Un jour, racontait l'Evêque, me tournant pour dire Dominus vobiscum, je vois à côté de moi un nigaud, la pipe au bec. Accentuant Técartement des bras, je lui donne un soufflet et fais tomber la pipe. Le sauvage eut honte et moi plus que lui. J'étais bien humilié de ma vivacité. Après la messe j'excusai le coupable en supposant que c'était un nouveau venu et je grondai les autres pour ne pas l'avoir averti."

Il eut, dans cette mission, la joie de donner le baptême d'adulte à cent trente-quatre sauvages.

Du grand lac des Esclaves, il va rayonner, durant quinze mois, à la mission Saint-Eaphaël (fort des Liards), à la mission Saint- Joseph (fort Norman), au lac Athabaska, à la rivière au Sel, bâtissant des églises, laissant, après lui, des centaines de sauvages baptisés par le sang ao Jesus^Christ, ensanglantant les bancs de glace, ne tenant pas plus compte des obstacles que de la délicatesse de sa santé.

Dans la plupart de ses derniers travaux, Mgr Grandin était seul, et il pouvait dire comme Mgr Taché : " Mon secrétaire est évêque, mon valet de chambre est évêque, mon cuisinier luimême est souvent évêque." I] aurait pu ajouter : mon blanchisseur et mon tailleur sont évêques ! Il dut lui-même laver et racommoder son linge et celui de son petit compagnon. "Quand j'avais fermé une ouverture insolite, j'avais presque vanité de mon travail. Je trouvais que le vêtement que j'avais réparé semblait tout neuf. Les bonnes religieuses n'auraient peut-être pas été de mon avis. Je dois avouer, cependant, que je n'ai jamais eu vanité de mon lavage ; j'avais beau savonner et m'user les mains, tant je frottais, le linge ne me semblait pas plus propre après qu'avant."

Le manœuvre de son maçon est évêque ! A la Providence, il fallait construire une maison pour les missionnaires. Pendant que le frère se charge des cheminées, de la toiture, lui, crépit la maison et la chapelle, pétrissant des torches pour boucher les plus grands trous. "Je prenais de la boue que je lançais avec force contre les murs et j'avais plus tôt recouvert mes habits et ma figure de mortier que mes pauvres murailles." Que d'évêques !

Ce palais épiscopal était digne de celui de Good Hope. Vingtdeux pieds carrés ! pas de planchers ! pas de portes ! du parchemin aux fenêtres ! pas de lits ! Les missionnaires reposaient sur des planches superposées comme les rayons d'une bibliothèque ! Pour sièges, des billots ! La table à manger n'était que l'établi de menuiserie ! Ah ! par exemple, un, baril servait de trône à Monseigneur qui l'appelait sa chaise curule. En son absence, chacun s'y installait sans scrupule, mais, dès qu'il arrivait, l'intrus abandonnait la place.

Voici la description que Mgr Grandin faisait de son château :

" Nous n'avons encore, dans tout mon palais, ni lit, ni

chaise ... Si nous manquons de quelque chose, ce n'est certes pas de pauvreté. Bien des objets que nous attendions de Saint- Boniface ne nous sont point arrivés. Nous manquons, par conséquent, d'outils pour travailler, de papier pour écrire, d'hosties pour dire la sainte messe (nous tâcherons d'en faire), et moi d'habillements pour me vêtir. Entre tous, nous n'avons ni montre, ni horloge; nous sommes tous réglementaires; nous mangeons quand nous avons faim, nous mesurons nos oraisons et méditations à l'horloge de notre ferveur ou plutôt de ma ferveur, car c'est moi qui donne le signal : aussi, jugez comme tout se fait bien. Notre grand embarras est pour nous lever. Si le frère voit les étoiles, il est assez sûr de son eoup ; mais, les étoiles sont souvent voilées par d'épais nuages . . . Nous nous levons, je pense, assez régulièrement entre deux et six heures; nous ne brûlons qu'une chandelle à la sainte messe, nous employons l'huile de poisson dans nos longues veillées, espérant ainsi avoir de la chandelle pour tout l'hiver.

..." Si l'Episcopat me dispense du vœu de pauvreté, il ne me met pas dans la nécessité d'y manquer/'

N'empêche que l'achèvement du château fut célébré par un banquet. Qu'on se rassure ! Ce festin n'était pas à la Lucullus, et n'avait rien d'attrayant. Voici le menu : " Pour fêter le couronnement de l'édifice, nous dit un des convives, nous tuâmes le plus vieux de nos chiens, et le mîmes à la sauce blanche, en compagnie d'un corbeau 'et de deux grosses belettes."

" Ce vieux gros chien, racontait Mgr Grandin, avait été un fidèle serviteur. Il répondait au nom de Cabri. Sa barbe blanche semblait devoir l'exempter du travail, mais c'était un bon guide; aussi était-il toujours en tête; et il entendait le commandement à merveille. Peu à peu, plusieurs de ses frères apprirent à marcher en tête; dès lors, Cabri fut méprisé. On ne voulut plus l'atteler : il n'était plus assez fort. Devenu

bouche inutile, dans notre état de pénurie, il fut condamné à mort. Le frère, Jean-Baptiste Pépin et les voisins eurent du rôti, du bouilli, du ragoût pour plusieurs jours. Ils m'invitèrent plusieurs fois à prendre part au festin : je l'aurais fait sans scrupule si j'avais souffert de la faim."

N'est-ce pas Lacordaire qui disait : L'apôtre, " c'est la nudité du Christ dans toute sa simplicité et dans toute son éloquence." Mgr Grandin était bien cet apôtre. A la Providence, les sauvages eux-mêmes furent scandalisés de cette pauvreté, méprisèrent ce blanc si dénoué de tout, " qui n'avait pas même de tabac," disaient-ils, et ils s'éloignèrent de la mission. L'Evêque en avait le cœur ulcéré. Il se résolut à les poursuivre et il partit en canot d'écorce avec le frère et un sauvage fidèle. A la vue du canot, les sauvages accoururent sur la grève, mais dès qu'ils reconnurent le missionnaire, ils rentrèrent dans leurs loges.

Mgr Grandin se rendit au milieu du camp, et, bien que seul, il entonna de toutes ses forces un cantique montagnais. Surpris, les sauvage-s sortent peu à peu et s'approchent du barde improvisé. Au dernier couplet, il les voyait presque tous autour de lui. Il en profite pour leur tenir ce langage :

" Ce ne serait pas à moi de venir vous trouver, mais à vous de venir à moi. Vous dites, paraît-il : " A quoi bon aller à ''• lui ! Il ne peut pas même nous donner du tabac." Ce n'est pas pour vous donner du tabac que je suis venu de si loin. D'autres étrangers ont pu venir vers vous chercher vos fourrures et vous donner en retour du tabac et des vêtements. Mais, je suis venu de la part de Dieu pour vous enseigner le chemin du ciel. J'avais appris combien vous étiez malheureux dans cette vie si courte, et j'aurais voulu, au moins, que vous fussiez heureux dans une vie qui ne finira pas. Voilà, aujourd'hui, neuf ans que j'embrassais mon vieux père dont la tête est

blanche comme la neige, n'espérant plus le revoir qu'au ciel. Il M en coûtait, à lui aussi, 'de me voir partir, mais par pitié pour vous, il y consentit. Quand, de File à la Crosse et d'Athabaska, je pus lui écrire que les Montagnais étaient fidèles à ma voix, qu'ils suivaient la loi du bon Dieu pour aller au ciel, mon père fut consolé et ne regretta pas mon départ. Bientôt, les blancs passeront ici pour transporter vos fourrures dans leurs pays. J'en profiterai pour écrire à mon vieux père, et je devrai lui dire : les sauvages, avec lesquels je suis aujourd'hui, ne viennent pas m'écouter et me méprisent. Et mon vieux père mourra de chagrin.

"Voyez mes mains ! elles sont durcies par le travail. Je bâtis pour vous une maison du bon Dieu, et vous me laissez seul ! Vous aussi, vous mourrez, et vous rendrez compte à Dieu de votre mauvaise vie, et du mépris que vous avez fait de son envoyé.

" Ah ! vous vous plaignez que je ne vous donne pas du tabac ! Vous irez fumer avec les mauvais esprits, malheur que j'aurais voulu vous éviter."

Les sauvages étaient terrassés par cette parole d'apôtre. Un vieillard prit la parole et dit :

" Père, ne juge pas de nos cœurs par nos paroles. Nous sommes des enfants et nous parlons comme des enfants. Nous ne te connaissons pas. Quand on nous a parlé de toi, nous supposions que, comme les autres blancs, tu désirais les peaux des animaux que nous tuons et qu'en retour, tu nous donnerais du tabac et les autres choses des blancs. Les autres blancs viennent à nous comme des maringouins. Un maringouin arrive, suce le sang, puis s'en va. Voilà ce que font les étrangers qui viennent dans notre pays; ils nous arrachent ce que nous avons et ensuite ils s'en vont. Mais toi, nous voyons

maintenant ce que tu es et nous allons te suivre. Allons, vous

autres, vite, les loges à terre, embarquez tout votre avoir et partons pour le rapide."

Tous les sauvages suivirent l'Evêque à la mission. Le soir même, dans sa première instruction, il parla des devoirs des enfants envers leurs parents. C'était de circonstance. " Les enfants doivent aimer leurs parents, leur obéir, les assister dans les infirmités de la vieillesse, etc." Pendant qu'il. parlait, les pères et mères faisaient des signes d'assentiment, donnaient des coups de coude à leurs enf ants : " Ecoute bien ; fais attention à ce que dit le Père." Ils comprenaient du premier coup les bienfaits de l'Evangile.

La mission fut consolante et réjouit le cœur de l'apôtre.

A Kodez, dans une réunion, un ouvrier entendant Mgr Grandin raconter cet épisode de sa vie de missionnaire, cria tout haut : " Cet évêque-là devrait aller prêcher à la Chambre !"

Maçon, tailleur, troubadour, etc., Mgr Grandin était aussi agriculteur. Lui-même mit en terre neuf boisseaux de patates, et ne s'arrêta qu'après avoir brisé ses pelles et ses pioches.

Il écrivait, dans les premiers jours de novembre 1863 : " Nous sommes mieux, en fait de nourriture, que l'année dernière . . . Nous avons une étable et dans cette étable deux vaches dont une nous donne du lait; nous avons, par conséquent, du beurre et, chose extraordinaire, nous le mangeons avec du pain, et, chose plus extraordinaire encore, ce pain est fait sans une once de farine. Avec quoi le faites-vous donc, me direz-vous ? Avec des œufs de poisson que nous broyons. . . Ce pain n'est pas aussi bon qu'il est beau, mais nous l'aimons cependant beaucoup, vu que nous n'avons rien de mieux. Avoir ces quelques animaux dans le pays, c'est une véritable fortune; aussi en suis- je réellement fier."

C'est à la Providence, en cette année 1863, le 21 novembre, croyons-nous, que Mgr Grandin reçut les vœux de son cousin, le

Père Grouard. Celui-ci avait fait son noviciat à la mission d'Athabaska, sous la direction du Père Clut.

Ce n'était pas le noviciat classique. Tel religieux, qui, aux jours enthousiastes de sa probation, a rêvé et désiré le martyre, •se trouvera bien découragé et bien déconcerté dans la froide, morne et persévérante réalité. Le Père Grouard avait la science expérimentale de la terrifiante vie qu'il allait embrasser. " La veille, raconte Mgr Grandin, il était soucieux et me semblait sentir son agonie. Ce fut, seulement, après la prière du soir qu'il me dit : " C'est fait, je suis décidé, je ferai mes vœux " demain." Après la cérémonie d'oblation, dont le frère Alexis et moi furent les seuls témoins, le cher Oblat me disait avec bonheur : " La fête est plus belle que la ' vigile ! 99

" Le Père Grouard, ajoutait-il, avait appris la vie régulière dans un centre rien moins que régulier, et certaines difficultés que d'autres regarderont comme insurmontables ne le surprendront nullement. Je ne veux pas dire, cependant, que ce genre de noviciat soit préférable à l'autre; je dis simplement que les inconvénients sont bien compensés."

Le jeune novice avait appris les langues sauvages avec une prodigieuse facilité. " Voici, notait Mgr Grandin, les remarques que j'ai entendu faire à l'occasion de son premier sermon : elles sortaient de bouches protestantes : " C'est bien extraordinaire, disait-on; ces prêtres catholiques apprennent la langue montagnaise comme ils veulent. Deux sont arrivés l'année dernière, et ce printemps, l'un pouvait donner la mission seul au lac des Esclaves, et maintenant nous entendons ce jeune Père parler ici comme un vrai Montagnais, tandis que le ministre, après avoir passé cinq ans dans le pays, peut à peine -se faire comprendre."

Un des mille incidents de cette expédition apostolique serait devenu une funeste tragédie sans une intervention spéciale de la Providence.

Monseigneur avait quitté la grande Ile pour se rendre à la mission Saint- Joseph. Il fallait traverser le grand lac des Esclaves. Malgré la rigueur de la saison, il se mit en route avec quelques employés de la Compagnie. Arrivés presque au terme du voyage, tous se félicitaient d'avoir évité les dangers et les misères extrêmes qui s'attachent si souvent à ces courses aventureuses, lorsque, tout à coup, les voyageurs furent assaillis par une tempête furieuse. La neige, soulevée en tourbillons épais, déroba bientôt la vue du ciel et du rivage que l'on côtoyait à distance. Cette neige, balayée de dessus le lac, n'y laissait qu'une glace vive et dure, sur laquelle les pieds des voyageurs et de leurs chiens ne laissaient aucune empreinte. Mgr Grandin, avec des jambes et des chiens moins agiles que ceux de ses compagnons, resta en arrière, suivi seulement de son petit Baptiste ; déjà, les autres voyageurs avaient disparu. Un sauvage, qui les guidait, poussé par l'instinct du danger qu'ont tous les enfants des bois, parla d'attendre Monseigneur. Ses maîtres, saisis par le froid, et ne croyant nullement au danger, lui commandèrent d'aller en avant.

C'en fut fait; Monseigneur, ne voyant ni compagnons, ni terre, et rien au monde, si ce "n'est la glace qu'il foulait aux pieds et la neige qui l'aveuglait, se trouva perdu sur cette mer solide.

Il a raconté lui-même les péripéties de cette affreuse nuit, simplement, modestement comme toujours : " Tout à coup, il s'éleva un vent très violent, lequel, soulevant la neige qui était sur le lac, et la mêlant à celle qui tombait en abondance, nous empêcha de rien distinguer, et nous perdîmes bientôt la trace du courrier. Le vent seul pouvait nous servir de guide, mais rien n'est variable comme le vent; il avait changé de direction. Nous avons marché encore plusieurs heures avant la nuit complète, criant et écoutant si on répondait à nos cris : la tempête

seule se faisait entendre. Dans l'espoir que nos chiens nous conduiraient vers un lieu sûr, nous les abandonnons à euxmêmes, mais le lac se déploie toujours devant nos pas, sans aucun horizon. Si nous eussions été au milieu des neiges, nous aurions pu nous en faire un abri, pour passer la nuit, et ne pas nous geler, mais nous étions sur la glace vive; le vent balayait la neige à mesure qu'elle tombait; il nous était impossible de nous en servir pour nous protéger. Comprenant que plus nous avancions, plus nous nous exposions, nous essayâmes de camper sur la glace. Je détachai notre traîneau avec toute la diligence possible. C'était une opération difficile, car nous pouvions nous geler les mains. Chacun à notre tour, nous travaillions à cette œuvre, plus longue qu'on ne peut le supposer et pendant que l'un travaillait, l'autre se battait les flancs pour se réchauffer. Alors, nous nous mettons à genoux, et faisons quelques prières, récitons le Sub tuum, la prière à l'Ange gardien et un bon acte de contrition. Le pauvre enfant pleurait en répondant aux prières. Nous cherchons à nous protéger contre le froid au moyen de nos chiens, de notre carriole, de nos raquettes et de nos couvertures. Assis sur la glace, le dos appuyé sur le traîneau, mon petit garçon assis sur moi, et appuyé contre moi, tous deux enveloppés de nos couvertures, que le vent soulevait malgré toutes nos précautions, nous nous préparons à la mort."

Oh ! quelle nuit ! Je ne sais si l'histoire de l'Eglise offre beaucoup de scènes comparables à celle de cette nuit du 14 au 15 décembre 1863 ! Cet évêque, égaré dans les ténèbres, sur un océan de glace, en compagnie d'un enfant qui pleure, et de chiens qui hurlent de froid, offrant sa vie pour ses bien aimés sauvages, voilà un tableau digne de tenter un grand peintre.

" Après quelques minutes de silence, l'enfant me demande à se confesser. Je m'assieds sur le traîneau, ayant eu soin d'en

retirer une peau de caribou, et, enveloppant l'enfant, j'entends sa confession.

"Bientôt, nous sentons que le froid nous gagne, nous nous relevons, gardons sur nous chacun une couverture, attachons les autres en grande hâte sur le traîneau, et nous marchons de nouveau comme pour fuir la mort dont nous sommes poursuivis. Notre dîner avait été bien maigre, car nous étions au bout de nos provisions; cependant nous ne sentions nullement le besoin de manger. Nous marchons ainsi longtemps, en nous arrêtant quand nous n'avions pas trop froid : mais mon petit garçon commençait à s'endormir malgré lui et malgré moi. Je compris que le dernier moyen de lui sauver la vie était d'essayer de camper encore. Ayant trouvé, heureusement, une épaisse couche de neige, j'y fais un trou, avec mes raquettes; j'y étends mes couvertures et j'y couche mon petit compagnon. Puis je place les chiens sur les coins et je recouvre le tout d'une épaisse couche de neige. Mes opérations finies, je m'introduis auprès de lui, mais il aurait fallu une troisième personne pour me couvrir à mon tour; malgré toutes les précautions, le vent pénétrait toujours jusqu'à nous. M'étant très fatigué pour faire notre lit, j'éprouvai d'abord une forte chaleur qui fit fondre la neige que j'avais dans mes habits. Le vent gela bientôt le tout. Nous passons la nuit à nous remuer, à nous frotter, à souffler sur nos mains pour les réchauffer."

Cependant, les Pères de la mission Saint- Joseph, prévenus que les traiteurs anglais, arrivés au fort Résolution, avaient laissé Monseigneur sur le lac, étaient en proie à la plus vive inquiétude. Le thermomètre était descendu à 40° centigrades, le vent soulevait une effroyable poudrerie, la nuit était sombre; Monseigneur, pensaient-ils, était voué à une mort certaine. Ils s'élancèrent sur le lac, coururent longtemps à travers les bourrasques de neige, brandissant des tisons enflammés et poussant

de temps à autre de grandes clameurs : rien ne répondait à leurs efforts. On tira des coups de fusil, on alluma de grands feux dans la neige. Après plusieurs heures d'attente et de souffrance, sous la tempête et dans les glaces, il fallut reprendre tristement le chemin de la mission sans avoir rien vu ni entendu.'

Mgr Grandin était toujours dans les froides horreurs de son affreuse position. Pour relever le courage de l'enfant, il essaya de chanter ; mal lui en prit : les larmes se mêlaient à son chant. Et tous les deux luttaient contre un sommeil de plomb qui les eût impitoyablement envoyés dans l'éternité. — " Monseigneur, disait Baptiste, il me semble que je sens le feu." En effet, dans ces pays inhabités, le feu et la fumée surtout, se sentent de très loin.

Le vent s'était calmé, la nuit devenait moins sombre, le jour ne devait pas tarder à paraître. En scrutant l'horizon, Monseigneur croit apercevoir la terre.

" Vite, je fais lever mon petit garçon, nous plions bagage, et nous nous dirigeons vers l'endroit où nous espérons pouvoir faire du feu. Je sens qu'un de mes talons se gèle; mon compagnon éprouve la même sensation dans ses deux pieds; nous ne pouvons chausser nos raquettes. Après une assez longue marche, nous arrivons à terre. Nous allumons du feu, et nous nous disposions à préparer du thé, quand nous aperçûmes deux traîneaux sur le lac. C'étaient le père et l'oncle de mon compagnon qui, dès la pointe du jour, s'étaient élancés sur le lac pour y découvrir nos traces et peut-être nos cadavres. Nous étions sauvés."

Quand Monseigneur arriva à Saint-Joseph, les Pères offraient le saint sacrifice de la messe pour le repos de son âme. C'est qu'en effet, camper en plein lac, en hiver, et sans feu, n'est pas seulement regardé par les gens du pays comme un danger

imminent de perdre la vie; c'est, disent-ils, s'exposer à une mort inévitable.

Le croirait-on, les deux voyageurs n'avaient pas seulement un ongle gelé, tandis que les traiteurs, qui les avaient abandonnés, s'étaient gelé une partie du visage, bien qu'étendus dans leur carriole. Mgr G-randin et son compagnon, disaient les naturels du pays, auraient dû se geler jusqu'au cœur. Ceux, que Dieu garde sont bien gardés; il y a une Providence toute spéciale pour le pauvre missionnaire.

La vue de ces commerçants qui s'exposaient à tous les dangers et à toutes les privations pour obtenir quelques fourrures, pénétrait l'ardent apôtre de confusion, et l'excitait au courage. " Oh ! douleur ! écrivait-il, dans l'immense pays qui m'est confié, il ne se perd pas une peau de bête, et des âmes qui ont coûté le sang de Jésus-Christ, se perdent tous les jours l Et j'hésiterais à me sacrifier, moi ? Absit ! "

Quinze jours après, Monseigneur devait encore se rendre à la Providence. Cette fois, toutes les mesures étaient bien prises pour un heureux voyage. Outre son jeune compagnon, l'Evêque était escorté de deux métis, dont l'un était le père de Baptiste, et l'autre passait pour un guide expérimenté. Il avait en outre six bons chiens, dont trois devaient le traîner tant que le froid le permettrait. C'était le 20 décembre.

Après deux jours de marche, le guide avoua ne plus reconnaître sa route; il s'était égaré. La journée se passe à chercher une orientation. Aussi loin que le regard peut s'étendre, c'est l'uniforme manteau de neige. Parfois, les voyageurs aperçoivent des groupes d'îles qu'ils croient reconnaître; ils vont vers elles. Hélas ! elles ne sont que l'effet du mirage, se changent en glaçon et quelquefois moins que cela.

Le soir du 30 décembre, les dernières bribes des provisionssont partagées; les chiens jeûnent. Il fut convenu que le len-

demain, on ferait bouillir le parchemin de la carriole, et que, s'il le fallait, on condamnerait à mort un des chiens pour s'en nourrir.

Quelle nuit de tristesse et d'abattement pour tous ! Dans ces •circonstances, comme l'Evêque savait souffler l'amour de Dieu à ceux qui l'accompagnaient !

Le 31 décembre se passe dans de vaines orientations, dans l'inconnu. On se couche dans la neige, à peu près à jeun.

Le 1er janvier 1864 se lève. Tous les compagnos de l'Evêque viennent à tour de rôle se mettre à ses genoux et lui demander •de les bénir. Le chapelet est récité en commun; puis, tandis que ses compagnos vont à la recherche du chemin, Monseigneur se met à genoux sur le lac, renouvelle ses vœux, — c'était l'anniversaire de sa profession religieuse — et offre à Dieu le sacrifice de sa vie,

" Ce qui m'embarrassait le plus, raconta-t-il, c'était le découragement de mes hommes. Le guide était déconcerté et n'osait plus rien dire; mon petit garçon, qui se souvenait de notre fameuse nuit, s'efforçait de persuader à son père de retourner sur ses pas. Cette détermination me contrariait, car j'étais convaincu que nous ne pouvions pas être très éloignés •de la grosse Ile, et qu'il était impossible de revenir à Saint- Joseph sans manger nos chiens, ce dont je me souciais peu."

Toute la journée du premier janvier se passe dans des marches et contre-marches sur le lac glacé. C'était bien le désert, le désert de neige, avec ses mirages déconcertants.

Le soir, transis de froid, toujours à jeun, nos voyageurs doivent encore se coucher dans la neige. Le martyre ne pouvait durer plus longtemps.

Le 2 janvier, après la prière en commun, Monseigneur dit à ses compagnons : " Autrefois, à pareil jour, les rois mages étaient à la recherche de l'Enfant-Dieu. Une étoile miraculeuse

leur servit de guide. Eh bien ! promettons au bon Dieu une grand'messe d'action de grâces que nous chanterons à la Providence, si nous - pouvons y célébrer l'Epiphanie."

Il s'agissait de tenter le coup suprême. Après avoir étudié •de nouveau le terrain, l'Evêque dit au père de Jean-Baptiste :

Voyez- vous cette pointe là-bas ; je crois la reconnaître. Kanimons nos forces, et tâchons de nous y rendre. S'il nous est impossible, à cet endroit, de nous orienter, nous reprendrons le chemin de Saint-Joseph et nous nous résoudrons à manger nos ■chiens."

La caravane s'avançait tristement, sans grande espérance, •quand elle découvrit la trace de quelques voyageurs. Les chiens prirent le galop et les hommes poussèrent des cris de joie. Le vieux Pépin criait : "Oh ! Monseigneur, je vous le disais bien : le bon Dieu n'est pas un sauvage." Dans l'après-midi, •on arrivait au fort. Le 5, Monseigneur était à la Providence. (*)

(1) Baptiste Pépin suivit plus tard Mgr Grandin dans le district de l'Alherta, et fut longtemps, même après son mariage, le compagnon des expéditions apostoliques du prélat. Il habite encore Saint.Albert, et garde un vrai culte pour l'Evêque défunt.

Son long commerce avec Mgr Grandin et les missionnaires a développé t son esprit naturel.

A un protestant anglais qui lui disait : " Vous autres, catholiques, vous êtes tous pauvres, misérables. C'est une conséquence de votre aveugle obéissance à vos prêtres.

— Et vous ne connaissez pas la cause de notre pauvreté et de vos richesses ? demanda Baptiste.

— Non.

— Elle est bien simple. Vous autres, vous pouvez voler impunément, accaparer le bien d'autrui, pressurer les petits. Et nous, nous vous aurions fait tort de 5 cents seulement, que nous devrions vous les restituer. Ainsi le veulent nos prêtres.

A un catholique qui venait de se marier avec dispense de bans, qui regrettait la somme versée pour cela:

— A-t-on publié tes bans? demanda Baptiste.

— Une fois seulement.

— Vois-iu, dit Baptiste, nos prêtres sont ainsi. Plus on leur demande de travail, moins ils exigent. S'ils avaient publié tes bans deux fois, ils t'auraient moins demandé ; s'ils les avaient publié trois fois, ils n'auraient rien

Il ne sera pas sans intérêt de relater ici quelques détails trèssuggestifs de ce grand voyage. Pour l'appréciation des faits qui suivent, il ne faut pas oublier la condition vraiment exceptionnelle des missionnaires d'alors dans ces contrées, placés à 1,500 milles et plus de tout centre de civilisation, isolés, sans communications, bien souvent sans confrères, dépourvus detoute ressource, n'ayant que leur foi pour soutenir leur courage.

Donc, l'évêque de Satala ayant perdu sa patène dans ses voyages, n'en continua pas moins de dire la sainte messe tousles jours et cela durant plusieurs mois. Il mettait sur le corporal une petite pale flexible, composée d'un simple morceau de toile, et, quand le moment de purifier le corporal arrivait, il prenait cette petite pale sur laquelle reposait toujours la sainte hostie et l'agitait doucement sur la coupe du calice.

Plus tard, Mgr Grandin racontant à Mgr Taché ce qu'il avait fait, celui-ci en témoigna une certaine surprise.

— Est-ce que dans ma position, Monseigneur, vous auriez renoncé à dire la sainte messe ?

— Je ne sais pas du tout ce que j'aurais fait; j'aurais étébien embarrassé.

exigé du tout. Mais si tu leur avais demandé de les publier quatre fois, tu serais leur créancier, ils t'auraient donné de l'argent.

Il fit encore une belle réponse à un bourgeois libre-penseur qui lui reprochait de croire des choses absurdes, des mystères, d'accepter par exemple le mystère de la Très Sainte Trinité.

— Un seul Dien en trois personnes, répétait-il, c'est absurde !

Les deux interlocuteurs marchaient alors sur le lac glacé. Baptiste montrant la neige :

— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il.

— C'est de la neige.

— Et sous la neige, qu'y a-t-il ?

— De la glace.

— Et sou* la glace ?

— De l'eau.

— Eh bien! reprit Baptiste, tout cela, c'est de l'eau sous trois formes différentes. Voilà qui vous prouve que le mystère de la Sainte-Trinité n'est? pas absurde.

Le cardinal Barnabe- fut pins large, et dans une conversation familière que Mgr Grandin eut avec lui quelques années après, l'éminent préfet de la Propagande lui dit : " — Mais, croyez-vous, Monseigneur, que les apôtres avaient clés patènes comme nous ? Je comprendrais les hésitations de votre métropolitain si vous manquiez d'un calice; et encore, vous, étant évêque, vous pourriez consacrer un vase quelconque/'

Enhardi, Mgr Grandin posa à l'éminentissime cardinal une autre question qui reçut une réponse plus évasive. Voici ce qui provoquait cette question :

Lors de son sacre, dans les quelques semaines d'intimité que le nouvel évêque passa à l'évêché de Marseille, avec Mgr de Mazenod, celui-ci l'avait interrogé souvent sur le ministère des âmes dans le Nord-Ouest. Il avait été surpris et affligé de voir que la plupart des chrétiens mouraient sans le saint viatique.

- — Pourquoi ne pas leur donner le saint viatique ? dit-il.

— Parceque, répondit Mgr Grandin, appelés à de grandes distances, nous ne pouvons pas porter avec nous ce qui est nécessaire pour célébrer la sainte messe.

— Il faut porter avec vous le saint viatique, le porter secrètement.

— Mais nos voyages nécessitent souvent plusieurs journées de marche; nous avons des campements de nuit. Où placer alors la sainte réserve ?

— Et pourquoi, répondit Mgr de Mazenod, ne pas la laisser reposer sur votre cœur ? Dans vos voyages si longs et si dangereux, je ne vois pas pourquoi vous ne porteriez pas le Saint Sacrement sur vous. Vous pourriez, au besoin, vous donner à vous-même la communion, ne pouvant pas dire la sainte messe.

En quittant Good Hope, en janvier 1862, au moment d'entreprendre un long et dangereux voyage, Mgr Grandin s'était

souvenu des paroles du vénéré fondateur. Il mit une hostieconsacrée dans une petite custode en argent, bien fermée, enveloppée d'un corporal et d'une bourse de soie qu'il suspendit à son cou, la fixant dans une poche intérieure de sa soutane. Il la porta ainsi jour et nuit pendant une vingtaine de jours,., heureux de son précieux fardeau. Au fort Simpson, dans la nuit du 18 au 19 mars, à l'aurore de la fête de saint Joseph, il se communia lui-même, tandis que dormait son jeune compagnon.

Dans la suite, il n'osa plus se permettre cette licence.

" Lors de la terrible nuit, sur le grand lac des Esclaves, disaitil, je me félicitais de ne pas avoir sur moi la sainte réserve parce qu'il m'eût été impossible d'ouvrir la custode avec mes mains engourdies. Cette simple opération eut fait geler mes doigts et la sainte hostie eut été perdue."

Enfin, au mois d'août 1864, après une colossale expédition de trois ans et deux mois, Mgr Grandin arrivait à l'Ile à la. Crosse.

A la suite de ce voyage, un des officiers de la Compagnie lui écrivait : " La noble abnégation, le calme, 'l'admirable énergie avec lesquels vous avez supporté des difficultés, surmonté des obstacles et enduré des souffrances d'une nature exceptionnelle^ sont au-dessus de tout éloge. Pour ma part, quoique j'aie passé une quinzaine d'années dans ces régions sauvages, que j'aie éprouvé et senti, dans ma propre personne, plusieurs des vicissitudes de la vie de l'extrême Nord, je reculerais devant les souffrances et les privations si longues, si multipliées et si continuelles que Votre Grandeur a endurées sur les bords du fleuve Mackenzie. Si vos amis éloignés vous avaient vu, comme moi, dans un 'palais construit avec quelques troncs d'arbres informes, superposés les uns sur les autres, à une élévation de six ou sept pieds, éclairé seulement par quelques grossiers morceaux de parchemin qui, seuls, servaient de croisées, n'ayant que le sol

glacé pour parquet, et pour porte, quelques planches mal jointes, à travers lesquelles la neige et le vent pénétraient à chaque instant; pour couche, quelques morceaux de bois sur des tréteaux; pour nourriture habituelle, des aliments que le dernier des domestiques, dans la belle France, aurait rejetés avec mépris ! S'ils avaient vu vos longs et pénibles voyages, souvent dans un demi état de jeûne; s'ils vous avaient vu, n'ayant pour compagnons que des barbares, qui n'ont rien des habitudes ni des sentiments qu'inspire la civilisation, certainement, ces amis auraient versé des larmes d'attendrissement. Je sais que votre patience, sans exemple, et votre courage inaltérable, ont excité l'admiration de tous les officiers du district, sans parler de l'estime si pleine d'affection que les qualités personnelles de Votre Grandeur ont inspirée à toutes les classes des habitants de la rivière Mackenzie."

Cette visite avait mis, en effet, au grand jour une vertu hors ligne, un dévouement, dont les cœurs les plus généreux, les âmes d'élite, sont seuls capables.

Pendant que l'évêque de Satala se traînait péniblement sur les glaces du Mackenzie ou de l'Athabaska, le saint-siège avait réalisé un acte d'un grand intérêt, pour les missions du Nord. . Dans l'entrevue de Mgr Taché et de Mgr Grandin à l'Ile à la ■ Crosse (1860), les deux prélats avaient décidé de demander à Eome la division du diocèse de Saint-Boniface, d'en retrancher les districts du Mackenzie et d'Athabaska pour en former un nouveau siège. Ils comprenaient qu'il fallait, dans ces régions, un évêque des lieux, qui n'eût pas à courir du Midi au Nord, seulement à de rares intervalles, mais qui fût toujours là pour répondre à toutes les demandes, satisfaire à toutes les exigences.

Ce projet, approuvé par les évêques de la province de Québec, fut agréé par le saint-siège, et le 13 mai 1862, le Père Faraud était nommé vicaire apostolique de ces immenses territoires avec le titre d' évêque d'Anemour in partibus infidelium.

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